Chapitre 2

Listen to your heart
(D.H.T.)

Salut !

Je suis trop contente de vous retrouver Phanie et Uneinconnue!
J'ai sauté partout! Véridique!
Vos messages m'ont motivé!

Phanie : prend ton temps, je suis là pour un petit moment ;)
UneInconnue : je me rappelle que tu aimais mes fics et je me rappelle aussi combien j'ai été touchée par tes mots. Ravie de te savoir ici :)
Guest : j'espère que la suite te plaira.
Annabelle : tu me mets un peu la pression là :) :) Grandiose je sais pas mais j'espère que ce chapitre sera à la hauteur !

Merci à toutes!
Bonne lecture!

ooo

Alice est une fille agaçante et adorable. Agaçante parce qu'elle ne sait pas ce qu'elle veut et adorable parce qu'elle semble perdue seule au milieu de la cabine et pour une raison ou une autre j'ai envie qu'elle aille bien.

Elle regarde la machine avec une détresse enfantine. Je ne suis pas sûre qu'elle ait remarqué les photos encadrées au mur qui montrent mon travail. J'y ai ajouté celle de mon premier tatouage réalisé sur une peau de porc, un papillon. C'est un peu puéril et très affectif, ça ne me ressemble pas, mais ce cadre m'amuse. Il me fait penser à Carmen, un peu à Sue aussi et à leur soutien indéfectible pendant mes années de galère.

Je me demande ce qu'Alice vient faire ici. Elle a ce côté naïf qui donne envie à la fois de la rassurer comme une enfant et de lui mettre des claques parce qu'elle n'est plus une enfant et qu'il faudrait qu'elle le réalise et se secoue un peu.

La fleur de cerisier est un choix qui lui va bien. Comme elle, elle est belle et fragile.

Elle doit avoir à peu près mon âge, vingt-trois ans. Notre ressemblance s'arrête là.
Elle garde sur ses traits l'innocence de l'enfance, elle semble avoir été choyée par sa famille, elle a de l'argent, elle est même certainement riche, elle n'a à se préoccuper de rien d'autre que de choses futiles comme les vêtements et le maquillage.

Tout ce que je n'ai pas et que je n'ai jamais eu.
Je ne l'envie pas ni ne la juge, chaque vie est différente. Je pense juste que nous n'avons pas grand-chose à voir l'une avec l'autre.

Je lui montre d'abord l'album de mes tatouages les plus récents, ceux qui représentent le mieux mon travail actuel.

Elle feuillette sans vraiment regarder.

- Qui a fait ces tatouages ?

- Euh… Et bien c'est moi…

Elle est vraiment ingérable, totalement dans la lune. Cette fille ne parvient pas à se centrer sur le présent plus d'une seconde.
Et pourquoi regarde-t-elle sans arrêt sa montre ?

- C'est toi ? Demande-t-elle les yeux ronds.

- Oui, tu te rappelles on est venu dans ma cabine pour regarder mon travail.

J'essaie de ne pas lui parler comme à une idiote mais c'est difficile.

- Mais c'est impossible !

- Comment ça impossible ? Quel est le problème Alice ?

Je la regarde bien en face pour qu'elle se reprenne un peu. Elle va finir par me faire craquer.
Parce qu'il ne faut pas croire que je suis calme naturellement. Je me contiens. D'habitude ça ne me pose aucun problème, je chouchoute mes clients, je tiens à ce qu'ils soient détendus, sereins, mais je sens qu'Alice joue dangereusement avec mes limites. J'ai de plus en plus de mal à rester de marbre face à son entêtement à ne pas croire en mon travail.

- Je ne sais pas… ces tatouages sont faits par une personne vraiment expérimentée. Bon sang, regarde ça Bella, ils sont magnifiques.

- Merci.

Qu'est-ce que je peux dire de plus ?...

- Tu… Tu veux dire que tu as vraiment fait ses tatouages ? Toi-même avec tes doigts ? Toute seule ?

Elle me déstabilise et je le suis rarement. Je ne saisis pas si elle me prend pour une idiote ou si elle-même est débile.

- Je te le répète, encore une fois, c'est moi qui ai fait ces tatouages, lui dis-je très lentement comme si je m'adressais à une enfant de deux ans.

Elle met le nez dans l'album et murmure un « impossible » à peine audible.

Là c'est trop, je dois prendre l'air. Elle est trop têtue et trop agitée pour que je puisse me contenir plus longtemps. Et vue son désœuvrement, je pense que lui gueuler dessus pour lui faire comprendre quelque chose d'aussi évident n'est pas une bonne idée.

- Je te laisse regarder tranquillement, je reviens dans une minute.

Je rejoins Jasper dans sa cabine. Je frappe doucement à la porte, je l'ai vu entrer avec un client un peu plus tôt.

- Pardon Jasper, je ne te dérange pas ?

- Un peu, comme tu vois je bosse, il sourit avec ironie. Il y a un problème ?

- Non, enfin si mais un petit. Tu en as pour longtemps ?

- Dix minutes tout au plus, je fais juste une retouche.

- Parfait. Tu peux passer après ? J'ai une cliente un peu… un peu…

Devant son client je ne trouve pas le mot juste mais il lève son visage vers moi et je vois sur ses traits qu'il a compris, « un peu chiante ». Jasper me connait au point que les mots sont souvent inutiles entre nous.

- Pas de soucis je viens dès que j'ai terminé ici.

Son sourire me détend. Jasper est tranquille. Il est ma tisane, mon bol d'air pur, ma séance de yoga.

Je retourne à ma cliente.

- Tout va bien ?

Elle sursaute.

- Oui, oui.

Non, je vois clairement que tout ne va pas bien. Son genou sautille frénétiquement, elle mordille ses lèvres, ses doigts tremblent.
Elle n'est pas juste nerveuse, elle est survoltée.

- Ecoute Alice, je te trouve très nerveuse…

- Je suis toujours comme ça, me coupe-t-elle.

J'en doute mais je ne veux pas la contrarier. Je continue avec une infinie patience et je tente de mettre toute la douceur dont je suis capable dans mes mots pour ne pas la stresser davantage.

- Un tatouage c'est important. Si tu ne te sens pas prête aujourd'hui ce n'est pas grave, tu peux y réfléchir chez toi, tu peux repasser ici quand tu veux pour regarder mes tatoos. Il n'y a pas d'urgence.

J'ai l'impression de parler à une gamine.

Elle regarde à nouveau sa montre.

- En plus tu es pressée…

- Non ! Me coupe-t-elle de nouveau.

- Alors que se passe-t-il ?

Elle soupire, elle flanche, elle va parler ou pleurer, j'hésite entre les deux. Je ne suis pas super à l'aise. Je peux rassurer les gens sur tout ce qui concerne le tatouage mais sorti de ce cadre, je ne suis vraiment pas forte.

- Mon petit ami trouve que les tatouages sont sexy. Alors je veux m'en faire faire un pour être plus séduisante, pour lui plaire.

Bon sang je n'ai jamais rien entendu d'aussi idiot. En fait si, j'ai déjà entendu ce refrain, j'avoue que je trouve ça pathétique. Qu'on fasse plaisir à un être cher je peux parfaitement l'entendre mais pas au dépend de ses envies ou de ses convictions.
Alice n'est pas du tout convaincue, elle va se forcer pour faire satisfaire cet homme.
Je ne peux pas la tatouer dans son état. Si elle veut un tatouage elle doit être consentante à 100%.

Il n'y a rien de pire que de regretter un tatouage. C'est pour cette raison que je parle avec mes clients, pour cette raison que je les observe et que j'essaie de les cerner. Si je perçois la moindre hésitation, je refuse de travailler avec eux.
Lorsque je tatoue quelqu'un, je partage quelque chose de spécial avec cette personne. Je rajoute sur sa peau soit un élément décoratif, soit le symbole d'une pensée profonde, d'un événement marquant ou d'une conviction. Je me dois d'y mettre le meilleur de moi-même. Ce n'est pas un simple dessin. Je veux que mon client ait l'œil qui pétille chaque fois qu'il verra mon œuvre sur son corps.

- Alice, tu as vraiment envie de faire ce tatoo ?

Je me baisse à sa hauteur pour l'avoir bien en face mais elle fuit mon regard.

- Oui !

- Je ne crois pas.

J'use de toute la persuasion que je possède pour qu'elle accepte l'évidence mais elle commence sérieusement à me fatiguer.

- Se faire tatouer est une démarche personnelle. Tu es une fille très belle, tu crois vraiment qu'une fleur sur les reins te rendra plus sexy ?

Elle se carapate un peu plus sur elle-même, honteuse.

C'est le moment que choisit Jasper pour frapper.

- Entre Jasper.

Alice a toujours la tête basse et même si je ne suis pas forte pour consoler les gens, même si ce petit geste anodin me demande un effort, je pose ma main sur son épaule.

- Jasper est un collègue. Je voudrais te montrer le tatouage que je lui ai fait. Tu es d'accord ?

Elle acquiesce sans lever les yeux.

Jasper comprend directement ce que j'attends de lui parce que c'est quelque chose que nous faisons quelques fois pour qu'un client appréhende mieux le dessin sur la peau et pas seulement sur une photo. Il se place dos à Alice et enlève son tee-shirt.

Il est sexy au possible et les tatouages qu'il arbore, s'ils lui donnent un petit côté « bad boy » ne sont pour rien dans son côté « j'ai un beau petit cul musclé et un dos d'athlète ».

- Regarde Alice.

Elle obéit. Je me tiens près de Jasper et pendant quelques secondes je la laisse contempler le spectacle. Je ne sais pas à quoi ressemble son fiancé mais je sais, pour en avoir vu une belle tripotée à moitié vêtu, que peu d'hommes ont le physique avantageux de Jasper.

- Approche je vais te montrer.

Elle se lève difficilement de sa chaise. Elle est stupéfaite par mon ami. Je ris intérieurement.

- Tu vois ici.

Ce disant je pose une main sur son épaule et de l'autre je trace avec mon doigt le contour d'un grand mandala qui lui recouvre largement l'omoplate et une partie de l'épaule. Jasper frissonne, il tourne un peu sa tête vers moi, un sourire léger accroché aux lèvres et me lance un clin d'œil discret. Il a envie de moi. Je lui souris en retour.

Jasper et moi partageons le même lit de temps en temps.
Vers l'âge de dix-huit ans, je l'avais clairement allumé. Il m'avait gentiment rembarré en me disant qu'il m'aimait beaucoup et qu'il ne voulait pas que je m'accroche à lui parce que lui-même ne pouvait s'attacher à personne. J'ai ri de bon cœur. Je suis incapable de tomber amoureuse, ce n'est pas dans mes gênes. Il me semble que s'attacher est une faiblesse et c'est aussi quelque chose d'éphémère. J'ai ce besoin de rester forte, de ne jamais flancher et je détesterais souffrir à cause d'un homme.

Nous avons appris à nous connaitre et il l'a compris. Il préférait aussi peut-être me savoir avec lui plutôt qu'avec n'importe quel autre tocard. Il veillait sur moi à sa façon. Nos rendez-vous n'ont jamais été réguliers mais depuis, quand la tension sexuelle est trop forte, nous nous rencontrons chez lui ou chez moi.
Il n'y a aucune ambiguïté, nous sommes amis et le sexe n'est pas du tout la priorité entre nous. Nous pouvons passer sans problème de longues périodes sans nous toucher ou nous retrouver juste pour parler ou boire un verre. Le fait de travailler ensemble n'est pas non plus un problème, nos sentiments sont certes forts mais ils sont clairs, nous sommes amis.

Bien sûr les gars et surtout Emmett ne sont pas au courant, ils n'ont pas besoin de savoir.

Je montre chaque détail à Alice. Je lui explique le choix du motif, le nombre d'heures passées, la douleur. Elle avance une main tremblante comme si elle voulait toucher mais se ravise au dernier moment en secouant la tête.

Elle est sans voix et j'avoue que j'ai du mal à savoir si c'est à cause de mon tatoo ou de Jasper. Cette fille est vraiment dérangeante.

- Merci Jasper.

Il enfile son tee-shirt avant de se retourner vers Alice.

Alors, quelque chose de totalement imprévisible se produit.
Je ne crois pas au coup de foudre ni à toutes ces conneries de romance, je suis bien trop terre à terre mais là, je dois bien me rendre à l'évidence que je suis en train d'assister à quelque chose de vraiment pas commun. J'ai ce privilège, à ce moment-là, entre mon ami et amant et cette fille complètement à côté de la plaque.

Alice et Jasper sont tombés dans les yeux l'un de l'autre. L'ambiance s'est chargée d'une atmosphère étrange, lourde et légère, électrique et douce. Quelque chose de presque palpable s'est passé entre eux et je me suis sentie, moi, totalement transparente.
Quelle bizarrerie, j'ai l'impression de voir les phéromones d'Alice fusionner dans l'air avec celles de Jasper.
Leurs bouches se sont entrouvertes de la même façon, leurs yeux se sont accrochés sans ciller, les mains de Jasper sont tendues de chaque côté de son corps comme s'il se retenait de lui sauter dessus, les joues d'Alice ont rosies et son corps s'est figé comme paralysé. C'est si concret et diffus à la fois. Je suis fascinée et mes yeux n'arrêtent pas de faire des allés retour entre les deux.
Je ne suis pas entièrement convaincue qu'il s'agisse d'un coup de foudre évidemment. D'abord je ne peux pas perturber mes croyances à ce point et ensuite ça ne veut pas dire qu'ils resteront ensemble toute leur vie et seront heureux, mais tout de même je suis bien obligée d'admettre qu'il se passe quelque chose de fort entre ces deux.

Ceci dit, je suis chez moi. Ma cabine c'est mon territoire et je n'ai pas fini avec ma cliente. Il faut que quelqu'un se charge de trouer le nuage sur lequel ils gravitent.
J'agite mes mains et claque des doigts dans l'espace entre leurs visages pour qu'ils se réveillent. Alice secoue la tête et cligne plusieurs fois les paupières. Elle semble perdue, son attitude ne change pas vraiment. Jasper me surprend, il a un mouvement de recul et ses traits deviennent très durs.

- C'est bon ? je peux te laisser ? Demande-t-il sèchement.

- Attend, une dernière chose. Qui a fait ce tatouage ?

- C'est toi bien sûr ! Tout comme celui de mon mollet.

Il me regarde comme si j'étais la dernière des abruties de lui poser une question pareille.

- Oh oui celui du mollet !

Je ne me rappelais plus de celui-ci.

- Tu peux le montrer à…

- J'ai du travail, claque-t-il.

Je suis surprise par son ton, voir Jasper si contrarié n'est pas courant.
Quelque chose ne tourne pas rond mais je n'ai pas le temps de me poser plus de question qu'un tsunami entre dans la boutique.

- Où est-elle ? Répondez ! Résonne une voix qui monte dans les aigus.

Je regarde Alice qui se recroqueville sur sa chaise. C'est louche. Jasper fronce un peu plus les sourcils.
Je sors précipitamment de la cabine, prête à en découdre s'il le faut. Je ne me bats plus autant qu'avant, je n'en ai ni le temps ni l'occasion et pas vraiment l'envie non plus mais je ne suis jamais contre un petit échange un peu brutal.

Une grande blonde rouge de colère crie à pleins poumons. Emmett tente de la calmer mais elle l'ignore complètement. Jasper est dans mon dos, Tyler approche.
Elle est très bien foutue et habillée très élégamment. Encore une bourgeoise, mais celle-ci semble être une fille gâtée qui s'autorise tout sans respect ou attention pour les autres.
Je sens qu'on va se marrer, enfin moi surtout.

Je me plante devant elle, bien ancrée sur mes deux pieds pour lui suggérer que je vais l'empêcher de continuer son manège.

- Je peux faire quelque chose pour vous ? je demande très poliment mais très fermement.

Elle peut balader Emmett, il ne ferait pas de mal à une mouche, mais pas moi. Je sens déjà la tension monter dans mes membres.

- Je cherche mon amie Alice. Elle va faire une grosse bêtise. Je vous avertis que si…

- Des menaces ? un éclair de folie passe dans mes yeux.

Je sens les prémisses de la bagarre, mon cœur s'accélère, mes bras se tendent.
Je me rapproche et soulève la tête pour me mettre à sa hauteur. Elle est plus grande que moi mais il en faut plus pour me faire plier.

- Oui je menace ! assène-t-elle ses pupilles en feu dans les miennes.

C'est une coriace, elle a beaucoup d'aplomb mais elle ne m'impressionne pas, j'en ai connu des plus durs. Je vais m'amuser.

- Alice est fragile en ce moment vous ne devez pas... elle hurle.

Je ne suis pas sourde, elle n'a pas à crier de cette façon ni à me parler sur ce ton.
Le jeu a assez duré.

- Vous ne pouvez pas me dire ce que j'ai à faire ou pas, je la coupe. Vous êtes ici dans une boutique privée et je vais devoir vous demander de sortir.

Elle est un peu ahurie par ma répartie, mais une seconde, pas plus.

- Sinon ?! argue-t-elle menaçante.

- Sinon je vais m'en charger moi-même, je grince.

- Tu peux toujours essayer!

Une lueur maligne passe dans mon regard. Elle l'a vue et recule d'un pas. Il est trop tard, je suis lancée.

J'attrape son bras et la retourne vers la sortie. Elle se débat, elle a de la force, alors je tords son poignet sur sa poitrine pour la bloquer. Ça ne suffit pas, elle est vraiment en furie. Je réussis à attraper son autre main et la contorsionne dans son dos.
Elle gémit et se tortille mais je l'ai bien en main à présent.

- Ne bouge pas, je grince entre mes dents.

Je tire pour la positionner en arrière et qu'elle soit déséquilibrée. Ainsi je peux la pousser vers l'extérieur plus facilement.
Emmett dans l'entrée ouvre la porte et lance un doux « bye, bye, Barbie » en agitant ses doigts.

Je la balance sans ménagement sur le trottoir. Je ne la fais pas tomber cependant. Je ne veux pas lui faire mal, juste lui montrer qu'on ne peut pas entrer chez les gens et faire comme s'ils n'existaient pas. Si elle est une princesse chez elle, chez moi elle est un être humain comme les autres.

- Ne remet plus les pieds ici, nous n'acceptons que les personnes convenables, je lance.

Elle râle dans sa barbe mais pas trop fort, elle ne veut plus m'énerver. Elle passe ses mains sur ses poignets et me foudroie du regard. Mais franchement j'en ai vraiment rien à foutre.

En retournant vers la boutique je croise un client habitué. Un punk percé et tatoué de partout qui me salue chaleureusement. Je vois du coin de l'œil la grande blonde interloquée. Je lui lance un sourire bien ironique. Je sais depuis longtemps qu'on ne peut pas se fier aux apparences. Je trouve mon client mal fagoté dix fois plus respectueux que cette peroxydée aux chaussures à cinq cent dollars.

Je dois quand même rassurer Alice, la petite chose restée seule dans ma cabine. J'écourte la conversation et retourne voir ma cliente.

Elle pleure. Ratatinée sur sa chaise, fragile et soumise, elle sanglote à chaudes larmes, son corps frêle se secoue au rythme de ses sanglots.
Je soupire. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire d'elle ?
La situation est nouvelle pour moi. D'habitude, des clients peuvent pleurer d'émotion après avoir vu mon ouvrage sur leur peau, quelques fois quand ils me racontent leur histoire pour élaborer le dessin, mais jamais de cette façon. Je ne sais même pas pourquoi elle pleure.
Je n'aime pas être démunie, je dois trouver une solution. Je pense à appeler Jasper à l'aide mais son comportement récent ne m'enjoint pas à le faire. Les autres ne seront pas assez patients. J'élude bien vite le fait de lui reprocher l'entrée de Barbie qui dit être son amie, pas la peine de l'accabler plus qu'elle ne l'est déjà.
Alors je fais comme dans les films. Je me penche et passe mon bras sur ses épaules. Mes gestes ne sont pas du tout naturels, donc pas très sûrs, en plus je n'aime pas les contacts physiques ni les démonstrations d'affection. J'espère être convaincante, mon prochain rendez-vous est dans quinze minutes.

- Ne pleure pas Alice, les choses ne peuvent pas être si dramatiques.

Vu mon passé, rien ne me semble dramatique, sauf peut-être la mort, et encore.
Mais cette petite chose, entre deux reniflements, va une fois de plus me surprendre.

- Je l'aime tu sais « snif » je ne sais plus quoi faire « snif » je suis pathétique « snif ».

Je suis de nouveau sur un terrain glissant. Je ne connais rien à l'amour, je ne comprends pas pourquoi elle se met dans cet état pour un simple homme alors je dis ce qui me passe par la tête, surement là encore un souvenir de film ou de roman.

- Les hommes sont des porcs Alice. Je n'ai pas besoin de le connaitre pour savoir qu'il ne te mérite pas. Tu dois être rassurée et protégée, ce n'est juste pas le bon gars pour toi. Ne pleure pas, c'est lui qui pleurera le jour où il comprendra à quel point tu es une fille géniale.

Je m'en sors bien. J'y ai mis le ton, les formes. Je suis fière de moi.

- Il est si exceptionnel si tu savais.

Mince ! Pas les jérémiades, pas maintenant ! Elle va me tuer ou alors je vais finir par craquer et la mettre dehors elle aussi.
Je me reprends cependant.

- Dis-moi, qu'est-ce qu'il a de si exceptionnel ton bonhomme ? je soupire.

- Il est beau…

- Ce n'est pas exceptionnel, il y a pleins de beaux gars par ici ! Rien que la boutique en est remplie !

J'essaie de la faire sourire et j'y arrive.

- Il vient d'une famille respectable.

- Ça ne prouve rien. On peut "venir d'une famille respectable" et être le dernier des crétins.

Elle rit un peu.

- Quoi d'autre ? Est-ce qu'il est gentil ? Serviable ? Prêt à se mettre en quatre pour te faire plaisir ? Visiblement pas. Prends un peu de distance avec tout ça. Essaie de penser à ta relation sur un autre plan. Pose-toi les bonnes questions.

Elle lève enfin son regard larmoyant sur moi. Un regard empli de remerciements et de satisfaction. J'ai l'impression de l'avoir convaincue, au moins un peu et j'avoue que j'en suis émue.
Sans mon consentement, elle me serre dans ses bras, elle serre vraiment fort. Si ce n'est pas franchement agréable, je la laisse faire pourtant. Je pose à peine ma main sur son épaule, ce qui est un grand pas pour moi. Je ressens même une certaine affection pour elle alors que quelques minutes auparavant j'aurais pu la claquer pour qu'elle se reprenne.
Il faut croire qu'elle a réussi à m'amadouer et j'en suis la première surprise.

Nous nous levons et je la conduis vers la sortie. Emmett est assis sur le tabouret haut derrière le comptoir en train de feuilleter un magazine. Il ne nous porte pas le moindre intérêt.

- Oh et… excuse mon amie Rosalie.

- La grande blonde hystérique ? C'est ton amie ?

J'avais bien entendu que Barbie venait à cause d'Alice mais le fait qu'elles soient amies est assez incompréhensible de mon point de vue. Alice est si fragile et Barbie si déterminée, qu'elles soient proches est assez stupéfiant.

- Il s'agit de ma meilleure amie. Elle est un peu…

- Folle furieuse ?! je peste.

Et encore je ne lui dis pas le fond de ma pensée.
Elle rit doucement.

- Elle s'emporte vite mais elle a un grand cœur.

C'est vite dit selon moi.

- Écoute, tu n'as pas à t'excuser pour elle. C'est une grande fille, si elle veut le faire elle viendra d'elle-même.

- Ne lui en veux pas trop, elle voulait simplement me protéger.

- Si je lui en veux, je n'allais pas te faire de mal. On peut protéger quelqu'un et rester poli. Elle n'avait pas à crier comme une hystérique comme si j'étais en train de te trucider.

Elle hoche la tête doucement.
Au moment où elle va pour sortir, Jasper passe dans le fond du salon. Comme si elle avait senti sa présence, elle se retourne et le suit du regard. Il l'ignore alors que je sais parfaitement qu'il l'a vue. Elle baisse la tête penaude et une fois de plus j'ai ce besoin sorti de nulle part de la consoler.

- Repasse ici quand tu veux petite chose. Je t'offrirai un café si tu n'es toujours pas décidée à te faire tatouer.

Ses yeux s'allument, j'y vois de la reconnaissance et j'ai l'impression d'être importante pour elle.

- Merci Bella, tu es la meilleure tatoueuse que j'ai rencontrée, sourit-elle.

- Tu en as rencontré beaucoup ? je demande perplexe.

- Non, sourit-elle.

Je lui souris en retour, tout de même soulagée qu'elle aille mieux.

Enfin elle passe les portes et je soupire bruyamment.
Emmett a un regard curieux.

- C'est qui cette midinette ?

- Une midinette justement... j'élude.

- T'es bizarre, il affirme en plissant les yeux.

- Comment ça bizarre ? j'élude.

- Pourquoi tu lui proposes de passer ? C'est ta nouvelle copine ?

C'est vrai ça pourquoi ? Je sais pas moi.

- Peut-être bien…

Après tout, je n'ai pas de copine. Ça me convient bien mais l'idée d'avoir une fille de mon âge dans mon entourage ne me déplait pas. Vu son caractère je ne suis pas sûre que ça puisse arriver ceci dit.
En plus, je suis persuadée qu'elle ne repassera jamais. Je lui ai surtout proposé pour la détendre, pas comme une vraie invitation.

Le client suivant vient d'arriver. Je dois finir son torse. Un travail titanesque qui a déjà pris quelques heures et qui va durer encore quelques autres. Aujourd'hui, j'en ai pour quatre heures. Dès que j'entends le ronronnement de ma bécane, je suis en forme et souriante.

Il est dix-huit heures. Je prends le temps de nettoyer mon chantier et ranger ma cabine au carré. Je suis ainsi, j'ai besoin que tout soit en ordre, à sa place et je n'aime rien de plus que les rituels.
Jasper entre sans frapper. Je n'ai pas besoin de me retourner pour savoir que c'est lui. Il passe langoureusement ses mains autour de ma taille. Je sais ce que ça veut dire, mais il précise quand même.

- Hummm, il miaule dans mon cou.

Ce son est trop agréable et me fait frissonner de la tête aux pieds.

- J'ai envie de toi ce soir…

Sa voix suave produit le même effet au fin fond de mon bas ventre.

Je suis tendue et j'avoue qu'un « orgasme spécial Jasper » me ferait le plus grand bien. Même quand je ne suis pas stressée, les nuits en sa compagnie sont délicieuses.

Mais pas ce soir.

- Tu plaisantes ? je m'emporte doucement.

Je me détache de ses mains et lui fais face. Ses yeux s'arrondissent sous la surprise.

- Euh… Bah… Non… il bafouille.

- J'ai vu ce qu'il s'est passé tout à l'heure Jasper, j'affirme fermement.

Il fait comme si rien ne s'était passé et c'est louche.

- De quoi tu parles ?

Il sait de quoi je parle, il a juste besoin de se l'entendre dire.

- De ce truc bizarre avec petite chose.

J'agite mes mains pour appuyer mes propos.

- Avec qui ?!

Là il frise la mauvaise foi !

- Alice ! La fille à qui j'ai montré ton tatouage.

- Il ne s'est rien passé avec elle.

Il se renferme sur lui-même. J'ai du mal à comprendre pourquoi. Je le toise pour trouver une réponse mais son attitude est glacée.

- Bien sûr que tu sais, je m'exaspère. Je n'ai pas inventé les cœurs qui s'échappaient de vos yeux. C'est si évident qu'un enfant de cinq ans pourrait le remarquer.

- Tu délires complètement, claque-t-il.

Encore une fois je le jauge. Pourquoi ne veut-il pas l'admettre ?

- Comme tu veux Jasper, mais ce soir c'est non.

- Alors on sort boire un verre ?

- Ok.

- Je propose aux gars.

Nous voilà donc tous les cinq attablés à notre bar préféré. Ce n'est pas vraiment une boite de nuit, mais il possède une piste de danse et il n'est pas loin du salon. Il est ouvert jusqu'aux premières heures du matin et passe de la bonne musique. Les tables sont disposées au centre de banquettes en arc de cercle, très pratiques pour discuter quand on est nombreux.

Je ne fume plus et je ne bois plus. En tous cas, plus de façon régulière. Il m'arrive d'emprunter une cigarette de temps en temps ou de prendre un verre, mais ce n'est plus systématique. Je cuisine, je mange équilibré, bio et très peu de viande. D'abord parce que j'adore les légumes et les fruits et parce que je me sens mieux ainsi. J'aime avoir un rythme de vie sain et j'aime avoir un contrôle sur mon corps.

Ce soir Jasper est en chasse. Il cherche une fille pour la nuit. Je suis sûre que sa rencontre avec Alice n'y est pas pour rien. Mais je ne remettrais pas ça sur le tapis. J'ai compris qu'il ne voulait pas en parler pour l'instant, même si je n'ai pas compris pourquoi.

Carmen vient m'accoster. Je ne suis pas surprise de la voir, je sais qu'elle fréquente le bar. Ça fait une semaine que nous ne nous sommes pas vues et pour nous c'est un peu long. D'habitude, nous nous parlons au moins deux fois par semaine. Nous avons donc beaucoup de choses à partager. Carmen et moi sommes très proches. J'imagine que nous avons la relation d'une mère avec sa fille, sans en être tout à fait sûre cependant puisque je n'ai pas connu ce genre de relation avec ma mère.
Je lui raconte mon expérience du matin avec Alice, ma patience, mon empathie à son égard et le fait que je l'ai laissé m'enlacer sans sourciller. Elle est aussi étonnée que moi de mon attitude mais elle prétend que tout cela est normal donc je ne m'inquiète pas.

Du coin de l'œil j'observe Jasper. Il n'a pas perdu de temps. Il est en train d'embrasser une brune dont la silhouette ressemble étrangement à celle d'Alice, mis à part ses cheveux trop longs et ses chaussures qui ne font pas dix centimètres de haut.
Son comportement m'intrigue. Je n'aime pas le voir ainsi, ça ne lui ressemble pas.

Après un jus de fraise bien frais, nous rentrons. Jasper a disparu depuis longtemps et c'est seule que je rejoins mon appartement. J'aime marcher dans la nuit. Je me sens bien. L'apaisement de la ville me laisse le loisir de repenser à ma journée passée et à celle du lendemain. Je mets mes idées en ordre, bien à leur place. J'ai besoin de ça pour avancer, chaque chose à sa place.

Mon téléphone vibre dans ma poche.

- Jasper ? je réponds

- Bella... son ton est penaud et je crois bien discerner quelque chose comme de la vulnérabilité.

Je m'attendris.

- Peut-être qu'on pourrait… juste parler ? souffle-t-il.

- C'est pour ça que j'ai accepté de boire un verre avec toi ce soir mais tu étais... occupé.

L'ironie de mon ton ne lui échappe pas.

- S'il te plait ?

Je n'ai pas le cœur de refuser et je sais de façon certaine qu'il n'en profitera pas. Jasper est mon ami et il respecte mes décisions, toujours.

Je fais demi-tour pour me rendre chez lui. Personne ne vient jamais chez moi, c'est mon antre, c'est privé.

Il m'attend en bas de son immeuble, la tête basse. Je lui prends la main parce que je n'aime pas le voir morose et nous montons les escaliers avec une certaine mélancolie. Quand il n'est pas bien, je ne le suis pas non plus.

Nous nous asseyons sur le canapé et comme je sens qu'il va parler je me cale sur le côté, face à lui qui s'installe dans la même position.
J'attends qu'il se décide.

- Qu'est-ce qui s'est passé dans ta cabine ? Demande-t-il doucement.

Son côté enfantin me rappelle Alice. La différence est que Jasper ne le montre jamais, seulement à moi.

- Je ne suis pas spécialiste…

- Qu'est-ce que tu crois qu'il s'est passé ? il insiste sur les mots « tu crois ».

- Je crois que vous avez eu un coup de foudre, j'admets.

Il ne bouge pas, n'exprime aucun sentiment. Il réfléchit certainement. J'attends.

- Tu crois que c'est possible ?

- Hier je t'aurais dit non mais aujourd'hui… C'était tellement évident ! Je n'en reviens pas de dire ce que je vais dire mais… c'était beau, c'était… un peu magique.

- Je n'en reviens pas non plus, rit-il. Où est Bella Swan ? Je veux parler avec Bella, pas avec son clone à la guimauve !

Je ris avec lui. L'atmosphère se détend.

- Elle est vraiment très belle, continue-t-il.

- Elle l'est.

- J'arrête pas de voir son visage.

- Je comprends.

Non je ne comprends pas mais il n'a pas besoin de le savoir, juste d'être écouté.

- Même cette brune ce soir, elle était magnifique mais… je sais pas… j'ai pas pu… j'avais l'impression de la trahir. C'est complètement con ! Je l'ai vu trois secondes !

Il passe ses mains dans cheveux qu'il tire en arrière. Il est torturé, il ne comprend pas ce qui lui arrive mais au moins il l'admet.

- Oui mais trois putain de secondes ! je ris.

Il éclate de rire.

- On ne vit pas dans le même monde, il affirme.

Son air s'assombrit.

- Je sais.

- Que veux-tu qu'elle fasse avec un gars comme moi ?

- Je dirai bien l'aimer mais tu vas encore me traiter de guimauve !

- Arrête Bella, sérieux tu me fais flipper.

Ses yeux inquiets se fixent sur moi. Je mets mes mains devant moi pour lui montrer que je n'y suis pour rien.

- On n'a rien à faire ensemble, continue-t-il.

- Tu n'en sais rien Jasper. Le coup de foudre c'est très chimique il parait. Peut-être que tu vas avoir la meilleure baise de ta vie avec elle et puis basta. Qu'est-ce que tu as à perdre ? Pas ta virginité en tous cas !

- Voilà, là je retrouve Bella !

Je tape un coussin contre sa tête et il rit comme un gamin. Il va mieux, il a accepté. Maintenant reste à savoir si Alice reviendra au salon. Je tais ce détail.

- Reste dormir, propose-t-il en glissant sa main sur la mienne.

Je ne dors pas souvent avec Jasper. Je ne suis pas à l'aise avec les contacts physiques, les câlins ce genre de choses. Surement parce que j'en ai manqué petite je ne sais pas les donner ou les recevoir.
Ce soir, je sens qu'il a besoin d'une présence.

- Tu vas mal dormir, j'affirme.

- Je m'en fous, dit-il en me regardant par en dessous ses cils.

Je fais des cauchemars depuis des années, quasiment toutes les nuits et parfois très violents.

- Pas de sexe Jasper, je dis alors qu'il masse ma main avec tendresse.

Il soupire pour la forme mais il m'assure en un regard qu'il est d'accord.

Je passe un tee shirt qu'il me prête et un short trop grand, on ne va pas tenter le diable non plus et dormir nu. Je m'allonge sur le flan, il se colle contre mon dos, le nez dans mes cheveux défaits, sa main dans la mienne.
J'aime notre complicité et son contact n'est pas désagréable mais je tarde tout de même à m'endormir.

Le lendemain matin je suis réveillée aux aurores. Jasper dort profondément quand je pars pour rentrer chez moi.
J'enfile ma tenue de course et je fourre des vêtements dans un petit sac à dos. Emmett qui vit dans l'appartement attenant au studio ouvre à neuf heures. J'arrive de ma course matinale la première, entre 8 heures et 8 heures trente. Je bois un café chez Emmett et prend ma douche chez lui. S'il n'est pas seul, ce qui peut arriver, il m'envoie un message et je fais autrement. Ensuite je le rejoins au salon en bas. Les gars débarquent au compte-goutte entre neuf et dix heures, c'est en général à cette heure-ci que nos rendez-vous démarrent.
C'est mon rituel quotidien, immuable parce que trop important à mes yeux.

Le climat est doux, nous sommes tous réunis devant la boutique et nous traînons un peu. Le trottoir large nous a permis d'installer un auvent et une petite table pliante avec quatre chaises. C'est là que je bois mon deuxième café de la journée. Nous discutons du salon et de nos clients ou de tout autre chose suivant l'humeur.

Ce matin l'ambiance est calme, il sera l'heure de travailler dans quelques minutes et nous profitons des derniers moments libres au soleil.

Jasper a les yeux dans le vague, Emmett lit un document, Ben et Tyler sont sur leurs portables. Moi je profite juste de la chaleur et je regarde sans le voir vraiment le mouvement de la rue.

Je suis habillée d'un débardeur un peu large noué au niveau de la taille, d'un short taille haute plutôt moulant et de baskets, aujourd'hui des converses, parfois des vans. Je marche beaucoup et j'ai besoin de chaussures confortables.
C'est un peu ma tenue « officielle », quelques fois un skinny quand il fait moins beau. Je ne suis pas très féminine, pas très robe, bijoux, maquillage et compagnie.
Je ne crois pas avoir le profil physique d'une tatoueuse. Celles que je connais sont très apprêtées, très féminines, coiffées, maquillées savamment. Moi je suis très peu maquillée et je ne crois pas avoir une seule robe dans ma penderie. J'aime les vêtements pratiques et comme il fait chaud à San Fancisco, je suis souvent en short et tee shirt.
Je ne suis pas énormément tatouée mais tout de même sur le haut du dos, l'avant-bras, une citation dans le creux des reins et la cheville et une partie de mon mollet. Je n'ai pas envie d'avoir tout le corps tatoué, ou l'entièreté de mes bras, ça ne me ressemble pas.
J'aime quand les choses sont suggérées, j'aime la finesse, l'humilité et la retenue.

C'est sur ces pensées qu'une belle décapotable noire déboule du bout de la rue dans un bruit de moteur assourdissant et à une vitesse hallucinante. Elle vient s'arrêter pile devant la boutique en faisant crisser les pneus et en soulevant un peu de poussière.
Les garçons ont levé les yeux et leurs commentaires extatiques en disent long sur la rareté et la magnificence de la voiture. Je soupire en secouant la tête, les hommes et leurs jouets... Je fais des va-et-vient avec ma main devant mon nez pour dissiper l'odeur du caoutchouc brulé des pneus sur le bitume.

Mes yeux se lèvent sur le conducteur. Il se regarde dans le rétroviseur intérieur du véhicule. Il tente d'arranger ses cheveux mais il renonce et les emmêle encore plus. Il sort et sa stature est impressionnante. Il est élégant et décontracté. Il porte un simple jean, un tee shirt sur lequel est écrit « Ramones » (je crois que j'ai le même) et des baskets qui semblent avoir des années de vie derrière eux.
Il s'appuie contre la carrosserie quand il voit les gars se rassembler autour de lui et sa voiture pour en faire le tour. Il les salue, ils discutent, ils rient.
Il est vraiment canon je ne peux pas le nier. Il a un charme et même un charisme prégnant que je peux sentir même à distance. Ce type transpire le sexe dans ses moindres attitudes, ses moindres gestes, ses minuscules mimiques.
Quelque chose pétille au fond de mes tripes.

Enfin il me remarque, son sourire s'agrandit comme si nous nous connaissions, ce qui n'est pas le cas. Il baisse ses lunettes pour me regarder. Je suis trop loin pour bien les discerner mais ses yeux semblent espiègles.

- Salut bébé.

Est-ce que c'est à moi qu'il parle ? Est-ce que j'ai vraiment l'air d'une fille qu'on peut appeler bébé ?

Les gars se sont tous retournés vers moi dans l'expectative de ma réponse. Parce qu'ils savent que je vais répondre. Ils me côtoient et connaissent parfaitement mon caractère, de merde diraient certains, mais je les ignore.

Je m'avance à pas mesurés alors que j'entends les cris faussement inquiets de mes amis.
Quand je suis proche et bien face à lui, je lui sers mon regard le plus noir et je pointe mon doigt sur sa poitrine.

- Il n'y a personne que tu puisses appeler bébé ici. Mon nom est Bella Swan, tache de ne pas l'oublier ! je claque.

J'élude son sourire en coin et fais demi tour sans lui laisser la chance de répondre.

Emmett tape dans le dos du beau gosse.

- Faut pas dire des choses comme ça mec. Pas à Bella.

Je rentre dans la boutique en laissant derrière moi les commentaires et ricanements de mes acolytes.