Le passé
X
Une nouvelle ère
"Who's in the shadows?
Who's ready to play?
Are we the hunters?
Or are we the prey?
There's no surrender
And there's no escape
Are we the hunters?
Or are we the prey?
This is a wild game of survival"
- Game of survival, by Ruelle
Printemps. Quinzième année.
Mal aurait dû le voir venir. Elle avait trop traîné, occupée à étendre son influence, à chercher à survivre malgré ses faiblesses qui se multipliaient parce qu'elle était stupide, parce qu'elle était incapable d'apprendre de ses erreurs. Et elle savait maintenant qu'elle n'apprendrait jamais vraiment cette leçon-là. N'apprendrait jamais à complètement éteindre ses émotions.
Elle n'avait pas réussi à agir assez tôt, et elle aurait dû voir venir les conséquences.
Mal, il paraît qu'il y a de l'action du côté de l'échoppe de Jafar. Tu devrais y aller.
C'était ce que lui avait discrètement soufflé Fanny Médusa en cette fin d'après-midi. Fanny était un peu plus âgée qu'elle et était dans sa bande depuis le début, grande mais discrète, fine mais agile, elle savait ne pas attirer les regards, elle savait tenir sa langue.
Mal avait filé sans se faire remarquer des derniers hommes de sa mère, toujours à la surveiller ces derniers temps, et s'était rendue aussi rapidement que possible dans la petite rue qui abritait la boutique de bric-à-brac de l'ancien vizir et alchimiste.
Ce n'était pas parce que Jay avait réussi à gagner de l'autonomie et à prendre physiquement le dessus sur son vieux paternel qu'il en avait abandonné sa colère, sa rancœur, sa peur. Il continuait à travailler pour lui de temps en temps pour éviter que le vieux fourbe ne complote contre lui.
C'était sans doute pour ça qu'il s'était rendu à l'échoppe, pour ça qu'il avait dû découvrir ce garçon (pas plus de dix ans, maigre, terrifié, le dos en sang) qui était toujours caché sous une étagère quand Mal arriva. Jafar avait dû trouver un sans-famille et sans-bande assez désespéré pour travailler pour lui... et pour en subir les conséquences.
(Et Mal aurait dû le voir venir, putain.)
La situation claire, elle tourna un regard glacial vers le gosse terrorisé.
« Dégage, et tu dis rien à personne ou tu finiras dans l'océan. »
Il ravala assez longtemps ses sanglots pour filer en courant.
Elle ferma la porte. Jay laissa tomber Jafar derrière le comptoir branlant avant d'aller renverser tout ce que contenaient les étagères, sa rage encore bouillante, ses poings en sang. Il tremblait tout entier et une lueur étrange faisait briller ses yeux.
Mal l'ignora et alla s'agenouiller près d'un Jafar inconscient à la respiration sifflante et au visage en bouillie. Elle tâta sa poitrine, ses flans, écouta le gargouillis dans chacun de ses souffles.
Elle aurait dû le voir venir, elle aurait dû prendre les devants, elle aurait dû...
Jay avait cassé des côtes, explosé un organe peut-être... Jafar n'allait pas survivre et s'il mourait, Jay l'aurait tué. Ce n'était pas un combat, ce n'était pas de l'auto-défense, et ce gamin sale et chétif n'avait même pas été l'un des leurs. Jay avait été aveuglé par la rage, emporté par la haine. Il n'avait pas su se maîtriser ni s'arrêter à temps. Mal l'entendait marmonner des insultes alors qu'il essayait de se calmer, inconscient d'être allé trop loin. Si Jafar mourait de ces blessures-là Jay deviendrait un assassin.
Sa décision fut arrêtée en moins de cinq secondes, son geste en prit à peine plus.
Lorsqu'elle se redressa, elle observa le regard de Jay tomber sur sa main, sur sa dague, sur le sang gouttant de la lame.
Il se figea, les yeux brillants, le visage soudain très pâle. Aucun mot ne passa ses lèvres.
Elle venait de tuer Jafar.
« Trouve de quoi brûler cet endroit, » lui ordonna-t-elle, parce qu'il fallait couvrir leurs traces, parce que Jafar avait été un allié de Maléfique, parce que si Maléfique l'apprenait...
Elle l'apprendrait, c'était certain. Mal le savait, il allait y avoir un prix à payer pour ça, mais elle essayerait d'y échapper jusqu'à son dernier souffle, elle tenterait de survivre, ne serait-ce que par défiance.
Ils laissèrent les flammes engloutir le bâtiment et disparurent rapidement, et lorsqu'ils entrèrent dans le repaire, quand ils informèrent Carlos et Evie, Mal nota une lourdeur inhabituelle dans les gestes de Jay et des ombres qui se retiraient pour laisser ses yeux plus clairs.
Le regard d'Evie s'arrêta sur les jointures blessées du voleur, puis sur Mal, sur le sang sur sa manche. Mal se contenta de pencher la tête sur le côté, très légèrement, et la princesse tourna son attention vers les garçons qui sortaient la meilleure nourriture qu'ils avaient pour cette soirée étrange, empreinte de tension et de soulagement, de satisfaction et de crainte pour l'avenir.
Mal aurait dû le voir venir. Mais elle n'avait pas eu le temps d'affiner son plan, pas eu le temps de trouver le moyen de détourner le regard de Maléfique. Avec quelques semaines de plus, Evie et Mal auraient réussi à mettre en place les dernières pièces, mais l'Île leur avait arraché ce choix aussi, comme tout le reste.
Alors sans préparation et sans écran de fumée pour se protéger des conséquences, Mal avait tué Jafar.
Règles de l'Île. Toute loyauté à un capitaine vaut protection.
Jay n'était pas un tueur.
Jay et Carlos n'étaient pas des assassins, les morts dont ils étaient responsables n'avaient jamais été celles de gens désarmés, de gens suppliants, de gens hurlant de douleur, de gens faibles ou désespérés ou sanglotants ou attachés.
Jay et Carlos n'étaient pas des assassins. Ils se défendaient, se vengeaient, se battaient, parfois avec des résultats terribles, mais si choix il y avait ils ne tuaient jamais.
Combien de temps tu crois que ça durera ?
La voix d'Evie avait été fragile cette nuit-là, quelques mois auparavant. Il y avait eu quelque chose d'infiniment triste dans son regard, et Mal avait détourné les yeux avant de répondre.
Aussi longtemps qu'on pourra y veiller.
Elles n'avaient pas eu besoin de se le promettre. Ce genre de mots aurait été un aveu, une faiblesse éclatant avec chaque son, alors comme tellement d'autres choses, leur serment avait été tissé le long de leur silence.
Mal avait toujours su qu'un jour ou l'autre, pour survivre, il devraient briser leurs chaînes, cette emprise que gardaient leurs parents sur eux, qu'ils avaient pris soin de graver dans leur chair et dans leur esprit depuis leur petite enfance pour les maintenir à leur merci.
Le moment était arrivé un peu plus tôt que prévu, et elle aurait vraiment dû le voir venir.
O
Été. Quinzième année.
Calista Jane Hook n'appréciait pas sa journée.
Elle ne décolérait pas, et son tempérament de feu hérité de sa mère avait déjà fait ses preuves. Son équipage savait alors rester loin de sa cabine.
Elle avait eu de la chance de s'en tirer avec quelques contusions, coupures et écorchures. Ils avaient dû laisser partir à la mer les corps de plusieurs pirates, Harry avait perdu deux doigts, Uma aurait une belle cicatrice sur l'avant-bras, et Harriet, la jumelle de CJ, y avait presque laissé une jambe.
Les pertes matérielles n'étaient rien à côté de ça.
Et elle savait qu'il en était de même partout sur l'Île, que tous les territoires devaient panser des plaies et laver le sang de leurs rues.
Et tout ça pour quoi ?
Pour rien.
Parce que Maléfique avait décidé d'humilier Hadès, qu'Hadès avait décidé en retour d'agrandir son territoire en attaquant le Centre et l'Est, que Facilier avait alors décidé d'à la fois protéger sa frontière avec le Nord, tenter une percée au Centre et de profiter du chaos pour envoyer la bande de sa fille voler un des entrepôts pirates. Ursula et Crochet avaient trouvé opportun de défier Maléfique à cet instant, espérant qu'elle serait trop occupée au Nord et à l'Est, ce qui avait eu pour effet de déclencher des combats entre leurs camps également.
Une guerre totale, voilà ce qui avait eu lieu une semaine auparavant. Les bandes des jeunes comme celles des adultes éparpillées un peu partout pour attaquer et défendre frontières comme points stratégiques, et ça avait été violent et confus et une véritable perte de temps, de ressources et de vies.
Elle avait dix-sept ans, et elle avait dû mener son petit équipage dans un combat à mort. Il n'y avait plus eu autant de tués en une seule journée depuis bien longtemps. CJ se souviendrait longtemps des cris, du chaos, des corps, du sang. De ses amis perdus.
Ce qui avait stoppé toute cette horreur au bout de quelques heures avait été une combinaison étrange de facteurs.
Des explosions violentes au Nord (Hadie y avait trouvé la mort— une bonne nouvelle).
Ronan et une partie des hommes de Maléfique isolés face aux forces de Facilier, leurs renforts ne s'étant jamais pointés— tous avaient fini massacrés (une autre bonne nouvelle).
Près de l'océan et des entrepôts, Freddie et les siens étaient parvenus à entrer dans une réserve pirate seulement pour s'y faire piéger par Uma et Harriet... avant que les trois groupes ne soient obligés de battre en retraite face à une quatrième équipe.
C'était un peu difficile à croire, deux équipages pirates et la bande de Facilier Junior mis en déroute par une princesse et quelques jeunes. Et pourtant.
CJ avait bien dû battre en retraite face à Jay, malgré les blessures du garçon de deux ans son cadet, malgré sa supériorité numérique.
Suite à cet arrêt des combats sur les fronts majeurs, les hostilités avaient cessé une à une pour limiter les pertes, et un silence lourd et tendu englobait toute l'île depuis. Tous attendaient de voir ce que leur avenir leur réserverait à présent que l'équilibre avait été rompu, et il y avait de grandes chances pour que ce ne soit pas joli.
On frappa à sa porte et elle se retourna vivement vers l'entrée de la cabine.
« Si vous me dérangez encore pour rien... ! »
« C'est Harry, » coupa son petit frère.
Elle soupira.
« Qu'est-ce que tu veux ? »
Il entra, encore pâle, l'un de ses bras pressé contre son torse. Plus d'auriculaire ni d'annulaire à sa main gauche. Il avait les traits tirés, mais les médicaments provenant d'Auradon semblaient étouffer la douleur. Son regard était sombre, lui aussi avait perdu des amis, mais il était là, vivant. CJ ne savait pas ce qu'elle aurait fait si elle les avait perdus, Harriet et lui.
Il s'installa lourdement sur un fauteuil et soupira.
« Tu t'es encore engueulée avec papa ? »
« Pas toi ? Le vieux est taré, complètement toqué. Ursula et lui auraient mieux fait de s'abstenir, tout ça c'est à cause de leur décision stupide ! »
« Ils ont vu une opportunité, ils l'ont saisie. »
« On aurait pu tout perdre, Harry. C'était pas la bonne décision et c'était pas celle que j'aurais prise pour mon équipage. Et à cause d'eux je n'ai pas eu le choix. »
« Uma est furieuse aussi, » confia-t-il. « Je suis allé voir Harriet. Sa blessure va guérir, mais elle boitera toute sa vie. »
« Ouais, je sais. » Elle secoua la tête. « Tout ça pour quoi ? Parce que Maléfique et Hadès ne finiront jamais de se provoquer, et que les autres ne cesseront jamais de vouloir les voir tomber. Résultat les frontières n'ont pas bougé parce que tout ce qu'on a réussi à faire, c'est s'entretuer et détruire des bâtiments. On a des tas de gens traumatisés, des familles endeuillées et des blessés par dizaines. Bravo ! Tu parles d'un plan de merde. »
Il ne répondit pas, alors qu'Harry avait toujours été fier et bavard et téméraire. Harry avait toujours eu soif d'aventure, de combats, de prouver à leur père sa valeur.
Mais Harry n'avait, tout comme Harriet et elle, jamais vraiment connu le prix que la guerre pouvait exiger.
CJ se laissa tomber assise sur le tabouret près d'elle pour essayer de se calmer.
« Ces derniers temps, on était arrivés à une sorte de stabilité. Et maintenant tout est foutu en l'air. On ne pourra plus circuler sur les autres territoires pour échanger sans risquer de se faire égorger par vengeance. Plus personne ne pourra visiter les échoppes ailleurs qu'autour de chez lui. Comment on va survivre comme ça ? »
« Au moins on a les cargos, nous. »
« Et ils nous tomberont tous dessus à chaque arrivée, comme avant les accords de distributions et d'échanges. On se fera attaquer tout le temps jusqu'à ce qu'on soit détruits. On ne survivra pas comme ça. »
« Hey, » appela une voix familière. CJ leva les yeux pour voir son second, un grand roux d'un an son aîné, Pierce, dans l'encadrement de la porte. « Un bruit court. »
« Quel genre ? » demanda-t-elle en jetant un œil au bras en écharpe du garçon pour s'assurer qu'il respectait bien ses ordres et le laissait au repos le temps que son épaule se remette.
« Mal. Elle demande une entrevue selon nos règles. »
CJ échangea un regard stupéfait avec Harry.
« Avec qui ? »
« Avec tous les capitaines de l'Île, et tous les seconds. »
« Quoi ? »
C'était du jamais vu. Réunir les capitaines était de la folie pure, entre le risque qu'ils ne puissent s'empêcher de se tomber dessus et la cible parfaite qu'ils feraient si l'endroit était connu des ennemis des uns et des autres. Mais surtout après la Bataille, seulement une semaine après, alors qu'ils étaient tous encore en train de panser leurs plaies, de digérer les faits, de maudire les autres ? Alors que les adultes ruminaient dans leur coin, complotaient peut-être pour prendre leur revanche ?
C'était insensé.
« C'est sérieux ? »
« Ça en a l'air, » confia Pierce en fronçant les sourcils. « Mais on n'en sait pas plus pour le moment. »
« Il faut qu'on se réunisse, qu'on en parle avec Uma, Harriet et Samuel. »
O
Elle l'avait fait.
CJ n'aurait pas dû être étonnée.
Mal l'avait fait. Elle avait réussi à réunir les capitaines et leurs seconds, dans un vieux bâtiment abandonné au centre-est de la cité.
Ils étaient tous là.
Harriet, quasiment identique à CJ physiquement avec sa grande silhouette élancée, ses yeux clairs et ses cheveux noirs, épais et indisciplinés. Et Samuel Smee, ce grand gaillard brun de leur âge (physiquement si différent de son père et de ses petits frères) qui avait passé son enfance à suivre les jumelles partout. La première s'appuyait sur des béquilles en bois, le second avait un œil au beurre noir et tout un tas de contusions, et sous sa chemise en coton CJ savait qu'un bandage faisait le tour de son ventre pour protéger une profonde entaille en voie de guérison.
Uma, le bras bandé, des hématomes en nombre cachés par ses vêtements et quelques blessures mineures au visage, et Harry.
Clay, qui avait repris la tête de la bande suite à la mort de son capitaine, était blond cendré, élancé, le visage barré d'une plaie profonde, l'oeil droit caché par un bandeau (y avait-il toujours quelque chose dans l'orbite ?), l'autre œil, noisette, les scrutant tous. Son nouveau second était trapu, l'air patibulaire, les yeux en amendes. Platine Rourke, si CJ se souvenait bien, était plus jeune qu'elle, et avait la réputation d'être tordu et violent, mais pas idiot.
Freddie était là aussi, le visage inhabituellement fermé, des égratignures au visage et un inconfort visible chaque fois qu'elle prenait une inspiration. Eddie à ses côtés ne semblait pas plus en forme, le poignet dans une atèle, le nez récemment remis en place, l'air tendu.
Ils se regardèrent tous un instant, prudents et las et furieux, et surtout indécis. Si Mal leur avait tendu un piège, ils ne seraient clairement pas en mesure de répliquer même s'ils étaient tous armés.
Et pourtant, malgré ce risque fou, ils étaient tous venus, sur son territoire, à son appel.
Uma soupira et entra la première.
La pièce était large mais ne comportait aucune fenêtre, et seulement deux portes. Il y avait une grande table branlante au milieu, des chaises à peu près potables, l'ampoule crasseuse allumée au-dessus d'eux se balançait doucement. Et Mal était bien là, avec la princesse-sorcière, debout de l'autre côté de l'endroit poussiéreux. CJ vit le bleu sur la mâchoire de l'autre capitaine, quelques égratignures, mais c'était tout ce dont elle semblait encore souffrir, et la fille près d'elle était aussi parfaite que d'ordinaire.
Une vague de rage l'envahit à cette vision mais elle l'étouffa rapidement alors que Mal leur offrait un sourire narquois, dégageant une tranquillité presque inhumaine en de pareilles circonstances.
« Voyez-vous ça, » lâcha-t-elle. « Je n'étais pas certaine que le message serait passé à tous. »
« On est là, comme tu vois, » rétorqua froidement Uma en tirant une chaise pour s'asseoir. Harry resta debout derrière elle. « Et on aimerait bien savoir pourquoi. Arrête tes grands airs et mets-toi à table. »
Avec un rictus, Mal l'imita, s'installa de l'autre côté de la table ovale. Alors CJ et les autres suivirent le mouvement, les capitaines assis, les autres debout. Et Clay fronça les sourcils.
« Jay est mort ? »
Mal posa sur lui un regard qui aurait pu faire reculer un Hun, et CJ put voir le garçon se tendre puis se ratatiner un peu sur lui-même.
« Non, » répondit Mal finalement, sa voix glacée. « Jay va bien. »
S'il allait bien c'était un miracle, rien de moins. CJ avait vu le poignard s'enfoncer jusqu'à la garde dans son flan.
« Alors qu'est-ce qu'elle fait là ? » demanda Harriet en désignant la princesse, et la jeune femme en question se contenta de lui sourire joliment.
« J'avais été claire, » rétorqua Mal, ennuyée par leurs questions. « Les capitaines et leurs seconds seulement. »
Il y eut un blanc, et CJ jeta un œil aux autres pour voir qu'elle n'était pas la seule sidérée. Mais Uma semblait étrangement calme, et elle se souvint de ce qu'elle lui avait raconté, que la princesse avait mystérieusement réussi à infiltrer la baie gardée par les pirates adultes avec une poignée de jeunes seulement, qu'elle avait réussi à prendre le contrôle de la situation aux entrepôts, à faire face à Freddie, à Uma et à Harriet et à s'en sortir visiblement indemne.
Il fallait vraiment avoir confiance en son lieutenant pour oser l'envoyer ainsi attaquer au plus profond d'un territoire ennemi l'endroit le plus stratégique de l'Île en pleine guerre totale.
C'était le travail que CJ confierait à nul autre que son second, en raison de l'importance de la mission mais surtout des risques potentiels.
Jay avait été occupé à défendre la frontière sud du territoire de Maléfique face à CJ elle-même, Carlos sur la frontière nord, Mal à l'est, face à Facilier père.
« Je croyais que Jay... »
Mais Clay se tut, se rendant compte de la stupidité de son affirmation dans le contexte, et Mal le considéra une seconde avec dédain et un amusement distant.
« Et qui t'a dit ça ? »
Personne. CJ en était certaine, personne n'avait jamais dit à aucun d'entre eux que Jay était le second de Mal. Tout le monde sur l'Île avait songé que c'était le cas parce que Jay avait été là à ses côtés depuis le début de la bande, parce que Jay était grand et fort et connu, qu'il était beaucoup plus courant de voir Jay et Mal ensemble dans les rues qu'avec les deux autres, plus discrets. S'il avait un jour été son second, un changement avait dû être fait ces dernières années.
Mais Mal semblait vouloir faire tomber quelques barrières avec cette réunion étrange, à commencer par ce mystère dont ils n'avaient même pas eu connaissance. Si certains autour de la table, comme CJ, se demandaient ce que ça cachait, ils n'en dirent rien.
Il y avait des rumeurs sur la princesse, bien sûr, mais il était difficile de démêler le vrai du faux, surtout que le temps que les bruits leur parviennent à la baie ils se trouvaient souvent déformés. Tous savaient qu'elle n'était pas seulement charmante et manipulatrice, mais elle demeurait une énigme pour beaucoup, d'autant plus qu'elle était sortie de nulle part quelques années auparavant. Et alors qu'elle se tenait là derrière Mal, sans une seule égratignure, avec un petit sourire à la fois envoûtant et glacé, une main dans son dos (une menace) et l'autre délicatement posée sur le dossier de la chaise de Mal, CJ se souvint des mots de son père, d'Ursula et des autres adultes sous le couvert de l'obscurité, l'année passée. Sur ces deux filles et Carlos et Jay.
Que faisaient-ils là, dans cette pièce, réunis ?
Freddie et Eddie semblaient moins surpris par la révélation de Mal, et la première tapa ses jointures une fois contre la table pour attirer l'attention.
« On prend un risque à être tous ici, Mal. Si les adultes l'apprennent, certains prendront ça comme une trahison après ce qu'il s'est passé. Pourquoi tu nous as fait venir ? »
La jeune fille les considéra un instant, sombre et neutre, puis s'adossa à sa chaise presque nonchalamment.
« Je veux proposer un accord. »
« Un accord pour quoi ? » demanda Uma.
« Les adultes ont foutu en l'air pas mal de choses dernièrement. Et on leur a tous obéi, alors qu'on savait tous que leurs décisions étaient stupides. On a mis en danger les nôtres et notre équilibre. Cela ne doit plus se reproduire. »
« Tu proposes qu'on s'accorde, ici et maintenant, pour ne plus nous battre ? » essaya de décrypter Harriet.
« Les anciennes règles s'appliquent toujours, si jamais l'un d'entre nous tente quelque chose sur le territoire d'un autre, il y aura des conséquences. Mais on ne doit plus laisser les adultes nous entraîner dans ce genre de conflits. On doit éviter que ça se reproduise. Notre survie et la survie des nôtres doivent primer sur la leur, et surtout sur leurs rêves débiles d'expansion et de vengeance. »
Le dédain et la haine qu'elle ressentait pour eux se lisaient dans chacun de ses mots, dans ses yeux et jusque dans son attitude. La rage de CJ s'allégea pour la première fois depuis la Bataille face à cette émotion si violente, car au combien elle en voulait à Crochet, Ursula et aux autres pirates qui les avaient soutenus, elle savait qu'elle ne désirait pas leur mort. Ils étaient des leurs, et n'avaient certes pas agi intelligemment ces derniers temps, mais ils étaient comme eux, des méchants, et bien sûr qu'ils se laissaient porter par leurs noires ambitions parfois.
Mais CJ sentait que si Mal en avait eu le pouvoir et l'occasion, elle aurait sans une once d'hésitation éliminé tous les chefs de territoire et leurs soldats (tous les adultes de l'Île ?), et ça la glaça un peu à l'intérieur.
« Tu n'es pas la dernière pour te battre d'habitude, » remarqua Clay avec rancœur. « Ou pour obéir aux ordres de ta mère. Et tu vas bientôt nous faire croire que les explosions qui ont tué Hadie et certains des hommes d'Hadès n'étaient pas du fait de ton lieutenant ? »
Mal haussa un sourcil alors qu'un petit couteau plat en acier apparaissait dans la main droite de la princesse, clairement destiné à être vu de tous. Platine en réponse posa une main sur le pommeau de son épée, mais l'héritière de la reine empoisonneuse sembla simplement s'en amuser.
CJ comme les autres ne bronchèrent pas. En ce qui concernait les explosions, personne ne savait vraiment ce qu'il s'était passé. Pas vu, pas pris, et en temps d'entrevue, il était interdit de provoquer ou d'attaquer. Si Clay tenait à jouer avec sa vie et faisait un mouvement vers Mal, tant pis pour lui. Ils savaient tous à quel point la princesse était dangereuse avec ses couteaux de lancer, et Platine n'aurait aucune chance d'atteindre l'une des filles avec son épée avant de s'écrouler. D'autant plus qu'ils ne savaient toujours pas si elle gardait son autre main dans son dos par élégance ou si elle tenait bel et bien quelque chose de plus dangereux qu'une petite arme blanche.
« Tu étais peut-être un second correct mais pour le moment tu fais un piètre capitaine, » rétorqua Mal sans se départir de son air tranquille et dédaigneux. « Tais-toi et essaye de suivre. On laisse ce merdier derrière nous, et on se concentre sur l'avenir. On continue à respecter nos règles, et on en instaure de nouvelles, aujourd'hui et maintenant, que nous veillerons à ce que tous suivent. Les adultes peuvent continuer à se massacrer si ça leur chante, mais on ne s'en mêle plus, comme ils ne se mêlent jamais de nos histoires. »
Il y eut un silence, et CJ vit son frère et Uma échanger un regard alors que Freddie penchait la tête sur le côté, clairement intriguée par cette nouvelle situation.
« Il faudrait leur dire stop, » dit cette dernière prudemment. « Personnellement ce n'est pas un problème. Mon père et moi avons déjà eu une discussion à ce sujet ces jours-ci. Mais saurez-vous tous désobéir à vos parents ou à vos chefs ? »
CJ haussa les épaules. Bien sûr que oui. Son père pouvait être difficile et dur et borné et parfois carrément cinglé, mais il ne pourrait plus jamais les forcer à aller se battre contre leur gré dans une guerre perdue d'avance. Il avait retenu sa leçon en devant regarder les corps des pirates tombés être rendus à l'océan et CJ savait que si ça devait en arriver là, ils n'auraient pas de mal à l'obliger à rester tranquille, quitte à l'humilier devant ses hommes pour le calmer. Ursula et Uma avaient une relation étrange, mais elles se respectaient et Ursula n'avait jamais été très intéressée par la guerre, elle préférait des manières beaucoup plus fourbes pour avancer.
Clay se renfrogna.
« Je dois rien à Hadès, » confia-t-il avec une colère sourde. « Il n'a pas écouté Hadie, et on a perdu beaucoup. Je protégerai les miens. »
« Il me semble que la grande inconnue, Mal, se situe de votre côté, » observa Uma en haussant un sourcil. « Il y a eu plus de pertes parmi les adultes que parmi les nôtres. On sait tous que Ronan a été tué, comme beaucoup de ses hommes. Ce qui fait que Maléfique se retrouve sans lieutenant, avec un nombre de soldats et de gobelins restreint. Tout le contraire de toi. Si elle décide de faire quelque chose, elle t'ordonnera de lui obéir. »
« Si c'est dans le but de déclencher une nouvelle guerre générale, elle se débrouillera sans moi. »
Freddie fronça les sourcils avant d'oser prononcer ce qui leur traversait l'esprit à tous.
« Ta désobéissance n'aura pas de conséquences ? »
« Aucune qui vous concerne, » balaya la fille nonchalamment, mais CJ avait entendu les rumeurs comme eux tous.
Ce n'était pas qu'ils s'inquiétaient pour elle, tous avaient différentes raisons de la détester, mais sa disparition déséquilibrerait totalement leur monde, surtout si ses lieutenants mouraient avec elle.
« C'est simple, » continua Mal. « On fait tous le serment aujourd'hui de maintenir les nôtres loin des ambitions dégénérées des chefs de territoire, et on reprend nos activités d'avant. On sait tous ce qu'il se passera si on ne se met pas d'accord sur ce point. On doit laisser la Bataille derrière nous. Si on cherche à se venger à droite et à gauche, si on reprend les hostilités, on y perdra tous. Notre survie dépend de nos règles, de nos échanges, de nos trêves, de la possibilité de pouvoir passer les frontières au besoin. Si c'est malgré nos chefs et les autres adultes, alors ce sera ainsi. Pour l'équilibre de l'Île. »
Ça faisait sens, c'était leur seule manière de ne pas sombrer. Contrairement à Mal, CJ songeait que la plupart des adultes le verrait ainsi également, qu'ils s'étaient déjà repris et cherchaient sans doute un moyen de rétablir leurs propres accords, au moins sous la pression de leur pairs.
Que leurs enfants prennent les devants ne ferait que faciliter les choses et les accélérer.
Hadès s'était replié dans les mines suite à la mort de son fils et d'une partie de ses hommes. Maléfique se retrouvait isolée, il lui faudrait du temps pour reconstituer ses rangs, et Mal semblait confiante.
CJ échangea un regard avec Pierce, vit Harriet et Uma faire de même avec Samuel et Harry. Tous semblaient sur la même longueur d'ondes qu'elle, alors elle hocha la tête, et Uma se redressa, parce qu'ils avaient beau être trois équipages distincts, trois capitaines qui s'accordaient, il avait été décidé depuis longtemps que leur flotte devait avoir un seul chef pour ce genre d'occasions.
« Les pirates respecteront cet accord. Pour l'Île. »
Mal se tourna vers Freddie.
« Je vous suis aussi. Pour l'Île. »
Puis vint Clay, qui hocha la tête, déterminé, les dents serrées.
« Pour l'Île. »
« Il faudra passer le mot aux vôtres, » rappela Mal. « Tout membre de vos bandes qui ne respectera pas cet accord pourra faire l'objet d'un droit de représailles. »
« Il faut que ça aille au-delà, » contra alors Uma. « Chez nous, tous les jeunes font partie d'un de nos équipages. Mais sur vos territoires, surtout à l'Est et au Centre, les gamins et certains adolescents sont sans bande. Pour que ça fonctionne il faut qu'ils se plient à ces accords comme ils se plient déjà à nos règles. »
« C'est faisable, » offrit Freddie. « Je peux veiller à qu'on les fasse respecter dans mes rues. »
« Il n'y a pas énormément de gamins et de jeunes chez nous, » informa Clay. Lui-même était né dans les quartiers Est, son père y vivait toujours et était le second du docteur Facilier, mais sa mère avait vécu et était morte dans le Nord. « Presque tous sont intégrés à notre bande pour bénéficier de sa protection. Ce ne sera pas un problème. »
« Mal ? »
« Ils se plieront à nos décisions, » assura Mal.
Ils n'en doutaient pas, car même si sa bande n'incluait pas tous les enfants du territoire de sa mère, tous savaient pertinemment qu'il valait mieux ne pas aller à l'encontre de ses ordres (tous les gens de l'Île le savaient).
« Bien, » acquiesça CJ pour sceller leur entente. « Tu avais d'autres propositions, il me semble ? »
Un sourire étrange habilla le visage de Mal.
« Effectivement. Concernant toutes nos petites habitudes, il y a peut-être moyen de s'arranger pour qu'on ait moins de travail. »
« Tu veux dire les vols, les graffitis, les sabotages, les attaques ou les agressions ? » demanda Uma tranquillement, et il y avait une émotion étrange dans sa voix et dans ses yeux, une anticipation, une sorte d'incrédulité qui intriguèrent CJ.
Mal leva les yeux au ciel et retint visiblement son envie d'insulter son ennemie de toujours.
« Pas question d'arrêter certaines de nos activités, on y a des intérêts. Mais on peut les maintenir à un niveau acceptable, et surtout plus propre. »
« Comment ça ? » interrogea Harriet.
« Maintenant que les adultes ont moins d'hommes, ça va être à nous de devoir veiller à ce que nos territoires restent civilisés. On va être occupés. On aura moins de temps pour surveiller les frontières, terroriser les petites gens, aller sur les territoires des autres pour saccager quelques étales et voler, tout le fun du métier quoi. »
« Tu veux que nous passions des accords pour réguler nos d'activités, » éclaircit lentement Harry en l'observant, inhabituellement calme et sérieux. « Mais aussi pour réguler la vie de nos territoires et de la cité toute entière. »
Freddie lui jeta un coup d'œil avant d'écarquiller les yeux.
« De nouvelles règles pour compléter celles des adultes ? »
Mal se redressa alors, l'expression si sérieuse qu'elle avait l'air d'avoir le double de son âge.
« Quelles règles ? Les frontières ? Tout le monde joue avec et essaye sans cesse de les faire bouger, et c'est bien pour ça qu'on est là. Ne pas toucher aux héritiers ? C'est pas faute d'essayer régulièrement, même Uma peut en témoigner. Quant à ce qu'ils ne doivent pas faire aux enfants, on sait tous que leur avertissement a des limites. »
Il y eut un léger changement dans sa voix, une tension dans ses épaules, et CJ fut certaine de voir le poing de la princesse se refermer une seconde avant que ses doigts ne se détendent de nouveau, mais elle ne sut que faire de ces très légers signes.
Elle savait néanmoins que Mal n'avait jamais supporté ce genre d'actes. Le territoire de Maléfique étant le plus large, et le Nord ayant sa plus grande frontière en commun avec lui, les prédateurs protégés par Hadès avaient bien trop souvent fait du centre leur terrain de chasse. Si la victime était un enfant et le coupable était identifié, Maléfique se chargeait de le faire pourchasser et abattre, puisque son pouvoir reposait aussi sur la protection qu'elle apportait à ses sujets. La pédophilie restait cependant très rare, les conséquences sanglantes étant très dissuasives et les dégénérés ayant été tués au fil du temps.
Mais la rumeur voulait que si une agression sexuelle était commise au Centre ces dernières années, Mal réglait le problème rapidement même si la victime était un adulte, qu'elle fasse partie de sa bande ou non, de son territoire ou non. C'était inhabituel, du jamais vu sur l'Île. Ça allait à l'encontre de ses propres actions, de ses mots, de son attitude, elle qui ne veillait d'ordinaire que sur les membres de son gang et eux seuls, qui était connue pour effrayer les habitants de ses rues, leur rendre la vie difficile, qui n'accordait pas un regard à ceux qui ne savaient pas se défendre.
Malgré les règles qui les régissaient, malgré sa réputation, malgré ses actions et ses discours, Mal demeurait en bien des points imprévisible. Il en était de même pour ses trois lieutenants. Personne ne savait réellement qui ces quatre-là étaient derrière les rumeurs, ce dont ils étaient capables, ce qu'ils pensaient, ce qu'il y avait derrière chacun de leurs actes.
Mais ses raisons importaient peu, sur le point des agressions sexuelles, CJ soutenait entièrement la jeune fille, il était grand temps que l'Île soit totalement débarrassée de ce genre de dangers. Il y avait toujours eu beaucoup plus d'hommes que de femmes dans leur prison, mais les femmes ayant été condamnées à une vie sur l'Île de l'Oubli avaient toutes été puissantes, folles, violentes ou vicieuses (ou tout à la fois). Sorcières, meurtrières, pirates, mercenaires, psychopathes, comploteuses,...
Il n'y avait pas de petits criminels sur l'Île. Il n'y avait pas de prostitution non plus. Ces femmes-là ne vendaient pas leur corps à des hommes qu'elles considéraient comme inférieurs. Et si elles se servaient du sexe comme arme, c'était toujours dans des jeux de pouvoir avec les hommes les plus puissants de leur petit monde.
Se prostituer ne serait pas vu comme un échange comme un autre, mais comme une preuve de faiblesse, comme le signe que la personne, homme ou femme, n'était pas capable de se nourrir ou de s'abriter ou de se protéger par elle-même, d'obtenir ce qu'elle souhaitait par des méthodes autrement plus fourbes. Les conséquences d'être identifié comme tel seraient terribles, et il ne faudrait pas longtemps pour que certains de leurs honorables voisins décident de prendre de force ce que les prostitués souhaitaient échanger.
Savoir se protéger par tous les moyens était un pré-requis pour survivre sur l'Île, alors en général les victimes adultes d'agressions sexuelles gardaient le silence. Et entre les violeurs condamnés à la réclusion à perpétuité sur l'Île et ceux que l'environnement avait créé, les agressions sexuelles – bien que de plus en plus rares – n'avaient jamais cessé.
Il avait fallu des années pour que ses parents et Ursula viennent à bout de ces actes écœurants chez les pirates, CJ le savait bien. Coutumiers du viol durant leurs carrières plus ou moins glorieuses, ils avaient eu du mal à comprendre qu'un tel comportement sur une île fermée aux ressources limitées et à l'équilibre fragile devait cesser.
Alors quand il fut temps de proposer ce qui pourrait entrer dans ces nouveaux accords, CJ n'hésita pas une seconde à demander la généralisation de la condamnation maximale pour toute agressions sexuelle.
O
Ils avaient tous accepté les nouveaux Accords.
Uma sentait quelque chose vibrer en elle, quelque chose allant au delà de l'excitation, de l'anticipation. Arrivée au Lost Revenge, dans sa cabine, elle se figea au milieu de la pièce, entendit Harry fermer la porte derrière elle, Gil s'approcher.
« Alors ? Qu'est-ce qu'elle voulait ? »
Comment répondre à ça ?
Mal avait toujours un coup d'avance. C'était plutôt ironique, parce que sur le long terme elle en avait trois de retard et elle n'en avait même pas conscience.
(Uma ne l'avouerait jamais mais son cœur se serrait un peu lorsqu'elle y pensait.)
Harry soupira derrière elle, alla s'asseoir sur un fauteuil miteux, avala un autre médicament pour calmer la douleur. Il aurait préféré perdre sa main entière, ce crétin, pour la remplacer par son précieux crochet.
« Elle voulait modifier les règles du jeu, » marmonna-t-il.
Gil eut juste l'air perdu.
« Quel jeu ? »
Quel jeu, effectivement.
À quoi jouait Mal ?
La Bataille les avait tous pris par surprise, sa violence les avait stupéfaits. Les hostilités n'avaient duré que quelques heures.
Et pourtant.
Au Nord des explosions avaient effacé de l'Île Hadie et les hommes les plus vicieux d'Hadès.
A l'Est, des gobelins et Mal avaient aisément arrêté un groupe d'hommes de Facilier tentant de se glisser en douce sur le territoire de Maléfique, tandis qu'à quelques rues de là Ronan et ses meilleurs éléments, en sous nombre et surpris, s'étaient fait prendre en tenaille par le reste des soldats du docteur.
Jay et son équipe avaient réussi à empêcher CJ et les siens d'avancer plus en amont et probablement de se faire massacrer par les gobelins gardant l'hyper-centre.
Au Sud, Uma et Harriet avaient été prêtes à défendre l'entrepôt et leurs rues face à Freddie et les siens, et le violent combat aurait fait bien plus de deux morts s'ils ne s'étaient pas tous retrouvés paralysés des pieds au cou par une fumée noire et si la princesse n'avait pas débarqué au milieu d'eux avec son grand sourire et une autre fiole à la main en invoquant un droit d'échange— vos vies contre votre départ immédiat.
Avec haine et à contrecœur, ils avaient dû acquiescer, mais c'était surtout la frayeur dans les yeux de Freddie et d'Eddie qui avait poussé Uma à accepter l'échange elle aussi. Elle s'était aperçue plus tard que la princesse et les huit jeunes avec lesquels elle était venue avaient seulement voler deux caisses de fournitures médicales sur tout ce que contenait l'entrepôt. Mais Freddie était repartie avec ses survivants, et Uma et Harriet avaient pu ramener leurs blessés sur les bateaux.
Alors oui, ils avaient tous été pris par surprise, et pourtant Mal et ses lieutenants avaient clairement su comment réagir. Malgré ça leurs actions n'avaient pas épargné les leurs, ils avaient perdu Fabian McLeach, Allan Nottingham et d'autres, Jay avait été salement blessé d'après CJ, et ils n'avaient rien gagné.
Ils semblaient s'être contentés de maintenir les frontières là où elles se tenaient et d'éviter que les possibles morts des capitaines fassent basculer cette Bataille en une longue guerre qui aurait sans doute effacé toute vie sur l'Île. Il n'était pas compliqué pour Uma d'imaginer la réaction de sa mère, de Crochet, de Facilier et des autres parents s'ils avaient été tués par leurs ennemis. Il n'y aurait plus eu de retour possible, plus de stabilité, plus de survie.
Mais à l'exception d'Hadie, tous s'en étaient tiré. Parce que tous les combats avaient cessé.
Et ensuite, ces Accords entre capitaines.
S'ils étaient respectés (et ils le seraient ne serait-ce que par crainte de Mal et des siens), ils ne leur faciliteraient pas seulement la vie, mais ils pourraient rendre l'existence de tous les habitants de l'Île plus tolérable. Et à présent qu'une partie des soldats des chefs de territoire n'était plus, leurs bandes prenaient davantage de pouvoir, auraient plus d'influence et surtout plus de libertés.
Petit à petit, ils pourraient imposer leurs façons de faire, leur façon de vivre.
Était-ce un hasard ? Une heureuse conséquence ? Les actions des quatre autres héritiers lors de la Bataille avaient-elles été calculées à ce point, ou n'avaient-elles été que des actes isolés menant à un résultat aussi avantageux que surprenant ?
Uma doutait fortement que ses homologues aient avancé dans le noir. Elle avait bien assez été la cible de leurs plans machiavéliques pour avoir conscience qu'ils n'agissaient jamais à la légère. Ils n'étaient pas du genre à faire un pas sans savoir où il les mènerait et ce qu'ils y trouveraient.
Elle doutait aussi que leur but avait été d'adoucir la vie de tous les misérables peuplant cette prison. Ils étaient beaucoup de choses, mais des altruistes ? Mal se fichait bien des habitants peuplant son territoire, sauf s'ils pouvaient lui apporter quelque chose ou s'ils la défiaient en brisant ses règles.
C'était plutôt ironique de ne pas comprendre leur objectif alors que, qu'ils en aient conscience ou non, ils venaient tout juste de faire un autre pas dans la direction que beaucoup espéraient.
Parce que l'espoir existait à nouveau sur l'Île, était né au fil de ces dernières années en secret, derrière les portes closes, dans les murmures courant dans les ruelles, dans les histoires chuchotées aux enfants le soir.
L'espoir d'un changement que personne n'avait plus attendu, et qui pourtant se profilait enfin, lentement tissé par les actions de quatre jeunes qui n'auraient jamais dû voir le jour et que tout le monde pensait voir mourir bien avant tout ça.
« Ce n'est pas un jeu, Gil, » murmura lentement Uma, incapable de retenir le fin sourire qui lui vint. « C'est une nouvelle ère. »
