Chapitre 2 : Comatose
J'ai l'impression de n'avoir eu qu'un bref aperçu de ce raie de lumière qui est venu frapper la noirceur de l'âme de Rollo l'avant-veille.
Si cela venait à se savoir... l'étudiant vedette qui sort en cachette la nuit pour voir une gitane se donner en spectacle autour des flammes... En un sens, je suis quelque peu rassurée ; Rollo présente une faille, ce qui témoigne presque d'un regain d'humanité. Lui aussi demeure drivé vers des désirs profanes qui le tiennent loin de l'image rectiligne qu'il cherche à dispenser autour de lui.
Je ne compte absolument pas me servir de cette information contre lui.
D'ailleurs, il n'a rien changé à ses habitudes à mon égard ; toujours aussi exécrable !...
Mais mon regard sur lui a considérablement évolué. Sans que je n'en montre rien.
Suivre Rollo la nuit est devenu un autre de mes passe-temps !... Emmitouflée, méconnaissable, je me glisse parmi la foule. Je ne parviens pas systématiquement à le localiser. Lui, par contre...
Une force sans égale vient me saisir le poignet, le faisant monter haut sur ma tête, m'écrasant le corps contre le mur de moellons.
"Tu as l'audace me suivre ?!" rappelle un sifflement de serpent tant le stress et la rage lui ceignent les cordes vocales.
"Je... passais par l... AÏE ! PAS SI HAUT, PAS SI FORT !" alors qu'il me broie le poignet tout en manquant de me déboîter l'épaule.
"Qu'espères-tu gagner avec une telle attitude ?!" ne me ménageant pas.
Pitié pour mes articulations !...
"Je déteste les fouines !..."
"Je... ARRÊTE, ROLLO !..." commençant à sentir une douleur lancinante m'envahir le poignet, os les plus sensibles cédant sous sa terrible poigne.
Oh punaise ! Tu l'auras cherché !
Une ombre se projette de mon corps et le jette à terre.
Deux ailes dessinent leur forme sur le mur opposé.
Je me retourne, m'avançant lentement, massée.
Il me fixe, avant-bras lui protégeant le visage.
"Hell... Hellfire !..."
Ce que je distingue comme un sceptre vient de regagner sa paume et il le brandit vers moi.
"ARRIÈRE ! Ne m'oblige pas !"
Je m'arrête, ailes disparaissant soudain.
Nous sommes en nage, souffles écourtés, nous fixant comme si nous venions de découvrir l'existence de nos pires démons !...
Le lendemain, il se fait attendre.
Il finit par apparaître, refermant la porte derrière lui, ne sachant vraiment pas par où commencer.
"Est-ce... de la magie ?..." questionne-t-il.
"Pour ainsi dire."
"Tu la possèdes depuis un moment déjà ?"
Son intérêt me surprend.
Je plisse les yeux. "Retour de questions."
Ce revirement ne lui plaît guère mais il est contraint de s'y plier. "C'est... de la magie. Ça a commencé à l'aube de mon adolescence. Je n'en voulais pas. J'aurai tout fait pour être... comme les autres !..."
Il y a véritablement une détresse dans sa voix.
"Elle s'est déclarée lorsque j'ai été assailli par deux bandits sur un chemin des bois."
"Cela n'explique pas ce que tu fiches la nuit dehors."
"Je pensais que la bohémienne serait capable de me... désenvoûter. Au lieu de cela... c'est moi qui ai été tenté par ses charmes."
OK. On oublie la langue de bois pour le coup. Et je crois bien que c'est la première fois qu'il s'adresse à moi avec autant de franchise.
"Pourquoi veux-tu absolument être débarrassé de ce pouvoir, Rollo ?"
Il grimace. "Parce qu'il est... lié à un drame que je souhaite oublier. Et qui se ranime chaque fois que je l'utilise. Je pensais que les bohémiens comprendraient ma requête. Au lieu de cela... ils m'ont ri au nez. Ils l'ont d'ailleurs payé très cher." sur un petit sourire donnant la part belle à l'imagination quant au sort qui les a tous attendu.
"Ils le savent, ici ?"
"NON !" affolé. "Non. Et tu ne diras rien."
"Tu as ma parole."
"Si tu venais à parler..."
"Inutile de me menacer, Rollo."
Il s'installe sur le lit, mains jointes entre ses cuisses ouvertes. "Et toi ?"
"J'ai reçu ce don d'un dieu antique."
"C'est... dissuasif." sur un petit sourire, se remémorant parfaitement la terreur qui l'avait alors saisi la veille. "J'espère que tu ne comptes pas me faire chanter avec ce que tu sais sur moi, à présent."
Je me lève et me dirige vers lui, glissant les doigts du côté des cheveux coupés droit, laissant les mèches passer entre mes doigts. "Quelque part, ça nous rapproche un peu, non ?..."
Il lève le regard sur moi, pouffant, finissant par rire à gorge déployée, en appui sur ses bras tendus en arrière.
Je le fixe, totalement perplexe.
"Tu aimes te la raconter, je crois."
"Je crois surtout que tu as un goût plutôt prononcé pour les femmes qui dansent autour des flammes, Rollo."
Grimace amère, sans mouchoir cette fois. "C'est ça que tu veux en échange de ton silence ? T'as décidément pas froid aux yeux."
"Non. C'est toi qui vas finir par venir, Rollo." m'éloignant d'un pas, sans toutefois le quitter du regard.
J'ai été choisie pour représenter Noble Bell College au cross équestre - au vu de la performance plutôt remarquée qu'a effectuée Na'ir cet automne, passant avec aisance plusieurs obstacles naturels.
Pour l'occasion, curieusement, la bride et la selle sont tolérés par mon celui que je nomme "mon fils".
Na'ir est agile et rapide sans être haut sur pattes ; un grand nerveux. Il m'a déjà plus d'une fois surprise en se faufilant entre deux troncs là où je pensais que nous demeurerions coincés !...
Pour le coup, il nous faut le meilleur score.
Je sais qu'il se trouve quelque part sur le parcours, accompagne du vice-président, nous regardant filer jusqu'à la rivière.
"Son temps est très bon." s'enthousiaste le vice-président.
"Qui veut peut." ponctue Rollo.
"Si elle gagne, ce sera une première pour les écuries de Noble Bell College."
Nous sommes boueux tous les deux mais je tiens entre les mains le prix de nos efforts.
"Bravo." m'accorde Flamm alors que je douche Na'ir, le débarrassant de la boue.
"Je crois que ta soif d'ambition est en train de déteindre sur moi." passant de l'autre côté de l'encolure pendant qu'il goûte à du foin bien mérité.
"C'est l'effet Noble Bell qui te gagne. Tu verras : tu vas avoir envie de tous les dévorer. Cela me fait penser : tu n'es jamais montée jusqu'au clocher voir ce qui fait la réputation de notre établissement ?"
"Non. En guise de bizutage j'ai eu droit à un fou furieux qui m'est tombée dessus et m'a conduite au surmenage."
Il rit - c'est si rare d'entendre ce son quitter sa gorge. "Tu n'exagères pas un peu ?"
Je reviens de son côté, terminant par un bon bouchonnage.
Je le lâche un peu au pré, retournant me doucher avant de le récupérer pour le conduire au box pour la nuit.
En quittant les écuries, une tornade noire déboule dans ma direction et un bras assuré se saisit de moi, me soulevant dans les airs, continuant le galop direction les bois.
"ROLLO ! ROLLO, LACHE-MOI !"
"Je t'assure que tu n'en as aucune envie !..." follement amusé.
Il me libère aux abords d'une clairière située derrière l'école, descendant de cheval.
"Je n'allais pas t'imposer les quatre-cent trente marches qui conduisent au clocher après ta performance du jour."
"Trop aimable." remettant ma tenue en ordre.
Un ruisseau coule non loin.
"Il m'est arrivé de m'y rafraîchir par forte chaleur."
"Nu ?"
Petit sourire. "Oui. Nu." s'installant dans l'herbe grasse, allongé, en appui sur un coude replié. "Tu sais ce que je commence à croire ? Qu'on est de la même race, tous les deux."
"Règle d'abord ton problème avec la magie et nous en reparlerons."
"Que tu acceptes le compliment m'aurait suffi."
Je me pose à ses côtés. Le soleil se couche lentement, projetant de bien jolies teintes oranger.
"On n'est pas si mal au Noble Bell College, tu sais." me confie-t-il.
Je tourne la tête dans sa direction, souriante. "C'est vrai."
Il apprécie la lueur particulière que le coucher de soleil offre à ma chevelure.
"T'as couché avec beaucoup de filles ?"
Il a un petit rire très bref. "Directe !..." amusé. "Tu veux savoir si tu serais entre de bonnes mains ?..."
"Une réponse m'aurait suffi."
"J'avoue beaucoup aimer ça. Les joies du sexe." avec un sourire tout à fait spécial.
J'entrouvre la bouche "Alors là..."
"A quoi t'attendais-tu ? Une longue tirade louant les vertus d'un mariage réussi ?"
J'enroule l'herbe autour de mon doigt. "J'avoue avoir déjà tenté de t'imaginer..."
"Et ça donnait quoi ?..."
"Joker." souriante. "Et les filles, tu les cherches en ville ?"
"Joker." sur le même sourire.
"Pff." boudeuse.
Il renverse la tête en arrière et rit. Wow !... Cette vue sur cette gorge... si le col ne montait pas si haut !...
Tempus est iocundum,
O virgines,
Modo congaudete
Vos iuvenes.
Oh - oh, totus floreo,
Iam amore virginali
Totus ardeo,
Novus, novus amor est,
Quo pereo.
Mea me comfortat
Promissio,
Mea me deportat
Negatio.
Oh - oh, totus floreo,
Iam amore virginali
Totus ardeo,
Novus, novus amor est,
Quo pereo.
Tempore brumali
Vir patiens,
Animo vernali
Lasciviens.
Oh - oh, totus floreo,
Iam amore virginali
Totus ardeo,
Novus, novus amor est,
Quo pereo.
Mea mecum ludit
Virginitas,
Mea me detrudit
Simplicitas.
Oh - oh, totus floreo,
Iam amore virginali
Totus ardeo,
Novus, novus amor est,
Quo pereo.
Veni, domicella,
Cum gaudio;
Veni, veni, pulchra,
Iam pereo.
Oh - oh, totus floreo,
Iam amore virginali
Totus ardeo,
Novus, novus amor est,
Quo pereo.(*)
Il me laisse glisser à terre, bras serré autour de moi tandis qu'il demeure à cheval. Je le quitte presque à regret. J'aurai tant envie qu'il m'embrasse... goûter à ces lèvres qui savent si bien manifester le mépris lorsqu'il en retrousse un pan, dévoilant des dents parfaitement formées et alignées.
Il descend de cheval du côté opposé.
Je meurs d'envie d'aller me blottir dans ses bras !... Surtout après les aveux brûlants qu'il m'a fait dans la clairière tout à l'heure.
"Et... tu as une bonne amie ?..." passant la tête sur l'encolure.
Petit sourire, rêne tenue autour du bras. "Non. Je ne vois personne en ce moment." donnant du leste à la sangle de selle de son cheval.
Il m'attrape par la main pour me conduire, au bruit des fers de son animal, aux écuries.
Là, nous le bichonnons avant de le laisser prendre du repos.
"Je n'ai pas envie de... te laisser partir."
Ce petit sourire qui m'accueille chaque fois.
"Si je venais te lire quelques poèmes pour t'endormir ?..."
Mais que voilà une idée charmante, mon cher Rollo !...
Je suis glissée sous les couvertures tandis qu'il arrive, entrant discrètement dans ma chambre, petit recueil en main.
Il quitte ses chaussures et s'installe en bord de lit, me lisant quelques vers d'une voix très douce.
Ce dos... qu'est-ce que j'ai envie d'y passer la main... une douce chaleur m'envahit lentement, remontant du bassin.
Je clos les paupières pour laisser vagabonder mon esprit.
Il avance la main gauche, caressant ma joue d'un revers doux des doigts. "Tu dors, petite fée ?..."
"Presque..." souriante.
"Je vais te laisser."
J'en soupirerai presque de frustration.
Il se penche sur moi pour un baiser doux, des lèvres, y apportant la pression idéale. "Fais de beaux rêves. A demain." se redressant, quittant mon lit et la pièce.
Assurément, je serai entre de très bonnes mains...
Le dimanche est un jour très particulier à Noble Bell College. On fait lever les étudiants vers sept heures, lecture, petit déjeuner pour se retrouver, à neuf heures tapantes, sur les bancs de la nef de la cathédrale pour y livrer un culte éloigné de toute religion officielle. En effet, à Noble Bell, on adore la Salvation Bell.
Et celui qui préside cette messe païenne n'est autre que Rollo.
Durant deux heures, nous avons droit à des récits historiques qui se penchent sur les exploits d'un Juge strict, totalement voué à la cause de la Cité.
C'est la grande pompe. Rollo déambule en tenue de cérémonie complète.
Je glousserai presque dans le silence qui tient du sacré à la pensée de la relation que nous commençons à nouer.
En offrande à la Protectrice de la Cité : des fleurs. Du beau lys blanc, notamment. Senteurs florales gagnant l'édifice entier, plongeant les fidèles dans une sorte de transe olfactive.
Le terrain est boueux, glissant. Et Na'ir y patine plusieurs fois des fers, heurtant un tronc.
Je termine le parcours, couverte de boue.
Un petit rire accompagne ma sortie des bois. Il se tient là, sur son puissant destrier, rênes tenues d'une main, les deux rassemblées sur l'imposant pommeau de sa selle couleur écarlate, cloutée.
"Je vais finir par croire en la vertu des bains de boue." goguenard.
"Je n'ai pas du tout envie de rire, Rollo." vexée.
"Ai-je dit que cela nuisait à ton charme, ma jolie sauvageonne ? Non, que je sache." maniant les rênes, offrant un petit coup de talons à son animal pour qu'il chemine à côté du mien.
"Tu aurais envie de moi, même couverte de boue ?..."
"J'irai m'y rouler avec toi pour égaliser la situation." sur un petit sourire.
"Je n'y crois pas un mot." libérant les rênes de Na'ir pour son confort, faisant quelques étirements. "Tu viens de la cité ?..."
"Oui. Et je suis passé par ta chambre en revenant pour y déposer un petit présent."
Je le fixe, ébahie, finissant par sourire.
"J'aimerai beaucoup m'y balader avec toi, dans la cité."
"J'en prends note." regagnant les écuries avec moi.
"Tu y es né ?"
"J'aurai aimé."
"Tu ne m'as jamais parlé de ton enfance. Ni de ta famille."
"J'ai mes raisons."
"Tu es... bouclé à double tour par moment." quittant le dos de Na'ir pour le bouchonnage et la douche.
Il pose le coude sur le pommeau, main soutenant son menton, m'observant d'un air tendre. "Désirerais-tu que je n'ai plus aucun secret pour toi, petite fée ?... Je te les confesserai peut-être sur l'oreiller."
"Mmm. Tu me challenges, vilain garçon." carnassière. "Prends garde à toi."
"Je dois garder mes forces au vu de la grande manifestation pour laquelle je dois représenter notre école la semaine prochaine."
Je fais la moue. Il rit.
"Je te promets d'abréger tes souffrances dans la foulée."
Je renifle. "Si je me fie à tes paroles, il n'y a que moi qui en souffre."
"Approche."
Je soupire et m'avance. Il se penche pour m'embrasser. "Je ne manquerai pas à ma parole."
Nous avançons dans la coursive jusqu'à ma chambre.
Le cadeau est précieusement emballé. Je suis fébrile.
Il s'agit d'une magnifique boîte délicatement travaillée en orfèvrerie et joaillerie. L'intérieur contient des pétales de toutes sortes, séchés.
Je savais qu'il avait du goût mais ce présent le confirme !...
(*) Tempus est iocundum
