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Bonne lecture.
Chapitre 11
Ma bohème
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal ;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Arthur Rimbaud
Bella manqua de s'étrangler avec son riz. Alice se tenait en face d'elle, deux cocktails à la main, l'air intimidé. Elle posa sa fourchette. Elle aurait probablement dû être surprise. Pourtant, le premier choc passé, elle ne ressentait rien. Un vide insondable s'était installé en elle. Elle dévisagea longuement Alice avant que celle-ci ne se décide à s'assoir en face d'elle.
Bella continua à la dévisager sans rien dire.
Alice prit une grande inspiration. Elle avait imaginé ce moment des centaines de fois, l'avait mis en scène avec juste ce qu'il fallait de suspense, de romantisme, de drame et d'effusion d'amour. Elle ne put s'empêcher d'émettre un petit rire en constatant à quel point la situation était grotesque. Bella semblait muette de stupeur et elle-même ne savait que dire pour justifier sa présence.
En entendant le rire cristallin d'Alice, Bella sortit de son mutisme et lui posa la question qui lui brûlait les lèvres :
- Mais qu'est-ce que tu fais là ?
Elle l'avait prononcée sur un ton légèrement plus agressif qu'elle ne le voulait et se mordit la lèvre. Le vide en elle commençait à tourner sur lui-même et une tornade était sur le point de se former. Elle attendit qu'Alice rassemble ses esprits - et son courage - pour répondre :
- Je suis venue parce que j'ai quelque-chose de très important à te dire.
Bella haussa les sourcils et lâcha, moqueuse :
- Tu es venue jusqu'en Thaïlande pour me dire quelque-chose ?
Alice secoua la tête et répondit, se sentant complètement stupide :
- Quelque-chose de très important.
Elle se pencha en avant pour prendre la main de Bella dans la sienne, mais celle-ci eut un mouvement de recul et se leva brusquement. La tornade en elle prenait des proportions inquiétantes. Alice se mordit la lèvre et baissa les yeux. Bella ne lui jeta pas un regard et s'éloigna de la plage à grandes enjambées.
Ce ne fut qu'à la moitié du trajet que Bella se souvint qu'elle était arrivée en vélo et que, profondément déstabilisée qu'elle était par Alice, elle avait oublié celui-ci à la plage. Elle soupira, s'insultant mentalement et fit demi-tour pour aller le récupérer. Soudain, le bruit sourd d'une cascade se fit entendre, semblant se déplacer dans sa direction. Elle se retourna et regarda le rideau de pluie se diriger vers elle.
Une pluie battante. Le déluge. En moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, elle se retrouva trempée jusqu'aux os. Elle était à la croisée des mondes, perdue au milieu de nulle part avec l'eau qui ruisselait sur tout son corps. Tout cela était de la faute d'Alice. Alice, celle-là même qui lui faisait perdre la raison, qui remuait en elle des profondeurs insondables, marchait tranquillement sous la pluie, poussant deux vélos. Elle l'aurait bien tuée. Elle se dirigea vers elle d'un pas décidé. Décidé à quoi, elle ne savait pourtant pas.
Lorsque Bella arriva à sa hauteur et l'enlaça avec rudesse, Alice lâcha les vélos. Elle ne savait pas très bien qui de la pluie ou de la main de Bella sur sa nuque la fit frissonner de tout son corps. A vrai dire, elle s'en fichait, et cela ne s'améliora pas lorsque Bella l'attira vers elle et l'embrassa furieusement, comme si elle avait voulu lui faire mal.
L'émotion submergea Alice et les larmes se mirent à couler sur ses joues, se mélangeant à la pluie. Et pourtant elle savait. Elle sentait qu'elle n'avait pas obtenue ce qu'elle voulait. Ce baiser sentait la poudre, la colère et elle ne fut pas surprise lorsque Bella se recula brusquement, lui jeta un regard plein de défi, sembla sur le point de la gifler, puis se ravisa. La colère et la douleur se lisaient dans ses yeux comme si elle l'exprimait avec des mots. Alice n'en culpabilisa que plus. Elle n'osait pas s'approcher, la prendre dans ses bras, tenter de la calmer, de la consoler, l'aider à évacuer cette colère, cette peur et cette souffrance. Elle resta immobile sous la pluie et attendit que Bella ne se décide.
Difficile de savoir depuis combien de temps elles étaient là, l'une en face de l'autre à se dévisager sous la pluie.
Bella était en proie à une lutte intérieure dont la violence la laissait interdite. Alice était face à elle, immobile, semblant attendre quelque-chose d'elle. Cette connasse était venue la voir en Thaïlande pour lui dire quelque-chose. Cela devait être de la toute première importance pour justifier un tel voyage. Pourtant, elle n'avait aucune envie d'écouter Alice. Les questions s'enchaînaient dans son cerveau, trop vite pour qu'elle puisse les penser vraiment. Devait-elle la frapper ? L'embrasser ? L'aimait-elle vraiment ? La détestait-elle ? Les contrastes qu'elle ressentait la laissaient éberluée. Une chose au moins était sûre, Alice ne la laissait pas indifférente.
Finalement, elle décida de couper court à toutes ces questions et tourna les talons pour s'éloigner de celle qui déclenchait tant de choses en elle.
Alice ramassa les vélos et rattrapa Bella.
- Tu veux qu'on finisse à vélo ?
Bella s'arrêta, regarda Alice droit dans les yeux, la laissant paralysée sur place par l'intensité de son regard et prit un vélo avant de jeter :
- Tu peux venir, mais je t'interdis de parler.
Alice sourit. Ce n'était certes pas idéal, mais c'était mieux que rien.
Arrivée à destination, Alice se retrouva sans trop savoir comment plaquée contre une porte, plaquée sur un lit, et elle manqua de perdre pied face à l'ardeur désespérée de Bella, de défaillir devant cet assaut de passion violente, impatiente, fébrile, incontrôlée et incontrôlable.
Elle fut alors traversée par une illumination. Cette folie des sentiments, cette passion brute, ces émotions incontrôlées, cette innocence et cette naïveté dans l'expression de sa passion et de son ressentit. C'était cela qui l'attirait autant chez Bella. Elle était spontanée et emportée, et ses émotions enveloppaient Alice de toute leur intensité. Bella était débordée par ses instincts et laissait s'exprimer ce qu'elle ne savait expliquer. La complexité simple et innocente.
Alice savait que le combat était loin d'être gagné d'avance, mais elle se devait, par respect pour son propre bonheur, de tenter sa chance.
Bella se laissait aller à ses émotions, laissant son corps la guider. Elle avait rêvé du moment où elle pourrait à nouveau parcourir le corps d'Alice de ses mains brulantes de nombreuses fois, même si sa raison avait tenté d'inhiber ce désir incontrôlable qu'elle ressentait pour la petite brune. Son désespoir était la contrepartie de son désir. Alice lui avait brisé le cœur. Elle était restée muette et impassible alors qu'elle s'était offerte à elle corps et âme. Elle ne pouvait se laisser berner par ses instincts et oublier ses blessures à la première caresse de la batteuse. Elle n'était pas un putain de mec ! Elle ne devait pas succomber à son désir.
Alors qu'Alice commençait à répondre à son agression sexuelle, elle se dégagea brusquement de leur étreinte et se redressa, laissant Alice essoufflée sur le lit.
Sa colère reprenant le dessus, elle déclara froidement :
- Tu n'as pas le droit.
Alice n'était qu'à moitié surprise. Frustrée, mais pas vraiment étonnée. Elle répondit doucement :
- Je sais, et je suis désolée.
Bella sortit de ses gonds, se laissant aller à cette colère qui couvait en elle depuis si longtemps :
- Tu es désolée ? Mais de quoi Alice ? De quoi es-tu désolée ? D'avoir disparu de ma vie sans rien dire ou bien de réapparaître sans crier gare et sans aucune considération pour mes sentiments ? Pourquoi est-ce que tu as pris la peine de venir ? C'est trop facile ! Tu crois que tu peux débarquer comme ça dans ma vie quand cela te convient, prendre ton pied et repartir quand ça devient trop sérieux, trop compliqué ?
Bella reprit son souffle sous le regard estomaqué d'Alice. Elle n'aurait pourtant pas dû être surprise qu'elle la prenne pour une trainée. Après tout, c'était à peu près ce qu'elle était. Ce qu'elle était avant de la rencontrer. Elle s'apprêtait à se défendre mais Bella ne lui laissa pas le temps de s'exprimer et cria presque :
- C'est trop tard ! Quoique tu dises, tu arrives trop tard, Alice.
Sur ce, elle sortit de la villa en claquant la porte derrière elle, laissant Alice immobile sur le lit.
Bella tenta d'évacuer sa colère en marchant. Puis, constatant qu'elle se sentait toujours aussi perturbée, perdue, elle s'arrêta et s'assit sur un banc en bois en face du lac artificiel autour duquel étaient alignées les petites villas en bois. Elle sortit une cigarette et l'alluma fébrilement.
Elle fumait, perdue dans ses pensées lorsque Rosalie vint s'assoir à côté d'elle. Elle la reconnut sans détourner son regard du lac et jeta :
- Qu'est-ce que tu veux ?
Rosalie haussa les sourcils. Cela allait être plus compliqué qu'elle ne le pensait initialement. Elle avait certes aperçu Bella sortir en trombe de sa villa mais elle n'avait pas vraiment pu juger de son état d'esprit.
Elle laissa un petit moment passer avant de répondre à sa meilleure amie :
- Je voulais voir si ça allait.
- Ça va.
Rosalie soupira en riant. Bella pouvait être d'une mauvaise foi remarquable par moment...
- D'accord.
Elles ne parlèrent pas pendant un moment, puis Bella se tourna vers Rosalie pour lui demander :
- Tu savais ? Tu savais qu'elle allait venir ? C'est pour ça que tu as fait style tu ne te sentais pas bien ?
Rosalie sourit. Autant Bella pouvait être d'une désarmante naïveté dans certaines circonstances, autant elle pouvait être perspicace et "ressentir" les autres avec une grande acuité dans d'autres.
- Oui, je savais.
Bella dévisagea sa meilleure amie avant de demander, intriguée :
- Pourquoi est-ce que tu l'as laissée faire ? Tu étais d'accord ?
Le désespoir qui perça dans la voix de Bella ébranla Rosalie. Elle admira le lac et se laissa réconforter par le calme ambiant avant de lui répondre :
- Oui, j'étais d'accord...
- Pourquoi ?
- Parce que... Parce que je pense que ce serait dommage que tu n'écoutes pas ce qu'Alice a à te dire, au risque de passer à côté de... quelque-chose.
Bella ne répondit rien. Cela la perturbait que Rosalie soit si... raisonnable. Cela ne lui ressemblait pas vraiment. Cela l'emplissait de confusion. Alice était-elle si importante pour que Rosalie réagisse de la sorte ? Pour rester saine d'esprit, Bella tentait de se persuader tous les jours qu'Alice n'en valait pas la peine et qu'elle s'était trompée, fourvoyée. Que le bonheur était ailleurs. Que son instinct, son corps, tout son être l'avaient induite en erreur. Qu'il s'agissait d'un leurre. D'une épreuve de la vie. D'un passage obligé, d'un rite.
Ne sachant que faire d'autre, elle se mit à pleurer. Rosalie la prit dans ses bras et attendit qu'elle se calme.
- Tu devrais écouter ce qu'Alice a à te dire. Après tout, elle a traversé une bonne partie de la Terre pour venir te le dire. J'imagine que ça doit tout de même être assez important.
Comme Bella ne répondait rien, elle poursuivit :
- Avant de prendre une quelconque décision, écoute-là.
- Pourquoi ?
Rosalie la regarda, sa patience commençant à s'éroder :
- Putain, mais tu ne m'écoutes pas quand je te parle ? Je viens de te le dire pourquoi ! T'es bouchée ou quoi ?
- Mais non, pas pourquoi ça, pourquoi ? Pourquoi elle ? Pourquoi moi ? Pourquoi tout ça ?
Rosalie soupira, fatiguée :
- Mais tu nous saoules avec tes pourquoi ! Tu pourrais pas arrêter de te poser des questions pour une fois ? Bordel, mais vis un peu au lieu de réfléchir ! Je ne sais pas pourquoi toi, pourquoi Alice, pourquoi quoi, et je m'en tape ! Je ne sais pas non plus pourquoi Alice est venue, mais à mon avis, elle n'a pas fait 10 heures d'avion pour te dire d'aller te faire voir ! Alors tu arrêtes de pleurnicher sur le sens de la vie, le destin et ta fierté et tu vas l'écouter !
Les paroles de Rosalie firent remonter la colère de Bella. Elle détestait qu'on lui reproche de se poser trop de questions. Elle détestait qu'on la frustre dans son questionnement existentiel. Elle ne parvenait pas à s'arrêter de penser et ce n'était pas faute d'essayer. Elle n'avait jamais compris comment les autres semblaient faire pour ne penser à rien, ne rien faire... Elle détestait s'ennuyer, elle détestait parler de la pluie et du beau temps, et par-dessus tout, elle détestait qu'on lui fasse ressentir qu'elle ne parvenait pas à faire comme les autres et à vivre "légèrement".
De nouveau en colère, elle renifla, se leva et marmonna :
- Je vais faire un tour, je reviendrai quand tu seras compréhensive.
Rosalie soupira et se prit la tête dans les mains. Elle s'en voulait d'avoir blessé Bella. Mais elle était énervante à la fin à ne pas se laisser aller à vivre, à tout remettre en question sans arrêt, à vouloir changer le monde et à chercher le pourquoi du comment pour tout. Cela l'empêchait d'être heureuse. Rosalie avait beau adorer Bella, parfois, elle était un peu pénible et incompréhensible.
Bella pédalait de bon cœur sur la route qui menait au village le plus proche. La pluie s'était arrêtée aussi vite qu'elle était venue et l'air moite sentait l'iode et le poisson. Les villageois la dévisageaient sur son passage, probablement surpris de voir une touriste s'aventurer hors de la plage privée du complexe hôtelier.
Fatiguée, elle s'arrêta sur la jetée, observant les bateaux de pêche qui tanguaient sur les vagues. Le village était quasiment désertique. Quelques boutiques et une sorte de restaurant animaient la rue principale. Des chiens squelettiques tournaient autour des tables, quémandant de la nourriture. Des gamins jouaient dans les flaques d'eau. Ils étaient tellement misérables et avaient l'air pourtant tellement heureux. Bella alluma une nouvelle cigarette en observant le village. Elle ne savait pas si ces gens étaient heureux de leurs conditions parce qu'ils n'avaient pas conscience de ce qui pourrait améliorer leur vie, ou tout simplement parce que ce mode de vie les rendait heureux. Elle était admirative devant la joie de vivre et l'optimisme des Thaïlandais. Il y avait sans doute beaucoup de leçons à en tirer pour les occidentaux. Le bonheur n'était apparemment pas dans le confort ni la propriété. Elle aurait été curieuse de savoir où ces villageois allaient puiser leur joie de vivre, cela l'aurait probablement aidée à relativiser ses propres tourments et à positiver. Cependant, il était plus que probable qu'ils ne parlent pas anglais et que la communication soit impossible.
Elle resta un moment à les observer, puis reprit son vélo pour retourner vers sa villa, décidée à écouter ce qu'Alice avait à dire.
Elle retrouva Alice et Rosalie au restaurant et s'assit à leur table sans rien dire. Rosalie avala la fin de son verre d'une traite et se leva en disant :
- Je vous laisse.
Avant de s'éclipser. Bella la remercia d'un regard et se décida à regarder Alice. Elle détailla son visage, s'arrêtant longuement sur ses lèvres avant de remonter lentement vers ses yeux pour y plonger son regard. Alice avait les yeux d'un vert tirant légèrement sur le gris et Bella ne pouvait s'empêcher de les admirer. Elle aimait à la fois leur couleur et la chaleur qu'ils dégageaient.
Elle sursauta lorsqu'Alice se racla la gorge, mal à l'aise. Elle baissa les yeux et dit :
- Je t'écoute.
Alice avala difficilement sa salive. Elle avait réfléchi à ce qu'elle voulait dire à Bella, mais cela n'en rendait pas le moment moins difficile. Elle se racla la gorge et décida de ne pas y aller par quatre chemins :
- Avant de te rencontrer, j'avais demandé ma mutation à New-York.
Bella sursauta presque à cette déclaration. Alice poursuivit :
- Je voulais... changer d'air, profiter de ce que ma boîte a à m'offrir et vivre à l'étranger. J'ai toujours voulu aller à New-York, et comme, à l'époque, rien ne me retenait à Paris, j'ai postulé là-bas.
La gorge de Bella s'asséchait à vitesse grand V.
- Et puis... tu es entrée dans ma vie, tu l'as retournée sans dessus dessous, tu m'as fait perdre tous mes repères... Tu n'imagines pas à quel point tu m'as perturbée. Avant... tout était simple. Ennuyeux, mais simple. Et puis, tu es arrivée, et tout est devenu... angoissant, exaltant, surprenant...
Alice se tut et baissa les yeux. Elle n'aimait pas vraiment ce genre de confession. Elle n'était pas quelqu'un de sensible ou de romantique, bordel. Bella était muette comme une carpe et avait les yeux rivés sur le lac en face d'elle. Son cœur battait à tout rompre. Elle n'était pas certaine d'avoir bien entendu tout ce qu'Alice avait dit après avoir prononcé "New-York".
- Quand tu m'as dit que tu m'aimais... cela m'a bouleversé au plus haut point. Je ne comprenais, enfin, je ne comprends toujours pas comment tu peux être amoureuse de moi. Cela dépasse l'entendement ! Et puis... j'ai eu peur. Je ne savais pas quoi faire. J'allais partir à New-York, et tu étais là, et tu m'aimais et moi... j'étais perdue. Alors j'ai fui. Je t'ai fuie. Parce que c'était trop dur d'être en ta présence. Parce que je ne savais pas quoi te dire ni comment te le dire.
Alice fit une pause. Bella semblait presque catatonique. Alice était vaguement inquiète. Elle se leva et fit le tour de la table et s'approcha de Bella.
- Bella, ça va ?
La brune leva les yeux et planta son regard dans celui d'Alice. Son regard était embué par les larmes. Le cœur d'Alice se serra. Elle ne voulait pas que Bella soit triste à cause d'elle.
- Tu veux rentrer ?
Bella hocha la tête et Alice l'entraina gentiment vers la villa et l'installa sur le lit. Elle lui enleva ses chaussures et la mit sous les draps.
- Tu veux quelque chose ?
Bella fit non de la tête et Alice se leva du lit pour la laisser seule. Bella lui attrapa la main et dit d'une voix qui semblait venir d'outre-tombe :
- Serre-moi dans tes bras.
Alice ne se fit pas prier. Elle enleva ses propres chaussures et se glissa sous les draps derrière Bella. Elle passa ses bras autour de sa taille et enfoui son visage dans son cou, respirant profondément son odeur.
Bella fut réveillée par le chant des oiseaux. Certes, cela était plus agréable que le bruit de pas de leurs voisins à Paris, mais elle en voulait tout de même aux oiseaux de l'avoir tirée d'un sommeil aussi agréable. Elle ouvrit doucement les yeux et son regard se posa sur le visage paisible et endormi d'Alice. Elle se leva sans bruit et sortit.
Elle alla commander un jus de fruit et retourna s'installer sur la terrasse. Elle pensait aux explications d'Alice en sirotant son verre lorsque Rosalie vint la rejoindre.
- Bien dormi ?
Bella dévisagea sa meilleure amie qui tentait de garder un visage neutre et impassible, ne sachant pas trop sur quel pied danser.
- Oui.
- Tu veux en parler ?
- De quoi ?
- Ben... de ce qu'Alice est venue te dire ?
Bella laissa son regard errer sur le lac avant de soupirer :
- Je ne sais pas.
- Mais baisse le son, bordel !
Rosalie soupira. Angela était insupportable en ce moment.
- Mais t'es pénible ! T'as tes règles ou quoi ?
Angela lui lança un regard meurtrier.
- Laisse tomber, tu me fais chier, je vais voir Ben, il sera sans doute plus compréhensif que toi.
Rosalie haussa les sourcils.
- Compréhensif de quoi ? Si tu ne me dis pas ce qui te contrarie, comment veux-tu que je sois compréhensive ?
Angela s'affala dans un fauteuil et rétorqua :
- Ben éteints ta putain de télé et écoute-moi, pour une fois.
Rosalie se retint de l'envoyer sur les roses et mis la télé en mute. Elle n'allait tout de même pas éteindre pendant the Voice ! Bella allait la tuer si elle n'était pas en mesure de lui faire un résumé complet.
- Ok, je suis toute ouïe.
Angela regarda fixement ses pieds. Elle aurait vraiment préféré discuter de tout ça avec Bella. Rosalie pouvait être... un peu bornée de temps en temps, voire insensible...
- Bon, tu accouches ? Je n'ai pas toute la soirée, moi !
Angela regarda Rosalie comme si elle était folle et rétorqua :
- Ecoute, c'est pas en m'hurlant dessus que tu vas m'encourager à te parler...
Rosalie baissa les yeux et marmonna une vague excuse. Angela sourit en coin et se lança :
- Je me suis engueulée avec Mike et je l'ai quitté.
A l'annonce de cette nouvelle, Rosalie sourit de toutes ses dents :
- Mais c'est super ! Pourquoi tu fais la gueule alors ?
Angela leva les yeux au ciel. Elle ne parvenait pas à se rappeler pourquoi elle avait insisté pour parler de ses problèmes avec Rosalie. Elle soupira en se levant et jeta :
- Laisse tomber, t'es un cas désespéré ma pauvre.
Et elle alla s'enfermer dans sa chambre.
Rosalie se passa la main sur les yeux et remit le son. Vivement le retour de Bella.
Alice pénétra dans le café et scanna la salle pour repérer Leah. Elle la repéra sur une table isolée dans le fond, tranquillement en train de refaire son vernis à ongle. Normal.
- Ça ne te dérange pas d'empuantir tout le café avec ton odeur de détergeant ?
Leah leva la tête et lui répondit :
- Tu trouves que ça pue ? Moi j'aime bien cette odeur.
Et elle approcha le flacon de son nez pour en respirer l'odeur à fond. Alice sourit :
- Espèce de droguée.
- Tu en veux ?
Alice se mit franchement à rire et répondit :
- Non ça va aller, je te remercie. Mais par contre, je vais prendre un café. Tu en veux un ?
- Ce serait avec grand plaisir.
Alice alla commander deux cafés et revint s'assoir. Leah avait terminé son vernissage d'ongles et elle lui sourit malicieusement avant de lancer :
- Jasper a essayé de me faire croire que tu étais partie en Thaïlande sur un coup de tête pour déclarer ta flamme à cette fameuse Bella que je n'ai toujours pas eu le plaisir de rencontrer. C'est vrai cette connerie ?
Alice soupira. Il allait de soi qu'il était assez improbable qu'elle puisse cacher cette "péripétie" à Leah.
- Oui, c'est vrai.
Leah la dévisagea avec des yeux ronds avant de s'exclamer :
- Noooon ? Tu déconnes ? Mais t'es amoureuse ou quoi ?
Alice se pinça le nez, quelque peu agacée.
- A ton avis ?
Leah la dévisagea à nouveau, plus intensément cette fois-ci. Elle siffla doucement entre ces dents et souffla :
- Eh ben... Voilà une nouvelle qui va défrayer la chronique de LesboLand.
Alice ne put s'empêcher de rigoler, légèrement désabusée. Leah but une gorgée de son café pour l'aider à faire passer cette information hautement déstabilisante et enchaîna :
- Bon et vous vous marriez quand ?
Alice laissa échapper un petit rire et répondit :
- Tu n'es pas au courant que le mariage gay est interdit en France ?
Leah l'ignora et poursuivit sur sa lancée :
- Et tu me la présentes quand cette mystérieuse et séduisante jeune fille ? Je suis tellement curieuse de la rencontrer !
- Raison plus pour que ce soit le plus tard possible...
Leah la regarda d'un air suppliant et ajouta :
- Je te promets d'être sage ! Et de ne pas poser trop de questions.
Alice rit et répondit :
- Je suis étonnée que Jasper n'ait pas pris la peine de te raconter la fin de l'histoire.
Elle s'interrompit un instant puis enchaîna :
- En fait non, je ne suis pas étonnée, je pense qu'il voulait me laisser le plaisir de le faire moi-même.
Leah la regardait curieusement :
- Parce qu'il y a déjà une fin ?
Alice baissa les yeux et soupira. Elle n'avait pas très envie d'en parler, mais il allait bien falloir qu'elle s'y colle :
- Tout à fait. Comme tu le sais donc, je suis allée en Thaïlande pour m'excuser auprès de Bella et lui expliquer que j'avais demandé ma mutation à New-York.
Leah l'écoutait avec attention et la laissa poursuivre :
- Le projet initial était, disons... qu'elle se jette dans mes bras, qu'elle me pardonne et qu'on reparte sur de bonnes bases.
- Mais... qu'est-ce que tu aurais fait pour New-York ?
- Je ne sais pas... mais c'était important pour moi de lui dire ce que je ressentais.
- Je vois.
- Arrête de dire ça, on dirait une psy !
Leah rigola et demanda :
- Bon et alors, comment ça s'est passé en vrai ?
- Ben en vrai... Elle m'a dit qu'elle comprenait...
- Mais ?
- Mais... c'est tout. Elle m'a dit que c'était trop tard...
- Trop tard pour quoi ?
- Je ne sais pas... Trop tard, c'est tout.
Alice renifla. Elle avait légèrement envie de pleurer et termina son café d'une traite pour masquer son émotion.
Leah la regardait incrédule :
- Mais je ne comprends pas... Tu lui as demandé quoi exactement ?
- Ben... pas grand-chose... Je lui ai juste demandé de me laisser une deuxième chance.
- Et elle n'a pas voulu ?
- Non, elle a dit que c'était trop tard.
Leah resta interloquée :
- Mais... Elle est amoureuse de toi non ?
Alice soupira.
- Mais ouiiiiii... Enfin, du moins elle m'a dit qu'elle m'aimait. Une fois.
- Mais elle conne ou quoi ?
Alice fronça les sourcils mais ne réagit pas. Leah poursuivit :
- Si elle t'aime, pourquoi elle ne veut pas te laisser de deuxième chance ?
- Mais je ne sais pas ! Si je le savais, je te le dirais !
- Tu veux que j'aille lui parler ?
Alice haussa les sourcils :
- Et pour lui dire quoi exactement ?
- Ben je ne sais pas... Quelque chose du genre : "Bon connasse, tu te décides à laisser une deuxième chance à ma pote, tu l'épouses et tu lui fais des gamins sinon je te défonce la gueule ?" ? Qu'est-ce que tu en penses ?
- Très subtil, il n'y a rien à redire. Je suis sûre que ça va la convaincre.
Alice soupira à nouveau et tenta de changer de sujet :
- Bon, et tu repars quand en rotation toi ?
- La semaine prochaine. Mais du coup, quand est-ce que tu pars à New-York ?
- Je ne pars pas.
- Tu ne pars pas ?
- Non.
- Attends, désolée mais je comprends pas bien... Pourquoi tu ne pars pas exactement ?
Alice hésita.
- Ben... disons que... je ne sais pas trop comment l'expliquer.
Leah prit les mains d'Alice dans les siennes :
- Alice... Qu'est-ce qu'il se passe ? Pourquoi tu ne vas pas New-York ? C'était ce que tu souhaitais, ils t'ont proposé un poste, avec un super package d'expatriée... Bella t'as mis un get back... Qu'est-ce qui te retient à Paris ?
Alice dégagea une de ses mains pour essuyer une larme qui tentait de déborder.
- Disons que... le package est super... mais le poste n'est pas top... C'est le même poste que celui que j'avais il y a deux ans avant d'évoluer... Même en partant à New-York, je n'ai pas envie de régresser.
Leah la regarda droit dans les yeux et lui demanda :
- C'est tout ?
Alice hocha la tête.
- Tu es sûre ?
Alice secoua la tête négativement et se mordilla la lèvre pour ne pas pleurer.
- C'est à cause de Bella, c'est ça ?
- Non... enfin, oui... enfin peut-être... Je ne sais pas...
- Ça a le mérite de ne pas être clair.
Alice rigola et farfouilla dans son sac pour en sortir un mouchoir. Au fond d'elle, elle espérait sans doute pouvoir convaincre Bella de changer d'avis. Au fond d'elle, elle avait peut-être décidé qu'elle allait lui sortir le grand jeu, qu'elle allait faire en sorte qu'il lui soit impossible de lui résister. Elle ne savait pas très bien. Elle espérait que ce n'était pas la seule raison pour laquelle elle avait refusé le poste qu'on lui avait offert à New-York, au risque de compromettre sa carrière dans sa boîte. Mais surtout, elle espérait qu'elle avait une chance de réussir.
