Chapitre 4 : Unleashed

J'accompagne Rollo tout en haut du clocher.

Nous y avons là notre petit rituel qui consiste à savourer cette vue panoramique à 360 degrés.

Il n'existe aucun lieu dans la cité qui lui soit inconnu et il connaît le nom de chaque ruelle. "Celle-ci, c'est la Pucelle." s'amuse-t-il, me la désignant de l'index. "C'est là que se trouvent les femmes qui vendent leurs charmes."

Je le fixe. Petit retour de regard. "Y... es-tu déjà allé ?"

"Une fois. Par curiosité. Expérience que je ne réitérerai pas ; je me suis retrouvé dans des draps d'une propreté discutable, dans une pièce aux murs si humides qu'ils en étaient moisis. Un moment épouvantable qui m'a dégoûté à tout jamais."

Je ris, imaginant la scène. "Tu n'en finiras jamais de m'étonner, Rollo."

"Tu le prends avec philosophie." m'attrapant par le bras pour me désigner un autre endroit. "Et là-bas, c'est la fameuse rue des Blés. La Boulangerie l'Epi y fait les meilleurs croissants de la cité."

"Je devrai exiger un petit déjeuner au lit à l'occasion."

Petit sourire. "Tu sais très bien que je te prendrai au mot."

"Et le service qui va avec ?..."

"Je mettrai les petits plats dans les grands, oui." m'emmenant de l'autre côté. "Et là, le maréchal ferrant. Il tient son atelier dans la petite courette arrière. Il fait un travail remarquable."

Il aime tant me parler de la cité qui s'étend à nos pieds.

Et moi je profite d'une vue d'autant plus remarquable sur bien autre chose que l'architecture en contrebas. Ses mains, notamment... des merveilles ! Fines, de longs doigts absolument incroyables !... Je me régale.


Les portes battantes s'ouvrent sur un petit groupe aux abois, en pleine célébration dominicale.

"MESSIRE FLAMM ! ON NOUS ATTAQUE !"


"ROLLO !" alors qu'il grimpe à cheval.

"PRÉSIDENT !"

Je me retourne vers Isabelle pour y lire tout son émoi comme si c'était son homme qui partait pour la guerre.

"Tout ira bien. Veillez sur les autres jusqu'à mon retour." talonnant pour partir au galop à la rencontre de ces mécréants qui osent saccager sa précieuse cité.

"Hey. Ça va aller." nous rassure le vice-président, Tristan. "C'est Messire Flamm, après tout." sur un petit sourire admiratif.

Isabelle sanglote, venant nicher contre moi. "C'est... affreux."

Par Hadès, tu l'aimes, toi aussi, Isabelle ?...


Des pilleurs. Sans foi ni loi. Les incendies gagnent plusieurs habitations, la population fuit.

Ils tuent ceux qui se trouvent sur leur chemin. Un véritable bain de sang.

Rollo s'avance, au pas.

L'un d'eux donne un coup de coude à son camarade de crimes, désignant le nouvel arrivant d'un air moqueur.

"Les gars, de la visite !... Un dindon enrubanné, dirait-on, par le saint cul de la Vierge !"

Si la situation n'était pas aussi critique, Rollo se couvrirait le bas du visage de son mouchoir, indigné.

Ils s'avancent vers lui, à six, ricanant.

"Qu'est-ce qu'on nous envoie là ?"

"Un puceau de la première heure, pour sûr !..."

"T'es venu te faire défoncer le fion ?"

Rollo soupire. Ils forment à présent un cercle autour de lui. Les premiers coups pleuvent.

"Hellfire." appelant son sceptre qui regagne sa paume.

Premier écart. "HEIN ?"

"C'est quoi, ce truc ?"

"Vous m'obligez à utiliser ma magie la plus dévastatrice. Je vous en félicite, Messieurs. Par contre, c'est une très mauvaise nouvelle pour vous." abaissant les paupières pour se concentrer tout entier sur l'ultime incantation. "Cramoisi. Brûle mon corps et guide mon esprit. DARK FIRE !"

Les voici pris au piège de fleurs enflammées qui criblent leurs corps, se muant rapidement en flammes ravageuses, dévorant tout, les changeant en véritables torches vivantes, hurlantes, filant en tous sens, chutant de cheval, se roulant au sol dans d'infernales souffrances.

La monture même de Rollo semble être prise de la même transe, yeux rougeoyants, volutes quittant ses naseaux dilatés.

Rollo assiste au spectacle avec un détachement volontaire. Un instant, il entend distinctement l'appel au secours de son petit frère.

Satan gratte furieusement le sol de son puissant sabot.

"Reste-t-il quelques braves volontaires ?..." fixant l'horizon.

Non. Ils sont tous fui et, sur parole, ne remettront plus jamais les pieds dans cette cité maudite protégée par cet envoyé du diable !...


Rollo passe la jambe par-dessus la croupe de sa monture, pieds regagnant le sol, rabattant la bride. Il tapote l'encolure épaisse de Satan.

"Je pense que nous serons tranquilles un moment."

Bref hennissement en retour.

"PRÉSIDENT !..."

"Tout va bien, Isabelle."

"Président... j'ai eu si peur pour vous..." plaçant sa main sur sa poitrine battante.

Rollo défait la sangle de sa monture pour se saisir de la selle et la placer contre sa hanche.

"S'il vous était arrivé quelque chose... cette école, sans vous..."

Presque une déclaration d'amour.

Petit sourire de Rollo. "Sois rassurée." passant devant elle pour ranger la selle dans le local prévu à cet effet.

Elle se hâte de défaire la bride de Satan pour qu'il goûte à une ration bien méritée.


"Elle t'aime, tu sais." dis-je.

Rollo abaisse les paupières sur un sourire fugace.

"Tu... savais ?..." éberluée.

"Certains signes ne trompent pas. Lorsqu'on prend soin de les décrypter." buvant à la coupe, goûtant un fruit.

"Et... tu n'as jamais répondu à ses avances ?"

"Ce n'est pas ce qui est attendu de moi."

"Je vais poser la question autrement : te plairait-elle ?"

Il caresse mon menton du bout des doigts. "Laissons-la devenir femme avant d'en préjuger. C'est encore une nymphe, Rachel, bien peu au fait du désir adulte." évoquant avec délicatesse la virginité intacte d'Isabelle.


Le temps est extrêmement clément en ce mois de septembre et nous avons décidé, Rollo et moi, de passer une nuit à la belle étoile dans la petite clairière à l'arrière de l'école.

C'est le pied d'un chêne plusieurs fois centenaire qui accueille notre sommaire campement.

J'y découvre un Rollo extrêmement dégourdi, taillé pour la vie en plein air. Quelque part, certains de ses gestes me rappellent ceux de Rook.

Il se sert de sa magie pour allumer et nourrir le feu qui nous tiendra compagnie jusqu'au petit matin.

Une biche curieuse nous guette un moment avant de retourner dans les bois.

"Elle n'a pas froid aux yeux, cette vile curieuse." s'amuse Rollo. "Je ne serai pas étonné de savoir qu'elle se soit laissée approcher par un humain lorsqu'elle n'était encore qu'un faon."

Nous avons emporté quelques instruments : vièle à roue et flûte pour lui, tambourin pour moi.

En mai au douz tens nouvel

Que raverdissent prael

Oi sor un arbroisel

Chanter le rosignolet :

Saderaladon!

Tant bon fet

Dormir lez le buissonet

Si com g'estoie pensis

Lez le buissonet m'assis :

Un petit m'i endormi

Au douz chant de l'oiselet

Saderaladon!...

Au resveillier que je fis

A l'oisel criai merci

Qu'il me doint joie de li :

S'en serai plus jolivet

Saderaladon !...

Et quant je fui sus levez

Ci conmenz a citoler

Et fis l'oiselet chanter

Devant moi el präelet:

Saderaladon! ...

Li rosignolez disoit :

Par un pou qu'il n'enrajoit

Du grant duel que il avoit

Que vilains l'avoit öi

Saderaladon !...(*)

J'aime ces moments aux côtés de Rollo. Dire qu'au début, je le maudissais par toutes les puissances infernales !...

Mais le masque est rapidement tombé et ce que j'y ai découvert m'a beaucoup plu.

Un garçon qui a souffert très jeune d'un drame terrible, qui l'a marqué cœur et chair, un lourd héritage à la fois utile et encombrant, un grand romantique et un amant exceptionnel.

"Danse devant le feu, petite fée. Régale mes sens." à mon oreille.

J'en pulse. Et ça, c'est très vilain de ta part, Rollo !...

"Nue ?..."

Petit rire. "Je te laisse le choix des armes. J'y pose simplement une condition : rends-moi aussi brûlant que le feu, ma toute belle. Que je sois incapable de contenir mon désir pour toi."

Je me lève, quittant ce que je porte pour une tunique de fin lin, transparente à la lueur des flammes.

Il choisit un répertoire et un rythme lent qui s'accélère pour m'accompagner : Scarazula, Marazula qui se prête à merveille à l'interprétation sur la vièle à roue.

La partition, Rollo la connaît par cœur.

J'accompagne les notes de jolis mouvements de corps, chevelure défaite.

Imaginer son désir qui se forme me provoque de véritables décharges ardentes dans le bas-ventre. Cet homme me suscite un désir fou !...

De son côté, il se laisse ériger avec la même appétence.

Nous montons tous deux joliment en tension.

Lorsque les dernières notes tombent, nous nous regardons avec une flamme commune dans le regard.

Il pose l'instrument de côté et m'invite à le rejoindre.

Je m'avance, me plaçant à califourchon sur le haut de ses cuisses qu'il vient d'écarter.

Je monte sa tunique courte pour le défaire et le faire saillir. Ma foi !... Cette jolie courbe que dessine sa verge gorgée d'appétit me donne d'autant plus envie de la caresser jusqu'à l'en faire suinter.

Ses sons ne tardent pas. Il est brûlant, se consumant pour moi.

Malgré le crépitement vif du feu dans mon dos, je capte chaque expression vocale qu'il laisse monter de sa gorge, corps répondant à mes attouchements par des élans d'un seul et même tenant.

Nous nous embrassons à en perdre haleine, filets de salive coulant le long des commissures tant nous y mettons de l'ardeur.

Il caresse tant mes seins par-dessus le tissu fin que je cède à un premier orgasme, menton levé, jetant un cri.

Il en suinte sous mes doigts, excité au possible. Il lui semble qu'un magma violent tourbillonne dans son ventre.

J'avance le bassin pour l'insérer et il avance aisément en moi.

Un rauque éblouissant lui déchire la gorge, bouche grande ouverte, yeux agrandis me fixant avant de papillonner.

"OUI !"

Je bouge lentement et il en dodeline de la tête, plaisir sur le point d'éclater alors que je lui refuse cette libération en faisant traîner les choses.

"Fâche-toi, Rollo..." caressant ses cheveux.

Il ramène les genoux vers lui, jambes fléchies, donnant l'impulsion pour lentement se relever, dos contre le large tronc, debout, sur le seul appui de ses jambes, basculant d'un mouvement vif pour m'écraser le dos contre le bois, lui offrant tout le pouvoir, bouche allant trouver la mienne pour un baiser aussi vif que les mouvements qu'il initie, jouissant dans la minute, libérant des cris accompagnant chaque puissante saccade de vie au creux de moi.

Nous nous pensions seuls... oui, nous pensions être seuls. Malheureusement, des yeux ont été témoins de cet ébat pour le moins passionné. Et la jalousie n'a point tardé à manifester ses fruits les plus vénéneux.

Son leader... son cher, vénéré leader... commettre un tel acte...


Le vice-président possède une voix fabuleuse lorsqu'il interprète des chants en latin ou en occitan.

Nous apprécions beaucoup l'écouter, Rollo et moi. Il possède la plus belle voix de l'école.

Quen serve Santa Maria, a Sennor mui verdadeira,

de toda cousa o guarda que lle ponnan mentireira.

Quen serve Santa Maria, a Sennor mui verdadeira,

de toda cousa o guarda que lle ponnan mentireira.

E de tal razon a Virgen fez miragre connoçudo

na eigreja de Terena, que é de muitos sabudo,

ca sempre dos que a chaman é amparanç' e escudo;

e de como foi o feito contar-vos-ei a maneira:

Quen serve Santa Maria, a Sennor mui verdadeira,

de toda cousa o guarda que lle ponnan mentireira.

Quen serve Santa Maria, a Sennor mui verdadeira,

de toda cousa o guarda que lle ponnan mentireira.

E de tal razon a Virgen fez miragre connoçudo

na eigreja de Terena, que é de muitos sabudo,

ca sempre dos que a chaman é amparanç' e escudo;

e de como foi o feito contar-vos-ei a maneira:

Quen serve Santa Maria, a Sennor mui verdadeira,

de toda cousa o guarda que lle ponnan mentireira.(**)


Dans le clocher, assis, je caresse l'une des jolies mains de Rollo, m'amusant avec la jolie bague.

"D'où te vient-elle ?..."

"Ma famille se la transmet de génération en génération. L'aîné en hérite à sa puberté."

"Elle est très belle." caressant sa main d'un revers doux.

Il retire sa main, ouïe fine. "On vient." creusant l'écart entre nos corps.

Isabelle est là et elle compte bien confronter son leader.

"Messire Flamm. Dites-moi que ce n'est pas vrai..." avec rage mêlée à un profond sanglot.

Rollo hausse le sourcil. "De quoi parles-tu, Isabelle ?"

"Vous ne... pouvez vous livrer à de tels actes avec... cette parvenue !..." me crachant presque le terme au visage.

Je la fixe, regard agrandi de stupéfaction.

"Moi qui vous sers depuis des années... j'avais foi en vous, Sir Rollo..."

Le concerné se lève, estomac crispé.

"Je te conseille de quitter ce clocher et de te passer l'esprit et le corps à la douche froide, Isabelle. Tes mots vont dépasser ta pensée."

"Messire Rollo, je vous aurai tout donné... au lieu de cela vous n'avez pas su patienter... et vous vous êtes souillé avec cette garce !..."

Rollo encaisse. "Descends immédiatement de cette tour, Isabelle."

"Ou vous me jetterez dans le vide ?!"

"Je veux juste nous éviter un incident que tout le monde ici pourrait regretter."

"Peuh. Vous voulez juste jouir de votre catin."

Je hausse le sourcil. Innocente, disions-nous ?...

"Isabelle... par pitié, je ne voudrai pas... te passer par le feu."

La menace, bien que placée dans une supplique, se fait sérieuse.

Je me crispe.

"Précipitez-moi en bas. Je ne supporte plus de vous voir forniquer avec cette putain ! Si vous ne le faites pas... je m'en chargerai moi-même."

"Tu divagues totalement, Isabelle." éberlué, poing se serrant, plaçant le mouchoir devant son visage que la haine et le mépris viennent d'irrémédiablement déformer en une grimace aisée à deviner. Le mouchoir glisse lentement pour la dévoiler, offrant un véritable choc à Isabelle. Jamais, ô grand jamais, son leader bien-aimé ne l'avait regardée de cette façon !

Elle recule d'un pas puis d'un deuxième, heurtant le garde-corps en bois.

Rollo fait un pas en avant.

Je me lève pour le retenir par le bras. "Rollo, non ! Pas ici !..." lui interdisant d'utiliser ses flammes. Il arrache son bras de mon emprise.

"Ecoute-moi bien, Isabelle : tu vas tenir la vipère qui te sert de langue !"

Ça monte dans les tours là !...

Elle sort une dague de sa manche et en dirige la pointe contre sa gorge. "Avancez encore d'un pas et je..."

Rollo la désarme d'un geste, l'attrapant par le poignet pour la hisser à son niveau - ses pieds en décollent du plancher !...

La dague atterrit à l'autre bout du clocher.

Isabelle grimace.

"ROLLO, STOP !" accrochée à lui. "C'est une enfant, Rollo !"

"LA FERME, GARCE !" grogne Isabelle, yeux injectés de sang.

"Une enfant, certes. Mais possédée." la basculant en arrière, haut du corps dans le vide, pieds battant loin du plancher, la maintenant toujours par le poignet.

Je suis bien placée pour connaître la force de Rollo sous l'effet de la colère.

"Tu as le choix, Isabelle : soit tu mets ta jolie bouche en veille et nous oublions tout, soit je me charge de ton silence."

"Cette femme... n'est pas pour vous, Seigneur Rollo !..."

"J'en suis seul juge."

"Elle vous perd, vous souille !"

"Ne m'oblige pas, Isabelle." furieux, levant la main pour y faire naître des flammes.

"ROLLO, NON !"

"Soit. Si tu ne veux rien entendre, je devrai m'assurer de ton silence. Ouvre la bouche, Isabelle."

Elle serre fermement les lèvres, secouant la tête, longue chevelure balançant dans le vide.

"OUVRE, TE DIS-JE !" avançant la main sur les doigts desquels dansent les flammes.

Il force ses lèvres et glisse les doigts dans sa bouche. Les flammes s'emparent de cette langue en la consumant, la faisant littéralement fondre pour qu'il n'en reste rien. L'opération s'accompagne d'un cri qui s'évanouit dans le silence d'un geignement tremblant.

La voici définitivement incapable de parler. Il la libère lentement et elle glisse le long du garde-corps en bois, s'affaissant au sol, jambes ne la soutenant plus, tête baissée.

Rollo demeure debout, intransigeant et inflexible.

"Tu ne m'as pas laissé le choix, Isabelle."


(*) Saderaladon

(**) Quen serve Santa Maria