Résumé:

"Ils se figèrent en entendant un craquement provenant du plafond. Lentement, Kenma releva la lampe torche. Là, au-dessus de leur tête, se tenait le monstre, créature décharnée, aux huit membres désarticulés. La bête tourna sa tête à 360 degrés et échappa un cri strident en apercevant sa victime.

— Cours, cours, cours ! hurla Kōtarō."

Chapitre 48 : Nouvelle peau

— Il est là, il est là ! couina Kōtarō, regardant anxieusement la lumière rouge clignotant au plafond.

— Ça va, je vais juste récupérer la cassette, il me la faut pour la suite, déclara Kenma, continuant d'avancer dans la pièce, scannant les alentours avec sa petite lampe torche.

— A.P, il a raison, bouges, ça craint… emphasa Kuroo craintivement.

Le blond ne les écouta pas et continua d'explorer. Il ouvrit le tiroir d'une petite armoire, découvrant une vieille cassette d'enregistrement à l'intérieur.

— Voilà, elle est là, pas la peine de paniquer. Maintenant on retourne en bas et on va pouvoir é…

La lumière s'éteignit brutalement. La musique s'accéléra, les résonances stridentes s'accentuant, annonçant la présence du monstre.

— Merde…

Kenma tourna sur lui-même, éclairant les alentours sinistres, mais visiblement inhabités.

— Il doit être dans la pièce à côté.

Ils se figèrent en entendant un craquement provenant du plafond. Lentement, Kenma releva la lampe torche. Là, au-dessus de leur tête, se tenait le monstre: créature décharnée, aux huit membres désarticulés. La bête tourna sa tête à 360 degrés et échappa un cri strident en apercevant sa victime.

— Cours, cours, cours ! hurla Kōtarō.

Kenma prit enfin ses jambes à son cou et quitta la pièce avant de redescendre les escaliers quatre à quatre. Kuroo et Kōtarō échappèrent un cri de pure horreur lorsque le blond se retourna, découvrant que la bête était toujours à leurs trousses. Kenma continua de tracer, il finit par ouvrir une porte, entrant dans une chambre.

— Ferme la porte ! Ferme, le monstre va rentrer sinon !

Pas le temps, la créature était déjà là, ce qui fit échapper un nouveau cri suraigu à Tetsurō et Kōtarō. Pas décontenancé pour autant, Kenma alla se réfugier sous le lit. La musique s'étouffa, mais les vocalisations gutturales du monstre se faisaient toujours entendre, son ombre se projetant sur le parquet qu'ils apercevaient face à eux.

— Oh bordel, bordel, bordel, murmura Kuroo.

Kenma resta de marbre, attendant patiemment que le monstre se désintéresse de lui. Finalement, ils l'entendirent repartir, la porte de la chambre grinça lorsqu'il quitta la pièce.

— Putain… j'ai eu la peur de ma vie, confessa Kōtarō.

Kenma tourna les yeux vers eux, et éclata de rire.

— C'est pas drôle !

— Si.

Le blond ressortit de sous le lit, éclatant de nouveau de rire lorsque Kōtarō lui attrapa le bras pour l'en empêcher.

— Ça va, il est parti.

Kenma tourna finalement les yeux sur la fenêtre du chat à sa gauche, tous s'enthousiasmant d'avoir entendu le stoïque Applepie rire aux éclats, oubliant l'évènement traumatisant dont ils venaient d'être témoin.

— Ça va, ça va, il m'arrive de rire, vous savez…

Le chat continua de s'enthousiasmer, mais il n'y prêta plus attention, continuant d'explorer la pièce. Au bout d'un moment, son regard tomba sur le nombre de viewers actuellement sur son stream. Il sourit, ravi de constater qu'il venait d'exploser son record pour un soir de semaine.

Il avait grandement hésité à sortir de sa routine, à oser s'aventurer sur des terrains nouveaux pour son contenu, s'éloignant grandement de sa ligne de base. Mais au final, ses fans avaient accueilli le changement avec enthousiasme, et il avait même récupéré au passage plusieurs centaines de followers. Certes, certains geeks conservateurs n'avaient pas apprécié que ce qu'il propose s'éloigne de ce qu'ils appréciaient, lui reprochant de se dénaturer au profit d'un contenu plus mainstream, mais les résultats étaient là. Cela marchait incroyablement bien, même s'il ne proposait pour le moment ce genre de soirée qu'une seule fois par semaine, et il s'amusait au passage.

Il sourit, tournant furtivement les yeux vers ses deux petits-amis qui commentaient tout ce qui se passait à l'écran comme s'ils y étaient réellement. Il avait également eu peur de les mettre à contribution. Déjà, car les impliquer tenait tout de même un peu de l'opportunisme, mais également, car il savait que plus il révélait sa vie privée, plus il risquait d'être démasqué. Il avait conscience de ce risque, mais pour une fois, il n'avait pas vraiment envie d'y penser. Advienne que pourra.

— Bon ya rien ici, faut qu'on aille écouter la cassette.

— A.P, attends !

Le blond ouvrit la porte, se préoccupant très peu de ses deux compères. Il regretta très rapidement sa décision lorsqu'il tomba face à face avec le monstre. La créature ouvrit grand la gueule et se jeta sur lui pour le dévorer. Ils hurlèrent tous trois, et l'écran devint complètement noir. Une fois remis du choc, Kenma pouffa.

— Je t'avais dit de faire attention !

— Ok, ok, ça va, je vais faire plus gaffe, promit Kenma alors qu'il se réveillait à l'endroit de la dernière sauvegarde. On continue ? Il est déjà tard.

— Bien sûr qu'on continue ! s'empressa de répondre Kōtarō, il faut qu'on écoute la cassette !

— Ok, ok, après ça on arrête alors.

Les deux autres hochèrent la tête distraitement.

Ils ne s'arrêtèrent pas. Ils continuèrent jusqu'à finir le jeu complètement.

-/-

Lorsque Kuroo retourna au CAPE, ils furent accueillis, lui et Kōtarō, comme de véritables célébrités. Apparemment, la nouvelle qu'ils participaient maintenant aux soirées horreur de Kenma avait rapidement fait du bruit, et toute la clique avait trouvé fort divertissant de les regarder se chier dessus à des heures indécentes de la nuit. Chaque un y était allé de son commentaire, se remémorant les moments qui les avaient marqués dans une ambiance bonne enfant. Heureusement pour Kuroo, et son manque de sommeil qui lui collait au basque depuis des jours, l'attention se détourna rapidement d'eux, et il put tranquillement s'affaler dans le canapé, attendant d'être proprement rechargé pour initier une nouvelle interaction sociale. Kōtarō lui était gonflé à bloc et semblait même requinqué, discutant bruyamment avec Noya et Tanaka. Kuroo sourit pour lui-même, et balaya la pièce des yeux. Il tomba sur Yamaguchi, assis dans un coin à sa droite. Le plus jeune fronça les yeux en constatant qu'il l'avait remarqué et croisa les bras. Kuroo pouffa : il était vert de jalousie, pas dit qu'il s'en remette de sitôt. Il décida de le laisser s'engluer de jalousie et détourna son attention de lui. Il prit son téléphone et commença à naviguer mollement sur les réseaux sociaux. Il releva les yeux en sentant le canapé s'affaisser à ses côtés : Daichi et Iwaizumi venaient de s'installer de part et d'autre de lui, ramenant les coussins du vieux canapé presque au niveau du plancher.

— The bêta crew, enfin réunit ! s'exclama Daichi.

Kuroo lui sourit et verrouilla son téléphone. Décidant qu'il avait assez rechargé, le brun commença à discuter légèrement avec lui. Le silence finit par retomber naturellement, et tous trois se contentèrent de suivre des yeux les interactions ayant cours autour d'eux. Daichi finit par capter le regard qu'Iwaizumi portait à son partenaire, ce dernier parlant avec Sugawara dans un coin de la pièce.

— Mec, l'interpela-t-il finalement.

Iwaizumi se tourna.

— Ça va du coup avec Tōru ? Kōshi m'a parlé de ce qui s'était passé.

Le visage du brun ne changea pas franchement d'expression.

— Ça va… -il tourna les yeux vers Kuroo-

— J'étais là quand il est allé voir Suga, lui révéla ce dernier, comprenant la question tacite qui lui avait été adressé.

— Ok… Bah on en discuter, et ça va…

Les deux autres hochèrent la tête en chœur. Le silence tomba de nouveau. Iwaizumi tourna de nouveau les yeux vers son partenaire. Il revint à eux après quelques instants.

— C'est pas déconnant non plus non ? J'allais pas le suivre à l'autre bout de la planète pour quatre mois, non ?

Kuroo fut surpris qu'il demande tout de même une validation de leur part.

— Non, je penses pas, confirma Daichi.

— Bon.

— Mais je comprends pourquoi il était inquiet.

Iwaizumi leva les yeux au ciel et lâcha un soupir, comprenant immédiatement où il voulait en venir.

— Mais je l'abandonne pas, faut pas déconner… Il est dramatique…

Tetsurō grimaça. Il se souvenait parfaitement de la discussion qu'il avait eue avec Keiji dans la voiture en retournant de chez Sugawara ce jour-là, et même s'il avait pensé la même chose sur le coup, les paroles de son petit-ami avaient été assez pertinentes, sur ce point-là en tout cas.

— Un peu… mais les torpeurs c'est quand même un risque, remarqua Sawamura.

Kuroo s'enfonça un peu plus dans le canapé. La discussion faisait remonter à la surface des souvenirs plutôt amers. Il ne souhaite à personne de vivre ce qu'il avait vécu lorsque Keiji était rentré en torpeur, il ne le souhaitait pas à Iwaizumi et encore moins à Oikawa. Il comprenait Oikawa : s'il se retrouvait dans cette situation, seul, loin de chez lui et de son partenaire, il n'osait même pas imaginer comment cela pourrait finir…

— Je sais… répondit le concerné, c'est pas ce que j'ai dit, temporisa-t-il. Mais je l'abandonne pas, il peut vivre quatre mois sans moi, ça me ravit pas non plus, mais ça va. C'est surtout un risque en cycle, en dehors ça devrait aller. Et je lui ai dit que je serais là s'il doit entrer en rut.

Les deux autres hochèrent la tête, plus ou moins convaincue.

— Donc c'est ce que je dis, dramatique.

— Oikawa quoi, remarqua Tetsurō.

La remarque fit sourire Iwaizumi.

— J'imagine.

Il resta silencieux quelques instants.

— Et son médecin là, un sombre abruti, s'emporta Iwaizumi, agacé.

Sa spontanéité fit pouffer les deux autres.

— Et pourquoi ça ? demanda Sawamura.

Iwaizumi soupira, visiblement exaspéré :

— Mais leur histoire de lien unilatéral, comme quoi c'est plus fragile ou je sais pas et… bref, de la merde.

Kuroo rajusta sa position, réellement intéressé par le sujet. Voilà qu'il avait navigué la question depuis un moment, et avoir l'avis de ses pairs sur le sujet ne pourrait que lui être bénéfique. Va savoir pourquoi il ne s'était pas tourné plus tôt vers eux d'ailleurs ?

— J'avoue, emphasa Daichi.

— Oh ? se risqua Kuroo, ne voulant tout de même pas mettre les pieds dans le plat de suite.

— Évidement…

Iwaizumi tourna les yeux vers eux, et sans remuer un seul muscle de son visage ni même prononcer un mot, attendit. Dix secondes plus tard, Oikawa arriva à leur hauteur :

— Tu voulais quelque chose ? demanda-t-il à son partenaire.

Kuroo en resta bouche bée. Son compère afficha un sourire victorieux avant de se tourner vers Oikawa.

— Tu prends l'avion quand déjà ?

— Le 14 avril… Pourquoi ?

— Kuroo demandait et je me souvenais plus.

Oikawa tourna les yeux vers lui.

— Bah… je te l'ai déjà dit.

— Je… me souvenais plus.

Oikawa haussa un sourcil, mais n'insista pas.

— Ok…

— Ok, lui répondit son partenaire.

— Ok… j'y… vais alors.

— Hum…

Oikawa sembla troublé de l'interaction, mais n'ajouta rien de plus et repartit aux côtés de Sugawara.

— Comment t'as fait ça ? s'empressa de demander le brun, enthousiasmé.

— C'est mon partenaire, se contenta de lui répondre Iwaizumi.

— Mais…

— C'est un peu un mythe en fin de compte, le coupa Daichi.

— De ?

— Que les bêtas ne peuvent pas former de lien. C'est peut-être pas pareil, mais bon, c'est quand même faux, la preuve.

Et ce fut autour de Daichi de démontrer ses talents de télépathe. Il échappa un sourire, et tourna les yeux vers son partenaire, dos à lui. Au bout de quelques secondes, Sugawara sembla réagir à quelque chose, comme si un courant électrique venait de le traverser, et il se tourna, cherchant instinctivement son partenaire des yeux. Ce dernier se contenta de lui sourire et de lui faire un geste de la main, ce que Sugawara réciproqua avant de se tourner de nouveau.

— Vous pouvez faire ça aussi ?!

— Bien sûr…

— Aussi ?

Les deux bêtas avaient maintenant leurs regards braqués sur lui.

— Bah je… c'est long, mais bref, j'ai accidentellement réussi à faire ça, avec Keiji.

— Vraiment ?

— Hum… Kōtarō et Kenma l'on sentit, mais je sais pas si c'était moi ou via Keiji…

Les deux autres hochèrent la tête.

— Hum… j'imagine que c'est plus compliqué dans ce cas là.

— Hum… et puis, j'ai pas réussi depuis… comment vous faites, vous ?

— Pour ?

— Faire ça ?

— Hum… je sais pas… J'imagine comme des ondes, j'en sais rien. Comme si c'était des petites têtes chercheuses, et quand elles le trouvent, elles se synchronisent avec les siennes.

— Oh, Iwa, je ne te savais pas si poétique, plaisanta Daichi.

L'intéressé le regarda d'un air blasé. Quatre secondes plus tard, Oikawa tourna les yeux dans leur direction.

— Toi ? Comment tu fais ?

— Je sais pas… je penses juste à lui.

Il en fit une nouvelle fois la démonstration, Sugawara tournant à son tour les yeux vers lui.

— Oh… comme c'est mignon, singea Iwaizumi.

Les deux se regardèrent d'un air amusé. Sugawara et Oikawa tournèrent tous les deux la tête au même moment. Cette fois, l'occurrence sembla bien moins les amuser, et ils s'avancèrent tous deux vers eux.

— Vous foutez quoi là au juste ? demanda Oikawa, visiblement vexé.

— On lui apprend juste des choses, expliqua Iwaizumi en le désignant.

— À faire quoi ? Me faire chier ? T'inquiètes, il le sait très bien !

— Kuroo a réussit à call Akaashi apparemment, intervint Daichi.

Ce fut au tour de Sugawara et Oikawa de le regarder avec des yeux grands comme des sous-coupes.

— Vraiment ?

— Euh… je crois.

— Et tu m'as rien dit ! s'insurgea Oikawa.

Sugawara s'accroupit pour se mettre à sa hauteur. À voix basse, les yeux pétillants et la voix piquée d'excitation, il demanda :

— Mais ça veut dire que…

— Que ?

— Tu sais, et il lia ses mains ensemble pour démontrer sa pensée.

Kuroo se sentit rougir malgré lui.

— Keiji m'a dit que… c'était… en train de se faire.

— C'est génial, mais de…

— Et tu m'as rien dit ! s'emporta encore Oikawa, coupant sans vergogne son ami.

Ce dernier lui donna un coup de coude dans le genou pour le faire taire.

— Et pour Kenma et Bokuto ?

Kuroo fut pris de cours par la question. Une part de lui était ravie d'avoir partagé cela avec ses amis, l'autre aurait voulu garder le secret jusqu'à ce qu'il ait eu le temps de se familiariser avec la situation. C'était trop tard pour ça à présent.

— Je sais pas… hum… je sais juste que quand j'ai réussi à… call ? C'est ça qu'on dit ?

Le reste de sa petite assemblée hocha la tête.

— Ok… bref, je sais que Kenma et Kōtarō l'ont aussi… senti ? Entendu ? Mais je sais pas si c'était moi où via leur lien avec Keiji.

— Hum…

— Et j'ai pas franchement réussi à réitérer depuis à vrai dire.

— Oh…

— Bah essaye, l'invita Oikawa, désignant Bokuto d'un mouvement de la tête.

— Maintenant ?

— Bah on sera fixé.

— Ok… hum…

Kuroo tourna la tête vers Kōtarō. Il ferma ensuite les yeux pour se concentrer sur ses sensations, tentant de recréer ce sentiment si particulier qu'il avait retenté de synthétiser précédemment. Ce lien tendu entre eux, invisible, mais inébranlable. Il puisa au fond de lui pour nouer les fils de son esprit à ceux de son amoureux. Au bout de presque une minute, rien ne s'était produit, il ne sentait pas cette raisonnance en lui. Il ouvrit un œil : Kōtarō était toujours en train de discuter, pas le moins du monde perturbé par les tentatives de contact de son petit-ami. Kuroo baissa les bras, quelque part déçus du résultat.

— Hum…

L'ambiance autour avait radicalement changé, comme son humeur.

— Ça marche peut-être pas pareil avec les omégas, tenta Daichi.

— Pourquoi ça marcherait pas pareil ? demanda Oikawa.

— J'en sait rien…

— Peut-être, lui concéda Sugawara.

Les quatre zozos n'étaient en effet pas forcément experts dans ce domaine-là, mais tout de même.

— Je sais pas… pas sûr. J'ai réussi à le faire avec Keiji en recréant une sensation que j'avais déjà ressentie avec Kenma…

— Oh… ça marche aussi avec Kenma ?

— Je sais pas…

Le silence retomba.

— Après tu sais, ça peut prendre plus de temps parfois, c'est pas pareil pour tout le monde…

— Je sais…

Tout le monde se tut, visiblement gêné du malaise que la situation avait entrainé.

— C'est rien, chacun son rythme… ou pas… bordel ya deux semaines, je pensais même pas que c'était possible, c'est déjà ça.

— Hum…

Kuroo tentait malgré tout de croire à ses paroles. Oui, tout ne pouvait pas aller au même rythme forcément, ils étaient tous les quatre des individus différents, et cela ne changeait rien à ses sentiments. Ils les aiment tous différemment, d'une manière inquantifiable et incomparable… Mais maintenant qu'il savait ça, une part de lui craignait la hiérarchie que cela pourrait instaurer entre eux, en lui. Cela voulait-il dire que Kenma et Keiji commençaient tout du moins à le considérer comme leur partenaire, et pas Kōtarō ? Qu'est-ce que cela voulait dire ? Savait-il vraiment lui-même ce que cela signifiait pour lui : d'être lié. Bien sûr qu'ils étaient liés à eux. Même s'ils n'étaient pas ensemble depuis des années, ils avaient réussi à bâtir quelque chose que Kuroo n'avait jamais pu bâtir au paravent. Il remua la tête, se défaisant de ces idées : peu importe. Il connaissait ses sentiments pour Kōtarō, il l'aimait profondément, et cela ne changerait rien. Ce n'était pas à lui d'en décider, et il ne pouvait rien y faire non plus. Sentant l'attention sur lui, Kōtarō finit par tourner les yeux dans leur direction, pas étonnant quand cinq zinzins vous regardent intensément. Il parut tout d'abord désarçonné, puis son regard trouva celui de Tetsurō. Il lui sourit, et le monde, les mots et tout le reste n'avaient plus vraiment d'importance.

-/-

— Hey.

Tetsurō releva la tête, tournant les yeux vers Kōtarō marchant à ses côtés. Ils avaient quitté le CAPE aux alentours de 21h, avaient renoncé à appeler l'un de leurs petits-amis pour les récupérer et avaient opté pour le métro. Ils marchaient à présent côte à côte dans les ruelles silencieuses, sous la lumière jaune des réverbères.

— Hmm ?

Kōtarō avait toujours les yeux rivés au sol. Il n'avait pas été bien bavard depuis leur départ, Kuroo s'était juste figuré qu'il était fatigué. Mais son amoureux avait l'air préoccupé.

— Ça va ? demanda le brun.

L'intéressé se contenta de hausser les épaules. Tetsurō fronça les sourcils, inquiet de le voir ainsi.

— Qu'est-ce qui se passe ?

Kōtarō ne répondit pas de suite, se contentant de continuer d'avancer en regardant ses pieds.

— Hum… je sais… enfin … j'ai cru comprendre, de quoi vous avez parlé au CAPE. Avec euh… enfin, quand vous étiez tous les cinq.

Kuroo sentit son cœur se serrer, appréhendant ce qu'il allait suivre.

— Oh…

Il n'ajouta rien ne plus, incapable de trouver quoi dire, se contentant de suivre les pas de Kōtarō. Ce dernier se stoppa finalement, et Kuroo en fit de même. Il le vit alors relever la tête et put enfin voir son visage : dans ses yeux dansait quelque chose de lourd, tenant presque du désespoir.

— Qu'est-ce qui… commença le brun.

— T'as essayé non ? le coupa Kōtarō.

Kuroo en fut complètement pris de cours.

— De ?

— De m'appeler ?

Silence.

Kuroo hocha la tête.

— Tu… l'as senti ?

Son petit-ami détourna les yeux. Non, c'est bien ce qu'il pensait. Mais pourquoi cela l'affectait-il autant ?

— Euh… Babe, c'est pas grave, je… désolé si je t'ai, si ça t'a…

— Tu peux réessayer ? le coupa de nouveau Kōtarō.

— Euh… quoi ?

— Réessaye. S'il te plait ?

— Maintenant ?

Son petit-ami hocha vivement la tête. Il s'assit sur le trottoir et invita Kuroo à le rejoindre, ce qu'il fit.

— Kō, je suis pas sûr que…

— Essaye, réitéra ce dernier, prenant ses mains dans les siennes.

— Ok.

Tetsurō serra les mains de son amoureux dans les siennes, et ferma les yeux. Il chercha en lui les fils, tendu vers Kōtarō assis en face de lui. Il tenta de se remémorer cette sensation, de la manifester en lui et autour, de l'enlacer sans que son corps ne bouge. Une fois encore, rien ne vint. Il persévéra encore quelques secondes, avant de sentir les mains de son amoureux se détacher des siennes. Il ouvrit de nouveau les yeux. Kōtarō avait posé la tête sur ses jambes, fixant le bitume.

— …hum… alors ?

Il se contenta de faire non de la tête. Ce qui déçut Kuroo certes, mais il se sentit bien plus préoccupé par l'état dans lequel cela avait mis son petit-ami. Ce dernier en avait presque les larmes aux yeux.

— Babe, c'est pas grave, c'est… c'est peut-être moi qui m'y prends pas bien, enfin… c'est pas grave.

— Désolé…

Cela prit complètement de cours le brun.

— T'as pas à t'excuser babe, c'est pas grave.

— Mais je… c'est juste que… je comprends pas… c'est pas que je veux pas, tout l'inverse, mais…

— Hey, hey, babe, c'est pas grave.

Il lui offrit un sourire pour tenter de lui remonter le moral.

— Je veux pas te perdre…

— Mais tu vas pas me perdre Kōtarō. Ça n'a rien à voir.

— Si… ça à voir.

— Non… je t'aime, et si ça se fait pas maintenant, ça se fera plus tard, où jamais, ça changera pas ce que je ressens.

— Moi aussi…

— Toi aussi quoi ?

— Je t'aime et ça changera rien mais…

— Kō, ya quelques jours je savais même pas que c'était possible. Et puis, je sais que… c'est peut-être un peu particulier avec moi, enfin, tu vois…

Kōtarō hoqueta.

— Je comprends pas… Je l'ai senti pourtant la première fois, par Keiji mais… je pensais que… je comprends pas…

— Ya rien à comprendre, c'est toi qui me l'as dit, ça ne tient pas de ta volonté, ni de la mienne.

Il hocha la tête, pas forcément convaincu pour autant.

— Je t'aime…

Kōtarō le prit dans ses bras et le serra fort. Il lui rendit son étreinte avec ferveur. Ils restèrent ainsi un long moment.

— Allez vient, je commence à cailler moi.

Tetsurō se leva, prêt à partir. Il tendit une main à son petit-ami pour l'aider à se lever.

— Je peux rester avec toi ce soir ? demanda-t-il finalement.

— Si tu veux… mais lève-toi sinon je vais finir en hypothermie là.

Kōtarō hocha la tête et se releva finalement.

Sur le chemin, Kōtarō passa sa main dans ses poches et enlaça sa main, il ne la lâcha pas une seconde jusqu'à leur arrivée.

-/-

— Tu parles à qui ? demanda Kuroo, faisant le maigre effort de relever la tête.

Kenma, assis en face de lui, ne lui répondit pas, ne semblant pas l'avoir entendu. Il le regarda prendre une gorgée de son café avant de le reposer sur la table.

Kuroo bailla de tout son soul. Ces soirées tardives à jouer les commentateurs commençaient à sérieusement l'épuiser. Comment faisait Kenma pour tenir debout ?

Il décida de prendre son courage à deux mains pour émerger un peu. Après tout, il était rare ces jours-ci de pouvoir se retrouver one-on-one avec son petit-ami, autant qu'il en profite. De plus l'endroit qu'il avait trouvé était charmant. Il se redressa donc, se força à garder les yeux ouverts et prit une gorgée de son café, faisant mine d'être totalement ouvert à la discussion. Le blond face à lui releva les yeux de son téléphone pour lui prêter un regard, mais finit par échapper un sourire en coin. Raté pour son impression d'être humain prêt à accepter une situation sociale. Ça n'avait cependant pas l'air de bien chagriner Kenma.

— Woh, échappa Kenma, cessant par la même occasion de taper sur son téléphone.

— Hmm ?

— Je t'avais dit que j'avais contacté une illustratrice ?

— Vraiment ?

— Hmm… on en avait discuté avec Kōtarō, pour s'occuper de l'image de la chaine et des possibles produits dérivés à développer pour financer le tournoi.

— Oh… oui.

— On a pas mal discuté, mais c'était compliqué de se retrouver. Apparemment, elle est dans le coin… Je vais lui proposer de venir pour qu'on puisse discuter.

Kuroo haussa un sourcil, chagriné par cette idée sans vraiment savoir pourquoi.

— Ici ?

— Humm… ça te dérange ?

Kuroo avait envie de répondre « oui », mais n'avait pas forcément envie de l'admettre comme cela non plus.

— Tu vas l'inviter à notre date ?

Kenma haussa un sourcil, amusé.

— Depuis quand c'est un date ?

— Je sais pas… on est dans un café… tu m'as offert un café…

Le blond roula des yeux.

— Je t'ai croisé à la fac désœuvré en train de t'endormir sur un banc… C'est ma faute si tu dors pas, j'allais pas te laisser comme ça.

Kuroo fronça les sourcils.

— C'est un café de pitié alors ?

Le blond pouffa.

— Oui si tu veux. Fait pas cette tête, ça fait vingt minutes que t'es à deux doigts de t'endormir sur la table.

Le brun fit la moue.

— Ok, ok… -il souffla- j'ai besoin d'être sociable ? J'ai pas envie.

— Non, pas besoin, t'as même pas besoin de parler si tu veux pas.

Kuroo soupira de nouveau.

— Je t'offre un autre café si tu veux.

Proposition intéressante.

— Pff… ok vas-y, vas-y…

Kenma lui sourit et s'empressa de pianoter de nouveau sur son téléphone.

— Ok… Elle est là dans vingt minutes.

— Ok, je vais faire la sieste en attendant.

Il ne lui fallut pas plus de quatre secondes pour s'endormir complètement. Il émergea de lui-même un quart d'heure après. Il bugga légèrement en constatant que Kenma n'était plus assis en face de lui. Avait-il fini par l'abandonner là ? À la merci de tout et de tous ? Traitre ! Il n'arrivait pas à croire qu'il ait pu lui faire ça et le lai…

— Panique pas, je suis là.

En tournant les yeux il trouva Kenma qui s'avançait vers lui.

— J'ai pas paniqué, mentit le brun.

Kenma haussa un sourcil, il n'était absolument pas dupe.

Kenma déposa un café fumant devant lui et vint s'installer à ses côtés. Les effluves caféinés finirent de le ramener à la vie.

Quel être formidable quel être parfait ! Il n'arrivait pas à croire qu'il marchait sur la même terre que lui. Il engloutit une première gorgée de son breuvage, se brulant la gorge au passage, mais ne regretta pas une seconde, savourant la douce délivrance de la caféine venant titiller ses neurones amorphes.

— Elle arrive bientôt ton illustratrice ?

— Humm… elle devrait pas tarder…

Kenma scanna les alentours.

— Oh… attends, je crois que c'est elle là-bas.

Tetsurō releva les yeux, mais ne saisit pas de suite de qui il s'agissait. Kenma se leva et alla à la rencontre d'une jeune femme qui scannait les alentours depuis quelques instants plantés dans l'entrée du café. La jeune femme en question avait l'air relativement jeune, cheveux blonds lui arrivant aux épaules et vêtus d'une petite robe bleu pastel enfilée par-dessus un pull à colroulé blanc. Elle parut tout d'abord surprise lorsque Kenma s'approcha d'elle et commença à signer. La jeune femme lui répondit avec enthousiasme et le suivit. Kuroo se redressa en les voyant approcher. L'illustratrice arriva finalement à sa hauteur, et ils se saluèrent. Alors qu'il allait signer à son tour, la jeune femme, après l'avoir détaillé un instant, parut profondément confuse et dans un mouvement agité, fouilla dans son sac. Kuroo, déboussolé, la regarda faire. Elle finit par sortir son téléphone et après avoir tapé rapidement, elle le tendit et se pencha de nouveau pour le saluer. Elle s'agita de nouveau en constatant que rien ne s'était encore produit et appuya sur son téléphone une nouvelle fois.

Bonjour, le salua la voix d'une IA. Je m'appelle Yachi Hitoka. Enchantée de vous rencontrer.

Il fallut quelques secondes à Kuroo pour intégrer la situation. La jeune femme le détailla longuement avec une intensité qui déconcerta le brun.

Voyant son trouble, elle s'empressa de pianoter sur son téléphone.

Désolé.

Elle tapa de nouveau.

Vous êtes le chat noir ?

Kuroo eut besoin de quelques secondes pour comprendre où elle voulait en venir. Oh, il s'agissait de son surnom ! Il sourit et lui confirma avant de se présenter plus officiellement en signant. Yachi-san rougit, confuse de son intervention et prise de cours par sa capacité à signer, et elle le salua pour la troisième fois consécutive. Kenma attira son regard et lui demanda en signant si elle avait pu apporter son travail, avant de l'inviter à s'installer en face d'eux. La blonde hocha vigoureusement la tête et déposa ses affaires sur la banquette. Alors qu'elle allait s'installer, elle se releva de nouveau, agitant ses mains d'un air désolé.

Je peux entendre.

— Oh, désolé, je n'avais pas réalisé, lui répondit Kenma. Hum… vous préférez que l'on s'adresse à vous comment ?

Kuroo n'intégra même pas la question, surprit d'entendre Kenma parler si poliment. Le connaissant, il n'allait pas pouvoir maintenir cela bien longtemps.

Vous parlez, je signe, répondit Yachi.

La jeune femme s'installa en face d'eux. Elle commença à signer, tout en fouillant dans son sac, ce qui ensemble ne donnait pas quelque chose de bien compréhensif. Elle finit par trouver sa tablette et la plaça bien en évidence face à eux.

Tetsurō se mit un peu en retrait, ne souhaitant pas intervenir directement dans les décisions, tout en épanchant sa curiosité. Yachi commença par leur présenter les différentes chartes graphiques qu'elle avait composées pour l'élaboration de tous les designs. Kenma lui indiqua ses préférences, ajoutant au passage quelques nouvelles idées que la jeune femme s'empressait de modifier sur sa tablette pour proposer un aperçu rapide du rendu. Kenma trouva rapidement son bonheur et ils passèrent ensuite à l'élaboration de son nouvel avatar pour sa photo de profil. La blonde leur présenta alors tous fièrement le creative board qu'elle avait composé.

Je pensais garder le thème des chats présent, mais y ajouter plus d'éléments. Une figure plus mystérieuse, voir monstrueuse pour rappeler le thème horreur. J'aime beaucoup, révéla-t-elle timidement en relevant les yeux.

L'attention qu'elle s'était attirée l'embarrassa rapidement et elle revint à son travail.

Je pensais rajouter aussi, peut être des cornes de cerf, qu'on retrouve dans certaines mythologies comme étant le messager de la mort qui accompagne les défunts dans l'autre monde. Cela peut correspondre au symbole du Nécromancien. Et aussi ajouter quelques éléments reprenant le visuel du jeu, sans pour autant copier le design original.

La blonde arrêta de signer, attendant nerveusement la réaction de son client.

— Très bonne idée, finit par répondre Kenma.

Elle tourna les yeux vers Kuroo, qui ne s'attendait pas à devoir peser dans la balance.

— J'aime bien l'idée du cerf.

Elle sourit, rayonnante de satisfaction.

Parfait, j'ai fait quelques esquisses pour montrer.

Elle leur présenta alors l'image d'un monstre quadrupède au dos courbé et aux pattes griffus, à la carrure entre le loup et le reptile, et possédant des bois tortueux sur sa tête. Son visage était caché par un masque de chat reprenant les codes des masques traditionnels, l'esthétique contrastant avec la carrure monstrueuse de la bête. Le tout était dessiné dans un style assez simpliste, mais sombre, les traits rappelant les illustrations enfantines contrastaient avec le thème général du dessin.

Kuroo et Kenma regardèrent le dessin longuement, bluffés par le rendu déjà impeccable. Leur manque de réponse immédiate angoissa la jeune femme qui signa à toute vitesse, confuse, promettant de proposer quelque chose de mieux. Alors qu'elle allait reprendre sa tablette, Kenma l'en empêcha.

— J'adore.

Hitoka se stoppa, surprise de la réponse. Elle reposa la tablette, sondant son vis-à-vis, certainement pour discerner si la remarque était sincère. Constatant que c'était le cas, elle échappa un nouveau sourire solaire, et continua de détailler son travail avec enthousiasme. Après encore une bonne vingtaine de minutes de discussion, ils s'étaient mis totalement d'accord sur le visuel final qu'ils voulaient obtenir. Yachi-san leur promit de remettre son travail final au plus vite, et après un dernier salut, elle repartit.

Kuroo attrapa le regard de Kenma lorsqu'il revint à la table une fois Yachi raccompagnée dehors.

— Elle était chouette non ? demanda le brun.

Il vit le regard du blond s'allumer de passion.

— Chouette ? Elle est géniale, j'adore le rendu ! J'ai pris une photo attends, je l'envoie à Kō et Keiji.

Kuroo sourit, décidant lui aussi de distraitement déverrouiller son téléphone. Ce fut alors qu'il découvrit l'heure :

— Merde ! Il est déjà 17h12 !

— Et ? demanda flegmatiquement le blond en voyant Kuroo commencer à ranger précipitamment ses affaires.

— J'avais cours à 16h ! Merde, merde, merde…

— T'as déjà loupé plus d'une heure… plus le temps d'y aller. Ça sert pas à grand-chose, non ?

Kuroo se stoppa, considérant la chose.

— Tu m'offres un autre café ?

— …si tu veux.

Le brun soupira et laissa son sac retomber mollement au sol.

— Ok je reste.

-/-

Le problème principal que Kuroo avait avec l'idée de vieillir n'était pas forcément la lente dégradation de son état physique, non, cela il pouvait s'y faire. Non, ce qui le dévastait vraiment était, de un, sa maigre capacité à présent a fonctionné correctement s'il avait moins de sept heures de sommeil dans les pattes, mais également la vitesse folle à laquelle le temps passait. Sans crier gare, voilà qu'il arrivait déjà fin février.

Avec l'ouverture des premières sélections d'OLF, Kenma avait lancé son nouveau design sur lequel Yachi et lui avaient travaillé. Même si aux yeux du blond, les changements n'avaient pas été colossaux, ses fans avaient adoré la nouveauté, et cela avait amplement participé à faire enfler l'enthousiasme de la communauté pour le tournoi s'annonçant bientôt. Kenma était rentré en mode compétition, passant à présent le plus clair de ses journées à s'entrainer et à regarder les matchs ayant déjà eu lieu afin d'analyser les techniques utilisées par ses adversaires. Kōtarō s'était transformé en véritable coach de vie, veillant à ce que son partenaire puisse travailler tout en évitant qu'il se bousille la santé avant d'avoir pu passer les sélections. Kuroo avait l'impression de se laisser mollement balloter par le temps. Avec tous ces évènements, les examens et la fin de sa première année de master approchant, il n'avait pas encore pu trouver de stage. Pourtant, il en avait envoyé des CV, sans succès. Tous ses amis avaient déjà trouvé, Oikawa avait même déjà finalisé tous les préparatifs pour son départ aux US. Chris avait trouvé une place dans start-up spécialisée dans la fabrication de peau artificielle, même Kōtarō avait trouvé depuis belle lurette. Il fallait qu'il se l'avoue : il était sacrément à la traine…

Il était désespéré. Il dirait oui à un stage de balayeur… Peut-être pas non, pas certains que son professeur principal valide le stage, mais c'était l'idée. Il pouvait toujours se faire recruter par l'entreprise de Kenma en derniers recours, pour sauver les apparences, mais là encore, il ne voyait pas en quoi l'expérience profiterait à sa formation. Retour à l'envoyeur, le voilà de nouveau dans son cul-de-sac.

Il soupira, fermant les yeux un instant, se détachant ainsi de sa contemplation du plafond de la grande chambre. Keiji et Kōtarō étaient en train de discuter dans la salle de bain, mais il n'écoutait rien de leur conversation.

— Babe ?

Il tourna la tête en direction de la salle de bain en entendant Kotaro l'interpeler.

— Hum ?

— On part à 6h30 demain matin, t'as cours à quelle heure toi ?

Le brun soupira de tout son soul.

— Je commence à 10h, ça fait tôt…

— Tu prends le métro ?

— Je sais pas…

La tête de Keiji apparut dans l'embrasure de la porte :

— Si tu veux partir plus tard, tu ferais peut-être mieux de dormir en haut, non ? Sinon tu vas devoir te lever tôt.

Kuroo fit la moue : il n'avait pas envie de dormir seul en haut ce soir.

— Non… si je me sens je viens avec vous, sinon je redors.

Ses deux petits-amis hochèrent la tête et reprirent leur conversation précédente.

Kuroo se tourna mollement dans le lit, laissant son regard distraitement balayer les alentours. Ses yeux se posèrent finalement sur les tubes orange posés sur la table de chevet. Sans but précis à l'esprit, il s'en saisit d'une et fit tourner le flacon de suppresseur dans ses mains. En bas était inscrit le nom de la compagnie : Toribishi pharmaceutique. Il soupira. Dans son environnement d'universitaire, travailler dans l'industrie pharmaceutique tenait du pacte avec le diable. Il n'était plus vraiment à cela près. Il reposa la boite et tapa le nom de l'entreprise sur son téléphone, tombant directement sur le site officiel de la compagnie. Après quelques minutes de navigation, il tomba sur l'onglet recrutement et l'adresse email y étant inscrite. Il la considéra un moment, puis la copia. Il ouvrit son cloud où il avait déposé toutes ses ébauches de lettre de motivation et CV. Il modifia l'une des lettres, ayant tellement l'habitude de le faire à présent qu'il n'y réfléchissait plus vraiment : un nom par-ci, une phrase par-là, et le tour était joué. Toujours lancé sur son élan de désespoir, il tapa un mail qui se voulait professionnel, et pas trop désespéré non plus, joignit son CV et sa lettre de motivation dont il n'avait même pas pris le temps de vérifier l'orthographe et envoya le tout. Il regarda le mail partir et reposa son téléphone sur la table de chevet comme si de rien n'était. Il n'avait pas beaucoup d'espoir, mais au moins il aurait eu le mérite d'essayer.

Lorsqu'il se réveilla le lendemain matin, le soleil commençait timidement à pointer son nez. Il tâtonna instinctivement le lit autour de lui : vide. Il fit la moue, sans prendre le temps pour autant d'ouvrir les yeux. Ses petits-amis étaient déjà partis… Il ne les avait même pas entendus. Il traina encore quelques minutes avant de se décider à ouvrir l'œil. Une fois cela fait, il attrapa son téléphone et le déverrouilla. Il lui fallut quelques secondes pour réellement lire l'heure y étant affichée :9h32. L'information mit un temps fou à lui monter au cerveau. Il reposa sa tête sur son oreiller, décidant qu'il pouvait peut-être s'accorder quelques minutes de plus. 9h33. Ses yeux s'écarquillèrent : pas du tout, il était sérieusement à la bourre ! Il bondit hors du lit, faisant par la même occasion voler son téléphone à travers la pièce, et se précipita dans la salle de bain. Dans la panique, il aspergea son visage d'eau glacée, la moitié finissant sur ses pieds, arrangea maladroitement ses cheveux, se brossa les dents à la vitesse de l'éclair et sortit aussitôt. Il enfila à la va-vite les vêtements qu'il avait sous la main, récupéra son téléphone et se précipita dans le couloir, attrapant une chaussette perdue au milieu du passage qu'il enfila tout aussi précipitamment. Sac à dos, doudoune et le voilà partit. Il courut jusqu'à la station de métro et réussit à rentrer dans une rame in extremis. Même s'il ne pouvait plus y faire grand-chose à présent, il passa le trajet à compter en boucle les stations le séparant de la fac, priant pour que quelques excès de vitesse du conducteur lui permettent d'arriver à temps. Une fois arrivé à destination, il bouscula sans vergogne les passagers pour s'extirper de la rame et slaloma à travers la foule pour s'extirper de la station. Une fois complètement sorti, il se mit à courir en direction de son bâtiment de cours. Espérant toujours être à l'heure, il vérifia l'heure sur son téléphone. Il se stoppa : 9h12. Il regarda l'écran jusqu'à ce que l'image devienne floue. Quelle était donc cette sorcellerie ? S'était-il brossé les dents si rapidement qu'il avait réussi à être le premier être humain à voyager dans le temps ? Depuis quand y avait-il du décalage horaire entre son lit et la fac ? Ou alors il s'était rendormi 23h de plus et il venait de manquer toute une journée de sa vie sans s'en apercevoir ? Non, non… quelqu'un l'aurait réveillé… Quoiqu'il n'avait pas entendu Kōtarō et Keiji partir le matin même… Ou le matin d'avant… Il secoua la tête, devinant qu'il commençait à partir un peu trop loin. Il vérifia tout de même la date : pas de doute, il n'avait pas dormi une journée de plus, il avait juste mal lu l'heure.

Il soupira : il était bien trop en avance maintenant, et il n'avait même pas eu le temps de se préparer convenablement. Il était sûr de se prendre une réflexion d'Oikawa, mais il fallait qu'il accepte son sort à présent, il n'y pouvait plus rien. Il décida donc qu'un café en guise de consolation ferait l'affaire. Il marcha jusqu'à sa salle de cours, décidant qu'il pourrait déjà s'y installer pour prendre son café, mais constata rapidement qu'elle était encore occupée. Dépité, il s'assit dehors, dans le froid. Il s'en accommoderait. Alors qu'il regardait les étudiants passer, buvant son café, les mains tremblantes de froid, son téléphone vibra : il venait de recevoir un email. En ouvrant sa boite mail, il constata en effet qu'il y avait du nouveau. Il fronça les sourcils, il s'agissait d'une réponse de Toribishi pharmaceutique. Si rapidement ? Non, il devait simplement s'agir d'une réponse automatique, voilà tout. Alors qu'il allait appuyer pour ouvrir l'email, il se ravisa.

— Bah t'appuies pas grosse merde ?

Kuroo sursauta en entendant la voix d'Oikawa jusque derrière lui. Il se retourna, découvrant que son ami se tenait derrière lui, lisant par-dessus son épaule.

— J'ai envoyé le mail hier soir à l'arrache, c'est pas possible qu'ils me répondent déjà, non ?

Oikawa soupira, exaspéré, et lui prit le téléphone des mains.

— Voyons ça…

Il commença à lire d'un air détaché, mais finalement il échappa un sourire sincère.

— Ils veulent te voir pour une interview la semaine prochaine, lui révéla le châtain, lui tendant son téléphone de nouveau.

— Sérieux ? demanda Kuroo, lisant à son tour l'email.

— Ils doivent être désespérés.

Il aurait bien répliqué, mais pour lui répondre aussi rapidement à une candidature qu'il n'avait clairement pas vraiment travaillé, il devait y avoir une part de vrai…

— Bien joué. Parcontre Toribishi, sérieusement ?

— J'étais un peu désespéré.

— Mouais -il échappa un sourire en coin – t'as intérêt à nous faire un peu de contre bande de suppresseur pour rattraper le coup.

-/-

Tetsurō leva les yeux, son regard captant l'immense inscription surgissant du monstre de verre se dressant face à lui. En lettre d'acier, on pouvait lire « Toribishi ». Il baissa le regard, trouvant finalement son reflet dans la porte. Il avait pour l'occasion sorti le grand jeu et avait revêtu un costume gris élégant, tout juste acheté la vielle. Il avait enfilé par-dessus un long manteau noir dont la coupe droite complimentait son allure. Il ne se reconnaissait presque plus. Cela devait peut-être être bon signe. Son estomac faisait des nœuds et le stress comprimait sa poitrine, mais il lutta pour garder son calme, ou du moins en apparence. Il répéta à voix basse tous les points sur lesquels il s'était entrainé pour réussir cette interview, ayant mémorisé les réponses aux questions typiques des entretiens d'embauche.

Il inspira profondément, tentant de rentrer complètement dans son personnage d'adulte responsable et déterminé, passa une main dans ses cheveux et entra. Il fut accueilli par un immense hall cerné de large baie vitrée, décoré d'une immense suspension d'acier pendu au-dessus de sa tête reprenant le nom de l'entreprise. Il s'efforça de ne pas y prêter trop attention, avançant d'un pas décidé vers le bureau de l'accueil. Il y trouva une jeune femme, habillée d'un tailleur rose poudre, pendue au téléphone. Alors qu'il s'apprêtait à lui annoncer le pourquoi de sa venue, elle lui fit un geste de la main pour le faire taire, avant de s'affaler de nouveau au fond de sa chaise.

— Il a sérieusement dit ça ?

Un grésillement vocal lui répondit.

— Il est pas bien, faut vraiment que tu le largues cet abruti !

Kuroo s'efforça de ne rien laisser paraitre de son trouble, attendant posément que la secrétaire ait fini sa conversation. Voyant qu'il ne comptait pas la laisser tranquille, elle lui jeta un regard en biais, avant de plaquer sa main sur le micro du téléphone.

— C'est pour ?

— Euh, j'ai un entretien avec Suzuki-san ?

— Lequel ? répliqua froidement la jeune femme.

— Hum… Suzuki Hitoshi.

Son affirmation avait presque sonné comme une question.

Elle souffla et tapa à toute vitesse sur son ordinateur.

— Kuroo-san, c'est ça ?

Ce dernier se contenta de hocher la tête.

La secrétaire coinça le combiné entre son oreille et son épaule et chercha dans le fatras d'un tiroir sous son bureau. Elle lui tendit finalement un badge pendu au bout d'une lanière bleue.

— 3éme étages à gauche.

Un peu faible comme indication géographique, mais le brun comprit très vite qu'il n'aurait pas plus d'explication de sa part. Il la remercia d'un mouvement de tête et se saisit du badge. Il rejoint les tourniquets se trouvant à la droite du front desk, et après avoir laissé quelques personnes pour s'assurer de la marche à suivre, passa le tourniquet à son tour. En voyant les employés s'entasser dans l'ascenseur, il décida de rejoindre l'étage par les escaliers. Cela lui permettrait de voir un peu du paysage. Il arriva finalement au 3ème, se trouvant alors face à un immense couloir à moquette grise, bordé de portes de bureaux. Il prit à gauche, s'arrêtant devant chaque porte pour y lire le nom inscrit dessus. Il arriva enfin au bout du couloir, et prit une première bifurcation à sa gauche, le couloir ressemblant parfaitement à celui qu'il venait de traverser. Il ne trouva sur son chemin aucune salle de manipulations, ces dernières devant se trouver dans une tout autre aile du bâtiment, simplement des portes de bureaux. Il revint finalement à son point de départ, un peu dépité. Il prit donc à droite pour tenter sa chance, et se retrouva dans la même configuration labyrinthique que précédemment. Il trouva finalement l'ascenseur, et, continuant son jeu de piste improvisé, suivit la gauche. Ce fut avec une joie immense qu'il finit par trouver le bureau qu'il cherchait. Vérifiant qu'il était bien à l'heure, il se décida à frapper. Aucune réponse. Deuxième essai : une voix l'invita enfin à rentrer. Il actionna la poignée et ouvrit la porte, son cœur continuant ses loopings improvisés dans sa poitrine. Il se retrouva face à un homme d'une cinquantaine d'années, s'empressant de ranger tout un tas de feuilles sur son bureau, certaines décidant de prendre leur envol pour retomber quelques centimètres plus loin.

— C'est pour ? demanda Suzuki-san, tentant de paraitre professionnel tout en attrapant ses documents comme s'il faisait la chasse aux papillons.

Tetsurō le salua et s'annonça :

— Kuroo Tetsurō, je viens pour l'entretien. Merci de me recevoir.

— Oh, oui l'étudiant, venez-donc assaillez-vous.

Le brun s'exécuta, et attendit que son interlocuteur ait terminé sa quête des papiers volants. Il disparut de son champ de vision un instant, parti récupérer les dernières rebelles qui étaient tombées au sol, tentant d'effectuer sa tâche sans se lever de sa chaise. Son embonpoint lui faisait quelque peu obstacle, et il manqua de basculer de sa chaise la tête la première, si bien que Kuroo se demanda s'il fallait qu'il vienne lui porter secours. Suzuki ressorti finalement vainqueur de son combat, semblant enfin prêt à s'adresser à lui. Il n'en fit rien, prenant le temps de récolter ses documents pour les ranger en pile bien symétrique face à lui.

— Alors ? demanda l'employé.

Après quelques secondes de battement, Kuroo prit la parole, retraçant son parcours universitaire et le pourquoi de sa visite. Alors qu'il allait continuer, Suzuki-san le coupa.

— Oui oui d'accord, je me souviens.

Ish, voilà qui n'étais pas forcément bon signe. Le brun se tut. Le silence s'étendit entre eux.

— Euh… j'ai pris avec moi les documents indiquant le cadre légal du stage ainsi que mon attestation pour le…

— Vous devez être payé ? le coupa Suzuki-san, regardant vaguement les documents qu'il venait de lui remettre.

— …Non.

— Parfait !

Kuroo voyait très bien pourquoi avoir de la manœuvre gratuite le réjouissait, l'inverse était cependant moins vrai. Il avait vaguement espéré pouvoir négocier la chose, il s'était mis en tête qu'une entreprise pharmaceutique valant des milliards en bourses pourrait surement trouver de quoi lui donner quelques sous. Apparemment, il s'était bien mis le doigt dans l'œil. Peu importe, il était un peu, beaucoup, complètement désespéré. Il n'allait pas rechigner, il pouvait s'en sortir sans, et il était sûr que l'expérience enrichirait son CV, plus que son portefeuille apparemment.

— Nous étions vraiment à la recherche de quelqu'un, vous tombez à pique.

Voilà qui était une bonne nouvelle pour lui.

— Quand pouvez-vous commencer ?

Woh, lui qui s'était fait tout un cinoche, cela n'avait pas été bien difficile de les convaincre finalement.

— Aux alentours du 20 avril, à la rentrée universitaire.

— Si loin ! D'accord, c'est noté. Je vous recontacterais par mail alors.

— D'accord.

Silence. Suzuki-san avait repris la chasse aux documents perdus. Après quelques instants de battement, il releva enfin les yeux vers Kuroo.

— Vous pouvez disposer, merci.

Un peu pris de cours, le brun se releva. Voilà qui avait été expéditif, il n'avait même pas eu le temps de retirer son manteau. Il reprit ses affaires, salua Suzuki-san, qui ne lui prêta même pas un regard, et quitta la pièce. Une fois seul, il échappa un soupir, ravi que cela se soit bien passé. Enfin… cela s'était-il bien passé ? Il n'avait pas pu dire grand-chose au final, et il ressortait de cet entretien avec un sentiment de malaise qu'il avait du mal à s'expliquer. Peu importe, se dit-il finalement, il avait ce qu'il cherchait, son tourment pouvait enfin prendre fin : il avait enfin décroché son stage ! Enfin, il espérait. Mince, il n'avait même pas parlé du projet sur lequel il allait travailler, il aurait pu demander tout de même… Peut-être que ce brave homme n'en savait rien, il allait juste le refourguer à quelqu'un qui saurait lui trouver une utilité, se dit-il. Oui, c'était sûrement cela. Sûrement. Non ? C'est sur ce sentiment mitigé qu'il s'en retourna.

Il repassa par l'accueil pour remettre son badge, la secrétaire, toujours au téléphone, ne lui prêta même pas un regard lorsqu'elle lui reprit. Note à lui-même : ne pas tenter d'appeler le front desk, il avait mieux fait d'envoyer un mail. Il ressortit du bâtiment, encore plus perturbé que quand il y était rentré. Alors qu'il allait sortir son téléphone pour envoyer un message à Kenma, un klaxonne lui fit relever les yeux et il trouva le blond, arrêté à quelques mètres de lui.

Il échappa un soupir d'aise en retrouvant un environnement familier.

— Ça s'est bien passé ? lui demanda son petit-ami.

— Je crois… je sais pas trop.

— Tu sais pas trop ?

— C'était bizarre.

— Mais ils te prennent ?

— Oui, je crois.

Le blond échappa un sourire sincère.

— Bon bah, c'est le principal.

— Hmm… répondit vaguement Kuroo, s'empressant de déboutonner sa chemise. La peau d'adulte responsable commençait à l'étouffer.

— Bon, je t'embarque alors.

— On va où ?

— Je dois aller voir une artiste pour le masque.

— Le masque ?

— Celui d'Appelpie, pour la compétition. C'est une idée d'Hitoka, je trouve ça pas mal… On la rejoins là-bas d'ailleurs.

— Ok… mais c'est pas mieux si vous le faites entre vous, je vais pas être de trop ?

— J'ai pas le temps de repasser par la maison, et je vais pas te laisser dans la voiture comme un clebs.

— Tu sais que c'est interdit de laisser des animaux de compagnie dans une voiture garée...

— Raison de plus.

— Ok… mais si je dérange, je peux m'occuper en attendant.

— Non, ça va. Je veux que tu sois là.

Il lui sourit.

— Et je pense que ça rassurera Hitoka d'avoir une présence familière.

— Comment ça ?

Kenma soupira, continuant de regarder la route. Il finit par lui répondre :

— J'ai remarqué qu'elle n'était pas forcément à l'aise en présence d'alpha… Et je sais que l'artiste que l'on va voir en est une.

Kuroo haussa un sourcil

— Comment ça ?

— J'en sais rien, j'ai pas demandé. Quand je lui ai dit, j'ai bien vu que ça ne la ravissait pas. Je sais pas ce qui lui ait arrivé, mais je peux comprendre.

Le brun ne dit rien, mais restait tout de même perplexe.

— Me regarde pas comme ça.

— C'est pas un peu chelou quand même ? Un peu sexiste.

Kenma roula des yeux.

— Essaye de vivre ta vie en tant qu'oméga et on en reparlera.

Les connexions se firent enfin dans son cerveau.

— Oh j'avais pas capté, hmm.

Le blond leva les yeux au ciel, ce qui ne fit qu'empirer l'état de Kuroo. Ouch, cela faisait un moment qu'il ne l'avait pas vu ce regard, le regard qui voulait dire « mais quel bêta pommé ». Voulant maladroitement sauver la situation, Kuroo vocalisa la première pensée qui lui traversa la tête :

— En fait tu m'emmènes juste pour que je fasse brouilleur de phéromones !

Cela eut le mérite de faire pouffer Kenma.

— Qu'est-ce que tu racontes ?

— Bah oui, tu utilises mon musques de bêta pour brouiller les signaux !

— Brouiller les signaux ?

— Exactement.

— Pff… tu brouilles rien du tout Ji, c'est plutôt l'inverse.

— Comment ça ?

— T'es une véritable éponge, je peux savoir qui tu as vu ces dix dernières heures rien qu'en respirant.

Kuroo fronça les sourcils, et renifla discrètement la veste de son costume : quelle mauvaise fois ! Il ne sentait guère que le propre !

— C'est pas ma faute si Kōtarō et Keiji arrêtent pas d'imprégner mes fringues !

— De rien du tout, je doute qu'Oikawa ait imprégné tes fringues aussi.

— De quoi… mais je l'ai vu hier soir ! Je me suis douché entre temps !

— C'est ce que je dis, une éponge.

Tetsurō tenta de répliquer, mais ne se trouva véritablement aucun argument. Vexé de son impuissance argumentative, il croisa les bras et s'enfonça dans son siège. Son attitude infantile fit rire le blond. Alors qu'il allait répliquer, Kenma arrêta la voiture :

— Allez sort, on y va Bob l'éponge.

— Bob l'éponge ? Sérieux ?

Kenma se contenta de rire mesquinement.

Tetsuro tenta bien de défendre sa cause, mais ne reçut que des moqueries de la part de son petit ami.

— Allez arrêtes tes bêtises on est là.

En tournant les yeux, Kuroo put effectivement reconnaitre Yachi-san, attendant patiemment leur arrivée, vêtue d'une charmante robe rose, un manteau cape noir à broderie blanche enfilée par-dessus. Elle leur sourit en les voyant arriver. Kuroo se pencha pour la saluer, et elle en fit de même. Kenma se contenta de lui faire un signe de la main.

— Tu as pu prendre tous les prototypes ?

La blonde hocha vivement la tête et lui désigna sa tablette.

— Bien on y va alors.

Ce ne fut qu'à ce moment-là que Tetsurō constata qu'il s'était en effet arrêté devant une échoppe, ou ce qui lui sembla en être une à première vue. En levant les yeux sur la devanture, il trouva le nom du lieu « Bermude : tattoo et curiosités » inscrit sur un panneau en bois. Ils pénétrèrent dans le shop et furent immédiatement accueillis par des baffles crachant du métal à plein volumes et le grésillement des machines en cours d'utilisation.

La pièce principale était décorée d'un étrange mélange d'objets en tout genre : nuée de papillons mit sous cloche, crânes humains, bocaux refermant de nébuleuses créatures, statut de marbres et animaux mythiques empaillés; le tout installé dans un décor victorien assez sobre. Ils s'avancèrent jusqu'au comptoir, et Kenma appuya sur la petite sonnette dorée s'y trouvant. Le tintinnabulement se répercuta tout autour, se réverbérant sur les cloches en verre et les bocaux. En tournant les yeux, Tetsurō constata que Yachi regardait la vitrine installée derrière le comptoir d'un air dégouté. Il put en effet découvrir à son tour que le cabinet en question était plein à craquer de bocaux remplis de choses saugrenues aux labels plus immondes les uns que les autres : crapauds, limaces, cœur de porc et langues de chèvres. Il ne lui en fallut pas plus pour que son expression match celle de la jeune femme : où est-ce qu'ils avaient atterri pardi ?!

Kenma fit tintinnabuler une nouvelle fois la sonnette et cette fois, ils entendirent le grésillement des aiguilles cesser. D'une pièce adjacente, paressant bien plus sobre et sanitaire que celle dans laquelle ils se tenaient, surgit alors un jeune homme, tout de noir vêtu et tatoué de la tête aux pieds. Il leur offrit un sourire affable en les apercevant et d'un ton posé leur demanda poliment :

— Bienvenue au Bermude, que puis-je faire pour vous ?

— Bonjour, nous avons rendez-vous avec Raven, lui répondit Kenma.

— Oh… Kiyo ! appela le jeune homme en se tournant vers la salle de tattoo, ya du monde pour toi.

Ils virent alors débarquer une jeune femme aux longs cheveux noirs. Kuroo fut saisi par son allure: elle avait les deux bras complètement tatoués et portait un long t-shirt noir par-dessus un kilt à tartan rouge. Elle s'avança vers eux, le métal de ses bottes demonia cliquetant à chacun de ses pas, et s'inclina en arrivant à leur hauteur.

— Bienvenue. Je suis Shimizu Kiyoko, merci de faire appel à mes services, s'annonça-t-elle poliment.

— Merci de nous recevoir, lui répondit Kenma.

Elle se contenta de hocher la tête. Elle leur prêta à chacun un regard, et lorsque son regard croisa celui de Yachi, Kuroo sentit la jeune femme se crisper à ses côtés. Shimizu la regarda quelques instants, avant de se mettre à signer pour la saluer. Kenma avait dû la briffer avant de venir. L'action sembla cependant complètement prendre de cours la blonde qui lui répondit maladroitement, et du recommencer plusieurs fois sa phrase pour se faire comprendre, précisant à nouveau qu'elle pouvait entendre. La brune se contenta d'opiner posément, et sans rien ajouter de plus, elle leur indiqua une porte dans le fond de la boutique pour les inviter à la suivre.

En ouvrant ladite porte, ils se retrouvèrent face à un escalier menant au sous-sol. Elle alluma et les invita à descendre en premier. Kenma fut le premier à s'y engager, suivi de Yachi et de Kuroo. Lors de leur descente, Tetsurō décela l'état de la blonde face à lui : elle avait l'air toujours crispée et avait peine à respirer normalement, ce qui l'inquiéta. Il n'avait peut-être pas correctement pris la mesure de ce dont il avait parlé avec Kenma dans la voiture, la jeune femme avait l'air paniquée. Il se rapprocha d'elle, espérant que sa présence l'apaise un peu, à ce rythme elle allait finir par faire une crise de panique. Kenma devant ne semblait pas du tout avoir pris la mesure de la situation.

Ils arrivèrent enfin en bas, se retrouvant dans ce qui devait être un atelier. Autour d'eux s'entassaient par centaines des masques en tout genre, le traditionnel se mariant à l'étrange, la beauté au terrifiant. Kuroo fut saisit par le travail d'orfèvres que chaque masque présentait. Shimizu entra à son tour dans la pièce, et alla s'installer sur une chaise haute, récupérant sa tablette pour pouvoir prendre des notes. Elle les invita à s'assoir, Kuroo et Kenma s'assirent sur la table d'examen installée au milieu de la pièce et Yachi resta planté au milieu, n'osant pas s'avancer plus.

— Je vous écoute, leur dit la brune.

Yachi sursauta et s'avança vers elle, pianotant sur sa tablette en tremblotant. Tetsurō la regarda faire, inquiété par son été de panique avancé. La blonde présenta son travail à l'artiste, ayant du mal à s'exprimer avec sa tablette dans les mains. La brune l'invita à s'assoir à ses côtés, et Yachi s'exécuta, posant la tablette sur ses cuisses pour pouvoir continuer à signer. La tablette, peu stable, commença à glisser des genoux de la blonde, mais Shimizu la rattrapa avant qu'elle ne puisse tomber, la tenant en place pour qu'Hitoka puisse continuer ses explications. Le soudain contact sembla empirer l'état de la blonde qui essayait de faire comme si de rien n'était. Kuroo tourna les yeux vers Kenma, il n'avait pas l'air plus alerté que cela. Pourtant l'état de Yachi avait l'air de se dégrader de seconde en seconde.

Il sortit finalement son téléphone et écrit à Kenma.

« T'es sûr que ça va pour Yachi, elle a vraiment pas l'air bien »

Kenma sortit son téléphone. Il lui prêta un regard interrogateur après lecture de son message.

« Pourquoi tu dis ça ? »

« Bah elle a l'air au bord de la crise de panique, on va pas la laisser comme ça non plus ! »

Le blond releva les yeux vers Yachi, mais son état ne sembla pas l'inquiéter pour un sou, bien au contraire. Il échappa un sourire et lui écrit.

« Je pense pas que ce soit une crise de panique »

La réponse rendit Kuroo perplexe. En relevant les yeux vers Kenma, ce dernier lui désigna la blonde d'un mouvement de tête.

Cette dernière était en effet aux bords de l'hyperventilation, mais elle rougissait jusqu'aux oreilles. Elle regardait la jeune femme face à elle comme si le monde autour venait de sombrer et qu'elle était face à une déesse.

Oh… D'accord, il comprenait mieux maintenant… Ce n'était pas une crise de panique, il s'agissait en fait d'une bonne vielle "gay panic".

Kuroo pouffa, profondément rassuré.

Après avoir écouté attentivement la blonde, Shimizu commença quelques esquisses sur son carnet à dessins, demandant l'avis de Yachi sur certains détails. Cette dernière se pencha sur elle pour apercevoir le dessin, mais finit par rougir de plus belle en s'apercevant de la faible distance les séparant. Shimizu de son côté avait l'air de ne pas trop s'en soucier, mais il était impossible qu'elle n'ait pas remarqué l'état dans lequel sa présence mettait la jeune femme à ses côtés. La blonde se reprit finalement, devenue de nouveau capable d'exprimer ses idées correctement. La brune l'écouta posément, agrémentant son croquis au fils des explications. Elle finit par à son tour échapper un sourire, discret certes, mais qui n'échappa pas à Tetsurō qui sentit son cœur faire la hola, mettant à présent tous ses espoirs sur cette chimie naissante entre les deux jeunes femmes. Une fois les ébauches terminées, Shimizu s'approcha d'eux pour leur présenter le résultat. Le masque s'inspirait bien l'esprit du travail original de Yachi, reprenant les graphismes du masque de la créature qu'avait designer la blonde, agrémenter de quelques détails supplémentaires. Kenma acquiesça, satisfait du résultat, n'ayant pas grand-chose d'autre à ajouter.

— Bien, reprit Shimizu. Même si je n'ai pas besoin de beaucoup de détails, je vais tout de même procéder à la confection d'une empreinte facial afin d'avoir des mesures précises.

Kenma acquiesça. Bientôt, il se retrouva allonger sur la table d'examen, les cheveux retenus en arrière, Shimizu lui tartinant le visage de silicone couleur mauve à l'aide d'un gros pinceau. Le sérieux de la jeune femme contrastait avec l'air ridicule de Kenma, mais il tenta de garder son calme. Il ne tenu pas longtemps et explosa franchement de rire lorsque la brune commença à installés les bandes de plâtres sur son visage. Kenma voulut répliquer, mais Shimizu l'en dissuada fermement : hors de question qu'il ruine son travail. Kuroo s'en donna donc à cœur joie et prit tout un tas de photos qu'il envoya sur la conversation de groupe avec ses petits-amis. Il se calma lorsqu'il se prit un regard en coin de la part de l'artiste, qui n'appréciait que moyennement la distraction. Kuroo rangea donc son téléphone.

Alors qu'il laissait son regard voyager dans la pièce, il finit par surprendre Yachi, qui regardait toujours intensément la brune installée face à elle. Elle sursauta en découvrant qu'il l'observait. Il lui offrit un regard complice, ce qui ne fit qu'empirer l'état de la blonde, qui nia vivement de la tête. Tetsurō haussa un sourcil, lui montrant qu'il n'était pas dupe. Il se décala pour ne pas être vu par Shimizu, et mima l'action d'appeler au téléphone avant de désigner l'artiste d'un mouvement de tête. Yachi rougit de plus belle et cette fois agita ses bras pour accompagner son mouvement de tête. Kuroo acquiesça de son côté positivement pour la contredire.

— Bien, je vais passer au démoulage à présent, intervint Shimizu.

L'intervention permit à Yachi de s'échapper de l'interaction, et elle s'approcha de Shimizu, évitant du mieux qu'elle le put de croiser le regard de Kuroo.

Kenma fut enfin libéré de son sarcophage facial, et la première chose qu'il fit fut de regarder son petit ami d'un regard noir, ce qui ne fit qu'amuser le concerné.

— Bien, j'ai tout ce qu'il me faut pour le moment, je vous recontacterai pour les finitions, annonça Shimizu.

Ils acquiescèrent et la jeune femme les accompagna de nouveau à l'étage supérieur. Kenma dut payer une première partie du service, et alors qu'il allait partir, Shimizu les retint encore quelques secondes.

— Vous avez mon contact si plus de détails me sont nécessaires.

Alors que la déclaration avait l'air assez généralement adressée à eux trois, la brune tendit une carte simplement à Yachi. Cette dernière hocha vivement la tête avant de faire volteface pour rejoindre la porte. Kenma et Tetsurō saluèrent la jeune femme à leur tour et sortirent. Yachi avait tracé jusqu'au bout de la rue. Elle c'était cependant arrêté, visiblement à bout de souffle. Les deux autres échangèrent un regard, mais partirent la rejoindre. Une fois arrivé à hauteur de la blonde, ils purent constater qu'elle regardait intensément la carte dans ses mains.

— Yachi-san, commença Kenma, j'ai cru comprendre que tu n'avais pas passé un mauvais moment. Je peux te laisser en charge du reste de la confection dans ce cas.

La blonde dénia les faits en agitant ses bras. Dans la panique, elle échappa la carte qu'elle tenait dans les mains. Kuroo se pencha pour la récupérer. Il s'agissait simplement de la carte de la boutique reprenant l'adresse et le numéro de l'établissement. Kuroo la retourna, et ne put s'empêcher de sourire en découvrant ce qu'il y était inscrit.

— Bien joué, dit-il, montrant la face concernée à Yachi et Kenma.

Griffonné au stylo billes, on pouvait y lire « Appelle-moi » suivit d'un numéro de portable. Yachi rougit de nouveau jusqu'aux oreilles, et réfugia son visage dans ses mains. Kenma récupéra la carte pour le glisser dans le sac à main de la jeune femme.

La blonde eut du mal à se reprendre, finalement elle découvrit son visage à nouveau et demanda :

C'est l'heure pour boire ?

Kenma regarda l'heure sur son téléphone :

— Pas vraiment, mais ça peut s'arranger

J'ai besoin d'un verre…

Kuroo et Kenma pouffèrent.

— Allez viens, c'est moi qui t'invite.

Ils ne lâchèrent la blonde que lorsqu'elle promit de recontacter l'artiste.

-Fin du chapitre-

Ah! Comme ce chapitre est long, j'avais oublié ça... Mais pas possible pour moi de le couper avant! J'attendais avec impatience de pouvoir introduire Yachi et Kiyoko, et les voilà!

J'espère que ce chapitre vous aura plu!

Prochain chapitre: "Nécromancie mémorielle"

"— Tu nous as même pas laissé choisir ! T'avais promis!

L'interpelé ne lui prêta même pas un regard et continua de déposer les articles. Kōtarō fit la moue et tira sur sa manche pour attirer son attention, lui offrant son meilleur regard de labrador en mal d'amour. Keiji soupira, vaincue:

— Je n'ai rien promis du tout Kōtarō... Et puis si nous ne nous dépêchons pas, nous allons rater le début.

Tetsurō et Kōtarō échangèrent un regard circonspect. Ils baissèrent simultanément les yeux sur leur téléphone respectif : 19h45.

— Merde ! s'exclamèrent-ils en chœur.

— On va louper le début !"

See ya