Coucou !

Me revoici avec un chapitre assez important. J'ai hésité à le réécrire (comme chaque chapitre) et puis finalement je ne l'ai pas fait (comme chaque chapitre). Vous pourrez donc l'apprécier dans toute son authenticité !

Je tiens à remercier feuf', Rhum, et amazonepotter (à toi de me dire si tu trouves que les choses s'éclaircissent au niveau de la narration, c'est malheureusement mon grand défaut avec la première personne du singulier... et ravie que les personnages te plaisent quand même !) pour leurs commentaires qui m'ont mis du baume au cœur. Alors sans plus tarder... Voici le dix-huitième chapitre bon sang !


- Et là elle me dit – tiens-toi bien parce que VRAIMENT, tu vas voir le culot – elle me dit, donc, « je ne t'ai engagée que par amitié, et je te paye par compassion ». Non mais tu te rends compte ?

Je fixe ma mère, yeux écarquillés de colère, les mains crispées sur la table du salon, mon verre de grenadine à moitié entamé tremblant sous les coups de pieds répétés que j'assène au pied de la table. Pour toute réponse, elle élève un sourcil, et porte à ses lèvres son verre de vin blanc.

- Ça ne te choque pas ?

- De ?

- Les paroles de Io.

- Elle a juste été honnête, chérie.

Je me retiens de m'étouffer de rage comme je l'ai fait lorsque suite à mon récit, Jelena, mon père et Joffrey m'ont montrée à peu près la même réaction de calme commisération.

- Donc elle m'engage par pitié et ça ne te choque pas ?

- Écoute, rappelle-moi ton poste pour voir ?

- Je t'ai déjà dit que ce n'était pas la question.

- C'est que tu te mens à toi-même, dans ce cas.

Nouvelle gorgée de vin, nouvelle bouffée d'humiliation et de colère.

- Jabberwocky, tu es une cracmolle. Et dans cette société …

- Je suis une sorcière.

- Les cracmols sont des sorciers dépourvus de magie. Il n'y a rien d'insultant à appeler un chat un chat. Tu es donc une cracmolle, et il se trouve que dans notre société magique britannique, il n'y a pas vraiment de place pour ceux qui ne peuvent pas produire de magie. Si tu avais été douée en potion et en botanique, tu aurais eu une chance que n'ont pas les Cracmols qui sont privés de Poudlard, mais il se trouve que ce n'est pas le cas. Donc ne t'étonne pas de ne pas trouver de travail, et sois reconnaissante envers ton amie pour t'en avoir fourni un.

Alors là, c'est la meilleure. Sa grand-mère la vieille branche m'a maudite, mais c'est de ma faute si je suis dépourvue de toute magie, et en plus de ça je devrais ramper aux pieds d'Io en bénissant sa générosité ?

Hors de question.

Peut-être que je devrais monter mon entreprise, histoire de leur montrer qu'une cracmolle peut réussir à devenir aussi riche que Fleamont Potter et ses shampooings sûrement expérimentés sur les cheveux de son andouille de fils.

Ou alors aller vivre dans un autre pays, chez les Moldus, en toute tranquillité. Je pourrais devenir institutrice, ou boulangère, et mener une vie paisible ! La Laponie, ça m'a toujours attirée. Je vais me renseigner sur les tarifs des billets d'avion.

- Où vas-tu, Jabberwocky ?

- Dans ma chambre.

- Tu es fâchée ?

Je me tourne vers ma mère, qui me fixe de son regard noir et insondable, et ne réponds pas de tout de suite. Histoire de marquer ma colère, la déstabiliser par mon charismatique silence, et éventuellement réfléchir à la réponse à cette question fort pertinente.

- Oui, je lâche finalement.

- Assieds-toi. Nous n'avons pas terminé notre discussion.

Je m'exécute, bras croisés. Que je décroise le temps de vider ma grenadine tiède, avant de me remettre en posture défensive.

- Tu fais partie de l'Ordre du Phénix.

Merde.

Comment elle sait ça ?

- L'ordre quoi ?

- Ne me prends pas pour une idiote.

Merde de merde.

- Je ne vois pas de quoi tu parles.

- Ce jeune homme, l'autre jour. Ses pensées étaient une porte ouverte à n'importe qui.

- Tu as fouillé l'esprit de Fenwick ?!

Alors là, je suis sur les fesses.

- Un garçon qui débarque de nulle part pour emmener ma fille je ne sais où, je n'allais pas me gêner. Bon, cet Ordre. Méfie-toi de Dumbledore.

Son visage s'est contracté, sa façon de parler ressemble à celle de Leta.

J'ai une fugace pensée pour les mots de Dumbledore, à son sujet. « Votre mère ne saura que ce que vous choisirez de lui dire », ou je ne sais quelles sornettes.

Tout est de la faute de Fenwick. Quelle idée de ne pas maîtriser l'Occlumencie, franchement !

- Tu es majeure, tu fais ce que tu veux, poursuit ma mère, comme si elle ne venait pas de m'annoncer qu'elle avait fouillé dans les pensées de mon éventuel prétendant. Mais je dois te mettre en garde. Dumbledore se bat certes pour de nobles causes, mais il n'a pas peur d'utiliser les gens pour arriver à ses fins.

- Bien sûr, qu'il nous utilise. C'est le but de l'Ordre, maman. Mobiliser des sorciers pour combattre un ahuri d'extrême-droite qui tatoue ses amis.

- Que t'as dit Dumbledore à propos du Jaseroque ?

Silence.

Silence qui s'approfondit.

Silence qui met mal à l'aise.

- Rien de plus que ce que tu m'as dit.

- Méfie-toi. Il est capable de te mentir.

Je sens ma colère revenir par vagues brûlantes, et serre les dents.

- Si tu tiens tant que ça à ne pas me laisser tomber dans le panneau, pourquoi ne me dis-tu pas la vérité, au lieu de tes petites phrases sibyllines ?

Ma mère lève les yeux vers l'horloge, et se lève élégamment. D'un mouvement de poignet, elle fait amener sa couteuse cape noire jusque sur ses épaules, et me sourit.

- Tu n'es pas encore assez mature pour comprendre, je pense. A ce soir.

Et sur ces belles paroles, elle transplane.

[…]

Je fixe longuement la porte du manoir, les jambes flageolantes. Le bâtiment est immense et menaçant, et le haut portail noir en forme de toile d'araignée qui se dresse derrière moi n'est pas pour me rassurer. Sans compter qu'avec l'automne qui s'instaure, le ciel est sombre et le vent fait tourbillonner des feuilles mortes autour de moi, donnant au parc un aspect lugubre.

Prenant mon courage à deux mains, je tape deux coups contre la lourde porte noire, serrant contre moi le petit paquet que j'ai finalement décidé de livrer, incapable de me résigner à le rapporter à Io.

Ou devrais-je dire, cette idiote de Derviche.

Je suis coupée dans mes malédictions par la porte qui s'ouvre lentement dans un long grincement, et mon cœur se met à battre si vite que je me demande s'il ne va pas sortir de ma poitrine.

- Bonjour, je bégaye. Votre fille est là ?

Cassiopeia Dolioro me fixe sans aménité, ses yeux incolores ne reflétant aucune émotion, et s'écarte pour me laisser entrer.

- Virgo est au troisième étage, lâche-t-elle d'une voix atone, avant de s'éloigner vers d'autres pièces.

J'aurais préféré qu'elle me prenne le paquet pour le donner elle-même à sa destinataire, mais je décide de prendre mon courage à deux, et me dirige vers les escaliers d'un pas lourd, serrant mes dents pour les empêcher de claquer.

Je traverse ainsi les trois premiers étages, tentant de faire fi de l'atmosphère lourde et mauvaise qu'ils dégagent. Des toiles d'araignée pendent des plafonds, la poussière que je soulève à chaque pas me chatouille le nez, et les tableaux sont étrangement immobiles, seuls leurs yeux froids me suivant désagréablement. Il n'y a pas de fenêtre, et le manoir donne l'impression de ne pas avoir connu l'air ou la lumière du jour depuis des années.

Lorsque j'atteins enfin le troisième étage, je suis presque traumatisée, et me dirige spontanément vers la seule pièce qui dégage un léger rayon de lumière du pas de la porte. Je toque à nouveau avec nervosité, et lorsque je me retrouve nez à nez avec Dolioro, je me sens au bord de l'évanouissement, ne devant ma relative conscience qu'à la légère douleur que me cause le poids du paquet sur mon poignet.

- Pour toi, je bredouille donc en tendant le colis à mon ancienne camarade, qui s'en saisit aussitôt.

Je reste donc immobile, attendant qu'elle me verse mon dû, et voyant qu'elle ne fait pas mine de bouger, je fronce les sourcils.

- Dix gallions, s'il te plaît, je lâche donc en empêchant ma voix de trembler.

Dolioro me regarde longuement, avant de daigner se tourner pour aller déposer son paquet sur une étagère et fouiller dans un des tiroirs, à la recherche de gallions. Profitant qu'elle se soit détournée, j'ose un regard dans sa chambre, et plisse le nez. Une odeur animale, lourde et sombre s'en dégage, et les volets sont étrangement fermés. Une faible lumière éclaire la salle, mais aucune lampe n'est allumée, et je ne distingue pas sa baguette comme source d'éclairage. L'atmosphère est carrément étrange, et un mauvais pressentiment m'envahit.

Je reporte mon regard sur Dolioro, et retiens un hurlement devant la scène qui se déroule sous mes yeux : son visage est en train de se déformer lentement, suivi par tout son corps, et soudain ce n'est plus la silhouette maigre et souple de ma camarade qui se tient devant moi, mais une hyène tachetée au pelage étrangement cuivré, qui se tourne lentement vers moi, gueule ouverte et crocs brillants.

Je ne réfléchis pas un instant, et fais volteface, avant de me ruer dans les escaliers, agrippée à la rampe pour ne pas tomber tant je me précipite, ratant des marches et me tordant les chevilles. Un bourdonnement sourd envahit mes oreilles, et ma vue devient floue sous l'effet de la panique. Un cri aigu retentit dans mon dos, suivi d'un bruit de cavalcade sourd, et je me retourne une fraction de seconde.

Tout ce que j'ai le temps d'apercevoir est la hyène, bondissant tout croc en dehors sur moi, et soudain, c'est le noir.

[…]

J'ouvre péniblement un œil.

Une douleur irradie de ma gorge à mon épaule, mes côtes me lancent.

Un liquide poisseux coule le long de ma tempe.

Il fait noir. Je ne peux pas bouger.

Ma tête est si lourde …

Je replonge dans l'obscurité.

[…]

Je suis de nouveau tirée de ma torpeur par une main dans mes cheveux, qui me tire la tête en arrière, sans égard pour mon cuir chevelu douloureux.

J'ouvre un œil, toujours le même. L'autre ne suit pas le mouvement, et je peine à fixer ma vision sur la personne devant moi.

- Salut, Bangwalder.

Il me faut quelques secondes pour remettre un nom sur le visage flou que je perçois.

- Ah, Dolohov, je croasse. Qu'est-ce que tu fous là ?

Il ricane, mais ne s'éloigne pas, gardant sa main dans mes cheveux.

- Tu ne te rappelles de rien ?

Je fais un douloureux effort de concentration. Ma mère. Une commande à terminer, sans avertir personne. Dolioro.

Dolioro ?

- Dolioro, j'articule péniblement. Elle m'a …

Un constat se fraye soudain parmi les nimbes de brume de mes pensées : Dolohov n'est pas qu'un client d'Io un peu louche. C'est un Mangemort. Un Mangemort, comme Rosier.

- Où est-ce que je suis ? je m'écrie, redressant si fort la tête qu'elle se cogne contre le mur derrière moi.

- Enfin, ricane Dolohov en lâchant mes cheveux. J'ai cru que tu ne comprendrais jamais. Déjà vingt-quatre heures que tu étais dans les vapes. Faut croire que t'as mal chuté, dans ces escaliers.

Le liquide poisseux contre ma tempe. C'était donc du sang ? Je me souviens de la hyène qui m'a sautée dessus, puis plus rien. Le néant. Comme cette pièce sombre, anonyme, où je suis affalée depuis apparemment deux jours.

- Où suis-je, je répète en tentant de ne pas céder à la panique.

- Dans la cave des Dolioro.

La situation est étrange, si étrange. Dolohov me parle en souriant, comme si je n'avais rien à craindre, mais son regard est vorace. Je ne suis pas attachée, mais mon corps est si lourd que je ne peux même pas soulever mon bras, et ma vision est floue. Et Dolioro … Dolioro qui m'a toujours effrayée, mais que je croyais neutre, Dolioro qui est une sale bête et vient de me séquestrer dans sa cave.

Non, ne vient pas. Vingt-quatre heures sans boire, sans manger, inconsciente de cette nouvelle chute. Le souvenir du croche-pied de Rosier dans la serre de Botanique, un an auparavant me revient à l'esprit, et l'ironie de la situation me tire un hoquet, entre rire et sanglot.

- Où est Rosier ? je demande à nouveau, et ma voix ressemble toujours au croassement d'un corbeau.

Dolohov ricane.

- Tu es plus rapide que ce que je pensais. Il n'est pas là, pour le moment. Il est venu hier, te faire boire un peu.

C'est donc bien lui qui est à l'origine de ce rapt.

Quelle stratégie ridicule.

Est-ce qu'il a parlé du Jaseroque à Dolioro et Dolohov ?

- Pourquoi je suis là ? je bredouille, couchant ma tête contre mon épaule pour tenter d'éponger un peu du sang séché qui se craquèle comme je parle.

La lumière de la baguette de Dolohov s'atténue, soulignant juste assez son sourire carnassier.

- Ça, ma jolie, m'est avis que tu le sais déjà.

[…]

Dolohov est parti, me laissant seule avec mes pensées. Je ne saurais pas dire si une heure ou une semaine se sont écoulées depuis son départ, et je ressasse péniblement la situation.

L'entrevue avec Dolioro, dans le bus, était donc préméditée. Io n'en savait sans doute rien, et comme j'ai démissionné et que j'avais prévenu mes parents que j'irais peut-être passer quelques jours en Angleterre chez les MacKinnon, ils ne doivent pas s'inquiéter outre mesure.

Les paroles de Dumbledore me reviennent en tête, comme des mantras. Monsieur Rosier va sûrement tenter quelque chose. Monsieur Rosier est un opportuniste. Miss Bangwalder n'est plus sous la protection de Poudlard. Il faudra se méfier de Monsieur Rosier. Il faut protéger Miss Bangwalder.

Et Miss Bangwalder se retrouve dans une cave, la tête en miette, à la merci de Monsieur Rosier.

Que veut Rosier ? Le Jaseroque, oui, mais comment me kidnapper peut débloquer la situation ?

C'est ridicule. Ce constat tourne en boucle dans mon esprit. C'est ridicule. On ne kidnappe pas sa camarade. C'est un caprice. Ça n'a aucun sens. C'est ridicule.

Je parviens à bouger le bras, à me toucher mon visage enflé, mes tempes douloureuses, mes cheveux collés. Ma bouche est sèche, ma respiration est douloureuse.

Qu'est-ce que je fais là ? C'est ridicule.

Que veut Rosier ?

[…]

La porte s'ouvre, Rosier entre, ne la referme pas.

Il s'approche, ne s'accroupit pas, reste debout face à mon pauvre corps affalé contre le mur.

Silence.

Un pichet d'eau dans sa main. Quelle farce.

- C'est ridicule, je lâche. Il y a un mois, j'étais au mariage de ta sœur. Et maintenant, tu me séquestres. Ça n'a aucun sens.

Il tend le bras, sans répondre, et me renverse le pichet sur le visage.

Il a de la chance que je ne sache pas cracher.

Il est à contre-jour, mais ses traits sont tirés.

- Le Jaseroque n'est pas caché sous mon coude, je poursuis, en ignorant les gouttes qui roulent sur mon visage. Je ne sais pas où il est. Je n'ai pas de pouvoir sur lui. C'est une malédiction, pas un don.

- Tu devrais te taire.

- Ah, déçu ? Peut-être que tu trouveras mieux ail-

Il me décoche un méchant coup de pied dans les côtes, et l'inspiration que je prends est si bruyante, si sifflante, que c'est un miracle que l'air parvienne à atteindre mes poumons.

- Tu me fais mal, je constate péniblement, et il s'accroupit enfin.

Il me regarde, je le regarde, on se regarde, et je note que ses yeux ne sont pas noirs, mais marrons foncés, très foncés. Cette découverte est bien inutile dans la situation actuelle, mais voir que nos yeux sont de la même couleur me déconcentre un instant de la douleur qui irradie dans ma cage thoracique, et je desserre légèrement les mâchoires.

- Je t'ai averti, commence-t-il à voix basse, et tu ne m'as pas écouté. Tu as préféré faire la fière, alors que tu es faible. Tu devais bien t'attendre à ce que je finisse par te tomber dessus, n'est-ce pas ?

- Tu as prévenu Dolohov et Dolioro ?

- Oui.

J'ouvre les yeux avec étonnement. Voilà quelque chose que l'Ordre n'avait sans doute pas prévu.

- J'ai parlé avec les Lestrange. J'ai fouillé vos archives. Je me suis renseigné.

- Tiens donc, je siffle.

- Dumbledore est persuadé que tu es maudite.

- Comment tu le sais ?

- Il se trompe.

- Qu'est-ce que tu …

- Ta mère elle-même ne te l'a pas dit, n'est-ce pas ? Il y a un sort, jeté par ton aïeule, Lacerta Lestrange. Un sort, mais pas une malédiction, ou alors une malédiction ratée.

- Tu délires.

- Tu n'as que ce mot à la bouche. Ecoute moi, et tais-toi, pour une fois. Il y a très longtemps, quand il n'existait pas encore de souillures comme ton père, la magie était pure, et la magie était plus puissante qu'aujourd'hui. Les Vingt-Huit sacrées ont, pour la plupart, des patronymes en rapport avec leur pouvoir. Ce n'est pas qu'une question de richesse, c'est une question d'origines des premiers sorciers. Les Lestrange – tais-toi je t'ai dit – ont leur nom tiré du surnom que leur donnait les Moldus, il y a des siècles. Une famille étrange, liée à une grosse bête noire. La magie s'est souillée, la bête est partie. Ton arrière-grand-mère a voulu la rappeler, et des troubles dans la magie l'ont réveillée.

- Des troubles ?

- Grindelwald, et le Seigneur des Ténèbres.

- Ce ne sont que des mages noirs, comme il y en a chaque siècle.

- Tu ne sais rien, siffle Rosier avec irritation.

Il pose un genou à terre, sa main s'appuie sur le sol à côté de mon pied droit. Ses traits sont toujours tirés, mais une ferveur pressante a remplacé sa colère, et son corps est crispé.

- Le Seigneur des Ténèbres n'est pas un mage noir comme les autres. Il a fait des choses …

Il cligne des yeux deux fois, trois fois, et pendant un bref instant il n'a plus l'air d'un Mangemort inexpressif, mais d'un garçon de dix-huit ans, conscient de sa propre faiblesse.

- Il a fait des choses qu'aucun mage n'a jamais fait. Ce qu'il a fait a créé des troubles, et les créatures qui vivent par et dans la magie l'ont senti. Le Jaseroque s'est réveillé. Il te cherche parce que tu es son repère. Dis-moi que je délire maintenant, et je te brise la mâchoire, Bangwalder.

Je me tais.

Dumbledore s'est trompé. Ou m'a trompée, si j'en crois les dernières paroles de ma mère. Dans quel but ? Je l'ignore, mais ce constat me glace.

- Pourquoi est-ce que tu me dis tout ça ?

- Parce que j'ai besoin de ta coopération.

- Qu'est-ce que tu veux faire au Jaseroque ?

Il ne répond pas, tire sa baguette de sa poche et touche ma pommette de sa pointe. Une douce chaleur m'envahit, et il réitère l'action sur la tempe, mon œil blessé, et mes côtes. Puis, d'un nouvel informulé, il fait disparaître le sang de mes vêtements et sans doute de ma peau, et se relève. Lorsque j'en fais de même, je constate que la douleur a disparu.

- Pourquoi est-ce que je suis là ?

- J'ai simplement demandé à Dolioro de te retenir. Je ne pensais pas qu'elle avait faim à ce point.

Quelque chose me dit qu'il le savait parfaitement, mais je ne réponds pas.

Étrangement, mon corps a peur de la présence de Rosier. J'ai les membres crispés, et mes mains tremblent légèrement, et je maintiens une distance suffisante pour fuir. Mais mon esprit, lui, est clair et dénué de crainte. Le moment n'est pas encore venu.

- Tu vas rentrer chez toi, m'énonce-t-il clairement, en faisant distraitement disparaître la carafe. Tu ne vas bien évidemment rien raconter, et je ne vais pas revenir tout de suite. Lorsque le Jaseroque arrivera, je serais là.

- Là pour quoi ? Et pourquoi devrais-je me taire ?

Rosier sort de sa poche une cuiller, que je suppose être un Portoloin, et se penche légèrement.

- Dumbledore croit servir l'ordre et combattre le chaos. Mon maître croit l'inverse. Dumbledore te ment pour assoir ses convictions et s'assurer la victoire.

- Tu sers Voldemort. Que tu croies servir l'ordre, le chaos ou je ne sais quoi, toi aussi tu es partisan de quelque chose. Je ne vois pas pourquoi je devrais plus avoir confiance en toi qu'en Dumbledore.

- Parce que je ne mens pas.

Il attrape ma main, la pose de force sur la cuiller, et transplane. La sensation caractéristique du crochet m'étreint, et je suis arrachée loin du manoir Dolioro et de sa cave sombre.

[…]

Pourquoi suis-je restée parlementer ?

La question ne me quitte pas. Pourquoi ai-je écouté chaque parole que m'a dit Rosier, et pourquoi chacune d'elle avait des accents de vérité ? A l'exception de l'insulte envers mon père, s'entend.

Parce que Rosier ne suit que ses propres convictions, me murmure une désagréable petit voix. Parce qu'il ne pense qu'à lui-même, et en cela il n'accepte pas de se laisser influencer. Il ne se vend même pas au plus offrant comme Io le fait, il se contente d'avancer impitoyablement vers son but. Comme Voldemort, sans doute, à une moindre échelle.

Pourquoi cet inutile rapt ? Ma mémoire n'a même pas été effacée. Pour me parler loin des radars de Dumbledore ? Loin de mes parents, dans le manoir apolitisé des Dolioro ? Quelle utilité ?

Pourquoi le Jaseroque ?

Je tourne mon poignet dans un sens, puis dans l'autre, et ma montre envoie des ondes de lumières sur le sol, sur lesquelles Joffrey s'empresse de bondir.

Je suis rentrée au manoir de Grand-mère. J'ai envoyé une lettre à mes parents pour les prévenir, j'ai à peine salué ma grand-mère, et je suis partie me terrer dans ma chambre attitrée.

Pourquoi est-ce que je ne comprends rien ?

Tout le monde sait ce qu'il se passe, tout le monde sait quoi faire, tout le monde sait où aller, sauf moi. Je suis ballottée entre deux familles, deux pays, deux idéologies. Je suis trop passive et effrayée pour m'intéresser à moi-même.

Poudlard me manque. Ma magie me manque. Les années d'insouciance dans le château, lorsque j'étais une élève normale, aux notes et capacités normales, me manquent.

Je me recroqueville sur le dessus de lit vert sombre, et ferme de nouveau les yeux.

[…]

- … Sauf qu'en fait, je me suis trompé de tuyau. Au lieu d'envoyer la potion dans la sonde, je l'ai envoyée dans la fosse pour … Tu vois quoi ! Bref, le Médicomage en chef était furieux, j'ai cru qu'il allait me frapper tellement il était rouge – tu pourras demander à Marlene, elle était là.

J'étouffe un ricanement dans mon verre à cocktail, et Fenwick pousse un soupir exagérément las.

- Mais bon, au final il s'est retenu, parce qu'il sait que nous sommes là pour la bonne cause. Le directeur de Sainte Mangouste ne se voile pas la face comme le ministère, il a conscience que nous sommes en temps de guerre, et il fait augmenter le plus possible les effectifs. C'est pour ça qu'on est déjà sur le terrain, une semaine sur deux, depuis novembre. On est accompagnés bien sûr, on ne fait pas n'importe quoi, mais comme ça on apprend deux fois plus vite.

J'opine du chef. L'atmosphère des Trois Balais est chaleureuse et confortable, Fenwick parle sans discontinuer avec enthousiasme depuis pratiquement trois quart d'heure, et je n'ai qu'à boire mon cocktail en hochant la tête, en à me laissant porter, ce qui me convient tout à fait.

- C'est vraiment agréable de se sentir utile. Je veux dire, je ne me réjouis pas qu'il y ait des gens touchés, la guerre, tout ça. Mais ça me fait du bien de me lever chaque matin, et de vivre ma journée à mille à l'heure, et d'aider des gens. Je rencontre aussi beaucoup de monde – je suis devenu ami avec Roger Goyle, t'y crois toi ?

- Je ne sais pas qui c'est.

Le grand-père Goyle, il a au moins quatre-vingt balais. C'est un petit papi tout maigrichon avec une poigne de fer, et il a toujours une anecdote à raconter !

Je hausse un sourcil, dubitative. Les Goyle sont plutôt réputés être des hommes costauds, voire carrément gros, et pas très subtils.

- Il est Weasley par sa mère, m'explique Fenwick en surprenant mon air incrédule. C'est pour ça. Vraiment un chic type, il s'ennuie comme une goule alors il m'a raconté toute sa vie. Et d'ailleurs, sa première femme était une Shafiq !

- Comme ta mère, c'est ça ?

- Ouaip. Du coup je lui ai dit, il était baba. Après on a refait la société, il m'a appris de ces potins ! T'en dormirais plus la nuit.

- Raconte.

- Okay, souffle Fenwick qui n'attend que ça, mais tu répètes pas hein ?

- Promis.

- Tu vois Athénaïs Flint ?

- De vue.

- Et bah elle s'est mariée à un Crabbe récemment, tu te souviens ?

- Vaguement.

- Figure-toi qu'elle le trompe avec Lupus Young.

Je m'étouffe carrément avec ma boisson, et Fenwick m'assène une vigoureuse claque dans le dos, qui manque de me faire recracher le contenu de mon estomac.

- Mais elle a au moins trente-cinq ans, et lui a notre âge !

- Eh oui.

Fenwick s'adosse à son siège et croise les bras, visiblement très fier de son effet. Je secoue la tête, hébétée.

- Je n'arrive pas à y croire. Tu en as d'autre, des comme ça ?

- J'en ai des tas, je te dis. Goyle le sait par sa fille, Callisto Carrow !

- Il a marié sa fille à un Carrow ?

- Ouais. Pourtant elle n'était pas si moche, mais les affaires allaient mal, apparemment.

- Tu m'étonnes, pour choisir ce type …

Nous ricanons de concert, avant de replonger dans nos boissons. Autour de nous les conversations sont trop fortes pour distinguer la nôtre, et ces ragots sur les Sangs-Purs me procurent une distraction bienvenue.

- Je suis content de te voir, Bangie, lâche distraitement Fenwick en remuant sa bière dans sa pinte. Tu ne m'avais pas l'air très en forme, à la réunion de l'Ordre, le mois dernier.

- Le coup de mou de l'automne, sans doute.

C'est à son tour de me décocher une œillade sceptique, et je hausse les épaules, prenant soin de ne pas m'attarder sur les pensées qui tourbillonnent dans ma tête.

- J'ai pris de tes nouvelles auprès de Marlene, poursuit-il finalement. Elle m'a dit que tu n'avais plus d'emploi.

- Non, en effet.

- Ils cherchent une stagiaire au guichet, à Sainte Mangouste. Tu veux que je leur parle de toi ?

Je hausse de nouveau les épaules, sans enthousiasme.

- Pourquoi pas, en attendant de trouver autre chose. Je n'ai plus beaucoup d'argent.

- Ce serait cool ! s'exclame Fenwick avec enthousiasme. On se verrait tous les jours.

J'esquisse un sourire. Le constat ne m'est pas aussi désagréable que prévu, et me paraît même largement préférable à ma solitude dans le manoir français ou l'appartement écossais.

- Je pourrais te présenter Roger, poursuit Fenwick d'un ton joyeux. Je suis sûr que vous vous adoreriez, il est aussi sarcastique que toi !

- Très drôle.

- Je ne plaisantais pas, Bangie.

Je fais mine de lui jeter ma serviette au visage, et il éclate de rire.

Il m'avait manquée ce crétin.

Nous achevons nos boissons en discutant tranquillement, et saluons Potter et Evans de la main. Ceux-ci viennent d'entrer, et se dirigent directement vers nous, bras-dessus bras-dessous.

- Salut les amoureux ! roucoule Evans en arrivant à notre hauteur.

- Vous devez confondre, je rétorque en les montrant du doigt.

- On vous offre quelque chose ? s'exclame Fenwick, avec sa bonhomie coutumière.

- Avec plaisir. Vous venez, ce soir, à la soirée de Sirius ?

- Evidemment ! J'allais te le proposer, Bangie. Tu viens ?

Je pèse le pour et le contre, et Fenwick prend la mine faussement impassible de celui qui croise les doigts sous la table, me tirant un énième sourire.

- Pourquoi pas, mais je n'ai rien à me mettre.

- Ne te prends pas la tête, s'exclame aussitôt Potter. C'est une soirée normale, bière entre potes, tu vois ? On ne sera pas en robes de soirée !

- Dans ce cas, pourquoi pas. Marlene vient ?

- Elle m'a dit que oui, glisse Fenwick, reine incontestée des commères.

- Alors j'y serai aussi.

Nous terminons nos verres en devisant sur les études – ou l'absence d'études – de chacun, et je me surprends à apprécier leur compagnie. Potter et Evans ont l'air heureux, se frôlant mutuellement, et ne résistant pas à s'envoyer des piques sur tous les sujets. Fenwick est aussi jovial qu'à l'accoutumée, et ses anecdotes instaurent une ambiance légère.

Lorsque nous sortons du bar, il me tend diligemment son bras, et nous transplanons au centre de Londres, au pied de l'immeuble dans lequel vit Black. Nous sommes rejoints un instant plus tard par Potter et Evans, et montons jusqu'à l'appartement. Là, mes retrouvailles avec Marlene, un troisième cocktail et l'atmosphère calme et amicale de la soirée achèvent de me détendre. Le fait de ne me trouver qu'en présence de membres de l'Ordre ne parvient pas à me défaire de l'apaisement que Fenwick m'a procuré, et je me laisse aller aux jeux stupides de soirée dont raffolent les Maraudeurs.

[…]

- Guichet d'accueil de Sainte-Mangouste bonjour, que puis-je faire pour vous ?

Une grosse femme s'approche du guichet, un pot à cornichon remplaçant son œil gauche, l'air très énervé, et je lui désigne la salle d'attente en calant le téléphone contre mon épaule.

- … Oui ? j'insiste en collant le téléphone à mon oreille, sourcils froncés. Il y a quelqu'un ?

- Je crois que … je suis … en train de … mourir …

Je plisse les yeux.

- Ah bon. Continuez pour voir ?

- Je ... je ... souffre ... tant ...

Je pousse un profond soupir, et me renverse dans mon fauteuil avec lassitude.

- Écoutez Madame Shafiq, c'est la quatrième fois que vous me faites le coup cette semaine. Et nous ne sommes que mardi.

- Je vous assure que …

- Vous devez laisser Monsieur Goyle se reposer. Alors cessez de me faire perdre mon temps pour vous faire hospitaliser, nous n'avons pas assez de lit pour nous le permettre.

J'entends un sifflement agacé, et Sherazade Shafiq raccroche brusquement.

Fenwick m'avait prévenue de l'énergie de l'ex-femme de Roger Goyle à venir l'asticoter pendant sa convalescence, mais je commence tout juste à mesurer l'ampleur de sa détermination. Je ne serais pas surprise qu'elle apparaisse avec une perruque et des lunettes de soleil, ou qu'elle se fasse passer pour un Médicomage pour réussir à s'introduire chez le vieux.

Oui, parce que lui n'est pas plus reposant. Il passe ses journées à crier à tue-tête après les infirmières et les Médicomages, à essayer de faire des courses de déambulateur magique avec Fenwick qui ne demande que ça, et à tenter d'introduire des araignées dans les tiroirs de mon bureau. Honnêtement, même Black et Potter étaient plus reposants.

Malgré tout, mon nouveau job s'avère plus divertissant que prévu. Les personnes que je vois défiler devant mon guichet ne sont pas des blessés graves et leurs cas sont plutôt surprenants, voir amusants – même si depuis que je me suis faite copieusement insulter par une femme dont la tête avait été remplacée par un aquarium pour m'être permise un ricanement, je fais attention à rester neutre. Marlene passe régulièrement, les traits tirés mais le regard déterminé, et Fenwick dédie chaque instant de libre accoudé au comptoir à se plaindre de son chef, le guérisseur Ronan Astrid. C'est un sorcier immense, qui ressemble à un viking, avec les bras couverts de tatouages mouvants. S'il m'intimide beaucoup, ce n'est pas le cas de Fenwick et leurs disputes sont devenues des formalités pour les patients.

Mon travail consiste essentiellement à indiquer les étages et salles d'attente aux patients qui entrent, à répondre au téléphone, et à noter des coordonnées sur un registre magique. Je n'ai croisé aucun ancien camarade, à l'exception de Bonnie Young qui ne m'a pas adressée la parole, et même si je m'ennuie parfois, je dois dire que je ne déteste pas ce poste.

Une porte claque, et je suis soudain tirée de mes pensées par l'énergumène cité plus haut, qui se dirige d'un pas guilleret vers le guichet.

- Hé Bangie ! Je finis à dix-huit heures aujourd'hui !

- Formidable, je rétorque en regardant Fenwick retirer ses gants et baisser son masque pour m'adresser un grand sourire. Mais toute la salle d'attente n'est pas obligée de le savoir.

Deux jeunes filles d'une quinzaine d'années qui viennent d'entrer nous observent, demi-sourire aux lèvres, et les patients ont haussé les sourcils devant l'arrivée impromptue de Fenwick.

- Un verre, ça te dit ?

- Non. Je suis ruinée, avec tes verres.

- Je te le paye.

- J'ai dit non.

Il se compose une moue désappointée, et je lui accorde un demi-sourire.

- Et si je t'invite chez moi ? Mon coloc' est là, en plus, t'auras pas à t'inquiéter. Et je te ramène en fin de soirée !

Je fais mine de réfléchir, regard tourné vers le plafond, parce que même si ma réponse est déjà toute prête, il n'a pas besoin de le savoir.

- Dans ce cas, pourquoi pas.

Fenwick envoie son poing en l'air dans une attitude de vainqueur, et au même moment, le tintement caractéristique de l'ascenseur qui arrive au rez-de-chaussée se fait entendre.

- Je pense que c'est Astrid, je note d'un ton dégagé. Comme tu n'as absolument pas déserté ton poste sans rien dire, je suppose que tu n'as rien à te reprocher ?

- Rien du tout, répond bravement Fenwick qui commence à regarder autour de lui, à la recherche d'une issue de secours. D'ailleurs, il faut que j'y aille, pas de repos pour les braves !

Il se penche rapidement, pique un baiser sur ma joue, avant de filer vers les escaliers. Au même moment, Ronan Astrid apparaît, visiblement furieux. Avisant la porte des escaliers restée battante, il pousse un rugissement de rage, et s'y engage, montant les marches deux par deux.

- FENWICK ! SI JE T'ATTRAPE, PETIT AVORTON, JE TE COUPE LES OREILLES !

Croisant le regard interloqué des patients, je me contente d'hausser les épaules.

[…]

- Bonne soirée, Maugrey. Ne travaille pas trop tard, hein !

Alastor Maugrey ne relève même pas la tête du dossier qu'il est en train d'éplucher, sourcils froncés. Des gobelets de café s'empilent dans un équilibre précaire à côté de sa lampe de bureau, et une cigarette sorcière se consume lentement dans un cendrier en plastique.

- 'Lut, Dawlish.

Ce dernier a déjà filé, sans attendre la réponse de collège. La pendule indique vingt-deux heures et trente-sept minutes. La nuit ne fait que commencer, et Maugrey, qui s'arrache les cheveux sur ce satané dossier depuis déjà deux heures, compte bien en profiter. De temps en temps, il relève les yeux, et contemple l'énorme panneau magique qui flotte devant son bureau, et sur lequel il note et accroche méthodiquement tous les éléments qui peuvent faire avancer l'enquête.

Meurtres. Attentats. Enlèvements. Chantage. Cambriolages. Et le tout signé par cette saloperie de marque verte, qui flotte au-dessus des lieux de crime, grimaçante et provocante.

Alastor Maugrey est né de deux parents Aurors. Sa mère était Sang-mêlée, et son père Sang-Pur. Mais tous deux ont tenu à lui faire suivre des cours dans une école primaire Moldue, et il se souvient de son aversion pour les problèmes de mathématiques qui leur étaient posés. Il connaissait la réponse rien qu'en lisant l'énoncé, mais devait, pour la prouver, passer par des démonstrations qu'il jugeait alors fastidieuses et compliquées, dans lesquelles il se perdait. Alors, malgré l'exactitude du résultat, il ne parvenait jamais à décrocher d'excellentes notes.

Cette enquête lui tire la même frustration. Il sait qui sont les coupables – et certains se dandinent insolemment au Ministère, poussant le vice jusqu'à officier en son sein. Mais sans démonstration rigoureuse, appuyée par des preuves concrètes, impossible de les arrêter. Et les attaques restent impunies.

Ce qu'il faudrait, c'est réussir à déterminer à l'avance où se trouveront les attaques, et arrêter ces ordures sur le fait. Mais pour cela, plus qu'une police, c'est un réseau dont ils ont besoin. Maugrey sait que c'est ce que Dumbledore s'emploie à faire, mais pour le moment, ses ramifications ne sont pas assez longues, ni assez rapides à se mettre en place. La gamine de Gryffondor, Evans, vient d'être acceptée à un poste de stagiaire au département des mystères : elle va pouvoir observer, elle a l'air maligne, et des informations fuitant de ce côté seraient bien plus dangereuses que nulle part ailleurs. C'est bien. Dumbledore fait du bon boulot. Mais c'est trop lent.

Maugrey rallume sa cigarette, et observe avec agacement les portraits placardés sur le tableau. Quand il n'y a personne, il s'amuse parfois à leur jeter des boulettes de papier dessus, juste pour voir leur mine outrée. Ça lui fait du bien, parce que la plupart du temps, c'est eux qui ricanent et lui qui fait la gueule.

Il y a un simulacre d'arbre généalogique des Black, griffonné sur un coin de nappe par Sirius dans une réunion, remontant sur trois générations. Entourés en rouge : Regulus Black, Bellatrix Lestrange, cet enfoiré de Lucius Malefoy. Un point d'interrogation à côté du nom de Narcissa Black. Ils se réunissent régulièrement, il le sait. Il leur faudrait une taupe, mais qui accepterait ce rôle ingrat et mortel ?

Il y a la tête tordue de Dolohov, son regard sulfureux jetant des regards de biais. Celui-là Maugrey le déteste, avec ses bonnes manières illusoires, et sa méchanceté crasse. Si la gamine Derviche acceptait de jouer le jeu, peut-être aurait-il une chance de le coincer.

Sur une photo déchirée, père et fils Rosier posant côte à côte. Même regard sombre et vide, même visage osseux, même immobilité. Maugrey n'a peur de rien, mais ces deux-là, il s'en méfie comme de la peste. Lorsqu'il croise le patriarche dans les couloirs du Ministère, il a toujours l'impression de contempler un Sombral – ou un Détraqueur, au choix. Quant au gamin, toujours flanqué de Lestrange et Dolohov lorsque Maugrey le croise sur le Chemin de traverse ou l'Allée des embrumes, il n'a pas l'air net. Dumbledore le surveille, donc Maugrey se focalise sur le père, qui traîne derrière lui des casseroles de plus en plus bruyantes, mais rien ne lui ferait plus plaisir que d'arrêter ces dégénérés.

Les frères Lestrange, il est certain qu'ils sont à l'origine du meurtre de la journaliste. La malheureuse a été retrouvée démembrée. Maugrey l'avait pourtant prévenue, lorsqu'elle est venue fureter chez les Aurors, que ce n'était pas encore le moment. Elle ne l'a pas écouté, et dans la semaine qui a suivi, tous les Malefoy, Black, Rosier et autres rôdeurs au sein du Ministère avaient le torchon froissé dans leur poing. Et puis Maugrey et Dawlish s'étaient retrouvés, carnet à la main, au-dessus du cadavre. Consternés.

« Sale époque, hein ? » avait grommelé Dawlish en allumant une clope, l'air d'un vieil inspecteur usé.

Mais Maugrey était jeune, lui. Et sa détermination était sans limite. Les autres étaient fatigués, traumatisés, effrayés. Lui, non. Il n'avait pas de famille, ou de proches qui auraient pu être menacés ou qui empièteraient sur son travail. Alors, avec une ténacité proche de l'acharnement, il fouillait. Il titillait les Sangs-Purs, il retournait les archives, il s'entrainait jusqu'à tomber d'épuisement, il écrivait des courriers rageurs au Ministre, aux juges, à Dumbledore. La semaine précédente, Jerry Bangwalder était venu le voir, lettre en main.

« T'as gagné, Maugrey. Croupton quitte provisoirement la Coopération magique. Il va diriger la Justice. Ça te fait un allié de plus ».

Et l'homme était reparti d'un pas lourd. Son combat à lui ne faisait que commencer, et au vu de la mauvaise volonté de la France et les Etats-Unis, leurs alliés magiques naturels, il n'était pas près de se terminer.

Croupton à la justice, c'est bon signe. C'est un type rigoureux, réputé incorruptible, et farouchement anti-Voldemort. Maugrey fonde de grands espoirs en lui. Encore faudrait-il qu'ils aient des coupables à se mettre sous la dent, mais pour ça, c'est en Dumbledore qu'il croit.

Le vieux fou a réuni une petite communauté dans son Ordre, mais ce n'est pas encore suffisant. Ce sont des gamins et des petites crapules, des idéalistes et des opportunistes. Dumbledore croit en eux, très bien, mais ça ne fait pas avancer les choses. Faut les former, les gamins, et fidéliser les crapules. Quoique, Londubat, Fortescue, Potter et les frères Prewett progressent vite. Ils sont déterminés, eux aussi, et les frères Prewett sont déjà en train d'expérimenter le terrain. Paraît aussi que les deux à Sainte-Mangouste travaillent déjà en alternance. Black et Bangwalder, Maugrey ne sait pas trop ce qu'ils bidouillent, mais Dumbledore a l'air de les surveiller, alors il ne s'en mêle pas.

« Tu rêves, Maugrey », grommelle-t-il soudain.

Vingt-deux heures et quarante-huit minutes. Le tableau magique se gausse. Il n'a pas progressé dans le dossier. Il attend l'idée de génie qui le tirera de ce bourbier.

Il tourne la tête, contemple le tableau magique du bureau de Thétis Meadowes, la mère de Dorcas. Il a entraîné une ou deux fois la gamine aux sortilèges, pendant des réunions. Même prénom grec à coucher dehors que sa mère, même caractère ombrageux, même efficacité redoutable. Thétis est née Degersos. A surveiller, le gamin Degersos, d'ailleurs.

Le tableau magique de Thétis reflète l'ampleur de son enquête. Elle a été affectée à la bête des Highlands, et des images, croquis, photographies floues en tout genre couvrent une carte de l'Europe du Nord, où des traits rouges scintillent, reliant différents pays. Des ouvrages sur les dragons et autres bestioles ailées s'empilent sur son bureau, et elle a laissé en partant une pile de gobelets de café sensiblement aussi haute que celle de Maugrey.

Ce dernier a vaguement entendu parler de la bête des Highlands. Elle figure sur son tableau d'ailleurs, dans un coin. C'est un élément à ne pas oublier : les Mangemorts sont forcément au courant de son existence. Dumbledore aussi, semble garder un œil sur l'affaire. Thétis rame autant que Maugrey. Pourtant, comme lui croise les Mangemorts chaque jour, elle a vu de ses yeux l'objet de son enquête. Elle est rentrée de son excursion agitée, et les schémas ont envahi son bureau. Mais impossible pour elle de mettre des mots sur cette bête, ou sur ses origines.

« Sale affaire », a sagement conclu Dawlish, avec son flegme habituel. Parfois, Maugrey aimerait lui en coller une, histoire qu'il se réveille, se mette au travail, réagisse à tout ce merdier. Mais le vieil Auror en chef a fait son temps, et en attendant son départ, il se contente de traîner sa carcasse mélancolique entre les bureaux et le terrain, clope au bec et baguette à l'envers.

Maugrey feuillette ses papiers. Les arbres généalogiques s'empilent et s'emmêlent. Celui des Selwyn apparaît sur le tas. Alnilam et Rigel Selwyn, le trait mince les reliant respectivement à Carmine Boot, et Lisle Fawley, puis à leurs enfants, les cousins Amerigo et Cheleb. Cheleb n'a pas l'air tournée vers Voldemort, Maugrey ne l'a pas mise sur le tableau. Mais cette crapule d'Amerigo, c'est une autre affaire. Il était à Durmstrang les dernières années de sa scolarité, mais sa violence et son extrémisme sont restés dans les mémoires de ceux qui l'ont connu, y compris celle de Karkaroff, paraît-il. C'est cette brute qui a orchestré l'attentat de Roulepapier, la petite rédaction sorcière basée à Pré au Lard relatant des actualités Moldues, ça ne fait aucun doute. Son visage dur est placardé en haut du panneau, et jette des regards vénéneux à Maugrey.

Paraît qu'Alnilam a connu Voldemort à Poudlard. Il est sûrement marqué, et figure à côté de son fils sur le panneau. Pas Rigel, cette misérable lavette, qui n'est bon qu'à cirer les bottes des puissants. Nott aussi a connu Voldemort, il est relié sur le panneau à son beau-frère, Rosier junior. Avec un point d'interrogation tout de même, parce qu'ils ne se montrent jamais ensemble.

Bellatrix figure aussi sur le panneau, entre les frères Lestrange. Elle est mariée à l'un, et concubine avec l'autre, à ce qui se dit. Maugrey aimerait bien un bilan psychiatrique complet du personnage. Dans son cas, ça suffirait à l'enfermer, sans même avoir à prouver ses crimes. Il la déteste, et elle le lui rend bien : à Poudlard, ils ne se lassaient pas de se battre. Au début, c'était presque marrant : ils étaient des ennemis naturels, leur haine ne voulait pas dire grand-chose. En septième année, à la veille de leur sortie de l'école, Maugrey savait qu'elle n'attendait qu'une occasion pour le réduire en lambeau, et danser sur ses ossements. Ils étaient tous fous, mais elle avait de loin l'esprit le plus abîmé, ravagé par la doctrine des Sang-Purs.

« La pauvre », avait une fois déclaré Gidéon. Maugrey avait plaqué sa baguette sur sa gorge. Si on commençait à s'attendrir devant les tortionnaires, on ne se sortirait pas de cette guerre.

Un bruit de pas dans le couloir. Des talons. Une femme. Maugrey chasse Bellatrix de ses pensées, et se redresse, baguette en main.

Dans le cadre de la porte apparaît la silhouette haute et austère de Chimène Lestrange.

- Maugrey, le salue-t-elle d'une voix égale.

- Maître Lestrange, grogne-t-il en retour.

Il n'aime pas beaucoup cette magistrate. Elle a le cul entre deux chaises. Entre Paris et Londres. Entre Lestrange et Bangwalder. Entre Voldemort et Dumbledore.

Jamais un mot plus haut que l'autre, un regard réfrigérant. Douée en plaidoirie, elle défend aussi bien des partisans de l'illuminé que ses opposants. Mais quelque chose souffle à Maugrey que cette neutralité n'est qu'une façade. Et puis, les Lestrange, il s'en est toujours méfié.

La voilà qui entre dans le bureau, de son pas régulier et assuré. « La Corneille », qu'ils l'appellent, à la justice. Paraît qu'elle délaisse son poste français pour se concentrer sur Londres. Maugrey se demande comment elle réagirait, si elle voyait son visage sur son panneau.

- Vous faites partie de l'Ordre.

Et voilà, il en était sûr, que ça se saurait. Qui a fait fuiter l'info ? Sûrement sa gamine, elle ne lui semblait pas fiable à la dernière réunion. Trop hésitante, trop en retrait. Il ne se privera pas de lui remonter les bretelles.

- C'est vous qui le dites, rétorque-t-il.

- Oui, c'est moi qui le dis.

Elle tire la chaise de Thétis, s'y assoit.

- J'ai des informations pour vous.


Héhé.

J'aime bien cette pov de Maugrey, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé.

D'ailleurs en me relisant, je me suis rendue compte que le passage à la cave de Jab me faisait penser à ce que j'avais écrit dans les Molosses sur le passage captif d'Hermione aussi (t'sais la meuf qui se cite elle-même). J'ai peut-être une fascination malsaine pour la séquestration à résoudre ...

Voilou, mais je dois vous parler plus sérieusement. Il ne me reste, après ce chapitre, qu'un seul chapitre rédigé entièrement, puis l'épilogue. Donc voilà, je tiens à prévenir les irréductibles encore au poste ici (spéciale dédicace à feuf), que la fin s'approche. Je compte me donner quelques semaines pour prendre le temps de relire ces deux fichiers, et voir si l'inspiration me vient pour combler le vide entre les deux. Dans tous les cas, vous serez tenus au courant via le prochain chapitre.

D'ici là, portez-vous bien, et à bientôt !