Chapitre 15 : Death in fire
Le débourrage se passe bien et voici le bienheureux Victoris paré pour sa toute première balade en forêt, encadré par le bienveillant Satan.
Ses oreilles pivotent, régulièrement en mouvement du fait des bruits qui habitent le forêt ; le chant d'un oiseau sur une haute branche, l'agitation d'un petit gibier dans un fourré.
"Il se comporte bien, ne trouvez-vous pas, Messire Flamm ?"
"Pour le moment, c'est un sans faute." sourit Rollo.
Ils passent à proximité de l'endroit où Amédée a chuté - petit pincement à l'estomac des deux protagonistes.
Rollo regagne sa chambre, déposant son imposant couvre-chef, quittant ses ornements.
Un petit recueil de poésie latine l'attend.
Je le laisse digérer sa défaite concernant le mariage. Il était paré de bonnes intentions pourtant, en se confiant à moi. Son orgueil est ravagé.
Oh, il ne s'attendait pas à ce que j'exulte de joie !... Il pensait que la suggestion allait être accueillie avec davantage de bienveillance.
Il soupire, pensées vagabondes qu'il tente de recentrer, attrapant le recueil avant de se placer confortablement sur le lit et en commencer la lecture.
Il dépose le recueil, posant l'arrière de sa tête contre le mur, incapable de se concentrer sur sa lecture. Dans ses pensées agitées, il compte me piquer. Fort.
Rollo observe distraitement les mains de la fille du boulanger l'Épi emballer les croissants dans un sac, les y plaçant soigneusement.
Depuis le temps que Rollo fréquente cette boutique, il a eu le temps de voir le joli bourgeon devenir femme.
"Aelys, offre donc deux croissants supplémentaires à Messire Flamm." lui intime sa mère.
"Oh, merci pour le geste." souligne Rollo.
Pour Madame Agenais, une potentielle noce entre le prodige de Noble Bell College et sa fille serait un aboutissement sans précédent.
"Vous nous êtes fidèle depuis tant d'années, Monseigneur Flamm !... Pourquoi ne viendriez-vous pas souper avec nous un prochain soir ? Je fais un excellent lapin à la moutarde."
Aelys pique un fard face à l'hardiesse de sa mère et ce feu sur les joues de la jeune fille n'échappe guère à Rollo.
"Volontiers, Madame." répond Rollo.
"Maman... vous me gênez..." bredouille Aelys, une fois Rollo hors de la boutique.
"Allons, allons, ma fille !... Il est temps d'y songer. Et Messire Flamm constitue un excellent parti ; le meilleur de la cité."
Je frappe et entre, le trouvant en train de s'apprêter pour sortir.
"Tu... sors ?..." notant sa tenue qu'il ne revêt que lors d'exceptionnelles occasions.
"Oui."
Je referme la porte, y plaquant le dos.
"Avec Amédée ?"
"Non. Que t'importe, d'ailleurs ?" sec, faisant glisser sa jolie bague le long de son majeur.
Il attrape ses gants en cuir d'agneau.
"Rollo, je... suis désolée de t'avoir ainsi poussé dans tes retranchements la fois dernière..."
"Bien au contraire, Rachel. Je pense qu'il est temps pour moi d'envisager ce lien sacré qui te révulse tant."
J'entrouvre la bouche, yeux agrandis, pensant à un véritable mirage auditif.
"Inutile de m'attendre, je rentrerai tard." me passant devant, attrapant sa cape pour s'en vêtir dans le couloir et rejoindre les écuries.
Je demeure là, bras ballants, incapable d'appréhender ce qui est en train de se jouer sous ma vue... Rollo se cherche... une épouse ?...
La nouvelle me fait l'effet d'une véritable bombe d'émotions. L'homme que j'aime cherche à se lier à une autre femme ?...
Rollo ne manque guère de complimenter la cuisinière au sujet de cette merveille gustative, lui offrant un sourire pour le moins charmant - qui fait s'empourprer les joues d'Aelys.
Rollo sait se montrer fort plaisant hors des murs de Noble Bell.
"Bien évidemment, je ne manquerai guère de transmettre la recette à Aelys afin qu'elle puisse combler l'estomac de son futur époux."
Rollo hausse brièvement le sourcil, finissant par le faire disparaître derrière un sourire de façade. "L'heureux homme !..."
"Vous serez bientôt en âge de vous marier, Messire Flamm. Les mariages conclus jeunes demeurent les plus solides."
"Je dois veiller à obtenir une place suffisamment élevée pour subvenir aux futurs besoins de la famille que je compte fonder, Madame."
"Oh, dans ce cas, envisagez des fiançailles. Cela aide à ne pas être tenté par des femmes peu scrupuleuses du saint sacrement que représente le mariage."
"L'idée me paraît judicieuse, en effet."
Il m'échappe. Totalement, je veux dire !... Et cela m'est insupportable !...
J'entre dans sa chambre sans frapper, le trouvant en pleine composition de texte.
"Tsk. Frapper ne t'a donc jamais été enseigné ?!" profondément agacé.
"A quoi joues-tu ?!" plaquant mes paumes sur le bois de son bureau en les faisant claquer. "Rollo, regarde-moi !"
Sa belle idée vient de s'envoler. Il soupire et dépose sa plume dans l'encrier. "En voilà un tapage !" me faisant face, adossé dans la chaise, corps tourné vers moi, doigts se joignant sous son menton fin, bague livrant des éclats grenat à la lueur de la bougie.
"Tu as complètement vrillé avec cette histoire de mariage !" hargneuse.
"Ah, nous y voilà !... Je cherche simplement à m'assurer un avenir et le meilleur pour mon nom."
"Arrête la rengaine, je te prie ! Et alors quoi ?! Tu comptes te livrer à des épousailles sous mon nez, c'est ça l'idée ?!"
"Tu n'as plus mot au chapitre, Rachel."
"Nous nous fréquentons, Rollo !"
Il hausse le sourcil. "Nous nous fréquentons lorsque cela t'arrange, Rachel."
"Tu ne peux pas m'écarter de ta vie parce que tu tiens soudainement le mariage en odeur de sainteté, Rollo !..."
"Nous nous sommes déjà expliqués sur le sujet, Rachel."
Son calme manifeste... j'ai envie de le secouer !
"Tu vas faire une énorme connerie !..." me redressant, croisant les bras. "Et tu vas rendre la personne sur laquelle se porte ton choix extrêmement malheureuse !"
"Oh, je ne pense pas. Vois-tu, ma chère, il y a là, dans la cité, un nombre écrasant de filles qui ne rêvent que de porter mon nom ! Et de lui offrir une descendance."
"Oh oui, sans doute !... Ton nom. Ton très fameux nom." penchée sur lui. "Mais que connaissent ces petites pimbêches à ce que cache ton nom ? Ton histoire. Ta magie." frappant en plein le point sensible.
"Si tu as terminé, je te saurai gré de quitter ma chambre. J'ai du travail."
"TÊTU BORNÉ !" tapant à nouveau du plat des mains sur le plan du bureau, faisant sauter l'encrier qui manque de se déverser.
Il se lève, m'indiquant la sortie de l'index, furibond, narines élargies de rage contenue.
"Ou bien quoi, tu me crames sur place ?!"
"Ne me tente pas, Rachel." dit si bas qu'il ne fait aucun doute que la furie lui coupe la voix.
"Tu es en train de te renier, Rollo. Pour une sombre histoire d'ego bouleversé." reniflant.
Il m'indique la sortie avec davantage de conviction.
Je quitte la pièce en claquant la porte derrière moi.
Il se laisse retomber dans la chaise, passant la main sur son visage crispé. "Ooooh... Que suis-je... en train de faire, Moddo ?..."
L'arrivée de Grégoire le radoucit un peu. Petite balade à cheval dans les bois, entre amis du même sexe.
"La passion est-elle bonne, selon toi, Grégoire ?"
Son ami tique. "Si tu poses la question c'est qu'il s'est passé quelque chose."
"Je... suis tiraillé entre la passion et la raison. Et c'est proprement insupportable."
"Tu ne dis pas tout."
"Je... j'ai proposé à Rachel d'envisager un avenir commun..." baissant la tête. "Proposition rejetée."
"Ta dernière lettre l'annonçait, en effet."
"Je l'ai très mal pris. Et j'ai... décidé de la prendre à son propre jeu en m'intéressant à la fille du boulanger de l'Épi."
"C'est un jeu extrêmement dangereux, Rollo. Pour vous trois !... Les collatéraux seront immenses !..." outré.
"Je... je le sais." baissant une nouvelle fois la tête.
"Pose-toi. Fais le point."
"C'est compliqué vu que j'ai Rachel sans cesse sous les yeux." avouant encore quel désir profond je suscite en lui.
"Tu as encore le temps pour songer au mariage, Rollo. Tu te mets la pression pour rien. Tu te fais du mal. Tu lui fais du mal. Pourquoi ? Pour une envie qui tient presque de la pulsion."
Il renifle. "Ce n'est pas un caprice, Grégoire. Je pense plutôt que l'amour enflamme mes idées et mes convictions les plus profondes. Je l'aime. Je l'aime comme un fou. Je veux la garder pour moi et pour moi seul."
"Tu vas l'étouffer, mon ami. Conserve-t-on une fleur sauvage sous cloche ? Tu vas la tuer. La flétrir."
Rollo soupire. "Etait-ce donc une mauvaise idée que de tenter de faire vaciller son choix ?..."
"Une très mauvaise idée, oui."
"Et comment vais-je... rétablir la situation ?..."
"Tu n'as pas d'autres choix que de lui parler à cœur ouvert, Rollo."
Il prend place en face de moi dans la vaste bibliothèque. "Peut-on se parler ?..."
"Je ne pense pas être très intéressée par ce que tu as à me dire, Rollo." sèche, poursuivant ma lecture.
"Nous ne pouvons continuer ainsi, petite fleur..." avançant la main pour se saisir de la mienne. Je l'écarte, la plaçant sous la table, lui refusant tout contact, y compris visuel.
"Je souhaite... sincèrement m'expliquer sur ce qui s'est passé. Vraiment, petite fée..."
"Tu devrais plutôt être occupé à te chercher le plus influençable parti là-dehors. Pourquoi perdre ton temps ici ?"
"Tu as toutes les raisons de te montrer dure envers moi. Je le mérite."
"Ta contrition est feinte, Rollo. Je connais tes grimaces, à présent." tournant la page du livre.
"Je t'en prie. Accorde-moi de m'expliquer... faisons une promenade à cheval ou à pieds."
"Dans quelle langue dois-je te signifier que je n'en ai cure ?"
"Je regrette amèrement d'avoir pris ce chemin. Mais mes idées... je n'en ai plus guère le contrôle depuis que l'amour m'a frappé comme la foudre."
"Joli plaidoyer. Mais non." regard toujours fixé aux lignes écrites.
"Petite fée..." désolé.
Je place le marque-page et lève enfin le regard sur lui.
Joli garçon. Remarquable. La lueur de la bougie souligne à merveille ses traits fins.
Une beauté. Têtue ! Stupide ! Bornée !
"Comptes-tu me fuir les années restantes ?... Plier bagages ?..." cœur s'affolant à ces deux évocations.
"Ah !... Peut-on être aussi beau et pétri d'autant d'incertitudes ?..."
Mouchoir, grand et précieux secours.
Derrière, j'en devine aisément l'expression ; stupéfaite et vexée à la fois.
Je secoue la tête. "Et pendant que nous nous déchirons, de précieux moments nous échappent..."
"Je... saurai me rattraper." avançant le revers de la main pour caresser ma joue.
"Des promesses d'alcoolique." sans me dérober pour autant.
"Décoche-moi toutes les flèches présentes dans ton carquois mais surtout, surtout... ne pars pas. Je... je suis terrifié à l'idée que tu me quittes."
Ah enfin !... La voilà, la vérité. Et elle te crève les viscères, visiblement !
"Tu t'en vas ?" le croisant dans la coursive, notant qu'il ne porte pas la tenue de l'école.
"Oui. J'ai besoin de me recueillir sur la tombe de Moddo."
Je le rattrape par le bras. "Ça... va aller ?..." incapable de camoufler mon inquiétude à son propos.
"Ça va aller, petite fée. Cela ne prendra pas plus de trois jours." caressant ma joue avant d'enfiler son gant.
Je me pince la lèvre.
"Tu as besoin d'espace, c'est cela ?..."
"Non, pas du tout, ma jolie fleur. Demain sera la date anniversaire de la mort de Moddo. Je lui dois cet hommage, tu comprends ? Je veux me recueillir dans la chapelle et emmener ma mère sur sa tombe."
"Oh. Tu... tu fais bien, oui." souriante.
Amédée se porte à notre rencontre. "Messire Flamm ? Vous... êtes sur le départ ?"
"Oui, Malaspina. Une affaire familiale."
"Oh !... Revenez-nous vite, Messire Flamm."
"Je serai de retour dans trois jours, Malaspina."
Nous l'accompagnons jusqu'aux écuries, assistant à son départ.
"L'école... me paraît si vide sans lui." me confie Amédée.
"Tu lui es profondément attaché, n'est-ce pas, Amédée."
"Oui. Il est certes mon mentor mais il est avant tout comme un frère pour moi."
Le vieil Hugon l'accueille dans son auberge, à l'étage de laquelle sa mère, aveugle, loge à l'année.
Rollo laisse la femme lire les traits de son visage. "Tu as encore mûri, mon garçon... Es-tu venu seul ?"
"Oui, mère. Je veux vous emmener à la chapelle demain et sur la tombe de Moddo."
"C'est très touchant d'y penser ainsi tous les ans."
Rollo, assis à ses pieds, pose sa tête sur ses cuisses tandis qu'elle caresse ses cheveux. "Comment se passe ta scolarité ?..."
"Très bien, mère."
"Y as-tu des amis ? La solitude n'est pas une compagne, Rollo." connaissant le caractère plutôt solitaire de son aîné. "Tu portes ce qui s'est passé à même le visage, Rollo. Cela t'accentue certains traits qui, à ton âge, ne sont pas encore visibles."
Petit sourire presque triste de l'étudiant.
Rollo guide sa mère jusqu'à la tombe, passant un moment avec elle, debout devant l'humble croix.
"Si j'avais été un meilleur frère..."
Sa mère lève la main et la place dans sa nuque dégagée.
"Personne n'y est pour rien, Rollo."
Puis ils vont se recueillir dans la chapelle avec quelques fidèles.
Au fond du chœur brûle un immense foyer dont les flammes ronronnent gentiment et réchauffent l'atmosphère.
Soudain, les portes s'ouvrent sur un groupe dont les intentions sont peu louables ; piller le mince trésor de cette paroisse.
Rollo tressaille. Sa mère pose la main sur sa cuisse. "Non, Rollo."
"Il est hors de question de leur laisser dérober ce lieu !..."
"Pas la magie, Rollo."
"Alors, ça discute ?" menaçant directement la tête de Rollo d'une arme de poing. "Fais tes poches, j'suis sûr qu'il va y avoir des trucs intéressants."
Rollo s'exécute et cède sa jolie dague magnifiquement ouvragée.
"Bah, tu vois quand tu veux ?" ricane le brigand. "Regardez ça, les gars !..." très fier de sa prise qu'il présente à sa bande.
Au moment où le brigand s'avance dans l'allée, Rollo se lève.
"ROLLO !" appelle sa mère, tâtonnant sa place vide sur le banc.
Inutile qu'il appelle son sceptre. C'est à mains nues qu'il compte ordonner aux flammes.
"DARK FIRE !"
Elles quittent l'âtre, rugissantes, se ruant telle une lave enflammée sur les quatre malfrats, incapable de viser tant la lueur des flammes est vive.
Rollo les fixe comme s'il les éviscérait, doigts crispés pour diriger ses alliées et chasser ces truands de ce lieu sacré. Lui-même semble habillé par les flammes !...
La vision est apocalyptique !...
Les quelques fidèles sont agglutinés contre les murs, évitant le couloir de flammes mobiles.
Elles ravagent d'ailleurs quelques bancs désertés.
Les pillards s'enfuient et Rollo se penche pour récupérer sa dague, ordonnant aux flammes de reprendre place dans l'âtre, ce qu'elles exécutent sans contester.
"Rollo... mon garçon... alors... toi aussi ?..." déplore l'une des femmes présentes, parfaitement au fait du drame qui a brisé la famille Flamm.
Rollo nous revient bien trois jours après, comme convenu.
Amédée se précipite dans les écuries. "Vous avez fait bon voyage, Messire Flamm ?"
"Oui, Malaspina." souriant.
"On vous a fait préparer une boisson chaude avec de la cannelle, comme vous l'appréciez."
"Voilà qui est fort aimable, Malaspina." dessellant son cheval.
Il savoure la boisson réconfortante, ayant encore en tête l'attaque dont a fait l'objet la petite paroisse et son usage salvateur des flammes.
"Où est Rachel ?"
"Oh, elle est sortie dans la cité avec Viane."
Je frappe à la porte de sa chambre et entre, le trouvant sur son lit, se reposant du voyage.
"Je peux repasser..."
"Non, reste. Viens." m'invitant à m'installer au bord du lit, se décalant légèrement vers le mur.
Je prends place. "Ça a été ?..." caressant ses traits fins.
"Le voyage s'est passé sans encombre. Par contre, le recueillement a été troublé par une bande de pillards qui en voulaient après le mince trésor de la paroisse."
"Oh..." choquée.
"Fort heureusement, le feu, dans l'immense âtre qui garnit le chœur, m'est venu en aide." sur un sourire guerrier.
"Devant... témoins ?"
"Avais-je le choix, Rachel ? Aurais-je dû laisser ces... païens sans foi ni loi s'emparer du frêle revenu de la paroisse ?"
"Non. Non, bien sûr."
"Ha ! Leurs têtes à tous lorsque les flammes ont bondi hors de l'âtre !..." se moquant ouvertement de leurs expressions.
"Ce n'était vraiment pas leur jour, d'être tombés sur un mage capable de manier le pouvoir des flammes, en effet." secouant la tête avec un petit sourire.
