Je me suis rendue compte qu'il y a des choses qui ne sont plus d'actualité dans le texte, comme par exemple le fait que le mariage des couples de même sexe soit interdit en France. J'ai écrit cette histoire entre 2011 et 2015 et c'était le cas quand j'ai écrit le chapitre correspondant ! J'espère que vous ne me tiendrez pas rigueur de ces petits anachronismes. J'ai préféré les laisser pour la cohérence globale de l'histoire.

Merci pour vos commentaires et bonne lecture,

Chapitre 12

« Je ne connaitrai pas la peur car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien. Rien que moi. »

Litanie contre la peur. Bene Gesserit.

Dune, Frank Herbert.

Bella referma son ordinateur portable, désabusée. Il était 18h00, et elle décida qu'il était temps de jouer les filles de l'air. Après tout, c'était son premier jour, elle n'allait pas faire semblant d'avoir du travail par-dessus la tête et de toute façon, rien ne marchait correctement dans cette boîte. Elle soupira, attrapa sa veste et sortit.

Elle marcha jusqu'au métro mais décida de continuer sa route à pied. Elle aimait bien marcher dans Paris quand elle avait besoin de réfléchir. Elle n'était par ailleurs pas vraiment pressée de rentrer à la coloc. Angela et Rosalie passaient leur temps à se disputer dernièrement et elle n'avait aucune envie de leur raconter son premier jour de travail.

Elle se sentait vaguement déprimée. Pourtant, elle rentrait d'un mois de vacances. Elle avait fait le plein d'expériences, de dépaysement, de soleil... Elle avait un nouveau travail, et l'attrait de la nouveauté aurait dû lui suffire à trouver sa condition idéale. Cependant... elle se sentait comme un léger vague à l'âme.

Elle traversait lentement les rues intérieures de la Pitié. Elle aimait cet endroit. Il était calme et plein de verdure. L'histoire de l'enceinte l'avait toujours fascinée et elle aimait s'y promener, se sentant étrangement proche de toutes ces vies qui s'étaient dramatiquement terminées ici.

Elle décida d'entrer dans la chapelle et s'arrêta sur un banc. Elle savait ce qui la perturbait.

Alice.

Alice.

Elle était venue la voir en Thaïlande pour lui dire qu'elle allait partir à New-York. Elle en avait encore les larmes aux yeux rien que d'y repenser. Elle leva la tête pour observer la coupole et laissa son regard glisser sur les pierres nues. Elle soupira d'agacement lorsque ses yeux accrochèrent une fissure et qu'elle ne put s'empêcher de scanner l'ensemble de la structure pour essayer de comprendre d'où ces désordres pouvaient provenir. Cette déformation professionnelle pouvait parfois lui gâcher le plaisir simple de s'émerveiller devant la grandeur monumentale de certains bâtiments.

Cela lui avait déchiré le cœur de refuser à Alice la deuxième chance qu'elle lui demandait. Évidement. Bien sûr qu'elle voulait de tout son cœur lui accorder ce qu'elle voulait. Mais à quoi bon ? A quoi bon la laisser gagner son cœur à nouveau si c'était pour partir de l'autre côté de l'océan en la laissant, brisée, sur l'autre rive ? Elle écrasa une larme qui coulait sur sa joue. Elle aurait voulu demander conseil. Elle aurait voulu parler de ce qu'elle ressentait à quelqu'un qui pourrait l'aider à démêler l'écheveau. Elle se sentait proche du naufrage. Sa vie professionnelle n'avait plus aucun sens, elle n'avait plus guère de repères, Alice avait chamboulé tout ce qu'elle croyait vrai sur elle-même depuis toujours, et elle se sentait constamment en décalage avec le reste du monde.


Rosalie n'attendit pas qu'elle termine sa phrase et lui coupa la parole :

- Non mais attends, attends, je comprends pas... C'est quoi qui te gêne exactement ?

Bella soupira... Ce n'était pas la première fois qu'elle essayait d'expliquer ce qu'elle ressentait. Cependant et comme à chaque fois, elle peinait à transmettre le fond de sa pensée.

- Ce que je veux dire par là, c'est que... objectivement, j'ai raison. J'ai déjà été confrontée à ce genre de situation. Donc, ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi mon patron ne veut pas entendre que j'ai raison et s'acharne dans cette voie qui est vouée à l'échec.

Rosalie haussa les sourcils. Bella pouvait être d'un compliqué parfois...

- Mais tu t'en fous qu'il se trompe... C'est son problème, c'est lui le patron.

- Oui, mais c'est moi qui vais en payer les conséquences, parce que l'affaire, on va la perdre ! Et après, c'est moi qui vais devoir cravacher pour en trouver d'autres.

- Ok, je comprends, mais c'est pas la fin du monde... On s'en fout non ?

Bella eut envie de rétorquer que non, on ne s'en foutait pas et que c'était important pour elle. Qu'elle ne comprenait pas pourquoi son boss ne voulait pas l'écouter et pourquoi, alors qu'elle savait qu'il se trompait, elle allait devoir recoller les morceaux avec le client derrière. Si seulement c'était encore possible. Elle trouvait ça injuste, et cela la révoltait. Et elle ne comprenait pas comment Rosalie faisait pour être aussi insouciante. Peut-être qu'elle avait raison. Peut-être que c'était elle qui se posait trop de questions.

Elle n'eut pas le cœur de polémiquer.

- Ok, ok, peut-être, admettons, je me prends la tête pour rien... Mais alors, dis-moi... avec Emmett, vous en êtes où exactement ?

Rosalie lui lança un regard meurtrier, mais répondit néanmoins :

- Disons qu'il semblerait qu'on soit à nouveau ensemble.

- Il semblerait ?

- Tout à fait.

Bella regarda son amie en souriant avant d'ajouter :

- Tant de fierté me laisse songeuse.

Rosalie lui fit un doigt et héla le serveur pour demander l'addition.


Bella se promenait dans les allées désertes, émerveillée. Angela avait raison, son travail avait tout de même du bon. Elle s'arrêta devant le Sacre de Napoléon soupira. Elle adorait ce tableau mais sa grandeur le rendait difficile à observer avec le monde qui se pressait autour. Si la mission qu'elle avait au Louvre ne l'enchantait guère, elle avait au moins l'opportunité de se balader à sa guise le mardi, lorsque le musée était fermé aux visiteurs. Elle regarda sa montre et se dirigea d'un pas rapide vers l'escalier Daru. Elle avait tout de même du travail... Elle admirait la victoire de Samothrace qui trônait majestueusement en haut de l'escalier désert lorsque son téléphone sonna. Elle le sortit de sa poche, s'attendant à un appel de son patron qui aurait sans doute encore eu une idée complètement stupide et s'immobilisa lorsqu'elle constata que c'était Alice qui l'appelait.

Elle hésita à décrocher tellement longtemps que les sonneries s'arrêtèrent avant qu'elle ait pu prendre sa décision. Elle s'apprêtait à reprendre son chemin lorsque son téléphone vibra à nouveau. Alice again. Cela devait être important pour qu'elle insiste. La gorge un peu sèche, elle inspira profondément et décrocha.


Bella se laissa tomber sur le canapé à côté d'Angela.

- Ben pourquoi tu fais cette tête-là toi ? Ça va pas ?

Bella réfléchit quelques instants avant de répondre :

- J'avoue, je ne sais pas trop.

- Tu veux en parler ?

- Pourquoi pas.

- J'avais prévu d'aller au cinéma avec Ben, on va prendre une bière avant la séance ? Tu peux te joindre à nous après si ça te dit...

- Pourquoi pas. Vous allez voir quoi ?

- Transformers 3...

Bella haussa les sourcils, vaguement décontenancée, avant de répondre :

- Transformers ? Moué, tu m'aurais dit Kung Fu Panda, j'aurais dit oui sans hésiter... Mais bon Transformers... ? Ça me fait moyennement rêver... !

Angela gloussa :

- Je comprends... Mais c'était au tour de Ben de choisir... Je crois qu'il se venge de Sex Friends... !

Bella se mit à rire et répondit :

- Mais vous êtes vraiment un vieux couple tous les deux !

Angela fit la grimace et se leva :

- Bon tu viens au lieu de dire des conneries ?


Angela commanda deux bières et retourna s'assoir en face de Bella. Celle-ci semblait perdue dans ses pensées.

- Bon, alors, qu'est-ce qui te tracasse ? C'est ton boulot ? Ça ne se passe pas bien ?

Bella soupira en jouant avec son verre que le serveur venait d'apporter. A vrai dire, elle ne savait pas très bien ce qui la déprimait.

- En fait... Je ne sais pas trop. Le boulot, c'est pas ouf, mais bon, en même temps, je le savais depuis le départ, c'est pas comme si c'était une grande surprise.

- Mais il doit bien y avoir des points positifs non ? Je ne sais pas moi, tu travailles sur des bâtiments sympas non ?

- Tu veux parler du Louvre ? Oui, c'est cool... Mais, je ne sais pas pourquoi... ça ne me fait plus vibrer comme avant...

- Oulah ma grande, ça ne va vraiment pas toi... C'est à cause d'Alice ?

Bella soupira de nouveau avant de répondre :

- Probablement.

Angela but une gorgée de bière. Bella n'avait pas mentionné Alice depuis son retour d'Asie. A chaque fois qu'elle avait essayé de lui tirer les vers du nez, elle s'était refermée comme une huitre. Rosalie devait probablement en savoir plus, mais en ce moment cette dernière lui tapait tellement sur les nerfs qu'elle préférait ne pas savoir plutôt que de lui demander ce qu'il s'était passé. Elle demanda timidement :

- Tu veux en parler ?

Bella regarda Angela pensivement. Après tout, celle-ci méritait de savoir où elle en était. C'était son amie et cela lui ferait peut-être du bien de lui en parler.

- Ok.

Angela ne réagit pas et laissa Bella poursuivre.

- Quand elle a débarqué en Thaïlande... J'avoue j'étais un peu... sur le cul. Je m'attendais à tout sauf à ça.

Angela rit de bon cœur :

- C'est sûr que c'était carrément surréaliste... En même temps... C'était aussi hyper romantique...

Bella rit également :

- Je suis sûre que tu aurais adoré que quelqu'un fasse ça pour toi !

- Mais ouiiiiiiii... Pfffff... Au lieu de ça, moi je me tape un mec marié qui me déclare son amour à tour de bras mais qui est incapable de prendre la moindre décision.

Bella fronça les sourcils :

- Mais... Je croyais que c'était fini avec Mike ?

Angela la regarda contrite :

- Il se pourrait que j'aie légèrement craqué...

- Quoi ? Tu déconnes ? Mais Angela...

- Oui, je sais, je sais. Mais je n'y arrive pas... Je suis faible. Il m'appelle, il me dit qu'il ne va pas bien, et j'accours comme une conne pour le réconforter...

Bella regarda Angela, pensive, avant de lui demander :

- Mais... Je ne comprends pas... Ça te fait du mal de continuer à le voir, non ?

- Oui...

- Je suis peut-être naïve, mais je ne comprends pas, si ça te fait du mal, pourquoi tu continues ?

Angela soupira. Bella avait probablement raison, pourtant, c'était irrationnel, elle ne pouvait pas s'en empêcher. Elle hésita avant de répondre :

- Je pense que... j'espère toujours qu'il quittera sa femme pour moi...

- Et tu penses qu'il le ferait ?

- Je ne sais pas... S'il m'aime autant qu'il le dit, il devrait l'avoir quittée il y a bien longtemps.

- C'est possible, mais en même temps, j'imagine que ça ne doit pas être une décision facile à prendre.

- Évidemment, mais déjà pour commencer, il faudrait qu'il envisage de prendre une décision ! J'ai l'impression qu'il préfère rester dans cette situation. C'est tout bénef pour lui : il a la sécurité et sa petite vie pépère avec sa femme, et l'aventure et le rêve avec sa maîtresse... Pourquoi voudrais-tu qu'il fasse un choix alors qu'il peut avoir les deux ?

Bella était un peu perplexe :

- D'accord, mais... du coup, explique-moi encore pourquoi tu continues à le voir ?

- J'imagine que s'il y a la moindre lueur d'espoir qu'il prenne une décision en ma faveur, je préfère m'y accrocher plutôt que d'abandonner. Et peut-être que moi aussi je me satisfais dans cette situation, tu vois ? Peut-être que le mal que ça me fait de le voir est moins important que le bien que je retire des quelques heures que je passe avec lui...

Angela soupira, songeuse. Elle aimait bien parler avec Bella. Celle-ci avait toujours un éclairage... étrange qui lui permettait de se poser des questions auxquelles elle n'aurait pas pensé seule. Celle-ci semblait d'ailleurs également perdue dans ses propres pensées. Angela but une gorgée de bière avant de troubler la réflexion de sa coloc :

- Tu ne voulais pas parler de ce qui te tracasse ?

Bella leva les yeux sur Angela, finit sa bière d'une traite et répondit en se levant :

- Tu viens juste de répondre à la question que je me posais. Je te remercie.

Elle embrassa Angela avant de sortir en trombe du café. Cette dernière la regarda partir, légèrement prise de court mais pas vraiment surprise. C'était bien du Bella tout craché ça. Elle se demanda cependant ce qu'elle pouvait bien avoir en tête.


Bella était nerveuse. Elle ne savait pas comment elle devait se comporter. Devait-elle lui faire la bise ou... quoi d'ailleurs ? Elles n'étaient pas ensemble, que pouvait-elle faire d'autre ? Elle aurait aimé que Rosalie soit là pour répondre à ses questions. Rosalie avait réponse à tout dans ce genre de situations.

L'arrivée d'Alice la stoppa net dans son questionnement existentiel. Elle n'eût pas le temps de réagir qu'Alice la serrait déjà sans ses bras. Elle se surprit à fermer les yeux et à soupirer d'aise pendant les quelques secondes que durèrent cette étreinte. C'était probablement trop bon pour être tout à fait catholique.

Alice se dégagea avec dépit et entraîna Bella à l'intérieur du restaurant. Elle fit signe à la serveuse qui se tenait derrière le bar et qui lui indiqua une petite table dans un coin tranquille. Elle la remercia d'un clin d'œil et installa Bella avant de s'assoir en face d'elle.

Bella sembla reprendre ses esprits et lui dit :

- Alice... Je suis désolée d'avoir mis si longtemps à te répondre... Je... ne savais pas si... c'était bien raisonnable.

Alice sourit à ce propos et répondit :

- Ne t'en fais pas, je comprends. Je sais bien que je suis irrésistible.

Bella haussa les sourcils devant tant d'aplomb et fut presque envoûtée par le sourire charmeur duquel Alice accompagna sa réplique.

A son grand soulagement, elle n'eut pas besoin de répondre car la serveuse s'approcha pour leur demander ce qu'elles souhaitaient commander. Alice répondit évasivement :

- Comme d'habitude.

Et Bella la regarda curieusement avant de commander pour elle-même. Lorsqu'elle avait posé les yeux sur Alice, son cœur avait manqué un battement et toutes ses inquiétudes et ses angoisses s'étaient instantanément évaporées. Qu'importe qu'Alice parte à New-York, elle devait profiter du peu de temps qu'il lui restait pour s'imprégner au maximum de sa présence. Qu'importe si elle n'était pas prête. Alice… Sa seule présence mettait son univers sens dessus dessous et l'emplissait d'une joie indicible.

Elle commanda n'importe quoi et observa attentivement le restaurant dans lequel elles étaient installées. Il s'agissait plutôt d'un salon de thé dont le décor aux couleurs vives rendait l'atmosphère cosy. Des livres trainaient un peu partout, à la disposition des clients. Bella en apprécia instantanément l'ambiance, probablement largement influencée par le fait qu'Alice semblait y venir régulièrement. Son regard se posa de nouveau sur Alice et une boule se forma dans sa gorge. Elle préféra aborder un sujet neutre :

- J'en déduis que tu es une habituée ?

Alice fut visiblement amusée et répondit joyeusement :

- Oui, j'aime bien cet endroit, et je viens souvent.

Le fait qu'elle avait couché avec la plupart des serveuses ne lui sembla pas une information pertinente à fournir à Bella.


Alice sortit en souriant. Le déjeuner s'était déroulé à merveille. Elle jeta un œil sur sa montre et dit :

- Bon, on est un peu avance pour la suite, si ça ne te dérange pas, je te propose qu'on y aille à pied.

Bella haussa les épaules :

- De toute façon, je ne sais pas où l'on va, donc je suis dans l'obligation de me fier à toi. J'avoue que cela ne me rassure pas trop.

Alice émit un petit rire, lui fit un clin d'œil, passa son bras sous le sien et l'entraîna vers la sortie.

Elles marchèrent en silence, et Alice repensait à ce que Bella lui avait déclaré pendant le repas. Elle se racla la gorge et tenta de relancer le sujet :

- Bella... Tu sais, à propos de ce que tu m'as dit tout à l'heure...

Elle laissa traîner, ne sachant pas trop comment continuer. Elle ne voulait pas heurter les sentiments de Bella, ou qu'elle prenne mal ce qu'elle souhaitait lui dire. Bella la regarda curieusement et répondit :

- Il faudrait que tu sois plus explicite, je t'ai dit un certain nombre de choses...

Alice sourit et élabora :

- A propos du fait que tu ne te sentais pas... en phase avec le monde, avec toi-même ?

Bella hocha la tête et resta silencieuse. Elle était étonnée de la facilité avec laquelle elle avait pu parler de ce qu'elle ressentait avec Alice. Elle se mordit la lèvre et attendit qu'Alice continue.

- Tu sais... si tu te poses des questions et que tu as du mal à comprendre et assumer tout ce qui se passe en ce moment dans ta vie... Tu devrais peut-être envisager d'en parler à quelqu'un...

Bella se raidit à la déclaration d'Alice. Elle ne s'attendait pas vraiment à ce que la batteuse lui donne ce genre de conseil. Elle ne l'avait pas vraiment imaginé comme quelqu'un ayant recours à un psy. Elle était surprise. Elle avait toujours eu un certain mépris pour cette profession, et avait du mal à concevoir qu'on puisse payer quelqu'un pour écouter les problèmes des gens. Elle avait toujours été pragmatique et pensait que les problèmes ne se réglaient pas allongée sur un divan dos à un inconnu. Cependant, elle respectait suffisamment Alice pour tenter de comprendre les raisons de son propos :

- Tu penses que quelqu'un que je ne connais pas et qui n'a jamais vécu ce que je traverse pourrait m'aider ?

Elle se maudit intérieurement, ses paroles apparaissant beaucoup plus sur la défensive qu'elle ne l'avait souhaité. Alice ne se laissa pas démonter. Elle se doutait que Bella ne serait pas vraiment emballée à cette idée et répondit :

- Oui, car quelqu'un d'extérieur t'aidera à considérer les choses différemment. Avec un point de vue que tu n'aurais pas forcément pensé à considérer de toi même. Et peut-être que ça t'aidera à identifier ce que tu ressens vraiment de te forcer à mettre des mots dessus pour l'expliquer à quelqu'un qui s'en fout et qui ne te jugera pas pour ce que tu diras.

Bella regarda Alice songeuse avant de lui demander :

- Tu as déjà été chez un psy ?

- Oui, quand mes parents ont divorcé et que j'ai découvert que j'étais gay.

Bella haussa les sourcils, surprise. Alice avait l'air tellement bien dans ses baskets qu'il était surprenant de considérer qu'elle avait pu, à un moment donné, avoir besoin d'aide pour traverser ces épreuves.

- Et alors... ça t'a aidé ?

Alice réfléchit un moment avant de répondre :

- Je ne sais pas trop. J'aurais peut-être pu m'en sortir par moi-même, mais ça aurait probablement été plus long et plus douloureux. Disons que ça m'a aidée à mettre en perspective tout ce que je pouvais ressentir et à me rendre compte que ce n'était pas la fin du monde, et surtout, dans mon cas, que c'était normal d'être gay ou bi ou whatever.

Les paroles d'Alice laissèrent Bella songeuse et elle se perdit rapidement dans ses pensées. Alice ne fit rien pour l'en déloger. Elle se contenta de profiter de sa présence et de sa proximité.


Bella était muette. Elle ne savait pas vraiment comment réagir. Elle était émue, et touchée. Toutes les émotions qu'elle ressentait étaient emprisonnées dans son corps et elle ne savait pas comment les exprimer. Alice lui avait pris la main et l'entraînait dans les couloirs en parlant avec excitation. Elle avait l'air tellement heureuse d'être là que sa joie était contagieuse. Elle l'entraîna à l'intérieur de la salle et Bella s'immobilisa pour admirer les balcons. Elle siffla entre ses dents d'admiration et Alice dit timidement :

- Je voulais t'emmener à Garnier, je pensais que tu préfèrerais la salle mais il n'y avait rien aujourd'hui...

Bella la rassura instantanément :

- Je crois que je préfère ici... Je n'aime pas toujours les salles anciennes alors que les modernes, je les trouve super classes ! Et en plus, on voit bien de partout et l'acoustique doit être incroyable.

Le visage d'Alice s'illumina d'un grand sourire et elle entraîna Bella vers la fosse d'orchestre. Bella était à peu près inculte en instruments de musique et Alice se fit un plaisir d'identifier tous les instruments pour elle.

- Tu connais Faust ? Tu l'as lu ?

Bella secoua la tête négativement et Alice poursuivit :

- Tu as lu Tintin et les bijoux de la Castafiore, non ?

Bella sourit et hocha la tête affirmativement.

- Eh ben, l'air des bijoux de la Castafiore est tiré de l'opéra... Tu vas l'entendre tout à l'heure !

- Quand elle chante "Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir" ?

- Exactement !

Elles s'assirent à leur siège et Bella contempla la salle, émerveillée. Elle était très touchée qu'Alice l'emmène dans son monde, et d'autant plus heureuse que la joie de la batteuse était presque palpable. Elle ne savait cependant pas vraiment comment réagir. Et elle le sut encore moins lorsque la musique retentit et qu'Alice prit sa main dans la sienne.

Elle frissonna mais ne retira pas sa main. Tout cela la perturbait. Que voulait-elle vraiment ? Elle avait accepté l'invitation d'Alice en connaissance de cause. Mais était-elle capable de se contenter d'Alice jusqu'à ce qu'elle parte et de la laisser s'échapper par la suite ? La musique était comme une force enveloppante qui l'entraînait dans des terres inconnues de ressentis bruts. La voix onctueuse des chanteurs semblaient la tenter comme des esprits malins. Elle n'avait aucune peine à suivre l'histoire tout en laissant son esprit vagabonder. Les harmonies entraient en résonance avec les battements de son cœur et elle frissonna de nouveau, serrant la main d'Alice dans la sienne. Celle-ci tourna la tête et lui sourit. Le cœur de Bella manqua un battement.

Alors que Marguerite chantait son désespoir face à l'abandon de Faust, une vague de tristesse envahit Bella. Si elle aimait Alice autant qu'elle le craignait, pourquoi devrait-elle la regarder partir sans réagir ? Ses pensées s'emballèrent à cette idée et la tête lui tourna presque. Elle tenta de respirer profondément et régulièrement pour se calmer et tenta de se concentrer uniquement sur le spectacle qui se déroulait sous ses yeux.


- Jasper ?

- Oui ma puce ?

Alice fronça les sourcils, mais poursuivit néanmoins :

- Tu crois que je fais une connerie ?

Jasper se laissa tomber dans son canapé et soupira. Il n'en n'avait pas la moindre idée. Peut-être bien que oui, peut-être bien que non.

- Plus que d'habitude tu veux dire ?

Alice lui enfonça un coussin sur la tête et répliqua :

- Non, mais sérieusement...

Jasper rit et répondit :

- C'est quoi ton but dans la vie ?

- Laisser s'exprimer ce que je ressens en moi.

- Mais encore ?

- Je voudrais... rencontrer des gens, être fière de ce que je fais, vivre l'aventure tous les jours... Rire, me sentir vivante...

- Rien que ça ?

Alice rougit et baissa les yeux. Jasper lui tapota la cuisse et poursuivit :

- Et tu crois qu'en allant à New-York tu aurais tout ça ?

- La question, c'est plutôt, est-ce qu'en n'allant pas à New-York j'aurais tout ça ?

- Tu n'auras peut-être pas tout ça, mais tu auras l'amouuuuuuur ! Et il n'y a rien de plus précieux au monde.

Alice lui tira la langue et Jasper réfléchit un instant avant de lui demander :

- En parlant d'amour, c'était comment ton date avec Bella ?

Alice répondit en grommelant :

- Je ne vois pas le rapport.

Jasper haussa les sourcils. Décidément, Alice était un cas désespéré. Il concéda :

- Pourquoi faudrait-il qu'il y ait un rapport ? J'essaie juste de trouver un sujet de conversation pour occuper cette heure en plus qu'on a le bonheur d'avoir aujourd'hui.

Le regard qu'Alice lui lança était vide et Jasper se sentit obligé de préciser :

- On a changé d'heure.

Alice haussa les sourcils :

- Ah bon ? Mais quelle heure il est alors ?

- Mais dans quel monde tu vis ? T'es vraiment grave ma parole... Il est une heure plus tôt que ce que tu penses !

- Aaaah trop bien, je l'aime bien ce décalage-là !

- Et n'essaie pas de noyer le poisson, réponds à ma question !

Alice se renfrogna. Pour une raison qui lui échappait vaguement, ou pour être plus honnête parce qu'elle n'assumait pas cette raison, elle n'avait pas envie de parler de son date avec Bella. C'était son jardin secret, l'univers dans lequel elle se sentait bien et où elle se réfugiait quand elle en avait besoin. Elle avait peur qu'en les vocalisant, ses souvenirs perdent de leur magie. Cependant, sous l'œil inquisiteur de Jasper, elle se résigna à lui donner quelques détails à se mettre sous la dent :

- On a été manger au Cosy puis on a été voir Faust à Bastille.

Jasper la dévisagea comme si elle était stupide et rétorqua :

- Alice ? tu m'as déjà dit ça avant même de l'inviter !

Alice se mordit la lèvre, ennuyée.

- Bon, ben qu'est-ce que tu veux savoir ?

- Ben je ne sais pas moi, comment ça s'est passé, ce que vous vous êtes dit, comment ça s'est terminé... ?

Alice grogna :

- Mais c'est privé, je vais quand même pas te répéter tout ce qu'on s'est dit !

Jasper haussa les sourcils, surpris. C'était nouveau. D'habitude, Alice lui racontait tout par le détail. En même temps, le fait même qu'elle invite quelqu'un à un rendez-vous était une nouveauté en soi. Il fallait donc croire qu'il n'était pas au bout de ses surprises.

- Ok, mais dis-moi juste, tu lui as présenté Anna et Margot ?

Ce fut au tour d'Alice de le regarder comme s'il était stupide. Elle rétorqua :

- Ben oui, et puis je lui ai dit : "Bella, je te présente mes plans culs réguliers".

Jasper se mit à rire :

- Tu sais, il faudra bien que tu finisses par lui dire un jour, que tu as couché avec la terre entière... !

- Oh eh ça va, te la ramène pas... Je ferai ça... en son temps...

- En même temps que tu lui diras que tu ne pars pas à New-York ?

Alice se leva exaspérée.

- Mais tu as décidé d'être pénible aujourd'hui ou quoi ?

- Tu veux dire plus pénible que d'habitude ?

- C'est ça.

Jasper sourit malicieusement et se leva à son tour pour aller faire chauffer de l'eau. Lorsqu'il revint avec deux tasses de thé fumantes, Alice était assise la tête en bas sur le canapé.

- On peut savoir ce que tu fais ?

- Je réfléchis.

- A quoi ?

- A comment me débarrasser de toi sans laisser de traces.

Jasper gloussa à nouveau et reprit son interrogatoire :

- Bon, et alors et après Faust, vous avez fait quoi ?

Alice se remit à l'endroit et souffla sur le thé brulant :

- On est allées boire un verre et je l'ai ramenée à sa coloc.

- Et ?

- Ben j'ai fait comme tu m'avais dit, quoique ça m'ait coûté de me retenir.

- Ouah, tu m'épates Alice, je suis fier de toi !

- Oui... bon je l'ai peut-être vaguement embrassée sur le coin de la bouche mais vraiment subrepticement, elle n'a même pas dû s'en rendre compte !

- Tu parles, je suis sûr que ça la tient éveillée toutes les nuits et qu'elle ne pense qu'à te revoir !

- C'était bien le plan non ?

- Tout à fait ! On est tellement machiavéliques !


Bella descendit les escaliers rageusement. Elle était en colère. Contre Alice qui lui avait conseillé d'aller voir une psychologue. Contre cette psychologue qui était trop gentille, trop belle, trop... trop professionnelle. Mais elle était surtout en colère contre elle-même d'avoir pu croire qu'une étrangère pourrait lui donner des réponses aux questions qu'elle se posait. La frustration qu'elle ressentait était incommensurable. Personne ne serait jamais capable de lui expliquer le sens de la vie, si seulement il y en avait un. Personne ne pourrait jamais répondre à ses innombrables questions en "pourquoi". Et elle avait été suffisamment naïve pour croire que cette psychologue le pourrait... Sa bêtise la laissait muette. Pourquoi diable avait-elle pensé un instant que cette séance qui lui avait coûté les yeux de la tête pouvait être la solution à ses problèmes ? Évidemment qu'elle seule pouvait prendre ses décisions. C'était faiblesse que de croire qu'elle pouvait laisser quelqu'un d'autre décider pour elle.

Elle aurait aimé avoir des réponses à ses questions, ou ne serait-ce qu'une lueur d'espoir, une direction rassurante dans laquelle regarder, des choses concrètes à mettre en œuvre pour aller de l'avant...

Sa colère en poche, elle sortit dans l'air frais du début de soirée et se dirigea vers le métro. Le mouvement du wagon la berçait pendant qu'elle faisait défiler la séance dans sa tête. Elle se sentait encore plus désemparée qu'avant. Sa colère cachait le désarroi qu'elle ressentait. Cela lui avait coûté de s'ouvrir à une étrangère des choses qu'elle ressentait. Cela lui avait coûté de mettre des mots, lorsqu'elle le pouvait, sur ses émotions. Et cela avait été encore plus douloureux de constater qu'il lui était parfois difficile de s'exprimer. Que ses émotions étaient inhibées. Que parfois, et même souvent, elle ne ressentait strictement rien. Qu'elle aurait probablement dû pleurer. Que les seules émotions qu'elle ressentait encore étaient la colère et la frustration. Qu'elle ne savait pas quoi en faire. Qu'elle était en fait tellement paumée qu'elle ne s'en était même pas rendu compte.

Elle monta les escaliers lentement, une boule dans l'estomac. Pour une raison inconnue, elle avait un peu peur. Elle se sentait vulnérable et elle ne savait pas si étaler sa vulnérabilité devant Alice était la meilleure des choses à faire. Elle aurait probablement dû appeler Rosalie. Elle hésita devant la porte avant de frapper. Elle était trop fatiguée pour renoncer.

Alice ouvrit la porte, et une vague de calme et de soulagement déferla en Bella. Elle sourit timidement et alla se blottir dans les bras ouverts de la batteuse.

Alice fut surprise de trouver Bella sur le pas de sa porte mais ne se fit pas prier pour la faire entrer. Elle l'installa dans le salon et alla lui préparer un thé. Elle déposa les tasses fumantes sur la table basse et s'installa en tailleur dans le fauteuil en face de Bella qui semblait perdue dans un univers parallèle. Elle se mordit la lèvre un instant en dévisageant la belle brune puis finit par rompre le silence :

- Tu n'as pas l'air dans ton assiette... ?

Elle laissa la fin de sa phrase en suspend et lui lança un regard interrogateur.

Bella tenta un sourire convaincant mais échoua probablement dans sa tentative. Elle ne savait pas trop quoi répondre. Elle ne savait pas très bien par où commencer. Elle ne savait d'ailleurs pas très bien pourquoi elle était venue chez Alice. Ne parvenant pas à prendre une décision, elle finit par demander :

- Tu as déjà essayé de décrire une couleur ?

Alice la regarda un peu perplexe mais Bella ne lui laissa pas le temps de répondre à sa question rhétorique et poursuivit :

- Je viens juste de réaliser qu'il est impossible de décrire une couleur sans avoir recours à une métaphore. Tu ne peux pas décrire le vert, le bleu ou le rouge autrement qu'en les comparant à des objets. Le langage est trop limité pour nous permettre de décrire le monde.

Alice but une gorgée de son thé. Elle ne savait pas trop comment elle devait réagir. Elle préféra garder le silence et attendre que Bella ne finisse son raisonnement. Peut-être qu'alors elle verrait où elle voulait en venir.

- Il en va de même pour les émotions. Comme les couleurs, tu ne peux pas les décrire avec des mots.

Bella s'arrêta un moment et regarda Alice dans les yeux. Elle était belle. Elle ressentait quelque chose lorsqu'elle était en sa présence.

- Comment est-il possible de communiquer dans ces conditions ?

Sa question n'attendait pas vraiment de réponse. C'était simplement une question de plus dans la longue liste de ses interrogations.

Alice posa sa tasse et vint s'agenouiller devant Bella. Elle ne savait pas ce qu'il s'était passé pour que Bella soit dans cet état, et si elle n'avait pas la réponse à la question que lui posait Bella, elle pouvait cependant lui donner quelques éléments de réflexion. Elle prit les mains de Bella dans les siennes et celle-ci baissa les yeux, frissonnant au contact de la batteuse. Sa proximité faisait battre son cœur plus vite et elle se sentait au bord de l'évanouissement. Elle était à fleur de peau et Alice ne faisait rien pour arranger son état.

Alice prit son inspiration et repoussa une mèche de cheveux derrière l'oreille de Bella. Elle sentit le tremblement de Bella à son contact et perçut le changement de rythme de sa respiration. Elle allait peut-être faire la chose la plus stupide de son existence, mais elle ne pouvait lutter contre l'attraction qu'elle ressentait. Tout son être était irrémédiablement attiré par Bella. Elle plongea son regard dans le sien et dit :

- Il n'y a pas que les mots qui peuvent décrire les émotions.

Le regard de Bella se brouilla lorsqu'elle sentit les lèvres d'Alice sur les siennes.

Une vague d'euphorie submergea Alice à ce contact et elle dut faire appel à toute sa volonté pour détacher ses lèvres de celles de Bella. Elle mourrait d'envie de la pousser sur le canapé et de laisser libre court à son instinct, mais elle avait conscience que ce n'était pas ce dont Bella avait besoin à l'instant présent. Elle se recula donc avec difficulté et se mordit la lèvre, en attendant anxieusement la réaction de Bella.

Même si elle souhaitait plus que tout que Bella ne l'embrasse à son tour, elle était prête à se faire gifler ou crier dessus. Elle l'aurait bien mérité. Cependant, elle ne s'attendait pas vraiment à voir Bella s'effondrer en larmes dans ses bras. Décontenancée, elle se contenta de la serrer contre elle en essayant de la calmer.

Bella s'accrocha à la chemise d'Alice avec tout ce qui lui restait de volonté. Les lèvres d'Alice, Alice, tout cela était trop intense pour qu'elle puisse le supporter. Cette fille était un véritable démon. Elle laissa les larmes rouler sur ses joues et se laissa aller dans les bras d'Alice, ne sachant même pas si elle pleurait de joie ou de tristesse. She was so screwed.

Lorsque les larmes de Bella se furent taries, Alice l'entraina dans sa chambre, alla farfouiller dans son placard et lui lança un vieux tee-shirt. Elle sortit de la chambre pour lui laisser le temps de se changer et se mit à faire les 100 pas dans le salon en se tordant les mains. Elle était vaguement anxieuse à l'idée de dormir avec Bella. Elle prit une grande inspiration avant de retourner dans la chambre. Elle se mit elle-même en pyjama et se glissa dans les couvertures. Bella se tourna vers elle et lui prit la main. Alice inspira le plus lentement qu'elle le pouvait pour calmer les battements de son cœur. Alors qu'elle se concentrait pour empêcher son cerveau d'imaginer tout ce qu'elle aurait envie de faire avec Bella dans ce lit, cette dernière se racla la gorge et dit :

- Alice... Je suis désolée.

Alice leva brusquement les yeux vers Bella et répondit :

- Tu n'as pas à être désolée. Au contraire. Je préfère que tu exprimes ce que tu ressens quand je suis là pour prendre soin de toi.

Alice haussa les sourcils à sa propre surprise. Depuis quand faisait-elle ce genre de déclaration ? Bella avait décidément un bien étrange impact sur elle.

Bella se tourna pour se mettre sur le dos tout en gardant la main d'Alice dans la sienne.

- Je peux te poser une question ?

Alice se mordit la lèvre pour retenir un gémissement de plaisir. Il allait falloir que Bella cesse rapidement de lui caresser la main si elle ne voulait pas se faire sauter dessus dans les 5 minutes à venir. Elle expira lentement avant de répondre :

- Bien sûr.

Bella la regarda dans les yeux un instant avant de demander :

- Pourquoi est-ce que tu pars à New-York exactement ?

Alice se mordit à nouveau la lèvre. Elle aurait dû dire à Bella qu'elle ne partait pas à New-York depuis longtemps. Cependant, elle ne parvenait jamais à aborder le sujet. Elle craignait que Bella ne pense qu'elle en était la cause. Ce qui était d'ailleurs vrai, du moins en partie, si elle était tout à fait honnête avec elle-même. Elle craignait que cela ne la fasse culpabiliser ou qu'elle essaie de la convaincre de partir tout de même. Elle soupira en pensant lâchement que Bella avait eu sa dose d'émotions ce soir et que cela n'était peut-être pas le bon moment pour le lui dire. Elle opta donc pour un mensonge par omission. Un mensonge par omission n'est pas vraiment un mensonge, right ?

- Quand je suis rentrée en prépa, j'ai été obligée d'arrêter l'opéra.

Bella hocha la tête et Alice continua :

- Ça m'a immédiatement manqué. L'atmosphère, l'ambiance, l'excitation avant d'entrer sur scène, la chaleur des projecteurs, l'odeur du maquillage, le son des vocalises, tout ça me manquait terriblement.

Bella se tourna à nouveau pour faire face à la batteuse. Elle ne voyait pas bien le rapport avec New-York, mais se doutait qu'elle finirait par comprendre le lien. Elle laissa donc Alice continuer :

- J'ai toujours eu envie de remettre les pieds dans cette atmosphère d'une manière ou d'une autre. J'envie beaucoup Jasper. Il a trouvé sa voie et il réussit à s'exprimer en restant dans ce monde. Moi... je n'ai pas eu le courage d'écouter vraiment mon cœur. J'étais en prépa, je me suis retrouvée en école et puis j'ai été embauchée après mon stage... Je suis douée dans ce que je fais et ça ne me déplait pas. Pourtant, au fond de moi, je sais que ce n'est pas ma passion, et que mon rêve est ailleurs. Mais je n'ai pas encore trouvé le courage de quitter la sécurité de ce travail bien payé que je maîtrise pour aller vivre dans le frisson de la passion.

Alice soupira. Cela lui faisait tout drôle d'admettre tout ça à haute voix. Elle n'en parlait jamais et même si Jasper et sa mère étaient au courant, ils n'abordaient que rarement le sujet avec elle, de peur de la mettre en colère. Bella la dévisageait avec curiosité :

- Et de quelle manière tu voudrais retourner dans le monde du spectacle ?

Alice se mordit la lèvre. Il lui était difficile d'admettre ce qu'elle souhaitait faire. Elle se trouvait prétentieuse de pouvoir imaginer qu'elle puisse un jour y arriver... Elle baissa les yeux avant de répondre :

- Je voudrais être metteur en scène.

Bella sourit. Elle imaginait bien Alice s'agiter sur une scène pour expliquer une gestuelle, la manière d'exprimer une émotion, un mouvement. Elle avait l'air tellement insecure à cet instant que Bella ne put s'empêcher de passer sa main sur sa joue pour la rassurer. Alice ferma les yeux pour savourer le contact de la main de Bella et soupira d'aise. Son estomac faisait des loopings. God. This was so frustrating.

Bella soupira et rompit le charme :

- Et... quel rapport avec New-York ?

Alice rit et répondit :

- A vrai dire, je ne suis pas sûre qu'il y en ait un... Le projet pour New-York, c'était simplement de profiter de ce que mon travail a à m'offrir, de changer d'air et de prendre le temps de réfléchir à ce projet. Je me disais que changer d'environnement ne serait pas plus mal...

Elle en parlait avec un tel détachement que le cœur de Bella se serra. Cela ne lui faisait donc rien de partir ? N'était-elle pas ... attachée à elle ? Qu'était-elle pour Alice ?

Ces questions lui brûlaient les lèvres, mais elle n'était pas sûre de pouvoir encaisser les réponses ce soir. Elle se contenta donc de sourire et de fermer les yeux pour retenir les larmes qui tentaient de s'en échapper à nouveau et serra la main d'Alice contre elle.