XVII
Les invités
« For I have made her prison be
Her every step away from me
And this child I would destroy
If you tried to set her free
So, come to me, my love
I'll tap into your strength and drain it dry »
-My Medea, by Vienna Teng
Personne ne dirait qu'Adam French avait eu une vie simple ou paisible.
De son enfance triste sous la houlette d'un père distant et froid, à son adolescence sous le signe de l'égoïsme et de la méchanceté, pour finir par sa vie de monarque respecté, il n'y avait pas eu une période paisible, si ce n'était peut-être ces courtes années bénies après sa rencontre avec Belle et avant leur couronnement. Et une fois parachutés dans ce monde, il y avait eu la guerre, la création d'Auradon et leur élection à la tête des États-Unis. Ils n'avaient pas vraiment eu de répit, hormis...
L'arrivée de Ben dans leur vie avait été un cadeau. Un miracle, selon certains médecins. Adam se souvenait de son bonheur autant que de son angoisse. Il avait toujours eu l'impression qu'avec Belle à ses côtés il pourrait tout affronter, mais le fait d'être père l'avait projeté face à lui-même. Il n'avait jamais été parfait, mais il avait fait du mieux qu'il avait pu et surtout il avait tout fait pour ne pas ressembler à son propre paternel.
Et malgré tout il se disait parfois qu'il n'avait pas été à la hauteur, que ce soit en tant qu'homme, mari, père ou roi.
Alors les erreurs, les regrets, les remords, Adam connaissait. Il avait vécu avec toute sa vie.
Mais ce qui s'insinuait en lui à présent ? Jamais il n'avait connu un tel maelström d'émotions variées.
Cela faisait des jours qu'il dormait peu, des jours qu'il doutait. Rien n'aurait néanmoins pu le préparer à ce qu'il se passait.
Comment avaient-ils pu se faire avoir à ce point ?
Comment était-il possible que ces quatre enfants aient pu déjouer leur sécurité ainsi ? Comment pouvaient-ils porter les armes qui leur avaient été confisquées et qui étaient, aux dernières nouvelles datant de l'après-midi même, toujours enfermées dans un coffre-fort ? Comment pouvaient-ils être aussi adroits avec la technologie et la magie ?
Et une question encore plus nébuleuse mais primordiale à cet instant, pourquoi faisaient-ils ça ?
Adam n'était pas stupide. En dix minutes, les gamins auraient pu les tuer dix fois. La magie qui donnait vie à ces arbres aurait tout à fait pu leur ordonner de les pendre ou de les étouffer et ils seraient tous morts avant même de comprendre ce qu'il se passait. Et pourtant pour le moment, à part des hématomes et des coupures, ils allaient bien.
Paradoxalement ce n'était pas très rassurant, vu ce que venait de faire Carlos. Peut-être étaient-ils simplement une offrande.
Mais sa supposition s'écroula une fois encore quand Evie se tourna quelques secondes vers eux pour lever les deux mains et prononcer des mots dans une langue qu'il ne connaissait pas. Adam se tendit quand des runes s'illuminèrent, tracées au préalable dans la terre à l'orée des arbres, en-dessous d'eux. De leur lueur jaillit alors une barrière quasi invisible, seul un scintillement rougeâtre et mouvant montrait que quelque chose venait d'être érigé entre eux et le reste de la clairière.
Et les voilà prisonniers d'une barrière magique.
Ça ne manquait pas d'ironie.
Comme Carlos qui s'évertuait à ne pas les regarder, Mal qui avait ignoré tout le monde sauf Ben, Jay qui les avait considérés avec indifférence au mieux, Evie se détourna d'eux sans même poser les yeux sur l'un d'entre eux.
S'il s'agissait là d'une vengeance, ils se montraient bien peu loquaces ou arrogants. Ils auraient eu de quoi les insulter ou se vanter ou même les effrayer, mais rien. Ça pouvait vouloir dire tellement de choses, Adam ne comprenait pas.
Lui-même avait eu quelques mots froids et haineux pour Gaston et ses alliés quand enfin ils avaient été arrêtés. La colère ne lui était pas étrangère, et ces quatre adolescents avaient largement de quoi leur en vouloir. D'ailleurs lors de leur passage au château, ils avaient quelques fois osé montrer leurs sentiments de rancœur quant à Adam et ses homologues, alors pourquoi ils n'en faisaient rien à présent qu'ils les avaient à leur merci ?
Ça n'avait pas de sens.
Mal aurait pu se servir de la baguette de Marraine pour décupler ses pouvoirs. Elle aurait pu l'utiliser pour détruire la barrière de l'Île. Même Adam qui était loin d'être un érudit en magie savait que les baguettes des fées les guidaient, Mal n'avait pas besoin d'être une experte pour la manipuler. Si elle l'avait brandie en souhaitant libérer l'Île, son instinct et sa nature de fée auraient suffi à transmettre son désir à l'instrument magique surpuissant qui se serait occupé du reste.
Mais non. À la place, ils avaient il ne savait comment réussi à trouver un moyen de canaliser la magie de la baguette pour en faire une utilisation plus contrôlée et bien plus précise, sans prendre de risques.
Ils n'avaient pas brisé la barrière, ils l'avaient ouverte. Juste quelques secondes.
Il observa Mal se tourner un instant vers ses trois amis, placés plus loin derrière elle, tous séparés par deux mètres. Elle les observa, mais aucun mot ne fut échangé alors que le ciel s'obscurcissait et que le vent se levait. S'ils avaient eu des choses à se dire, alors ça avait été fait avant la Bénédiction.
Lorsqu'un éclair vert frappa le sol et qu'une fumée violette apparut de nulle part derrière elle, Mal se détourna de ses amis. Des silhouettes se dessinèrent au centre de la brume, entre les adolescents et la falaise, et Adam sentit la bile monter au fond de sa gorge, car une ombre se détachait des autres et il la reconnaîtrait entre mille.
Maléfique.
Accompagnée d'une quinzaine de gobelins et d'une trentaine d'hommes armés, pas moins. Et de cet horrible piaf.
L'apparition n'était pas la seule chose retournant l'estomac du roi. La puissance noire de la fée se déversait d'elle avec allégresse, enfin libérée des restrictions de la barrière, et il avait l'impression de sentir cette terrible magie presser contre sa peau jusqu'à tordre ses entrailles.
Face à Maléfique, Mal restait droite et calme. Mais Jay, Evie et Carlos avaient les yeux fixés sur le sol et la tête baissée, nerveux et tendus.
Ils avaient l'air jeunes et fragiles face à cette assemblée de tueurs. Adam ne reconnaissait aucun des hommes, mais tous avaient l'air dangereux bien qu'amaigris et sales, habillés de vêtements usés et ternes. Plusieurs lancèrent des regards foudroyants et avides vers les prisonniers mais aucun ne bougea, aucun ne parla, complètement soumis aux ordres de leur terrible chef.
Un sourire carnassier étirait justement les lèvres de Maléfique. Ses yeux brillaient d'une lueur acide alors qu'elle goûtait à sa magie avec plaisir. Le long sceptre de bois sombre qu'elle tenait était surmonté d'une boule de cristal maudite qui ne trompait pas sur son authenticité – l'Œil de dragon avait bien suivi sa maîtresse jusque sur l'Île de l'Oubli. La lueur verte qui s'en échappait s'intensifia quand Maléfique fit un simple mouvement du poignet, et elle retrouva une robe noire et violette immaculée qui semblait projeter des ombres mouvantes autour d'elle.
Alors que son oiseau de malheur s'installait sur son épaule, le regard toujours aussi torve et l'air incroyablement satisfait pour un volatile, Maléfique balayait la scène des yeux. Adam se força à garder la tête haute mais la fée ne réagit qu'avec un amusement cruel avant de se concentrer à nouveau sur la personne face à elle.
« Mal. » Sa voix claquait dans le silence, semblait s'envoler vers les lourds nuages noirs qui l'avaient accompagnée pour retomber sur eux et écorcher leurs âmes. « Tu es en retard. »
« J'ai eu un contretemps, » se justifia simplement sa fille sans bouger.
Une expression méprisante souleva la lèvre supérieure de Maléfique.
« Incapable de briser la barrière totalement. Tu avais une seule chose à faire, et tu échoues. J'ai failli ne pas avoir le temps d'agir. »
« Tu as pourtant réussi à passer. Et je remarque que tu as recruté. »
« Il fallait bien remplacer les imbéciles disparus, » balaya Maléfique, mais le regard de Mal se baladait sur les hommes de sa mère avec dédain.
« Jusqu'au Nord, à ce que je vois. »
« Le territoire commençait à manquer de chair fraîche. » L'expression de la fée se glaça. « Comme tu le sais. »
Mal ne se démonta pas, et la commissure de ses lèvres accueillit même un petit rictus discret mais bien visible.
« Ah oui. Quelle tragédie. »
Aussitôt la jeune fille tomba à genoux avec un hoquet de douleur, les yeux clos. Elle se rattrapa avec ses bras et trembla sous la force de l'assaut magique. Aucun de ses amis ne bougea alors que ses doigts s'enfonçaient dans la terre, sans doute pour essayer de maîtriser la souffrance qui déformait ses traits et était presque palpable dans les petits sursauts de son corps.
« Ton insolence est inacceptable, » siffla Maléfique. « N'oublie pas à qui tu t'adresses. »
Le corps de Mal se détendit soudainement et elle souffla, et alors qu'elle se redressait sur des jambes tremblantes, Maléfique se tourna vers les prisonniers une fois encore.
« Cela dit, il y a un bon côté à cette insipide réunion. »
Ses gobelins émirent des petits rires ronflants, Diablo sembla se gargariser et l'expression sur le long visage pâle de Maléfique trahit sa joie perfide à l'idée de ce qui allait venir. Elle leva une main, presque avec négligence, et un poignard s'envola de la ceinture d'un sbire pour fendre l'air en direction de Philippe. Adam n'eut pas le temps d'être horrifié. L'arme se heurta à la barrière devant eux dans un flash rouge avant de s'écraser au sol.
L'expression de rage de la fée aurait pu faire frémir n'importe qui. Dos aux adolescents, elle ne remarqua pas la micro réaction d'Evie lors du choc, un minuscule sursaut qui aurait pu être de la douleur aussi bien que de la surprise. Ou tout autre chose.
« Je peux savoir ce que c'est que ça ? » gronda Maléfique en se retournant, sa robe volant avec ses mouvements.
Le gobelins rentrèrent la tête dans les épaules et les hommes reculèrent. Mal se contenta d'une petite moue.
« Je me doutais que tu n'aurais pas la patience de savourer cette victoire. J'ai pris des précautions. »
Le regard furieux de la fée tomba sur Evie qui ne bougea pas et ne releva pas la tête.
« J'aurais dû allumer un bûcher et y jeter Grimhilde et cette petite – »
« Je sais choisir mes lieutenants, » coupa Mal. Si elle avait peur d'être à nouveau torturée, elle ne le montrait pas. « Je ne voulais pas que nos chaleureuses retrouvailles soient parasitées par des mises à mort intempestives. »
Maléfique haussa un sourcil. Elle considéra Mal un instant avant de lui accorder toute son attention. Adam se tendit.
« Tu sais ce que ton attitude te coûtera. Mais nous verrons ça plus tard. Où est la baguette ? »
Sans un mot, Mal la saisit lentement et la montra.
« Donne-la moi, qu'on en finisse ! »
Adam se débattit inutilement contre ses liens végétaux lorsqu'il entrevit l'horreur à venir.
Maléfique se ferait une joie de briser la barrière simplement pour voir le monde basculer dans le chaos autour d'elle et s'en délecter. Elle userait de la baguette pour ses sombres desseins, et plus personne ne serait à l'abri de sa folie et de son courroux.
Mal avança d'un pas, la main tendue, avant de faire mine de réfléchir. Elle se figea et baissa le bras.
« Finalement, non. »
« Tu oses me défier ? » souffla Maléfique, et une part d'elle avait presque l'air véritablement surprise. « Si tu ne me la donnes pas, je te la prendrais ! »
Mais Mal ne la laissa pas agir.
Dans un geste fluide, elle prit la baguette à deux mains et alla la fracasser contre son genou.
La baguette magique se brisa net en deux avec un petit claquement sec qui fendit l'air.
L'une des baguettes magiques les plus puissantes au monde était brisée en deux entre les mains de Mal.
Adam aurait pu s'étrangler de stupeur.
Comment était-ce possible ?!
Comment avait-elle osé... ?!
Aucun gobelin ne ria. Ils bougèrent même nerveusement, leur attention passant de Mal à leur maîtresse, presque partagés, ne sachant comment réagir. Entre stupéfaction et colère, les soldats de Maléfique échangeaient des regards ou contemplaient les jeunes avec haine, mais aucun ne fit un geste vers eux.
Devant le silence de tous, face à l'expression de pure rage de sa mère, Mal sourit et balança les deux morceaux plus loin comme si c'était de vulgaires bouts de bâton. Ses trois alliés s'étaient enfin redressés et avaient délaissé leurs airs soumis pour afficher une arrogance insolente qui risquait fort de leur coûter la vie.
« C'est marrant, » annonça Mal tranquillement, avec un amusement qui aurait pu être espiègle s'il n'avait pas été aussi clairement impertinent, « ils ont des tas de livres ici, et cet internet, et tout le monde peut apprendre tout ce qu'il veut très facilement, comme si la connaissance n'était pas l'arme la plus puissante de toutes. Avant de trouver l'info, je savais pas qu'une baguette n'était indestructible que par ceux n'ayant pas de sang de fée dans les veines. Pour nous, les baguettes sont peut-être des armes formidables, mais elles sont aussi solides que des brindilles. Oups. »
« Alors c'est ainsi. »
« Oh, ne joue pas la surprise. Tu savais depuis le premier jour qu'on en arriverait là. »
« J'aurais dû te laisser crever de faim et de froid quand tu es apparue dans mon château. »
« T'aurais dû, » approuva Mal le plus sérieusement du monde. « Mais on sait toutes les deux qu'aucun de nous quatre n'allait de toute façon sortir d'ici vivant. »
Un sourire apparut sur le visage de Maléfique, tordu et glacial.
« Tu as servi ton but. Je n'ai que faire de ce qui ne m'est pas utile. »
Si c'était ainsi que les Méchants voyaient les bébés que les fées et le Haut Conseil leur avaient envoyés, alors ils méritaient bien de mourir ce soir. Adam ne put faire autre chose que tenter de ravaler la vague de dégoût et d'outrage face à un tel échange. Mal et les autres jeunes ne s'en émurent pas, et le simple fait qu'ils n'attendaient aucune autre considération lui brisa le cœur.
Mais la tristesse et l'indignation se battaient avec l'effroi dans sa poitrine, car il venait enfin de comprendre le but derrière les actes des adolescents. Il s'était fourvoyé, il s'agissait bien d'une vengeance. Seulement lui et les autres n'étaient pas les cibles, uniquement des témoins involontaires, des gêneurs ou au pire des dommages collatéraux.
Les quatre jeunes avaient voulu attirer Maléfique ici, non pas pour qu'elle libère l'Île, mais pour...
« Ainsi tu souhaites me tuer, Mal ? Toi et tes petits laquais pensiez vraiment que je serai aussi facile à éliminer que Jafar, Cruella et Grimhilde ? »
Quoi ?
Le docteur Prim leur avait parlé des décès possibles ou probables des trois criminels, mais le sous-entendu de Maléfique était une information nouvelle.
La puissance qu'elle déversait ne sembla pas impressionner les adolescents. Mal restait calme, et Evie et les garçons n'avaient plus rien d'enfants terrifiés. Ils se contentaient d'observer patiemment l'échange en gardant un œil sur la troupe derrière la fée noire.
« Qu'est-ce que tu veux, » annonça Mal en écartant les bras avec un petit rictus. « On est des petits enfoirés, c'est connu. »
Maléfique plissa les yeux puis, comme lasse de la conversation, elle tourna à demi la tête vers sa petite armée.
« Tuez-les tous. »
Non !
Avant même les premiers mouvements, Adam se débattait déjà contre la branche qui l'emprisonnait, et il vit qu'il n'était pas le seul. Mais c'était peine perdue, la magie de leur prison trop forte pour leur simple volonté.
Il essaya de crier, de hurler, mais aucun son ne passa ses lèvres.
Libérez-nous. Nous pouvons vous aider ! Vous ne pourrez pas vous en sortir seuls !
Vous auriez dû nous le dire, pourquoi vous ne nous avez rien dit ?
O
Si Belle avait pu, elle se serait interposée entre les enfants et Maléfique.
C'était irrationnel, un instinct stupide, peut-être maternel, peut-être coupable.
Elle connaissait à peine ces adolescents, mais elle avait les contours de leur histoire et la certitude qu'elle portait une part de responsabilité dans ce qu'il se passait. Comment ne pas occulter la trahison quand une telle aberration se produisait sous ses yeux ? Comment ne pas choisir son camp quand des adultes en surnombre marchaient armes à la main sur quatre gamins ?
Ce sentiment était une faute, une de plus. Belle aurait dû tout essayer pour trouver le moyen de se libérer et de sauver sa famille et ses amis de cette situation, elle aurait dû penser à son royaume et à son peuple, au danger auquel ils faisaient face. Mais tout ce qui l'habitait alors qu'elle assistait impuissante à cette scène horrifiante n'avait que modérément à voir avec ses devoirs ou même son honneur.
Tandis que les gobelins formaient un large cercle autour de Mal et de dix hommes sous le regard plein d'une anticipation cruelle de Maléfique, les soldats restants s'avançaient vers les trois autres qui reculèrent jusqu'au centre de la clairière avant de s'arrêter.
Jay et Carlos avaient leurs sabres dans les mains, Evie se tenait entre eux mais n'avait pas sorti d'arme. Et face à eux, vingt-deux hommes. Vingt-deux contre trois, quels lâches !
Les premiers se stoppèrent, et le moins que Belle pouvait dire, c'était que leurs attitudes étaient variées. Certains semblaient calmes et méfiants, d'autres vibraient d'énergie, avides de faire des victimes, d'autres avaient l'air froids et cruels, souriant presque de la situation. Certains essayaient de cacher leurs émotions, d'autres échouaient lamentablement. Certains étaient clairement des solitaires, d'autres se connaissaient et échangeaient des regards, bougeaient ensemble d'une manière qui trahissait leur habitude de marcher et combattre côte à côte.
Ils formèrent un demi-cercle face aux adolescents qui les contemplaient, sur leurs gardes. Leurs visages étaient fermés et tendus, mais ils ne montraient ni crainte ni hésitation. Jay se fendit même d'un petit sourire lorsqu'il s'adressa à eux d'une voix claire.
« Soumettez-vous maintenant et vous aurez la vie sauve. Sinon, vous connaissez la règle. Aucune attaque sur le gang ne reste impunie. Vous ferez face aux conséquences. »
Un de ceux de devant, un homme plus carré que les autres, bardé de cicatrices et aux yeux presque dorés, un Hun, émit un petit rire moqueur et profond. Certains sourirent aussi, mais plusieurs s'étaient tendus aux mots de Jay, certains avaient même lancé des regards à leurs camarades et à Maléfique, comme pour voir s'ils auraient une chance de renoncer sans immédiatement subir le courroux de la fée noire.
S'il y eut cette extraordinaire hésitation, aucun néanmoins ne déposa les armes. Le Hun fit un pas en avant, son immense épée pointée vers Jay.
« Tu crois vraiment nous faire peur ? Vos petites guerres de territoire et ces bruits stupides que vous faites courir pour vous donner de l'importance... J'ai jamais compris pourquoi les chefs vous laissaient vous et les autres mioches polluer nos rues. Qu'est-ce que vous croyez faire ? J'aurai besoin de personne pour vous découper tous en morceaux et faire de vos têtes de jolis ornements pour- argh- »
Aucun ne bougea et ils l'observèrent s'écrouler à genoux, puis au sol, un couteau profondément enfoncé dans la gorge, se noyant dans son propre sang avec des sons écœurants.
Avec horreur et stupéfaction, Belle vit Evie baisser tranquillement son bras. Elle n'accorda pas d'attention au cadavre et leva les yeux au ciel.
« Les monologues, » soupira-t-elle.
« Ils ne peuvent pas s'en empêcher, » acquiesça Carlos avec dégoût. « C'est plus fort qu'eux. »
Fronçant les sourcils, Jay passa son regard du corps aux hommes un peu abasourdis. Par ce qu'il venait de se produire ou par l'idiotie de leur camarade, difficile à dire.
« Elle l'a trouvé où celui-là ? Il a passé dix ans dans une cave ou quoi ? Il était avec quelqu'un ? Personne ? »
Aucun ne répondit, certains lancèrent même des regards curieux autour d'eux.
« Ça m'ennuie. Je vous laisse vous en occuper. »
« Bien sûr, princesse. »
La plupart des soldats l'observèrent tourner tranquillement les talons pour s'éloigner avec le même effarement qui habitait Belle. Jay et Carlos couvrirent ses arrières en ne quittant pas des yeux leurs ennemis, au cas où l'un d'eux aurait une arme de lancer. D'après ce que pouvait voir Belle, aucun n'avait d'arc et toutes les armes semblaient de plus ou moins mauvaise qualité, forgées sur une île où la matière première manquait.
Carlos attendit quelques secondes puis afficha un rictus, mesquin et arrogant, si éloigné du garçon que Belle avait rencontré qu'elle en eût le souffle coupé.
« Bon, on s'entretue ou pas ? »
Cela sembla réveiller l'assemblée. Plusieurs se précipitèrent vers les garçons, mais certains restèrent prudemment en retrait, attendant peut-être une bonne opportunité pour frapper.
Jay et Carlos étaient agiles, rapides et maniaient parfaitement leur sabre. Belle préférait ne pas songer à la façon dont ils avaient acquis un tel talent et sans doute une énorme expérience pour être capables de tenir tête à des assaillants adultes en nombre. Ils étaient plus forts que certains hommes amaigris et vieillissants et profitèrent de leur désorganisation pour mieux frapper, blessant et assommant plusieurs adversaires en quelques minutes.
Cela ne pouvait durer, et quand les soldats réussirent à les encercler, Jay siffla deux sons et Carlos se mit immédiatement à courir, filant entre plusieurs soldats avec dextérité en direction d'Evie. Plusieurs assaillants le prirent en chasse, Belle en compta huit, mais elle dut fermer les yeux quand un flash l'aveugla. Elle entendit une sorte de grésillement, des cris, et entrouvrit les paupières pour voir trois hommes s'écrouler, leurs corps encore pris de spasmes, des arcs électriques toujours visibles sur eux. Cela fit hésiter les cinq autres mais le petit rire de Carlos raviva leur colère et ils se remirent en chasse.
Jay s'était rapproché de la barrière et continuait de se battre contre plusieurs hommes, la lèvre fendue, une entaille au bras et sans doute plusieurs hématomes encore invisibles. Mais contre toute attente, aucun des enfants n'était pour le moment mort. Rapides et lucides, ils utilisaient le terrain à leur avantage, les rochers, l'herbe glissante, la terre quand ils se trouvaient au sol. Jay fit plusieurs fois démonstration de ses prouesses acrobatiques, se sortant de situations compliquées, tandis que Carlos faisait un usage ingénieux et plutôt horrible de divers pièges cachés dans la clairière.
Deux des hommes se dirigèrent tout à coup vers la barrière, bien décidés apparemment à assouvir leur soif de vengeance sur les royaux. Belle se demanda si elle devrait en reconnaître quelques-uns, elle se demanda si elle aurait été capable de mettre des noms sur ces visages émaciés et creusés même si elle les avait un jour connus.
Les deux énergumènes se retrouvèrent bien heureusement face à une magie infranchissable, ce qui ne les empêcha pas d'essayer de la forcer par tous les moyens physiques à leur disposition.
Evie, occupée à travailler sur sa potion plus loin, leva un regard noir vers eux. Elle siffla plusieurs notes et Jay lui jeta un œil avant d'aviser les trouble-fêtes. Il évita de justesse une lame, se jeta sur le côté pour se dégager et courut pour être plus près des deux hommes.
« Eh, Sarrousch ! Comment va ta fille ? Ça fait quelques mois que je suis pas allée la voir ! »
« Sale petit enfoiré ! » cracha l'homme aux cheveux longs et grisonnant avant de se précipiter vers le garçon avec son compagnon, délaissant la barrière.
Jay se retrouva face à un petit attroupement et un nombre de lames inconfortables. Il continua de reculer lentement et sourit, ses dents rougies par le sang.
« Les gars, on vous avait prévenus, non ? Certains d'entre vous sont des voisins, vous saviez, ne soyez pas mauvais joueurs ! »
« Tu crois vraiment que tu vas t'en sortir ? Pas cette fois, vaurien. »
Avec plus de confiance, les soldats accélérèrent le pas. Jay continua de reculer prudemment, imitant leur vitesse.
« Tu me vexes, Paolo. On sait tous les deux que je suis plus que ça. Sur ce... »
Il se détourna d'eux brusquement pour s'enfuir à toutes jambes et sauter par dessus un gros rocher. L'explosion surprit tout le monde, projetant des corps (entiers ou non) aux alentours. Jay ne s'arrêta pas longtemps, il reprit sa course quand ceux qui n'avaient pas été touchés et ceux blessés modérément par le piège se mirent à sa poursuite. Une fois dans une zone plus dégagée, il leur fit face de nouveau, le souffle court mais le bras fort.
Jay et Carlos étaient trop préoccupés pour s'apercevoir que trois hommes s'avançaient derrière Evie. La jeune fille semblait pleinement concentrée sur sa difficile tâche et personne ne pouvait la prévenir. Deux des soldats levèrent le bras au même instant. Belle hurla un avertissement silencieux, regarda la trajectoire des poignards...
Au dernier instant, Evie se pencha légèrement sur la droite. L'une des armes partit tout droit dans le décor, la seconde se ficha dans son omoplate gauche. Mais elle ne sembla pas s'en émouvoir alors qu'elle pivotait sur ses pieds en attrapant son sabre. La seule chose lisible sur son visage fut un agacement fugace. Elle fit un geste du doigt et le poignard quitta son épaule pour aller se planter dans la poitrine du lanceur sans qu'elle ne réagisse davantage. Dans le même mouvement elle évita l'épée d'un second homme avant de contrer celle du troisième. Alors qu'elle se battait habilement contre les deux tueurs, Belle remarqua qu'elle faisait en sorte de les éloigner de sa potion.
Une fois à plusieurs mètres, elle para les attaques jusqu'à réussir à créer une petite distance entre elle et les soldats. Alors elle sortit un autre petit couteau de nulle part et le lança droit en plein cœur du plus fort des deux hommes, le mouvement fluide et précis ne lui prenant que quelques secondes. Déstabilisé, le deuxième homme hésita et ce fut assez pour qu'Evie pénètre sa garde et entaille profondément sa cuisse à l'aide de son sabre. L'homme s'écroula avec un cri de douleur avant de plaquer désespérément ses mains sur sa blessure, mais il n'avait aucune chance d'arrêter cette hémorragie.
Evie d'ailleurs ne se préoccupait plus de lui, déjà à plusieurs mètres. Elle émit un nouveau sifflement, aigu, avant d'en enchaîner un autre plus court. Son regard balaya les alentours, s'accrocha quelques secondes au combat que menait Mal, avant de trouver Jay aux prises avec deux assaillants, et Carlos plus loin, qui avait réussi à se débarrasser de presque tous ses ennemis. Il était à genoux au sol et dominait un homme couché par terre. Le garçon avait le visage en sang, une blessure à la tempe rendait ses gestes un peu maladroits, il leva une pierre à deux mains et s'apprêtait à l'abattre sur le crâne du type quand soudain il se figea. Hésitant, le regard un peu trop écarquillé, il retint son geste et c'est tout ce qu'il fallut à l'homme en-dessous de lui pour le renverser et se libérer de sa prise.
« Carlos ! »
Mais son ami semblait avoir du mal à recouvrer ses esprits alors que son adversaire s'était saisi de son sabre resté au sol. Tandis qu'il amorçait son geste Carlos se reprit et sortit un poignard, roula sur le côté pour éviter la lame qui aurait dû le tuer et n'eut pas à aller plus loin car le corps de son ennemi tomba à ses pieds, un couteau fiché dans la nuque.
Evie courut les derniers mètres qui la séparaient de Carlos et s'arrêta près de lui avant de rapidement l'aider à se relever.
« Tu faisais quoi ? » reprocha-t-elle. « Tu survis, et après tu réfléchis ! »
« Je sais. Je sais. »
« T'es avec moi ? »
« Oui, » confirma-t-il, le ton moins hésitant mais le souffle court. « Oui, ça va. »
Il ramassa rapidement son sabre et suivit Evie en direction de Jay. Le garçon était aux prises avec encore deux individus, plus adroits que les autres, et il fatiguait. Derrière lui certains hommes qu'il avait blessés ou assommés se relevaient. Evie et Carlos s'occupèrent de les affronter et de couvrir les arrières de leur ami.
Lorsqu'ils réussirent à se dépêtrer des derniers, ils se dirigèrent vers la barrière et la passèrent sans rencontrer de résistance, essoufflés et blessés. Evie leva une main et un sac tomba d'un arbre à ses pieds. Elle passa aux garçons des petites fioles de liquide trouble et en prit un elle aussi. Une fois qu'ils eurent bu, ils remirent les contenants vides dans le sac.
Alors qu'il se redressait, Jay souffla.
« Ouah. Ouah, c'est trois fois mieux que celles sur l'Île. »
« Il y a plus de magie ici, » rappela distraitement Evie en sortant un petit rouleau de bandage et de quoi faire une atèle. « Vous sentirez rien de vos blessures pendant quelques temps, mais ça ne veut pas dire qu'elles sont plus là. La potion booste aussi votre organisme, mais ça dure qu'un temps, et le retour à la normale sera plus violent que sur l'Île. Jay. »
Il tendit sa main gauche et la laissa rapidement bander ses deux derniers doigts.
« C'est pas cassé. »
« Carlos, prends celle qui est noire. C'est pour ta possible commotion cérébrale. »
« Ouais. »
Leurs ennemis encore en état de se battre s'étaient dirigés vers la barrière et tapaient dessus ou menaçaient les enfants de morts toutes plus horribles les unes que les autres. Ils étaient huit, rejoints par cinq gobelins, mais Evie, Jay et Carlos ne leur accordaient pas d'attention. Cette petite pause leur permettait de souffler et de parer à leurs blessures les plus gênantes, ce que leurs ennemis ne prirent pas le temps de faire, certains très amochés.
La main de Carlos se posa délicatement sur l'épaule d'Evie pour l'enjoindre à se tourner dos à lui.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Merde, ça a l'air trop profond. »
« Poignard, » répondit-elle simplement en se baissant pour prendre une potion bordeaux et la donner à Carlos avant de faire un geste vers son omoplate.
Jay fronça les sourcils, dubitatif, en essayant d'avoir une vision plus claire de la blessure malgré le fait qu'Evie ne cessait de bouger comme si elle n'avait qu'une égratignure.
« Ils t'ont prise par surprise ? »
« C'était le poignard ou rater la potion. Il me restait qu'une étape à faire. Il n'a rien touché d'important. »
Carlos observait la fiole qu'il tenait avec méfiance.
« C'est quoi ? »
« Ça arrêtera le saignement et permettra au sang de coaguler. Tu peux accélérer ou tu attends que je me vide jusqu'à m'évanouir ? »
Un petit reniflement amusé lui répondit et Carlos versa la potion sur sa blessure. Jay profita de ces quelques secondes pour essuyer le sang sur son visage et éviter qu'il coule dans ses yeux. Il rattacha ses cheveux correctement tout en gardant un œil sur Mal au loin.
Alors que Carlos finissait de bander sa cuisse entaillée, deux des hommes impatients frappèrent plusieurs fois la barrière juste devant eux.
« Ça va, ça va, on arrive ! » rétorqua Jay. « Si pressés de mourir, hein ? »
« Sortez de là, espèce de lâches ! »
« Elle est bonne, celle-là, » maugréa le jeune homme avant de jeter un œil à Evie. Elle avait l'air pâle, et bien que son visage restait impassible, à cette distance Belle trouva que ses traits étaient tirés, sa respiration un peu trop courte. « Dis, t'as jamais vraiment dit ce que la magie noire exigeait comme prix pour cette prison. Juste qu'elle ne tiendrait pas dans le temps. C'est pas de l'énergie vitale ou une connerie de ce genre, hein ? »
« C'est de la magie noire runique, Jay. Qu'est-ce que tu crois qu'elle demande ? Des chansons et des bouquets de fleurs ? »
« C'est moi ou ça te rend aggress– »
Le hurlement de Mal les figea tous, ennemis compris, tant il était glaçant.
Belle tourna la tête pour voir la jeune fille au sol, entourée des cadavres de ses dix adversaires. Son corps se tordait sous la souffrance et après quelques secondes, elle n'eut même plus la force de crier. Elle resta au sol, à peine consciente, alors que les gobelins autour d'elle l'observaient sans bouger.
« Carlos, » pressa Jay.
« Je suis prêt. »
Les trois adolescents passèrent la barrière en profitant de la distraction de leurs ennemis. Jay prit un rocher au passage et attrapa l'épaule de celui qui les avait insultés. Aussitôt qu'il se retourna, le garçon lui asséna un violent coup sur la tempe. L'horrible type s'écroula, peut-être mort, et les autres prirent conscience de leur présence. Tous semblaient encore en état de se battre malgré leurs blessures et ils avaient un air revanchard et parfois un peu fou plutôt inquiétant.
Evie sourit alors, elle avait l'air très calme à côté de la tension des deux garçons. Mais il y avait quelque chose de brûlant dans son regard et de glacial dans ses traits.
« Vous auriez dû rester au sol. »
Soit c'était un code, soit Evie avait communiqué autrement avec ses amis, soit ils se connaissaient si bien qu'ils n'avaient même pas besoin de se consulter, parce que Carlos et Jay tournèrent soudain les talons pour filer en courant. Dans le même temps derrière les hommes, les gobelins se regardèrent et firent quelques pas en arrière précipitamment alors qu'une fumée commençait à envahir l'espace autour d'Evie. Elle sortit de derrière son dos une bombe aérosol sans doute modifiée d'où s'échappait rapidement la substance. Tout se passa en quelques secondes et si certains réagirent et essayèrent d'imiter les gobelins, ils ne réussirent pas à sortir du nuage opaque à temps.
Belle ne pouvait plus rien voir, aucune silhouette ne se dessinait dans cette boule de brume grise, mais elle entendait les hommes tousser et gémir. Ça ne dura pas longtemps.
Lorsque l'effet de la bombe se dissipa, Evie avançait tranquillement vers les gobelins, son sabre à la main. Elle laissa sept cadavres derrière elle, leurs yeux grands ouverts, leurs visages déformés par la douleur, du sang s'écoulant de leurs orbites, leurs nez, leurs oreilles et leurs bouches.
Un poison. Ou une potion. Ou les deux.
Evie n'avait pas pu retenir sa respiration aussi longtemps. Si ?
Belle se souvenait que certaines sorcières développaient au cours de leur longue vie une certaine immunité à leurs propres poisons, mais Evie était loin d'avoir une longue vie derrière elle.
Carlos rejoignit la jeune fille maintenant qu'il pouvait de nouveau être là sans risques, et quand Belle leva la tête, elle ne trouva Jay nulle part. Il semblait avoir disparu.
« T'en es où, question magie ? » demanda doucement le garçon sans se tourner vers elle.
Elle répondit de la même manière.
« Cinq sur dix. »
« On va faire ça à l'ancienne alors. »
Les gobelins, ces petites créatures immondes violentes et puissantes, semblèrent marquer une pause mais leurs armes levées en disaient long sur les ordres qu'ils avaient dû recevoir de leur maîtresse.
Tendu, son sabre levé, Carlos les considéra un instant avant de se concentrer sur celui au centre.
« Les gars, on se connaît. On n'est pas obligés d'en arriver là. Tu te rappelles l'année dernière ? On s'était bien marré face à Frollo, Darok ! »
Le gobelin en question grogna avec rage quelque chose dans sa langue, et Carlos fronça les sourcils.
« Ferrouk ? Ranrak ? » essaya-t-il.
Visiblement ce n'était pas ça non plus et le garçon haussa les épaules.
« C'est pas facile de vous différencier aussi ! » se défendit-il.
Deux gobelins, l'un rond et plus petit que les autres aux allures de cochon et l'autre plus grand et plus fin au visage émacié échangèrent un regard.
« D'accord, je vois, » consentit Carlos avant de contrer rapidement un puissant coup de hache qui lui aurait fendu le crâne. « Je suppose qu'on est plus copains ! »
Il s'écarta vivement d'Evie pour qu'elle puisse se défendre elle aussi. Les gobelins avaient beau être petits, ils étaient de formidables opposants. Bien plus agiles que leurs pattes laissaient supposer, ils avaient également une force surhumaine, la peau très épaisse et ils maniaient très bien leurs armes hétéroclites souvent démesurées par rapport à leur taille.
Carlos eut toutes les peines du monde à se dégager assez rapidement de ses trois adversaires pour réussir à prendre ses distances, mais il luttait difficilement pour éviter hache, lance et épée. Evie cherchait par tous les moyens à ne pas avoir à contrer les lames des deux créatures face à elle, reculant habilement jusqu'à pouvoir lancer deux couteaux, un qui atterrit dans la cuisse d'un gobelin sans qu'il ne s'en émeuve une seconde, l'autre qui fut détourné par une double hache.
Si les adolescents avaient encore des pièges en réserve, ils ne les utilisaient pas ou ne pouvaient les activer. Ils semblaient entièrement concentrés et les gobelins ne fatiguaient pas, attaquant inlassablement les jeunes, les blessant plusieurs fois. Chaque coup que réussissaient à donner Evie et Carlos ne suffisait pas à ralentir ou même perturber les créatures qui continuaient sans aucune hésitation.
Malgré tout Carlos réussit bientôt à tourner la taille des armes des gobelins en leur défaveur et, alors qu'ils essayaient de se dépêtrer de leurs frères, le garçon lança une petite balle par terre. Le gadget électrocuta la créature la plus proche qui s'écroula avec un petit ronflement presque agacé. Devant le sort de leur semblable, mort ou assommé, les deux autres attaquèrent Carlos de plus belle mais l'adolescent avait réussi à se saisir du fauchard au sol et s'en servit pour acculer ses ennemis contre la prison. Il fit un pas et frappa pointe vers l'avant, mais les créatures s'écartèrent vivement et l'arme de Carlos ne fit que rebondir contre la barrière. Se servant de son élan il réussit de justesse à éviter le tranchant d'une hache en pivotant sur ses appuis. Un coup de pied envoya le gobelin contre la prison et Carlos utilisa ensuite le long manche du fauchard pour frapper la gorge de son deuxième opposant.
Plus loin, Evie n'était pas parvenue à battre ses deux adversaires et, perdant patience ou sentant qu'elle risquait de ne pas s'en sortir, elle usa de télékinésie pour faire voler les créatures jusqu'à l'autre bout de la clairière. Ils s'écrasèrent contre les larges troncs avant de s'écraser lourdement dans l'herbe. Puis elle se tourna vers Carlos, pâle et un peu tremblante, et s'approcha de lui et de ses opposants.
« Est-ce que vous pourriez s'il vous plaît arrêter de vous battre près de cette putain de prison ? »
« Merde. Oui, » répondit immédiatement Carlos en contrant la hache une nouvelle fois, grimaçant face au choc qu'il dut ressentir jusque dans sa nuque.
Evie le rejoignit et il lui lança un rapide coup d'œil en esquivant un autre coup.
« T'en es où ? »
« Quatre sur dix. »
Elle favorisait son bras droit, peut-être parce que sa blessure à l'omoplate la gênait davantage ou peut-être parce qu'elle souffrait des coups qu'elle avait reçus. Des problèmes aux côtes ? Au poignet ?
Carlos semblait perdre en précision de minute en minute, et il avait clairement un problème au bras également, se tendant à chaque mouvement et chaque coup.
« Mal ? » demanda-t-il.
« Elle tiendra. »
« Mais – »
« Elle tiendra. »
Il n'insista pas et profita d'une soudaine distraction du gobelin face à lui pour lui asséner un violent coup de pied sur le visage, le faisant basculer au sol. Il allait finir son mouvement en le transperçant mais la créature leva une patte et semblait ne même plus le regarder. Après une rapide hésitation, Carlos lâcha le fauchard et opta pour l'assommer du plat de la lame de son sabre.
Lorsque Belle tourna la tête pour voir si Evie allait bien, elle remarqua qu'à l'instar du petit monstre lui faisant face et comme l'adversaire de Carlos, elle avait été distraite. Tous les deux, la jeune fille et la créature, avaient d'ailleurs cessé leur duel et avaient leur attention toute tournée vers le haut de la clairière.
Où les gobelins restants s'étaient rassemblés autour de Mal, faisant face à Maléfique alors que la jeune fille se redressait faiblement sur ses genoux, un gobelin plus massif que les autres à ses côtés.
Qu'est-ce que... ?
O
Philippe ne céda pas à la panique à la vue de Maléfique et de ces satanés gobelins.
Au contraire, la rage maintint son sang-froid aussi vivement que son adrénaline.
Aurore et Audrey étaient près de lui, et il devait rester calme pour mieux saisir sa chance si elle venait. Il avait déjà vaincu Maléfique deux fois, il recommencerait s'il en avait l'occasion.
Même si, il devait l'avouer, ses chances n'étaient pas très élevées sans armes et sans armée.
Il avait un peu de mal à saisir ce qu'il se passait, tout ce dont il avait eu conscience au départ, c'était que les quatre gamins les avaient trahis. Et alors qu'il avait proféré avertissements et même deux ou trois menaces, il avait été quelque peu effaré d'entendre Belle, Adam et Marraine essayer de raisonner leurs agresseurs, voire même de les rassurer. Alors d'accord, lui aussi était effondré à l'idée de ce que ces enfants avaient vécu en partie par leur faute, lui aussi ressentait de fait de la sympathie à leur égard, mais il fallait être clair, si qui que ce soit s'en prenait ainsi à sa famille, sa première réponse serait toujours la colère.
Ça ne s'arrangea pas quand ces gamins un peu trop pleins de ressources réussirent apparemment à ouvrir la barrière comme si c'était une simple porte sans serrure et invitèrent Maléfique et une petite armée dans cette clairière sacrée où ils se trouvaient à leur merci !
Mais ça commença à changer lors de l'échange entre cette horrible harpie et Mal.
Ça continua à changer quand la fée noire ordonna tranquillement l'assassinat des quatre adolescents.
Ça changea définitivement quand il s'aperçut de plusieurs choses.
La première, la plus évidente, c'était cette prison magique dans laquelle il se trouvait. Elle était le fait d'Evie qui, apparemment, n'était pas seulement la jeune fille avenante et insouciante qu'on leur avait dépeinte mais aussi une sorcière capable de tels exploits. (Et c'était un exploit, Philippe en savait quelque chose, il était plutôt connaisseur en termes de magie.) C'était une cage certes, mais elle faisait surtout office de protection parce que, avouons-le, ils auraient beau tout essayer, jamais ils ne parviendraient à se libérer de ces arbres enchantés qui jouaient déjà pleinement le rôle de prison. (Evie, encore. Pour une gosse tête en l'air, elle faisait bien assez de dégâts.) Seule cette barrière magique les maintenait en vie, et il en eut la preuve bien assez tôt quand Maléfique essaya de l'éliminer avec un vulgaire poignard, comme s'il n'était rien d'autre qu'un ennemi de bas-étage comme un autre et oui, il se sentait plutôt vexé par ce traitement.
La seconde chose qu'il nota l'horrifia autant qu'elle l'impressionna. Philippe avait été un prince dans un monde médiéval, entraîné dès son plus jeune âge aux arts de la guerre par les meilleurs maîtres d'armes. Il avait vu plusieurs batailles et guerres, avait rencontré de grands guerriers d'origines variées et était considéré comme l'un des meilleurs combattants du monde.
Alors il pouvait l'affirmer, ces jeunes savaient se battre. Et il ne disait pas ça en passant, non, il disait ça avec toute la conviction du monde, ces gamins chétifs savaient tellement bien se battre que même une flopée d'adultes (vieillissants, mais ils en étaient tous là, n'est-ce pas ?) n'avait pas réussi à les terrasser. Rien dans leur style n'était élégant, noble ou classique. Leurs jeux de jambes, leurs parades, leurs attaques, tout était un patchwork désordonné de différents styles qu'ils avaient dû emprunter à droite et à gauche et étaient tissés de nombreuses improvisations. Leur façon de décontenancer l'adversaire et d'utiliser le terrain à leur avantage, d'user de tous les coups bas possibles et de ne pas hésiter à fuir pour mieux frapper lui rappelait beaucoup la façon qu'avait eu Aladdin de se battre dans leur prime jeunesse. Sauf que les enfants de l'Île n'hésitaient pas, ils n'avaient pas peur, et surtout ils planifiaient.
La clairière avait été préparée en amont, il y avait des pièges un peu partout, électriques, mécaniques ou explosifs, permettant aux jeunes de réduire le nombre de leurs ennemis et de se sortir de situations désespérées. C'était la seule chose qui leur permit au final de rester en vie, parce que même le meilleur des guerriers ne pouvait survivre longtemps face à un surnombre d'opposants. Le sang ne les impressionnait pas et quand Philippe dut éviter de regarder les morceaux laissés par l'explosion, eux ne s'en émurent pas une seconde.
Jay et Carlos se servaient de leur vitesse et de leur force, poussant leurs adversaires à bout en cherchant une ouverture jusqu'à pouvoir les assommer, d'une façon ou d'une autre. C'était un fait très intéressant qui fit également basculer l'opinion de Philippe. Quand ils avaient le choix, ils ne tuaient pas. Ils blessaient, ils handicapaient, ils assommaient.
Evie se battait comme elle danserait. Avec grâce et lucidité. Elle esquivait et parait jusqu'à pouvoir se glisser sous la défense de ses ennemis et alors elle frappait. Une fois. Toujours de manière létale. C'était une manière de combattre très froide, extrêmement précise et plutôt risquée, mais c'était aussi la plus raisonnable. Elle n'avait pas la force physique de Carlos et Jay, un coup de sa part ne suffirait que rarement à assommer net ses ennemis. Si elle devait se battre au corps à corps, elle ne pouvait se permettre de voir son adversaire rester debout et encore moins qu'il ait la possibilité de lui asséner un coup lorsqu'elle se tenait si près de lui. Alors elle visait les artères, le cœur ou la gorge. D'ailleurs, elle n'en venait à combattre que si elle ne pouvait se maintenir assez à distance pour utiliser ses couteaux. Et bon sang, jamais Philippe n'avait vu quelqu'un d'aussi habile qu'elle dans ce domaine.
Autre fait intéressant, les garçons prenaient leurs ordres de Mal certes, mais aussi d'Evie. En l'absence de la capitaine, c'était clairement elle qui avait l'autorité. Ce qui, encore une fois, ne collait absolument pas avec la jeune fille dont avait parlé Adam, Ben et Marraine. (Sa capacité à tuer non plus d'ailleurs, mais c'était un tout autre problème.)
La troisième raison qui changea l'opinion de Philippe fut Mal elle-même.
La fille de Maléfique, créée par les fées. Qui ne ressemblait que très, très modérément à sa génitrice, fort heureusement. Il ne savait pas comment il aurait réagi si elle avait été une copie conforme de sa Némésis. Mal était petite de taille, déjà, et il ignorait si c'était dû à leur naissance étrange ou à son sang humain, mais Mal n'avait rien physiquement d'une fée noire. Elle avait tout d'une enfant de sa race et, et Philippe trouvait ça secrètement hilarant, elle avait les cheveux violets ! La fille de Maléfique, la toute puissante et terrible fée noire, était une petite humaine aux jolis yeux verts et aux cheveux violets. Il y avait de quoi s'en amuser.
Et dans ce petit brin d'humaine se trouvaient une volonté de fer, un courage époustouflant et sans doute un grain de folie.
Philippe avait lui-même fait face à Maléfique, il savait quel genre de personnes il fallait être pour ne pas s'effondrer, pour ne pas baisser la tête et rencontrer son regard glacial sans ciller.
Et défier ainsi Maléfique en sachant pertinemment ce qui l'attendait ?
Philippe connaissait des héros avec bien moins de cran que cette gosse.
Lorsqu'il la vit s'écrouler de douleur, il s'insurgea silencieusement comme les autres.
Lorsqu'il comprit pourquoi ils avaient ouvert la barrière pour Maléfique, il sentit son sang se glacer.
Lorsqu'il vit les gobelins former un cercle pour empêcher Mal de fuir et dix hommes avancer sur elle, la rage submergea son cœur.
Et lorsqu'il vit Mal se battre, il resta coi.
Elle était peut-être très jeune et humaine, mais il était clair que le sang qui coulait dans ses veines portait la magie du peuple des Landes. Son agilité, sa rapidité et sa force n'avaient rien de communes, sans parler de ses instincts. C'était comme si elle pouvait percevoir les ennemis dans son dos et anticiper leurs mouvements, et plus d'une fois ce fut tout ce qui la sauva. Un sabre dans une main et une dague dans l'autre, elle réussit à rester en vie grâce à ses capacités certes, mais surtout grâce à son talent. Ses gestes étaient fluides, coordonnés et violents, elle bougeait comme un chevalier entraîné depuis le berceau et elle tuait comme un vétéran sur un énième champ de bataille.
Pas étonnant que Maléfique ait envoyé vingt-deux gars et cinq gobelins contre les trois ingénieux gamins, et les dix hommes les plus forts et les plus expérimentés contre sa fille.
Même si tous les quatre terminèrent leurs combats amochés et épuisés, ils survécurent, et c'était plus que ce qu'auraient pu accomplir bien des soldats de formation.
Autour de Mal et de ses ennemis, les gobelins restaient étrangement silencieux. Eux qui riaient encore aux menaces de Maléfique plus tôt, eux qui toujours se montraient avides de violence et de souffrances, ils se contentaient cette nuit de tenir leur position pour empêcher Mal de fuir (elle n'essaya pas) et observaient ce combat, bougeant de temps en temps, reniflant ou ronflant parfois, mais sans leur bête enthousiasme ordinaire.
Maléfique les toisait froidement sans intervenir, caressant ce satané Diablo presque distraitement. Philippe ne se demanda même pas pourquoi elle ne s'était pas contentée de terrasser les enfants d'un mouvement de sceptre, son orgueil et sa condescendance l'avaient déjà perdue deux fois, et il espéra de toute son âme que c'était ce qui la perdrait encore cette fois-là. (Même si une part de lui ne souhaitait aucunement qu'une gamine de seize ans tue sa propre mère, peu importe les circonstances.)
Lorsque le dernier gaillard encore debout essaya de déstabiliser Mal par une parade, la jeune fille fit mine de perdre ses appuis pour enjoindre son opposant à porter son attaque. Il ouvrit ainsi sa garde, et elle pivota et lui asséna un coup de pied si violent que Philippe put entendre les côtes se briser malgré les dizaines de mètres qui les séparaient. L'homme tomba sur le dos et Mal s'approcha de lui, essoufflée, des blessures sur tout le corps, mais peu impressionnée. Il tenta de récupérer son épée mais bougeait trop lentement, les os ayant peut-être percés des organes, et Mal tourna son sabre dans sa main pour lui planter la lame dans le cœur.
Elle retira son arme du corps et se tourna vers sa mère, essuyant du dos de la main le sang qui coulait sur sa joue. Négligemment, elle jeta un œil à la clairière, avisa Evie et Carlos qui se démenait contre deux gobelins, tout le reste de leurs ennemis au sol, assommés ou morts. (Certains étaient bien conscients, Philippe avait pu les voir jeter des coups d'œil autour d'eux, mais ils se gardaient bien de se relever.)
(Où était Jay, d'ailleurs ?)
« Eh bien, » souffla Mal, la voix un peu râpeuse, « il semblerait que tu doives encore recruter. Les sous-fifres de nos jours... C'est vraiment plus ce que c'était. »
Les yeux de Maléfique brillaient avec sa rage.
« Des incompétents, » souffla-t-elle presque entre ses dents.
« Tu sais ce qu'on dit, on a les acolytes qu'on mérite. »
Le mouvement du sceptre avait presque été imperceptible, mais la réaction de Mal ? Elle fut instantanée.
La jeune fille tomba à genoux, ses armes lui échappèrent, tout son corps se tendit, sa tête fut rejetée en arrière et elle hurla.
Oh dieux, l'estomac de Philippe se rebella presque et jamais il n'oublierait ce cri qui le poursuivrait jusque dans ses cauchemars.
Quelques secondes plus tard, prise de spasmes, Mal bascula sur l'herbe et n'émit plus un son, en étant incapable peut-être. Autour d'elle les gobelins s'agitèrent, nerveux.
Le calvaire dura bien deux minutes interminables et quand Maléfique arrêta le supplice, Mal ne bougea pas. Philippe craignit le pire, mais il pouvait voir un léger mouvement, une respiration trop courte et trop profonde à la fois. Elle toussa un peu, un son trop humide, et il s'inquiéta de savoir si c'était du sang qu'elle rejetait.
« Mal, » soupira Maléfique en s'avançant vers elle.
Derrière la fée près du sol, Philippe crut apercevoir quelque chose, un mouvement, mais la vue fut rapidement bouchée à nouveau.
« Tu crois vraiment que j'ignore dans quel état tu te trouves ? Tu n'es debout que grâce à cette substance écœurante qui pollue tes veines et tu penses pouvoir me défier ? Sache que je savoure simplement l'instant, j'aurais pu tous vous tuer d'une simple pensée, mais j'avoue que l'idée de vous observer vous démener me plaisait. Quand j'en aurai fini avec vous, je passerai à la suite, autrement plus passionnante. »
Son regard monstrueux de haine et de cruauté se dirigea vers Philippe et sa famille à nouveau, et il essaya de lui communiquer tout ce qu'elle lui inspirait par son expression. Elle se contenta d'émettre un petit rire amusé et il bouillit à l'intérieur.
« Mordock, » ordonna-t-elle d'une voix forte et sèche en faisant un signe élégant vers l'enfant au sol.
Le gobelin le plus imposant, peut-être le chef, s'approcha de Mal alors que ses congénères grognaient doucement, un son qui semblait sortir du plus profond de leur poitrine mais qui ne constituait pas des mots. Mal bascula faiblement sur le dos, clairement pas en état de se relever et encore moins de se battre.
Philippe vit du coin de l'œil Carlos tourner la tête vers Evie, quelque chose de paniqué au fond des yeux, et la jeune fille, pâle et tendue, secouer la tête négativement. Ils n'avaient aucune chance de traverser la clairière sans que Maléfique ne les trucide sur place. Comme le gobelin toujours près d'eux, les adolescents ne quittaient plus la scène du regard.
Aucun d'eux ne le pouvait.
Mordock serrait son arme dans ses pattes, une épaisse hallebarde plus haute que lui, et lorsqu'il s'arrêta près de Mal il la fit tourner pour diriger l'imposante lame vers le bas et la leva. Philippe se força à garder les yeux ouverts lorsqu'il vit plusieurs de ses compagnons détourner la tête. Il se força à regarder les mains de Mal bouger faiblement, comme pour chercher ses armes, se força à remarquer qu'elle avait les yeux levés vers son assassin en devenir, se força à suivre le trajet de la hallebarde alors que Mordock l'abattait.
« Quoi ? » souffla Maléfique, presque grondante malgré le ton bas de sa voix.
L'arme avait été plantée à quelques centimètres de Mal, et alors que les gobelins se rassemblaient autour de leur chef, apeurés, agités mais déterminés, la jeune fille attrapa faiblement le manche de la hallebarde pour s'asseoir.
« Comment osez-vous, misérables ?! »
Mal souriait malgré la douleur marquant toujours ses traits, malgré le sang. Elle laissa même échapper un petit rire.
« Les gobelins ne tuent pas les gobelins, » énonça-t-elle, la voix quelque peu fragile mais la satisfaction clairement audible. « Des décennies qu'ils te servent, et t'as toujours pas compris leur culture. »
« Leur culture ? Ce ne sont que des crétins abjects, incapables de penser ou d'accomplir convenablement le plus simple des ordres ! »
« C'est des membres d'une race, avec sa langue, sa culture, ses règles. Un gobelin peut frapper, dénigrer, mettre en danger un autre membre du clan. Mais il ne peut pas le tuer. C'est leur seul sens de l'honneur. »
« Tu n'es pas – »
« Vraiment ? Nourrie, bercée, changée par eux, ils m'ont maintenue debout pour m'apprendre à marcher, ils m'ont mis mes premières armes dans les mains, ils m'ont appris l'Île, le métier, ils m'ont maintenue en vie plus d'une fois. J'ai compris leur langue avant la nôtre, leur culture avant toute autre, ce sont eux qui m'ont donné un nom. Je suis plus gobelin que je serai jamais fée. »
Les yeux de Maléfique se plissèrent, ne laissant que deux fentes brillantes, irradiant de rage et de haine. Mal se redressait difficilement sur ses jambes près de Mordock, qui porta une patte au manche de la dague à sa ceinture. Autour d'eux, les autres gobelins grognaient et reniflaient, des sons sourds empreints de crainte.
« Si tu désires être un gobelin alors tu seras la dernière de ta race à mourir ! »
Lorsqu'elle leva les deux bras dans un geste rapide et théâtral avec un sourire machiavélique, le tonnerre gronda au-dessus d'eux et les lourds nuages noirs tourbillonnèrent, bardés d'éclairs verts. Un vent violent se leva brusquement et gagna une telle intensité en quelques secondes que les arbres qui n'étaient pas protégés par la cage magique se mirent à danser.
Le bruit était assourdissant et couvrit presque les cris de surprise et de terreur des gobelins. Leurs pattes quittèrent le sol et ils furent emportés vers la falaise. Ils glissèrent et volèrent jusqu'à leur chute, droit vers l'océan en furie.
« Non ! »
Mal essaya de retenir Mordock, le plus proche d'elle. Mais malgré tous ses efforts, lorsqu'elle tendit la main vers lui elle ne fit qu'effleurer sa patte. La créature rejoignit ses frères dans leur chute mortelle sous le regard de la jeune fille impuissante.
Les gobelins ne furent pas les seuls. Tous les êtres vivants ou morts en-dehors de Mal, Diablo et Maléfique furent précipités du haut de la falaise. Certains essayèrent de résister, de planter leurs armes dans le sol, de se raccrocher à un rocher, sans succès. La magie employée était beaucoup trop puissante et la fée se délecta de leur sort. Elle riait en les regardant lutter en vain avant de disparaître. Face à son manque total de considération pour la vie de ceux qui l'avaient servie, Philippe sentait son sang bouillir.
Heureusement Carlos eut le réflexe d'attraper le bras d'Evie et de se jeter avec elle à travers la barrière juste à temps. Ce fut la seule chose qui les sauva.
Alors que le vent se calmait, Maléfique continuait à rire. Le son froid semblait râper les os de Philippe et envoyer des épines le long de sa colonne vertébrale. D'instinct, il lutta une nouvelle fois contre la branche qui le retenait, mais bien qu'elle semblait moins serrée à présent, sa prise restait ferme et immuable.
S'il ne pouvait voir le regard ni le visage de Mal, Philippe pouvait deviner dans son maintien toute ses émotions brûlantes, sa rage, son désespoir peut-être.
« Je n'ai que faire de ces imbéciles, » souffla Maléfique en faisant un pas vers Mal. « Je trouverai d'autres serviteurs bientôt. Quant à toi, tu as toujours été une déception. Guère étonnant. Ton sang a été contaminé par un vulgaire humain, avec tout ce que ça comporte de faiblesse. Il est grand temps que tu disparaisses. »
« Pas si vite, » coupa Mal quand le sceptre commença à briller. Elle semblait encore faible sur ses jambes, mais sa voix était forte. « Tu oublies quelque chose, je crois. Cette faiblesse dont tu parles si bien, elle implique une chose que t'as jamais comprise. »
« Cesse de me faire perdre mon temps. »
« Une chose toute simple. » Et il y avait un rictus dans la voix de Mal, une arrogance renouvelée. « Je ne travaille jamais seule. »
Soudain juste derrière la fée, Jay sembla sortir du sol sans un son. Il se mit immédiatement à courir, frôla Maléfique et lui arracha son sceptre au passage avant de filer à travers la clairière. Mal retira la hallebarde du sol, la leva et l'envoya avec sa formidable force droit vers sa cible. Diablo n'eut aucune chance, la lame le transperçant de part en part avant d'emporter son corps au loin. Maléfique, livide, réagit avec une seconde de retard. Sa fille leva une main pour l'envoyer au sol, mais la fée avait déjà un sort sur les lèvres.
Si elle était bien moins puissante sans son précieux instrument, elle n'était pas sans défense et la terre sous les pieds de Jay explosa. Projeté en avant, ça ne l'empêcha pas d'envoyer le sceptre plus loin de toute ses forces. Carlos était déjà en train de courir et il n'eut aucun mal à le récupérer en vol. Il continua sa course puis sauta à plat ventre sur le plus gros rocher. Alors même que Maléfique levait une main, il plongea l'Œil de dragon dans la marmite de potion magique toujours cachée derrière l'énorme roche.
Une explosion retentit et un flash vert acide les aveugla tous quelques secondes, ce qui ne les empêcha pas d'entendre le hurlement de pure rage de Maléfique.
Philippe ne put s'empêcher de sourire.
O
Lorsque sa magie avait soudain pris conscience de tout ce que la clairière cachait, il avait été trop tard.
La dextérité et la puissance d'Evie et de Mal l'avaient surprise. Leur talent aussi.
Il en fallait pour tisser des sorts aussi complexes et précis que ceux habillant leurs vêtements ou aussi subtiles que ceux dissimulant et protégeant leurs cachettes. Mal était une artiste, cela faisait aucun doute.
Il en fallait aussi pour parvenir à un tel niveau d'osmose avec des arbres aussi anciens. Le lien entre Evie et les végétaux était si instinctif qu'il ne fallait à la jeune sorcière probablement qu'une arrière-pensée pour le maintenir, consommant une faible quantité de magie. C'était tout autre pour ce sort runique. Marraine croyait reconnaître les symboles brillant dans la terre, ancestraux et sombres, et ce n'était certainement pas une technique des plus simples. Réussir à les utiliser nécessitait des connaissances et de la dextérité, mais encore fallait-il avoir l'envie d'user d'une aussi terrible magie. La prison demandait beaucoup d'énergie, elle semblait en siphonner dix fois plus que les arbres et chaque fois que la barrière était attaquée l'aura d'Evie baissait encore en intensité.
Si ses compagnons d'infortune se demandaient pourquoi les deux jeunes filles n'usaient pas davantage des pouvoirs qu'elles avaient l'air de savoir maîtriser, Marraine, elle, comprenait parfaitement.
Bien qu'au potentiel surprenant, Evie et Mal possédaient une réserve d'énergie magique bien en-deçà de ce qu'elle aurait été si elles avaient grandi en-dehors de l'Île. Si magie il y avait sur leur terre natale, elle avait dû maintenir en elles un minimum de pouvoir, mais ce n'était rien comparé à ce à quoi elles pouvaient avoir accès sans ce frein. Cependant seize jours ne suffisaient pas pour accumuler l'énergie qu'elles auraient dû mettre une vie à gagner. Il fallait du temps pour ces choses-là, et elles semblaient avoir conscience de leurs limites actuelles.
Si seulement Marraine n'avait pas décidé d'attendre avant d'aborder pleinement la question de leurs héritages, si seulement elle n'avait pas été aussi naïve ! Elle avait tellement voulu croire en la viabilité de ce projet...
Elle avait tellement voulu croire en la possibilité de se racheter.
Elle avait été égoïste, et à présent ils pourraient tous en subir les conséquences, sa fille y comprise.
Comment avait-elle pu ignorer le but des enfants ? Avaient-ils toujours eu l'intention de détourner les ordres de Maléfique pour l'assassiner ? Avaient-ils songé à lui obéir ?
Pourquoi ne pas avoir tout simplement rien fait ?
Ça n'avait pas de sens.
Ils auraient pu retourner sur l'Île, armés de leurs nouvelles connaissances, pour la tuer là-bas. Ou rester tranquillement à Auradon loin d'elle.
Elle ne préférait pas songer à ce qu'il fallait d'horreurs pour que des enfants aient un tel désir de vengeance qu'ils étaient prêts à sacrifier leur vie et possiblement tout un monde pour arriver à leurs fins.
Mais tout ce qu'elle avait cru savoir s'était effondré ce soir encore un peu plus. De la magie noire sur l'Île ? Assez sombre pour détourner toutes les leurs ?
Des enfants capables de se défendre ainsi, capables de tout ça, d'un tel plan ?
Jay, si habile, Carlos, si mesquin, Mal, si forte, Evie, si froide.
Elle avait eu des doutes sur la personnalité de chacun d'entre eux, mais ce n'était rien à côté de la réalité. Peut-être que tout n'avait été qu'un jeu pour eux.
Mais si c'était le cas, pourquoi cette prison ? Pourquoi les protéger ?
Pourquoi, quand ça leur compliquait clairement les choses, quand Evie y laissait une si grande force vitale ?
Entre la potion (et Marraine était abominablement curieuse de savoir comment ils avaient réussi une telle mixture, capable de détruire l'Œil de dragon, chose que personne n'avait réussi lors de la dernière guerre malgré bien des efforts !), la prison, la télékinésie qu'elle avait utilisée contre les gobelins, les arbres et les miroirs, l'aura d'Evie devenait dangereusement terne.
Les miroirs...
Ça aussi, c'était terriblement ingénieux, sans doute un héritage de la lignée de Grimhilde. Si elle les cherchait, Marraine arrivait à percevoir celui caché derrière un rocher, plus loin vers les arbres d'en face, et l'autre, sans doute posé à plat et dissimulé dans l'herbe derrière Maléfique. Jay avait disparu dans l'un, pour sortir par l'autre... Un passage, un chemin magique tracé entre les deux miroirs.
Mais Evie n'avait pas eu besoin d'accompagner son ami, elle n'avait même pas eu besoin d'être vers lui. Comment pouvait-elle l'activer à distance avec si peu d'expérience ?
Alors que Maléfique promettait sans doute mille morts à Mal et aux siens, la jeune fille continuait de narguer sa mère, évitant de justesse plusieurs sorts. Ses mouvements restaient bien plus lents et maladroits qu'en début de soirée, mais Mal semblait avoir recouvré assez d'énergie pour survivre.
C'était un leurre. L'adrénaline, la rage, l'instinct peut-être.
Elle n'allait pas mieux.
Son énergie était basse mais constante, comme si une force l'étranglait. Son aura nébuleuse abritait un pouvoir étranger qui polluait le sien. Ça expliquait peut-être pourquoi Mal semblait si peu user de sa magie, les rares fois où elle en avait fait montre, son énergie s'était rebellée, avait tourbillonné anormalement pour s'infiltrer en elle. C'était contre-nature, et Marraine ne se l'expliquait pas. Elle savait juste que Mal devait arrêter et se reposer et vite, parce que ça ne cessait d'empirer.
Et c'était possiblement rien à côté d'Evie. Elle avait cru que la jeune fille avait bien conscience de ses propres limites en entendant Carlos lui demander d'évaluer ses réserves, mais si ça avait été le cas elle aurait su qu'elle devait s'arrêter là. Laisser au moins tomber la prison pour garder le peu d'énergie qui lui restait. Marraine savait qu'au contraire des fées, les sorciers humains ne pouvaient se permettre de perdre trop de magie car au lieu de puiser ce qu'il manquait dans la nature, leur pouvoir allait directement se servir dans l'énergie vitale. Et vu la façon dont l'aura d'Evie se troublait et s'embrumait comme pour disparaître, le processus avait déjà commencé. Elle aurait dû sentir vertiges et douleurs mais la jeune fille avançait dans la clairière et si elle était peut-être pâle, elle ne montrait pas d'autres signes d'inconfort.
Marraine aurait voulu avoir sa baguette, se dégager, se mettre entre Maléfique et Mal, forcer Evie à cesser d'user de ses pouvoirs et tous les emmener à l'hôpital. (Puis leur passer un énorme savon avant de possiblement avoir à demander leur détention en attendant d'en savoir plus.)
Mais elle était impuissante, et elle ne put rien faire quand elle entendit le grondement provenir de Maléfique, les flammes vertes l'engloutir alors que sa magie écœurante envahissait la clairière.
Mal arriva en courant vers ses amis et s'arrêta près eux, à bout de souffle, le visage et diverses parties du corps en sang, des hématomes se formant doucement sur sa peau, à l'image de ses trois camarades.
La vision qu'elle offrait devint encore plus terrible quand elle sourit. Ses yeux verts étincelaient d'une joie presque enfantine et son expression contrastait complètement avec son apparence et les événements.
« Eh, les gars. Je crois que j'ai énervé maman. »
Avec horreur, Marraine tourna les yeux vers le bord de la clairière pour voir le dragon noir et violet aux yeux de jade écarter ses ailes.
« Ouah, » souffla Jay, aussi pétrifié qu'admiratif. « Énorme. »
« Trop cool. »
Mal leva les yeux au ciel face aux expressions des garçons et échangea un regard avec Evie, qui haussa les épaules avec un petit sourire en donnant à l'autre fille une fiole de potion.
Un fois la mixture avalée, elle eut l'air plus énergique, comme revigorée, et claqua des doigts.
« On pourrait revenir au sujet ? Combat à mort, la sienne ou la nôtre, tout ça tout ça ? Parce qu'elle va essayer de nous brûler vifs, je vous rappelle. Ou de nous bouffer, » compléta-t-elle comme une arrière-pensée.
Carlos fronça le nez.
« De toutes les façons de mourir, il manquerait plus que ce soit une de celles-là. »
« Vous pouvez tous courir ? »
« Je morfle un peu, » avoua Carlos en désignant la blessure sur sa cuisse, « mais une fois j'ai couru sur tout un territoire avec une cheville en vrac, alors ça va pas me ralentir. »
« Ça va, à part les côtes. Je vais juste éviter les acrobaties. »
« Je vais bien. »
« Bon, plan F. Carlos ? »
« Je te suis. »
« Essayez de pas mourir. »
« À tes ordres, » rétorqua Jay avant de partir de son côté avec Evie.
Carlos et Mal filèrent en direction de la clairière, immédiatement pris en chasse par le dragon pleinement métamorphosé. Maléfique cracha des flammes sur son passage, embrasant l'herbe et les fleurs. Les enfants se jetèrent sur le côté pour éviter un funeste destin et se remirent aussitôt sur leurs jambes.
Lorsque Maléfique fondit sur Mal, la jeune fille eut juste le temps de faire une pirouette salvatrice. La mâchoire claqua tout près d'elle et elle en profita pour lui asséner un coup de sabre qui fit grogner le monstre, arborant à présent une belle entaille sur le museau.
« Ça, c'est pour Fanny, » cracha Mal en se redressant.
Elle essaya de viser ses pattes, mais Maléfique avait déjà repris de la hauteur, alors Mal tourna les talons et courut en direction de Carlos plus bas.
Le garçon avait en mains un lance-pierre dont il se servait allègrement. Ce n'était que des confettis pour l'énorme dragonne, mais après une dizaine de projectiles sur la tête elle sembla excédée et fondit sur Carlos, au ras du sol. Le jeune homme eut juste le temps de se jeter sur le côté alors que Mal se couchait également sur l'herbe.
Une énorme explosion retentit. Elle fut si violente que tous purent en ressentir la chaleur. La déflagration et la terre qu'elle souleva projeta Maléfique plusieurs mètres plus loin dans un dérapage bien peu élégant qui se termina contre un gros tronc à l'orée des bois.
Mal se redressa, un peu sonnée, et alla aider un Carlos en piètre état avant de jeter un œil à la petite télécommande qu'elle tenait, puis aux dégâts autour d'elle. Des petits feux s'étaient déclenchés de partout en plus de ceux résultant du dragon, des cendres et des bouts de terre, d'herbe et de roche tombaient autour d'eux et la fumée se dissipait à peine.
« Putain de merde, » souffla-t-elle alors que Jay et Evie, aussi surpris qu'eux, les avaient rapidement rejoints. « Putain, on avait dit une petite explosion ! On avait pas dit de faire exploser la moitié du coin et nous tous avec ! »
Elle se tourna vers Evie et Carlos qui, un peu penauds, accusèrent tous les deux l'autre du doigt.
Mal sembla préférer les ignorer et balança la commande plus loin, se tournant vers Maléfique en reprenant son sabre.
« Vous l'avez ? »
Jay imita sa position, mais l'arme qu'il avait dans la main n'était pas sienne.
C'était une épée, élégante et d'excellente facture, longue et fine, et qui irradiait de magie. La magie de la fée qui l'avait créée, et une autre, étrange et noire...
Les yeux de Marraine s'écarquillèrent lorsqu'elle devina ce qu'elle avait raté en surveillant Mal et Carlos. Evie et Jay avaient récupéré d'elle ne savait où cette épée (censée être sous bonne garde à des kilomètres de là) et l'avait enduite de la même potion qui avait permis la destruction du sceptre.
Plus loin, ayant perdu un peu de sa superbe mais bien consciente, Maléfique se redressait, plus furieuse que jamais.
Lorsqu'elle s'envola pour cracher un torrent de flammes vertes dans leur direction, les jeunes l'évitèrent à nouveau, avec plus ou moins de succès. Carlos avait des difficultés à se déplacer et se contenta de se coucher, à bout de souffle. Jay lui jeta un coup d'œil en sautant sur ses pieds, grimaçant un peu du fait de ses propres blessures et d'une nouvelle brûlure au bras.
Maléfique tourna sur son flanc gauche et, malade de rage et de frustration, souffla un nouveau torrent infernal droit sur la prison. Les yeux de Marraine s'écarquillèrent quand elle vit la barrière disparaître dans un petit flash rouge.
Avec un grondement satisfait, le dragon continua sa course et chercha à faire demi-tour pour recommencer, mais Mal se tint sur sa route, levant la main en murmurant une formule inaudible. Plus loin, Jay essayait de maintenir Evie debout, l'assaut contre la barrière l'ayant presque assommée en raison de sa faible réserve de magie. Il la secouait presque pour la garder consciente. Mal parvint à atteindre sa mère d'une dague qui alla se ficher dans son aile gauche pour la déchirer, aidée d'un sort, mais ça ne fit que ralentir l'énorme monstre.
Ce fut suffisant. Evie avait prononcé à nouveau la formule qui permit de réactiver les runes et la prison. Marraine se demanda à quel niveau elle évaluerait sa magie à cet instant, parce qu'elle ne lui donnerait pas plus de deux et elle s'étonnait de la voir encore debout, bien que chancelante.
Maléfique sembla décider qu'il valait mieux en finir avec les quatre adolescents avant de s'occuper des prisonniers. Elle réajusta son vol et se dirigea droit vers Evie, debout quelques mètres devant Jay. Alors même que le dragon arrivait à sa hauteur, la jeune fille brandit un petit miroir de poche duquel jaillit un rayon de lumière blanche étincelante. Aveuglée, Maléfique manqua sa cible et chercha à prendre de la hauteur, sans succès. Car Mal avait déjà prononcé un nouveau sort malgré la douleur que cela semblait lui infliger, et l'aile gauche du dragon sembla ne plus répondre.
Incapable de convenablement se diriger ni d'y voir correctement, gênée par sa taille et son poids, Maléfique se dirigea vers le sol. Jay semblait n'attendre que ça, il se positionna sur sa trajectoire et alors qu'elle le frôlait, il brandit l'épée et la planta dans son poitrail.
Un cri accompagna sa réussite qui ne fut malheureusement que partielle. Il avait manqué de force. L'épée n'avait pas atteint le cœur, en partie seulement enfoncée dans le corps d'une Maléfique toujours en vie qui s'apprêtait à se crasher droit sur Carlos. Le garçon n'eut pas le temps de l'éviter.
Le lourd dragon lui tomba dessus avant de faire plusieurs tonneau le long de la clairière. Lorsque sa course s'arrêta, la créature était sur le dos, grondant sa colère et prête à se redresser pour infliger sa vengeance.
Mais c'était sans compter sur le garçon debout sur son ventre, les deux mains sur le pommeau de l'épée de vérité. Carlos s'était accroché à l'arme lors de la collision, et il n'attendit pas que le dragon se rende compte de ce qu'il se passait.
Il usa de tout son poids pour enfoncer profondément l'épée dans le corps de Maléfique, droit jusqu'au cœur.
Il y eut une seconde de pur silence, deux, trois secondes...
Et une vague de puissante magie fit voler le garçon en arrière. Comme dévorée de l'intérieur, Maléfique commença à gémir et à disparaître sous leurs yeux.
Ne resta après quelques secondes irréelles que des cendres, corps et épée consumés par le pouvoir terrible qui venait de se déchaîner contre la fée noire.
Le silence dura une bonne minute avant que Jay pousse un petit cri de victoire. Il courut vers Carlos pour l'aider à se lever et le soutenir. Mal tomba à genoux un instant, épuisée, et observa les garçons avancer vers elle, Carlos boitant et Jay ne parvenant pas à cacher que chaque pas le faisait souffrir. Evie les rejoignit en tendant la main vers son amie pour l'aider à se relever.
« On l'a fait, » souffla Carlos, un petit sourire incrédule aux lèvres.
« J'en reviens pas que ça ait marché. »
« Tu pourrais avoir un peu plus de foi en nous, princesse ? »
Evie se contenta d'hausser un sourcil, mais Mal s'éclaircit la gorge pour les stopper.
« On fêtera ça plus tard. On termine ici. Jay, tu aides Carlos. »
Ils se séparèrent, et tandis que les garçons se dirigeaient vers un autre rocher, Mal passa à divers endroits de la clairière. Ils avaient apparemment tout prévu, jusqu'à songer à ne rien laisser derrière eux. Les restes de leurs pièges, le sac qu'Evie et les garçons avaient utilisé, la machine et l'ordinateur, tout fut réduit à néant par l'activation de sorts déjà tracés sur chaque objet. Evie se chargea de détruire sa potion et marcha vers Mal alors que cette dernière allait briser le miroir resté en haut de la clairière, vers la falaise. En route vers sa capitaine, la sorcière tourna la tête vers Jay et Carlos.
Ils avaient pleinement découvert l'autre miroir et Carlos, assis au sol, semblait utiliser une sorte de télécommande ou de petit clavier fixé sur le cadre. Le cœur de Marraine fit un bon. Evie n'avait pas activé le miroir à distance. Elle avait lié sa magie à une commande contenant un sort tissé par Mal qui permettrait à ses amis de le déclencher à sa place. Ils avaient créé leur propre technomagie pour arriver à leurs fins, comme pour la machine ayant permis l'ouverture de la barrière de l'Île !
Une fois qu'il eût réuni plusieurs sacs contenant sans doute les affaires des adolescents, Jay se laissa tomber au sol devant le miroir lui aussi, grimaçant de douleur. L'effet des potions devait toucher à sa fin.
Satisfaite de la position des garçons, Evie se tourna vers Mal avant de se figer dans ses pas. Marraine comprit rapidement son attitude quand elle vit l'aura de l'autre fille, soudain vibrante d'énergie et presque submergée par les ombres.
Mal d'ailleurs ne bougeait pas, les épaules affaissées, le corps tremblant, la tête baissée.
Une main sur la poignée de son sabre, Evie eut l'air un instant soucieuse avant qu'un air calme balaye l'expression fugace.
« Mal ? »
Elle n'eut pas de réponse, si ce n'était peut-être un hoquet étranglé.
Quand Evie perçut le mouvement des garçons derrière elle, elle tourna une partie de son attention vers eux.
« Ne bougez pas. »
Ils obéirent. Comme toujours.
Elle se concentra à nouveau sur sa capitaine.
« Mal, tu dois la combattre. »
« J'essaye, » souffla celle-ci entre ses dents.
Mais Marraine pouvait percevoir qu'elle échouait. La puissance qui l'envahissait était trop pour elle, pour son état d'épuisement.
« Mal, bats-toi. »
Les poings serrés, Mal essaya de toutes ses forces de contenir la possession et elle tomba à genoux, des flammes vertes naissant de ses mains pour remonter le long de ses bras.
« Mal ! »
« Evie, » gémit doucement la demi-fée, « on a un accord. »
Evie n'avait pas l'air en bien meilleure forme que son amie, en tout cas pour les sens de Marraine. Son aura était devenue si terne qu'elle était presque invisible, et si elle se montrait incroyablement douée pour le cacher, son corps allait finir par la trahir.
« Ev— Evie... »
Une force sinistre sembla prendre possession de Mal pour la remettre sur ses pieds comme un pantin, et quand elle leva la tête, ses iris fluorescents ne trahissaient plus aucune émotion. Elle se tourna brusquement vers la prison, leva un bras et envoya une puissante onde télékinétique qui fracassa la barrière. Les runes disparurent de la terre, leur protection avec elles.
Evie manqua tomber à genoux sous le choc, la respiration coupée. Du sang coula de son nez et elle fusilla l'autre fille du regard.
« Mal ! »
Sa voix ou peut-être son état sembla rendre une partie de sa conscience à Mal qui tourna la tête vers la jeune fille à nouveau. Ses yeux brillaient toujours d'un vert acide, mais sa voix était sienne, pleine d'une émotion fragile.
« Evie, s'il te plaît. »
« Oh, Mal, » souffla Evie difficilement, essuyant le sang de son menton, « j'ai dit que je respecterai mes serments. J'ai jamais dit comment. »
Elle se tourna soudain vers les garçons qui s'étaient relevés pour commencer à les rejoindre et tendit une main dans leur direction. Ils se retrouvèrent coincés dans une cage avec le miroir et leurs affaires, mais celle-ci ne reposait sur aucune rune et émettait un doux reflet argent. Jay tapa du plat de la main contre la paroi avec colère.
« Qu'est-ce que tu fous ?! Arrête ! »
Carlos, lui, avait les yeux écarquillés et secouait la tête.
« Evie, fais pas ça ! »
Il se tourna précipitamment vers le miroir mais Evie anticipa son mouvement. Un geste de sa part et la commande grilla, inutilisable. Le miroir, lui, commença à briller.
Carlos se tourna vers elle.
« Evie ! »
Mais celle-ci s'était déjà concentrée sur Mal, qui perdait une fois encore la bataille contre le sombre pouvoir qui polluait son âme. Maléfique, sans aucun doute. Elle essaya de formuler un mot, sans succès. Son corps se redressa, son visage impassible, et elle se tourna de nouveau vers Marraine et les autres.
Quand Evie vit son geste, elle leva précipitamment les mains et un bouclier argent fut la seule chose qui les sauvèrent des flammes vertes avant de disparaître immédiatement.
Durant quelques secondes, la sorcière leva les yeux vers le ciel dénué de nuages depuis la disparition de Maléfique. Elle observa les étoiles, son expression presque paisible. Mal se tournait lentement vers elle. Son pouvoir avait complètement pris le dessus, le feu émeraude courant sur tout son corps, brûlant tout autour d'elle, sa chaleur infernale.
« Evie, non ! »
« NON ! »
Mais elle n'écouta aucune des protestations de ses deux amis. Elle se mit à courir et ne chercha même pas à éviter les flammes. Comment parvenait-elle à les traverser ainsi ?! Mal ne put rien faire quand Evie lui rentra littéralement dedans, épaule la première dans un plaquage parfait.
Elle passa ses bras autour de Mal durant sa chute et les précipita toutes les deux dans le vide.
Les cris de désespoir des garçons disparurent une seconde plus tard. Ils furent aspirés par le miroir qui se brisa immédiatement après leur passage.
Presque aussitôt les branches qui retenaient Marraine et ses compagnons se relâchèrent. Tous tombèrent lourdement au sol, sonnés, choqués, avant que certains ne recouvrent assez leurs esprits pour se précipiter vers le haut de la clairière.
Marraine ne les suivit pas.
Elle savait ce qu'ils verraient. Peut-être quelques corps flottant encore dans les flots déchaînés, mais rien d'autre. Si la chute ne les avait pas tués, ce qui était impossible, l'océan se serait chargé de les projeter contre la roche avant de les déchiqueter et de les emporter.
Elle n'avait pas besoin d'une confirmation de ce qu'elle savait déjà, de toute façon.
Les auras des deux adolescentes s'étaient éteintes.
O
« On en est sûrs ? » demanda Aladdin en faisant les cent pas dans le salon du château.
Debout, tendu, les bras croisés, Adam hocha la tête.
« Marraine, Bleue et Flora sont formelles. La barrière est intacte. »
« Et tous les gardes et les chevaliers vont bien ? » insista Belle en tournant son attention sur Phoebus, général de la Garde Royale.
Il hocha la tête, debout près de son roi.
« Oui, Votre Majesté. Quelques-uns ont moins bien réagi aux produits utilisés, mais tous seront sur pieds d'ici deux ou trois jours. Aucune victime n'est à déplorer dans nos rangs. »
Assis sur un canapé avec son épouse, Philippe se frotta les yeux une seconde avant de parler, ne cachant pas sa fatigue. Il était presque quatre heures du matin.
« On sait comment ils ont fait ? »
« Il semblerait qu'ils aient réussi à infiltrer le bâtiment pour glisser une potion volatile dans le système d'aération. Elle a endormi l'ensemble des gens présents. On suppose qu'il y avait un système à retardement pour que l'attaque ne se déclenche qu'à une certaine heure. L'équipe de nuit était bien installée quand elle a eu lieu, personne ne s'est rendu compte de rien jusqu'à ce que nous y allions. Quant aux gardes en poste dans la forêt, nous ne sommes pas sûrs mais tout semble à croire que des mécanismes de diffusion ont été préalablement dissimulés à plusieurs endroits aux alentours de la clairière ainsi qu'aux avant-postes. »
Jasmine fronça les sourcils en posant sa tasse de thé sur la table basse devant elle.
« Rien de tout ça n'a été détecté lors des contrôles de sécurité ? »
« Tout a été fait selon les règles, et rien n'a été détecté. Fée Marraine nous a informés que les sorts de dissimulation tissés par Mal étaient puissants et subtils, seule l'inspection d'une fée aurait pu les révéler. »
« Si nous devons demander à un membre de chaque race de procéder à des contrôles de sécurité avant tout événement, nous ne ferons plus jamais rien, » remarqua Aurore. « Comment savaient-ils en quoi consistaient ces contrôles ? »
« Ils n'en savaient rien, » intervint Ben posément. Il était épuisé, bouleversé, et il aurait aimé avoir un peu de temps pour digérer l'horreur de ce qu'ils venaient de vivre, de ce qu'il venait de voir. « Les protocoles ne sont connus que des membres de la Haute Garde, le général, mes parents et moi-même. Ils savaient où serait tenue la Bénédiction et ils ont pu y aller en amont pour se préparer. Ce n'était pas difficile de savoir où se placeraient les gardes, les barrages et les postes de surveillance sont pérennes. Ce n'était pas difficile non plus de trouver le bâtiment de la caserne, une simple recherche sur internet l'indique. Et étant donné leurs... leurs compétences, ils ont dû parvenir à déjouer la surveillance. »
« Rien n'apparaît sur les vidéos de surveillance ni les détecteurs magiques, » approuva Phoebus. « Honnêtement à l'heure actuelle nous ignorons comment ils ont fait, mais nos experts ne se sont pas encore penchés sur la question. »
« Ils ne savaient pas les protocoles de sécurité, » réitéra Ben. « Nous aurions pu tout découvrir si nous avions eu d'autres moyens de détection. Ils ont eu de la chance. »
Quelle ironie.
Mais c'était la réalité.
Si Marraine avait eu besoin de sa baguette plus tôt, ou si elle avait décidé de l'utiliser pour jeter un sort ou pour faire il ne savait quoi, elle aurait peut-être détecté la magie ambiante. Rien ne se serait passé. Tout aurait pu être évité.
Ou tout aurait été bien pire.
« Avons-nous la confirmation de la disparition de Maléfique ? »
« Ils sont formels, » acquiesça Phoebus en se tournant vers Philippe. « Aucune trace de son essence. Elle ne renaîtra pas cette fois. »
« L'Œil de dragon avait préservé une part de son âme la dernière fois, » rappela Jasmine. « Mais les enfants ont réussi à le détruire avant la mort de Maléfique. Plus rien d'elle ne subsiste. »
Il y avait un certain soulagement dans les traits de Philippe si Ben cherchait assez bien. Il comprenait son sentiment, lui-même aurait mal dormi à l'idée de savoir Maléfique quelque part à présent qu'il avait pu être témoin de la puissance et de la cruauté de la fée noire. L'idée qu'elle revienne un jour et puisse s'en prendre à Audrey lui nouait l'estomac.
Le roi d'Auroria acquiesça.
« Personne n'était parvenu à détruire ce foutu sceptre. Aucune fée. Aucun être des Landes. Mais nous n'avions pas pensé à demander à une sorcière son expertise. »
« C'est que ça ne court pas les rues, la plupart étant sur l'Île. Et celles qui sont encore dans les royaumes ne pratiquent pas les arts noirs. Du moins, j'ose l'espérer. »
« Et pour Carlos et Jay ? » intervint Aziz d'une voix un peu sourde. Il s'était assis sur un fauteuil près de sa mère et jamais Ben ne l'avait vu aussi inerte. « On sait ce qu'ils sont devenus ? Où ils sont allés ? »
« Marraine et les autres essayent de le découvrir, » informa Phoebus. « Mais ils n'ont pas laissé grand-chose d'utilisable, le sort sur le miroir est intraçable. Quatre de mes hommes fouillent leurs chambres actuellement. Ils devraient bientôt nous faire leur rapport. »
« Ils étaient blessés... »
« Ils auraient pu tous nous faire tuer, » lui rappela Aurore. « Ils se sont servis de nous. »
« Ce n'était pas leur intention ! Si c'était le cas, ils nous auraient tués ou jetés en pâture à Maléfique. »
« Elle aurait pu être trop forte pour eux, à tout moment elle aurait pu gagner et notre sort aurait été la mort ––ou bien pire. Ils sont dangereux. »
« Ils ne sont pas nos ennemis, » déclara Adam, sa voix forte et claquante.
Aziz qui avait ouvert la bouche pour contrer les arguments de la reine se tourna avec surprise vers lui. Adam ne laissa personne réagir avant d'enchaîner.
« Mon égoïsme a plongé tout mon personnel et un village dans une malédiction. Si Aladdin n'avait pas cédé à ses désirs et n'avait pas été chercher la lampe pour Jafar, jamais il n'aurait été à deux doigts de devenir définitivement un être surpuissant. Si les fées n'avaient pas usé de leur magie lors de ton anniversaire, elles n'auraient jamais été repérées par Diablo. Si Ariel n'avait pas passé de marché avec Ursula, si Merida n'avait pas défié l'autorité de sa mère, si Simba n'avait pas cru son oncle, si Namaari n'avait pas mené son peuple au temple sacré,... Beaucoup d'entre nous ont pris des décisions qui ont eu des conséquences terribles, qui pour certaines ont bien failli anéantir le monde. Je refuse de condamner ces deux garçons sans en savoir plus. Je veux entendre leurs motivations. »
« La différence est justement là. Leurs motivations étaient apparemment d'assassiner quelqu'un. Aucun d'entre nous n'a jamais fomenté une tuerie. Oui, il s'agissait ici de Maléfique, mais c'est bien un meurtre qu'ils avaient à l'esprit. »
« Ce qu'ils avaient à l'esprit, c'est de se défendre. »
La voix claire d'Audrey était ferme, presque autoritaire, et même Ben en fut surpris. C'était un ton qu'elle utilisait avec lui ou leurs camarades, en aucun cas avec leurs parents ou d'autres nobles.
« Ils n'ont pas attaqué Maléfique dès qu'elle est apparue. Elle a ordonné leur mort et ensuite ils ont agi. Avant d'attaquer ces hommes, Jay leur a laissé le choix. Même avant d'engager le combat contre les gobelins, Carlos leur a proposé une nouvelle fois de ne pas se battre. Ils se sont défendus, et ils ont gagné. Mais ils auraient pu tout aussi bien perdre et oui, nous en aurions tous payé le prix. Est-ce qu'ils sont dangereux ? Oui, clairement, je pense qu'on sait tous maintenant à quel point. Mais nous allons bien, les gardes vont bien. Et Jay et Carlos sont quelque part, seuls, blessés peut-être gravement. Ils viennent de... de perdre Evie et Mal. Je ne sais pas ce qu'ils comptent faire maintenant, mais puisqu'ils n'ont rien tenté contre nous, je doute qu'ils aient de mauvaises intentions quant aux royaumes. Je pense plutôt que ça les indiffère. Alors je rejoins Adam, et je ne pense pas qu'ils sont nos ennemis. Et je ne pense pas non plus que nous soyons innocents dans tout ce qu'il vient de se passer. »
Le regard d'Aurore était insondable, et Audrey le maintint sans ciller.
Ben faisait son possible pour ne pas vibrer de fierté, envahi d'un soulagement et une reconnaissance sans nom en constatant qu'ils étaient encore une fois sur la même longueur d'ondes.
Puisque le silence devenait inconfortable à l'image de la tension entre mère et fille, Adam s'éclaircit la gorge.
« Il n'y a rien de plus qu'on puisse faire cette nuit. Allons dormir un peu. Vos suites ont été préparées. Phoebus, rappelez à vos équipes leurs serments. Rien de ce qu'il s'est passé cette nuit ne doit être ébruité. »
O
Ben n'eut pas à attendre plus d'une demi-heure avant que la porte de sa chambre ne s'ouvre. Dans la pénombre, il observa Audrey avancer vers son lit. Il se décala, souleva les couvertures et la laissa se blottir dans ses bras.
Il bougea jusqu'à être dans une position confortable pour tous les deux et déposa un baiser sur son front, puis sur sa tête. Il ne parvenait pas à assez apaiser ses pensées pour se reposer. Les images défilaient dans son esprit, les sons, les odeurs, les émotions revenaient et submergeaient ses sens. À présent au calme, épuisé, il se rendait compte à quel point ils étaient passés près de la catastrophe, à quel point il était passé près de la mort.
La mort.
C'était la première fois qu'il la voyait. La première fois qu'il voyait un cadavre. La première fois qu'il voyait quelqu'un mourir. La première fois qu'il voyait quelqu'un tuer un autre être.
Il y avait des premières fois qui ne devraient jamais être vécues.
Les horreurs dont il avait été témoin tournaient dans sa tête, le sang, les râles, la haine, les regards vides, cet homme dont la moitié du corps avait été arrachée par l'explosion.
Et il y avait aussi le fait que ce soit ses amis (ou presque) qui avaient été capables de telles choses.
Le fait que ses presque-amis avaient été condamnés à mort aussi facilement et par l'un de leurs parents.
Le fait que deux de ses presque-amis étaient...
Il ne comprenait pas, ne savait pas pourquoi Mal avait soudain semblé perdre le contrôle sur sa magie et sur elle-même. Pourquoi Evie avait fait ce qu'elle avait fait. Pourquoi ils en étaient arrivés là ou même comment.
Et maintenant tout était fichu. Parce qu'il n'était qu'un idiot.
Ils avaient frôlé la catastrophe.
Leur projet risquait d'être enterré.
Carlos et Jay étaient seuls il ne savait où.
Et Evie et Mal étaient mortes.
Et il ne comprenait pas.
Il ne comprenait rien.
Lorsqu'il sentit les larmes d'Audrey glisser sur son épaule et son cou, il la serra un peu plus fort.
C'est une belle nuit pour mourir.
Il laissa ses propres larmes couler sur son visage.
O
L'épuisement s'accrochait encore à ses os lorsque Ben fut réveillé par le bruit de quelqu'un frappant à sa porte en milieu de matinée.
« Oui ? » appela-t-il.
La voix de son père répondit.
« Lève-toi rapidement. »
Immédiatement plus alerte, il échangea un regard avec Audrey et tous les deux se préparèrent en vitesse. Une fois présentables, ils sortirent de la chambre pour rejoindre le petit salon au bout des appartements de la famille royale.
Belle et Adam les saluèrent sans s'émouvoir de la présence d'Audrey et se mirent immédiatement en marche vers l'étage inférieur.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? » demanda Audrey avec inquiétude.
« Nous avons apparemment de la visite. Ils n'ont pas voulu dire leurs noms aux gardes, mais d'après Paul ils sont armés et étrangers. »
Ben haussa les sourcils et sentit son cœur s'accélérer. Paul, le capitaine en poste au château, quarantenaire à la tête des gardes du corps de la famille, restait professionnel en toute circonstance et n'était pas du genre à faire des suppositions. Étrangers pour lui voulait dire que les visiteurs n'étaient clairement pas de leur royaume et qu'il ne souhaitait pas s'avancer sur leur nationalité. Droit, rigide et toujours de marbre, Paul Toussard se montrait aussi efficace que loyal.
Il se dirigèrent dans le salon de l'aile ouest, à l'abri du personnel et des invités, et lorsqu'ils entrèrent à l'intérieur, tous se figèrent.
Paul et ses collègues se tenaient droits et tendus, la main sur la poignée de leurs épées, leurs regards ne quittant pas un petit groupe de personnes qui oscillaient entre la peur et l'amusement. Ils étaient cinq, une adulte et quatre jeunes, et leurs vêtements ne laissaient absolument aucun doute sur leurs origines.
« Hey, » salua une jeune fille à la peau sombre, à la tenue aux notes turquoise, bleu sarcelle et noires. Elle avait l'air assurée et les toisa un instant avant d'hausser un sourcil. « C'est vous le roi ? »
« Adam d'Auradon, » se présenta son père en s'arrêtant près d'elle. « Voici Belle, mon épouse, Benjamin, mon fils, et Audrey d'Auroria. »
L'inconnue les considéra rapidement. Le regard de Ben fut attiré par ses cheveux, dont certaines mèches dénotaient joliment dans ses nombreuses petites tresses. Il devina qui elle était avant qu'elle ne le dise.
« Uma, fille d'Ursula. Mon second, Harry, fils du Capitaine Hook. Gil, notre allié. »
Le premier jeune homme en question avait les cheveux noirs et des yeux bleu glace accentués par de l'eye-liner. Il portait ironiquement un crochet à la ceinture et une tenue aux tons écarlates qui criaient pirate. Le rictus qu'il affichait était aussi arrogant qu'inquiétant.
Et c'était sans compter les armes qu'ils avaient à la vue de tous, et qui rendaient les gardes si nerveux. Le troisième adolescent était blond, l'air un peu inquiet mais le regard noisette brillant de curiosité. Il avait l'air d'avoir à peu près l'âge des deux autres. Près de lui se tenait une jeune adolescente chétive, pâle, aux lunettes cassées et trop grandes, mais ses vêtements usés étaient colorés et à sa taille. Elle tenait la main d'une femme presque maigre à laquelle Ben aurait eu du mal à donner un âge tant ses traits étaient troublés par une vie difficile plus que par les années. Elle avait les cheveux noirs et ternes attachés par un ruban rose, et ses yeux sombres filaient un peu partout comme ceux d'une petite souris nerveuse. Son pantalon était ajusté, vert sombre et très simple, sa tunique semblait avoir été créée à partir de deux vêtements différents, rose pale et vert clair, et elle portait une vieille veste noire.
« Respirez, » invita Uma avec un petit rictus moqueur, « on va pas rester longtemps. Je fais ce que j'ai à faire et vous nous ramenez sur l'Île. Où est la princesse ? »
Le réflexe de Ben fut de se tourner vers Audrey, bien sûr, mais elle lui lança un regard un peu confus.
« Laquelle ? » demanda Belle après une seconde de flottement.
L'air perdu de Gil faisait écho à leur sentiment.
« Y en a qu'une. »
« Pas les vôtres, » précisa Uma en levant les yeux au ciel. « La nôtre. Celle de l'Île. »
« Evie ? »
Harry sembla s'agacer.
« C'est qui, Evie ? »
« C'est son nom, » répondit rapidement Uma sans se tourner vers lui.
« Elle a un nom ? Depuis quand ? Je croyais que la Reine lui en avait jamais donné un ou un truc du genre. Et depuis quand tu le sais ? »
« Moi je croyais que c'était Princesse, son nom, » avoua le blond avec un petit froncement de nez.
La plus jeune lui lança un regard entre exaspération et amusement.
« Ça aurait été ridicule ! »
Uma leva une main pour leur dire de se taire et tourna son attention vers eux de nouveau.
« Ouais, c'est Evie que je veux voir. Ou en dernier recours, Mal. »
« Une minute, » stoppa Adam. « Comment êtes-vous sortis de l'Île et comment êtes-vous arrivés jusque-là ? »
« Pour la faire courte, une porte s'est ouverte quelques secondes, je suppose que vous êtes au courant, et la magie est revenue et grâce à lui, » dit-elle en indiquant le coquillage qu'elle portait sur une cordelette autour du cou, « j'ai pu nous téléporter tous les cinq sur le continent. J'ai mis un moment à recharger mes batteries et à me repérer. C'est pas l'endroit le plus facile à trouver, ici. »
« Comment savoir si vous êtes les seuls à vous être échappés ? »
« Ça, je peux pas le jurer. On savait que l'opportunité se présenterait, on attendait, c'est arrivé, on l'a saisie. Je peux par contre vous assurer que des gens qui possèdent assez de magie et qui ont le pouvoir de se téléporter, il y en a plus des masses sur l'Île et vu la fenêtre ultra réduite, fallait vraiment être sur le coup. Cela dit, la seule énergie que j'ai ressentie en traversant avec mes passagers, c'est celle de Maléfique. »
Harry plissa les yeux.
« En parlant de ça, on est d'accord qu'elle est vaincue ? »
« Oui, » répondit Ben, un peu sonné.
« Ils ont vaincu Maléfique ? » se réjouit Gil avec un grand sourire. « Ici ? Avec toute la magie ? »
Uma grogna presque.
« Merde, si elle revient sur l'Île, Mal va être encore plus insupportable qu'avant. »
« Elle va vouloir s'en servir pour gagner de l'influence. Personne osera plus leur faire face, après les autres et maintenant Maléfique. »
Ben fit un pas en avant et s'ils lui portèrent toute leur attention, ils ne réagirent pas avec autant de méfiance que Mal et ses amis face à son approche.
« Vous vous êtes échappés de l'Île, êtes venus jusqu'ici et comptez y retourner ? »
« Notre équipage est là-bas, » expliqua platement Uma comme s'il était un sombre imbécile. « On s'échappera tous ou pas du tout. Je comprends que vous soyez un peu tendus avec ce qu'ont sûrement dû faire Mal et sa bande pour ouvrir la porte dans la barrière, mais j'aimerais autant pas traîner. Mon coquillage me dit que Mal et la princesse sont introuvables, donc je suppose que vous les avez enfermées là où leur magie n'existe pas. C'est pour ça qu'on est venus là. Vous nous conduisez à elles, je vois la princesse, on repart sur l'Île, terminé. »
Tout son entraînement et son expérience lui furent nécessaires pour cacher la façon dont sa respiration tressauta. Il essaya de ne pas avaler sa salive pour dissimuler sa réaction et mima un air confus pour gagner du temps.
« Je ne comprends pas. Mal a sous-entendu que vous n'étiez pas en bons termes. »
« Ouais, je l'aime pas non plus. Mais j'ai passé un marché, tu vois, et un contrat doit être honoré. Si je le remplis pas, j'aurais une dette, et ça c'est pas possible. »
« Et quel est ce marché ? »
« Ouah, l'impolitesse, » souffla Gil.
Harry et Uma regardaient Ben avec dédain et condescendance, une expression qu'il avait déjà vue plusieurs fois sur le visage d'autres Insulaires.
« Pardon ? » demanda-t-il.
Ce fut la plus jeune qui vola à son secours.
« Les marchés, c'est privé. Ça se fait pas de demander ça. Sauf si tu cherches les ennuis. »
Il le savait. C'était leur monnaie, leur ligne de survie. Tout s'échangeait sur l'Île, de la nourriture aux services en passant par le matériel ou les informations. Alors bien sûr que le secret était primordial.
« Navré. J'ai simplement du mal à comprendre votre venue ici. »
Et leur désir de retourner sur l'Île, équipage ou non.
Dans quel but étaient-ils là ? Mal avait-elle prévu un plan de secours si jamais ils venaient à être capturés ? Uma et ces personnes étaient-elles capables de les mettre tous en danger ? Comment réagiraient-ils quand ils apprendraient qu'ils ne pourraient voir les filles ?
« Nous allons avoir besoin de quelques temps pour organiser la rencontre et votre retour sur l'Île, » mentit partiellement Adam. « Je ne suis pas le seul à décider, les royaumes sont alliés et je dois consulter le Haut Conseil. »
Le vocabulaire leur était familier, et Uma eut l'air contrariée mais elle hocha la tête.
« Combien de temps ? »
« Au moins deux ou trois jours. Il va falloir réunir les monarques. En attendant, vous serez nos invités. »
« Invités ? » répéta Uma avec un sourire glacé.
Ce qu'elle craignait était évident et Adam éclaircit aussitôt les circonstances.
« Nous avons des chambres pour les visiteurs. Il y a un système de sécurité et des gardes, mais c'est toujours le cas. Vous pourrez conserver vos armes. »
L'air surpris et méfiant fut évident.
« Mal, Jay, Carlos et Evie nous ont tous donné leurs armes en arrivant sur le continent, et pourtant cette nuit lorsqu'ils nous ont attaqués ils les avaient toutes avec eux. »
« Ça leur ressemble assez. »
« Et je ne doute pas que vous avez un certain nombre de talents, vous aussi. Mais tu te présentes fièrement comme la fille d'Ursula et tu as son coquillage, j'ose donc supposer qu'elle t'a élevée plutôt correctement ? »
Un peu mal à l'aise, Uma haussa une épaule.
« C'est pas la pire mère qui existe, » concéda-t-elle sans trop en dévoiler.
« Les contrats ont toujours été sa spécialité et je sais que vous honorez vos marchés sur l'Île. Je vous offre à tous les cinq l'hospitalité. Vous aurez vos chambres, autant de nourriture que vous le souhaitez, vous serez en sécurité, personne ne touchera à vos affaires. Mais en échange vous ne pourrez sortir de la propriété sans escorte volontaire et libre, vous ne pourrez vous servir de vos armes sauf en cas de légitime défense, vous ne volerez ni ne détruirez rien et vous ne ferez du mal à personne. Il en sera ainsi jusqu'à ce que vous retourniez sur l'Île. »
Au moins, ils avaient appris deux ou trois choses de leurs erreurs. Ben observa Uma considérer l'offre quelques instants avant d'acquiescer.
« Bien. »
« Nous pourrions aller prendre le petit-déjeuner et ensuite je vous montrerai les alentours ? » proposa immédiatement Ben.
« Le petit-déjeuner ? » répéta doucement la plus jeune fille, peut-être douze ans, ses grands yeux écarquillés.
Lorsqu'elle vit son regard sur elle, elle sembla se ratatiner un peu et ravaler sa curiosité. Sa mère passa un bras autour d'elle, et cette attitude protectrice réchauffa un peu le cœur de Ben.
Il sourit à la petite.
« Oui. Nous avons plein de choses différentes à vous proposer. »
Elle sembla retrouver son enthousiasme, et l'excitation dans ses traits était rafraîchissante.
« Vous avez des crêpes ? » demanda-t-elle rapidement.
« Oui, nous pourrons en demander à Madame Samovar, je suis sûr qu'elle pourra nous en faire. J'aime beaucoup ça aussi. »
« J'en ai jamais mangé, mais maman m'en a parlé quelques fois dans ses histoires. »
Bien sûr qu'aucun d'entre eux n'avait mangé de crêpe. Comme la plupart des aliments qu'ils étaient sur le point de découvrir. Il ignora les regards des plus âgés sur lui, froids et accusateurs. Il serait temps de leur demander pardon et de leur expliquer pourquoi ils n'avaient jamais mangé à leur faim un peu plus tard.
« Tu peux m'appeler Ben, » invita le jeune homme simplement.
« Je suis Java. »
« Javotte de Tremaine, » se présenta ensuite l'adulte lorsque Ben posa les yeux sur elle.
« Elles sont pour le moment sous protection pirate, » informa Uma.
Puisqu'il ne savait que faire de cette information, Ben se contenta d'hocher la tête avec un sérieux qu'il espérait de circonstance.
« C'est noté. Si vous voulez bien nous suivre ? »
« On vous suit ! » répondit Gil avec un enthousiasme qui rivalisait avec celui de Java.
Ben offrit son bras à Audrey et avança avec elle, les cinq invités sur leurs talons. Il espérait éviter tout sujet trop épineux dans les heures à venir et offrir à ses parents le temps de trouver une solution.
En attendant, il pourrait peut-être en apprendre plus sur l'Île.
Les pirates semblaient moins fermés et méfiants que ne l'avaient été Mal, Evie, Jay et Carlos, et c'était stupéfiant de voir autant de joie chez un Insulaire qu'il pouvait y en avoir chez Java et Gil.
Il espérait juste que ce n'était pas un nouveau piège.
O
Dans l'heure qui suivit, Adam et Belle passèrent un peu de temps avec Jasmine, Aladdin, Aziz, Philippe et Aurore. Les deux derniers durent rentrer sur Auroria pour leurs obligations, mais ils attendaient de leurs homologues des nouvelles aussi rapidement que possible.
Aziz et ses parents furent ensuite informés de la présence des nouveaux Insulaires.
« Les autres Tremaine sont morts, n'est-ce pas ? C'était dans un des rapports. »
« Oui, Al, » acquiesça Belle. « Il y a quelques jours, avec d'autres personnes. Les enfants nous avaient dit le nom des victimes mais qu'ils ne savaient pas ce qui avait pu se passer. »
« Et maintenant Javotte et sa fille se retrouvent ici sous la protection d'une autre bande de jeunes. »
« Les corps ont pu être un message à l'attention de Mal et des autres, » avança Jasmine. « De Maléfique ou de quelqu'un d'autre. »
« Pourquoi les pirates sont ici, et pas des membres de leur gang ? »
« Uma était peut-être la seule qui avait assez de magie pour avoir les réserves et la puissance pour traverser alors que l'ouverture n'a duré que quelques secondes. Il y a un marché en cours, c'en est peut-être la raison. »
« Les Tremaine en feraient partie ? »
« C'est possible. Nous ignorons tout des motivations des pirates. »
Belle les laissa parler, distraite. Elle avait encore du mal à accepter ce qu'il s'était passé, ce qui était arrivé aux filles. Elle s'inquiétait pour Jay et Carlos, et elle s'inquiétait pour leur avenir à tous.
Pourtant elle faisait confiance à Adam et ses décisions. Uma semblait posée, étrangement honnête et franche. Là où les quatre premiers Insulaires avaient toujours eu l'air d'en dire le minimum voire de manipuler leurs propos, les réponses de la fille d'Ursula ne souffraient pas de double-sens ou d'ironie. Elle ne manquait pas de courage ou d'assurance pour oser venir directement au château en ignorant les détails des deux dernières semaines. Comment savait-elle qu'ils ne les trahiraient pas ? Ne les emprisonneraient pas ? Ne se vengeraient pas sur eux ?
Pourquoi leur ferait-elle confiance ? Ou songeait-elle que sa magie serait de toute façon suffisante pour les sortir d'un mauvais pas ? Avaient-ils d'autres alliés sur le continent ?
Ou fiait-elle son jugement uniquement sur leurs identités de héros ?
Ça semblait absolument impensable après avoir été témoin de la crainte et de la méfiance de Mal et des autres. Mais Ursula avait possiblement traité sa fille correctement ce qui pouvait changer beaucoup de choses. D'ailleurs bien qu'ils avaient tous des cicatrices, elles restaient moins nombreuses et diverses que celles de Mal, Jay et Carlos, suggérant peut-être une vie plus facile. Ils étaient un peu plus forts aussi, en meilleure santé, au contraire de Java et de sa mère.
Et ce garçon blond au sourire chaud...
Gil.
Troisième fils de Gaston.
Ce qu'ils avaient évité de mentionner. Mais Belle le savait parce qu'Evie lui en avait parlé.
Gil, renié par les siens, adopté par les pirates, et si lumineux malgré ça.
Gil, qui avait semblé simplement curieux, intrigué, jovial même.
Gil, avec lequel elle espérait pouvoir échanger bientôt.
« Excusez-moi, Vos Majestés. »
La voix de Lumière sortit Belle de ses pensées. Elle l'observa s'approcher d'Adam et lui remettre un papier sous sceau magique, une façon bien plus sécuritaire d'échanger des informations hautement sensibles que les téléphones.
« Un message urgent pour vous, de la part du général Phoebus. »
« Merci. »
Lorsque son époux se leva après avoir parcouru la feuille, Belle fit de même.
« Qu'y a-t-il ? »
« Nous devons aller à Auradon Prep. Il y a apparemment des choses que nous devons voir là-bas. »
O
