Chapitre 1 : His religion
La journée débutait toujours de la même façon au Noble Bell College : tous les étudiants se retrouvaient dans le vaste hall de lecture avant le petit déjeuner et assistaient, debout, à la lecture du jour.
C'est là que je le vis pour la première fois.
Il s'avança jusqu'au pupitre, d'une démarche pour le moins assurée, en tenue intégrale de cérémonie, reprenant la lecture là où elle avait été laissée la veille.
Sa voix, malgré qu'elle fut très belle, contenait des accents incontestables d'autorité.
Je compris aussitôt que me heurter à cette parfaite représentation de la discipline ne serait pas sans conséquences fâcheuses et immédiates.
Nous eûmes même droit à un bonus ce matin.
"Notre école a accueilli un nouveau membre en son sein. Je prierai la dénommée Rachel de s'avancer."
Un léger murmure dans les rangs qu'un regard bien senti du Président réduisit au silence absolu.
Je quittais la colonne, m'avançant d'un pas discret.
Il se décala du pupitre, m'enjoignant, presque sans mots, de poursuivre la lecture, bras croisés. J'eus tout juste de noter l'énormité qui ornait son majeur droit ; un rubis de taille imposante, taillé en losange et serti dans l'or.
Cette lecture, assurément, fut le premier test d'une très longue série.
Fort heureusement, les lettres étaient mon point fort. S'il m'avait demandé de résoudre une équation, cela se serait révélé plus complexe voire catastrophique.
Rollo s'était fait livrer mon dossier scolaire et l'avait décortiqué la veille jusqu'à une heure très avancée de la nuit.
Ma lecture le séduisit immédiatement, sans aucun trébuchage sur les mots, fluide. Je m'en tirais donc à bon compte pour cette fois.
Alors que je dégustais un excellent casse-croûte sur un banc dans la cour de l'école, je vis Rollo déambuler dans la coursive avec quelques professeurs. M'ayant vue, il leur dit de poursuivre leur chemin tandis qu'il se dirigeait vers moi.
"Puis-je m'installer un instant ?..."
"Oh, oui bien sûr." l'y invitant.
Il s'assit avec grâce et retenue - la sacro-sainte retenue si chère à cette école !...
"Rachel. Bien meilleure en lettres et philosophie qu'en mathématiques." commença-t-il. "Ici, au Noble Bell College, les étudiants se doivent d'exceller dans tous les domaines." finissant enfin par tourner le regard vers moi après ce qui me paraissait être un monologue. "Que les choses soient claires, Rachel : je ne vais pas te lâcher. Je serai sur ton dos jour et nuit s'il le faut pour que tu progresses dans toutes les matières. Je te donne un mois pour faire tes preuves et considère que je suis large. Un mois, pas un jour de plus. Si tes résultats ne montrent pas une nette amélioration, je plaiderai pour ton renvoi immédiat."
Il venait de m'arracher l'appétit là !...
"Je ne pensais pas... les exigences de cette école aussi drastiques..." soufflée.
"Drastiques, dis-tu ? Sur quels critères penses-tu qu'un établissement fonde son prestige ?"
"Et le prestige, vous semblez tous diablement y tenir."
Je le vis se saisir d'un mouchoir aux motifs célestes, le dirigeant jusqu'au bas de son visage, plis des sourcils profondément contrarié. "Contrairement à ta lecture, ce que je viens d'entendre est loin de flatter mes oreilles. Je te ferai donner le meilleur de toi-même, Rachel, quitte à te cravacher sans relâche."
C'est moi ou ce qu'il vient de dire a une très forte connotation SM ?... Je ne saurai d'ailleurs jamais s'il avait choisi le mot avec soin ou si le terme s'était glissé de lui-même dans sa phrase.
"C'est à moi qu'incombe la réputation de cette école. J'y suis férocement attaché." abaissant son mouchoir.
Ses yeux... maintenant que j'ai le loisir de les observer de près, leur couleur est stupéfiante : l'iris est baignée par un chamarré émeraude sur fond gris. Je n'ai jamais vu une telle couleur. Par contre, ses cernes trahissent un tangible manque de sommeil.
Il claque des doigts devant mon nez, me tirant de mes pensées. "Si je te vois rêveuse, sache que je te ferai passer la nuit debout dans l'une des coursives reliant les deux clochers, qu'importe le temps qu'il y fera."
Je note parfaitement qu'il n'hésiterait pas une seule seconde !... A quel fou ai-je affaire ?
"Je te ferai également travailler le latin. C'est un indispensable de notre école."
J'ai presque envie d'éclater de rire mais j'ai conscience que ce petit entracte se terminerait très mal.
"Quelque chose à ajouter ?" tourné vers moi, coude replié, reposant sur le dossier du banc.
Je secoue la tête.
"Bien." se relevant. "Je me suis laissé également dire que ton niveau équestre tenait de l'excellence. J'en jugerai fin de semaine."
Il va véritablement me chaperonner !... J'en ai déjà le frisson tant le personnage me glace !...
Les journées promettent d'être longues.
Je découvre son nom tout en haut du tableau d'honneur pour la cinquante deuxième semaine consécutive.
"Notre Président est remarquable !..." s'extasie l'assistante du vice président.
Je pourrai presque en grimacer. Ils sont dans la veine de leur Président !...
Ils vénèrent un tyran.
On frappe à ma porte. J'ouvre.
Il déverse dans mes bras plusieurs volumes qu'il vient de choisir dans la vaste bibliothèque de l'établissement. "A étudier dans le mois."
Je grimace. Il est incroyable !... Ce type veut ma mort par surmenage !...
Il s'avance, notant l'ordre qui règne dans ma chambre, l'inspectant comme s'il était mon gradé.
"Parfait. Allons à la bibliothèque. Nous y serons plus à l'aise."
Je le suis, transportant mes effets.
La fierté des étudiants a laissé tomber les ornements d'apparat, choisissant de m'apparaître en simple soutane, large ceinture brodée de fleurs de lys et autres arabesques, plastron clair, aux boutons dorés, porté sur tunique sombre, soulignant sa silhouette élancée et longiligne.
Ses cheveux sont extraordinairement clairs pour son âge alors que ses sourcils fins tendent vers le sombre.
J'accepte de me plier à l'exercice qu'il m'impose.
"Si j'échoue, me pendrez-vous par les pieds à l'extérieur du clocher ?" par pure provocation.
"L'échec ne devrait être ni envisagé, ni évoqué. C'est un mental de perdant."
"Je vois. Et votre force mentale à vous demeure exceptionnelle, j'imagine."
Il s'arrête de marcher, se tournant vers moi. "Cette discussion est stérile. Je t'ai clairement annoncé mes intentions et les ambitions de Noble Bell College."
"Une véritable salle des tortures."
Il avance la main, paume tournée vers ma bouche pour me faire taire. "Économise ta salive, tu vas en avoir besoin pour travailler ton latin."
Il est près de minuit lorsque je me couche, sachant que le réveil se fait aux aurores ici !...
Je finis de seller et brider mon animal. Il déteste ces accessoires, habitué à être monté à cru.
"Je sais que tu es contrarié mais nous avons un véritable despote sur le dos... et il ne tolérera pas nos façons. Fais un effort, je t'en prie."
Il hennit, fort mécontent. Je peux me préparer à douiller !...
Je le mène au manège au moment où Flamm s'y rend, juché sur un magnifique frison à la robe lustrée. Il tient les rênes d'une main, l'autre en appui, poing sur le haut de sa cuisse. Pour l'occasion, il porte une tunique plus courte.
Na'ir accueille cet envahisseur par un bref hennissement agacé.
Au moment où j'avance le pied dans l'étrier, Na'ir fait quelques pas en avant, m'obligeant à sauter à cloche pied à côté de lui. "Hey !... Stop !..." amusée.
Rollo hausse le sourcil. Pas du tout de son goût.
"Hem. Pardon." relançant la tentative que mon étalon complique en tournant sur lui-même.
"Puis-je savoir ce que tu attends pour te servir de ta cravache ?!" s'impatiente Flamm.
"Il n'a jamais été éduqué par ce moyen." m'y refusant.
"Bien. Nous allons donc y passer toute l'heure, tu ne seras toujours pas en selle. Tiens ce cheval, pour l'amour de Notre Dame !..."
Je finis par m'imposer et Na'ir secoue l'encolure, me promettant bien d'autres moments de gênance extrême. Effectivement, il n'en fait qu'à sa tête !...
Rollo soupire. "Le cheval manque autant d'éducation que sa cavalière."
Je crois lui avoir refilé la migraine.
Sans parler du regard qu'il m'a jeté lorsque j'ai proposé de monter Na'ir à cru !... C'est tout juste s'il ne m'a pas jeté un "hérétique !" au visage.
"Sais-tu à quoi tu me fais penser ? A une sauvageonne qui a quitté sa campagne pour se joindre à la civilisation." m'assène-t-il un soir où ma fatigue était telle que je demeurais incapable de produire le moindre résultat satisfaisant.
"Et toi à un garçon particulièrement frustré pour exiger autant d'efforts et de sacrifices !..." lui revient en boomerang, tutoiement à l'appui.
Des semaines qu'il me déguste !... Des semaines que je tiens ma langue !...
A présent, je vais me lâcher, quitte à être mise dehors !...
Il planque le bas de son visage derrière son mouchoir, sourcils se regroupant en un pli mauvais. "Ton ventre est creux par manque d'ambition. C'en est affligeant. Même si j'y passais l'année, tu ne serais jamais à la hauteur des attentes de Noble Bell College."
"Fort bien ! Vire-moi, fais-toi plaisir !... Je suis prête à partir sur-le-champ cet endroit de fous !"
"S'il n'en avait tenu qu'à moi, tu n'aurais pas intégré notre établissement. Malheureusement, certains croyaient, à tort, en toi."
Je plie mes affaires, furieuse.
Il me regarde faire sans ciller.
"Tu ne peux pas partir."
"La meilleure !..."
"Il en va de ma réputation."
Il plaque sa main sur la mienne lorsque je récupère un livre, se levant pour plus d'effet - l'animal fait son bon mètre 88 tout de même !...
"Enragée ! S'il existait des geôles en ces lieux, je t'y ferai enfermer sans aucun remord !"
"Dégage ta main, Rollo !"
"Je te laisse une dernière chance, petite écervelée : éblouis-moi demain au festival de la Cité des Fleurs."
Rollo s'installe dans la tribune d'honneur à côté de la fleur de la direction de l'établissement.
J'ai tout fait pour lui sortir du chemin ce matin.
Je choisis de livrer un très ancien chant médiéval : "Ai vist Lo Lop."
« Ai vist lo lop, lo rainard, la lèbre Ai vist lo lop, lo rainard dansar Totei tres fasián lo torn de l'aubre Ai vist lo lop, lo rainard, la lèbre Totes tres fasián lo torn de l'aubre Fasián lo torn dau boisson folhat.
Aquí trimam tota l'annada Per se ganhar quauques sòus Rèn que dins una mesada Ai vist lo lop, lo rainard, la lèbre Nos i fotèm tot pel cuol Ai vist la lèbre, lo rainard, lo lop. »
"Quelle finesse dans la voix..." note le directeur, enchanté.
Rollo clôt les paupières, petit sourire sur les lèvres.
Je me retourne machinalement vers la foule avant d'y revenir, pensant à un défaut de vision.
Rollo se tient là, ornements de cérémonie quittés, tenant dans ses bras un tout jeune cabri, accroupi, assailli par une nuée de gosses.
Jamais je ne l'aurai pensé aussi à l'aise avec les gamins qui cherchent à caresser la petite tête bêlante.
L'image me fait sourire.
Nous nous retrouvons un peu plus tard devant l'échoppe qui vend des boissons chaudes.
"Ton interprétation de cet ancien chant traditionnel a su convaincre plus réticents que moi."
"Toi aussi tu m'as surprise. Jamais je ne t'aurai pensé aussi à l'aise dans la foule."
"Me présenter sous un jour affable fait partie de mes attributions."
"Quand on sait à quel point tu es capable de te montrer exécrable..." guettant sa réaction. "Un peu plus et je m'attendais à ce que tu exiges qu'on me passe au fouet."
"Je serai un peu plus subtil. Il existe des tortures qui ne laissent pas d'aussi vilaines traces. Et s'avèrent tout aussi efficaces."
"Tu es ignoble, Rollo." sur un petit rire.
"Cela dit, ne t'attends en aucune manière à un traitement de faveur. Je te chargerai du double de la tâche. Et je veux que tu succèdes !"
"Tu ne lâches rien, hein ?"
"Jamais."
Il a tout de même revu un peu sa méthode ; m'autorisant des distractions si mes résultats se distinguent.
Pas tout le monde ne tient aussi bien la charge de travail que lui.
Ainsi, je suis autorisée à monter Na'ir à ma guise et même à me promener dans la campagne toute proche.
Il m'y accompagne même par certaines occasions.
Sa monte est impeccable, droit en selle, la jambe souple, animal dont la bride est tenue d'une main élégante, gantée, poing sur la cuisse.
Il est clair que ma maîtrise équestre est très peu conventionnelle à côté de la sienne, classique et sans aucun pli fantaisiste.
Son animal, un étalon à la robe remarquable, au trot aérien, foulées amorties, ne se rend coupable d'aucun écart.
Rollo revêt le béret porté les étudiants lambda de Noble Bell College pour l'occasion, tunique plus courte, cuissardes de cuir aux bords cloutés.
Même si cela m'écorche la bouche, cet homme a la classe.
Et j'en arrive à me demander, à force de le côtoyer, ce qui, chez Rollo Flamm, est vrai ou ne l'est pas.
Nous grimpons sur une colline pour y observer le battage du blé.
"Demain, je te fais potasser ton latin."
"Tu ne vas pas être déçu !..." riant.
"Je serai tenté de voir si la privation de nourriture améliorerait tes résultats."
Je le fixe. Il a un petit rire.
"Affamée, plus rien du tout ne rentrerait."
"Quelle manque de volonté." secouant la tête. "Que fais-tu du pain spirituel ?"
"Le ventre vide, pas moyen !..."
Deux gamins passent à proximité, dans le chemin, se tenant par la main, riant, nous saluant en passant.
Rollo fixe l'un d'entre eux.
Quels souvenirs peuvent bien s'agiter violemment dans sa tête en ce moment même ?...
Un appel au secours. Des flammes ravageuses. Un lourd héritage.
Rollo rabat la bride. Retour dans un pas lent, dans un silence tenant du religieux.
Il est ailleurs depuis notre balade d'hier. Il acquiesce vaguement, manquant de relever mes erreurs de prononciation.
Je plie soudain mes effets.
"Que... fais-tu ?..." tiré de ses sombres pensées.
"Je ne pensais pas que tu allais noter que je partais."
"C'est... une plaisanterie ?" totalement incrédule mais au moins ramené au présent.
Je l'avise, debout, lui assis. "Je dirai bien que j'ai parfois envie d'entrer dans ce crâne qui est le tien mais c'est faux. Ce doit être... un bordel monstre là-dedans."
"Ménage tes paroles à mon égard." sec. "Nous n'avons pas terminé, rassied-toi."
"Je n'ai même pas envie de te prendre en pitié, Rollo. Tu ne le mérites pas."
"Tu me donnes envie de te briser tous les os tant tu ignores de quoi tu parles, petite garce !" grimaçant de rage.
La bibliothèque est en travaux.
Nous nous retrouvons donc dans une chambre vacante.
Il commente mes derniers résultats. "Passable. Fautes d'étourderie. Du coton dans le cerveau."
"Passe-moi tes commentaires." grognant presque.
"Tu as de l'amour propre à présent ? Première nouvelle."
Le gifler me démange tant ! J'imagine même le retentissement de ma main sur sa joue glabre !...
"T'es imbuvable, Rollo ! Non, sérieux, tu mérites de crever seul comme un rat !..."
J'aime beaucoup me percher dans la coursive ouverte entre les deux tours, y observant les jeux de lumière de la cité une fois la nuit tombée.
La cité me paraît si vivante !... Ici tout est austère. De Rollo, je n'en parle même pas !... Dire que j'avais pensé un moment qu'il s'était adouci... c'était pour repartir de plus belle !...
Je fais le mur pour traverser l'un des imposants ponts, regagnant la place sur laquelle une fête est donnée pour le solstice d'été.
Un feu donne des couleurs rougeâtres au ciel étoilé. Et elle est là. Elle danse. Envoûtante bohémienne à la chevelure ébène dont la teinte vive prend l'allure des flammes, véritable déesse de dieux païens !...
Parmi les badauds, le reflet vif d'une pierre ornant le majeur, tenant le mouchoir devant le bas du visage, attire mon regard.
Je dois y regarder par deux fois pour m'assurer qu'il ne s'agisse pas d'une hallucination.
Encapuchonné, certes. Cependant ce rubis et ce mouchoir ne peuvent appartenir à aucun autre que Rollo Flamm !...
Le mouchoir s'abaisse soudain et... la grimace infâme qu'il révèle me saute aux yeux ; une savante combinaison de mépris profond associé à un dégoût proche du haut-le-cœur !... Cette expression... jamais je ne pourrai l'oublier !...
Son regard ne détache pas de la silhouette qui danse autour des flammes, magnifique endiablée qui attise la convoitise charnelle des hommes.
Je regagne l'école, les pensées en bataille, totalement hagarde, me refusant pendant un long moment de croire à ce dont ont été témoins mes yeux.
