Chapitre 19 : Slashed soul

"Ma petite maman !..." m'étreignant fort.

"Mon Liottine !..." enserrant mon fils en Hadès.

"Tu ne t'attendais pas à ce que je te le ramène, pas vrai ?" intervient mon père dans son dos.

"Papa !... Merci." le faisant participer à l'étreinte.

Le chien fonce telle une bombe sur nous, dansant en jappant de joie autour de nous.

Nous nous installons pour discuter avant qu'ils ne se mettent à la tâche. "En espérant que Madame n'ait pas ses humeurs." rit mon père, parlant de l'orgue, la pièce la plus sensible du manège qui cause parfois bien des tourments au démarrage.

Je les laisse à leur installation et regagne l'enceinte de Noble Bell.

Toute l'école a décidé d'une descente jusqu'à la fête foraine qui est une première dans la cité.

"Il ne reste plus qu'à en convaincre notre Président." rit Viane.

"Je m'en occupe." sur un clin d'oeil.


"Les forains sont en train de s'installer sur la place." dis-je d'une voix blanche.

"Oh. Ton père ?..."

"Pas seulement. Mon père, mon fils. Et pas celui à crins et à sabots." guettant sa réaction.

Il me fixe, pas certain de saisir mes termes.

"Oh, je ne t'ai jamais dit ? Non seulement le dieu que je sers m'a octroyé un rang dans sa prestigieuse armée mais, en plus, il m'a offert un fils."

Il tique.

"Un fils de cœur, cela s'entend."

Soulagé.

"Est-ce que cela te dirait de faire leur connaissance ?"

"Si je m'y refuse, je suppose que cela te vexerait ?"

"Fortement."

"Très bien. Sache cependant que je déteste profondément ce genre de manifestation." se retenant à grand mal de cracher le terme.

"Oh, tiens, quelle surprise !..." moqueuse.

Il s'approche, m'étreignant par derrière, approchant la bouche de mon oreille. "Que ne ferais-je pour te plaire, ma jolie fleur ?..."

Je lève la main jusqu'à ses cheveux courts et c'est parti pour l'amour avant les cours.


Le démarrage de l'orgue leur a demandé une demi-journée. Pour monter le manège, il a fallu deux jours. Tout y est monté à la main.

Mon père considère Eliott comme son petit-fils - et il l'est !... - lui inculquant tout sur ce patrimoine familial.


Je sens que le stress monte chez Rollo. Aussi, je profite du moindre contact pour le rassurer.

"Hey. Ça va aller." caressante.

Il va me faire un AVC s'il continue ainsi !...


Rollo a le nez couvert par son précieux mouchoir depuis notre entrée dans les lieux.

Je le laisse faire - il me fait penser à un gamin rassuré par son doudou.

"Regarde." lui présentant avec fierté le manège illuminé et sa musique enchanteresse. "Rollo, tu ne peux pas conserver ça sur le nez." lui faisant lentement baisser le bras, dévoilant un visage anxieux. Il le remet illico en place.

"Non, Rollo." m'y reprenant une seconde fois.

Il soupire, finissant par ranger l'indésirable dans sa poche.

Patou nous repère et fonce vers nous, nous faisant une fête folle.

"Alors voilà Patou, notre berger d'Anatolie." caressant la jolie tête.

"Hmm. Je ne connaissais pas cette race." passant la main dans son pelage.

Eliott arrive vers nous. "Hey."

"Liottine." me jetant dans ses bras.

Eliott sourit à Flamm. "Bonsoir."

"Bonsoir."

"Eliott, je te présente Rollo. Rollo, Eliott. Mon fils."

Poignée de mains. "Enchanté."

J'attrape la main de Rollo pour le faire avancer malgré ses réticences. "Papa est à la manœuvre, j'imagine."

"Tu demandes ?" sur un clin d'oeil.

Eliott prend le relais. Mon père quitte le plateau du manège.

"Papa, voilà Rollo Flamm. Rollo, papa."

"Enchanté." sur un serrement de mains.

L'air de famille n'échappe guère à Rollo.

"J'allais souper. Vous vous joignez à moi ?"

"Nous soupons tôt à Noble Bell." le fixe Rollo.

"Oh. Mais rien n'empêche que vous m'y teniez compagnie, n'est-ce pas ? Roger fait le meilleur porcelet grillé de tout le pays !..."

Nous voici installés.

Rollo tourne au jus de pommes. J'ai choisi une eau pétillante.

Papa mange avec appétit et distinction à la fois.

"Nous avons eu beaucoup de mal à obtenir une autorisation pour nous installer sur cette place."

"Cela n'a rien d'étonnant." lui assène Rollo.

Mon père le regarde. Il cerne d'emblée que le côté aigri est rattaché à une histoire personnelle pour le moins tourmentée.

"Nous y apportons pourtant la joie et la bonne humeur."

"L'histoire de la cité est ancienne, Monsieur."

"Richard."

Petit geste de Rollo. "Tout ce qui nous est venu de l'extérieur nous a apportés son lot de calamités." sur une moue non-camouflée.

"Oh. Dans ce cas, ces gens étaient bien malintentionnés." regard plissé, s'essuyant délicatement la bouche.

"En effet. Fort heureusement, notre Sainte Patronne les a tous repoussés aux confins de la cité en leur arrachant toute envie de s'y reprendre à deux fois."

"L'histoire de cette cité doit en effet être très intéressante à étudier."

"Notre école possède un musée à part entière sur le sujet. Je serai ravi de vous en être le guide."

"Oh, proposition acceptée, mon garçon." souriant.

"Bien. Disons demain, dans l'après-midi ?"

"J'y serai."


Rollo reçoit mon père en tenue d'apparat. Son discours est bien rodé. Le prestige de la cité, le Juge qui l'a maintes fois sauvée du malheur, la Sainte Patronne... tout y passe. Rollo est un passionné lorsqu'il s'agit de cette histoire-là.

Mais mon père est davantage intéressé par l'historique des personnes elles-mêmes que des récits faisant date.

Il note que Rollo s'est formé un extraordinaire blindage. Mais il n'est point dupe ; ce qui n'est pas dit finit toujours par ronger de l'intérieur.


Pendant ce temps, je fais visiter la cité à Eliott, Patou tenu en laisse, cheminant calmement à nos côtés.

"Bonne journée, les tourtereaux !" nous lance un commerçant.

Eliott se penche à mon oreille. "Ton petit ami va vouloir ma tête." rieur.


"Pas commode, uh ?" me questionnant au sujet de Rollo alors que nous dégustons une pâtisserie en terrasse.

"Il faut bien le connaître. Il a une histoire."

"J'imagine."

"Un drame familial qui l'a profondément marqué, sa famille et lui."

"Si tu y trouves ton compte." souriant.

"Débuts plutôt houleux, je te l'accorde. Prises de tête bien corsées. Mais nos bons moments..." sur un petit sourire explicite.

"Tu as toujours kiffé les hommes un peu torturés, maman." amusé. "Les linéaires te font bâiller aux corneilles." me connaissant par cœur.


"Messire Flamm ! Regardez !..." faisant naître des étincelles autour de lui, tout joyeux de pouvoir présenter son tour à Rollo.

Ce dernier écarquille les yeux, couvrant le bas de son visage d'un profond haut-le-cœur. "Cessez immédiatement, Malaspina." sec.

"Mais... Messire..." sans en comprendre la raison.

"Je vous interdis, vous m'entendez, de creuser ce sort."

Malaspina baisse la tête.

"Est-ce clair pour vous, Malaspina ?!" intransigeant.

"O... oui, Messire." déçu.


Il dépose son couvre-chef avec brutalité, frappant des deux paumes le plateau de son bureau, bras tendus.

"Maudite... magie !"

Son crâne frappe de rage. Son estomac est noué.

"Quand cesseras-tu de semer la désolation autour de toi ?!"

Il crispe les mains sur lui comme pour faire sortir cette maudite magie de lui. "Raaaah ! Laisse-nous vivre !"


Pendant ce temps, Amédée me raconte la réaction de Rollo.

"Oh."

"Tu... sais pourquoi ?..."

"Oui, Amédée. Écoute. Fais confiance à Rollo, d'accord ? Ne cherche sous aucun prétexte à utiliser davantage ce sort."

"Mais... Rachel..." dans l'incompréhension la plus totale.

"Fais-le pour nous, Amédée."


Je m'empresse de rejoindre Rollo que je devine au plus mal.

En effet...

"Hey."

"Ne me touche pas !" repoussant mon intention d'une tape brutale sur mes mains, respiration vive, en proie à une terrible émotion.

"Rollo..."

"Vais-je devoir le passer par le fouet, lui aussi ?! Je ne le pourrai, Rachel !" débordé d'émotions.

"Non. Nous parviendrons à le raisonner, Rollo. Il t'a toujours écouté."

"La magie... la magie corrompt l'esprit, Rachel. Elle produit, chez la créature la plus innocente de la Terre, une boulimie insatiable et malsaine !"

"Nous ferons en sorte que l'histoire ne se reproduise point, Rollo." lui caressant le bras, tendre.

"Ne m'abandonne pas, petite fée..." avec une forte étreinte dans la voix.

"Je n'en ai absolument pas l'intention, Rollo." l'accueillant dans mes bras.

De terribles spasmes le traversent.

"Je pense... qu'il faut que tu racontes toute la vérité à Amédée, Rollo."

Il soupire, contrit de remuer à nouveau ce passé douloureux.


Amédée s'installe en face de nous, chapeau sur ses cuisses.

"Il y a une raison pour laquelle je vous interdis formellement de continuer à utiliser ce sort, Malaspina. Cette magie, je la connais. Je l'utilise moi-même. Pour l'instant, elle ne demeure qu'un balbutiement pour vous mais rapidement vous allez vouloir l'utiliser à son plein potentiel. Et là... le malheur arrivera et vous frappera, Malaspina."

"Le... malheur, Messire Flamm ?..." empêtré.

"Mon petit frère s'est éveillé très jeune à ce pouvoir qui nous paraissait à tous anodin. Il a fini par développer une véritable fascination, doublée d'un immense appétit, pour ce sort. Il a souhaité... le faire croître. Ce qui est évidemment arrivé. Des étincelles sont nées d'immenses flammes, Malaspina. Il en est mort." reniflant, peinant à tenir une voix régulière.

"Oh." choqué.

"Les flammes l'ont dévoré sans rien en laisser, Malaspina, mettant notre famille à genoux."

"Messire Flamm... je... je l'ignorai..."

"Je ne disposais d'aucune magie à l'époque. J'ai été totalement impuissant lorsque les flammes l'ont violemment consumé, Malaspina. Ce n'est bien plus tard que j'ai pu maîtriser cette magie particulièrement dévastatrice."

"Messire Flamm... vous avez dû beaucoup souffrir..."

"Encore aujourd'hui, Malaspina. Les cris de détresse et de souffrance de mon frère livré aux flammes me hantent. Je me refuse à ce qu'il vous arrive le même sort." crispant les poings sur ses cuisses. "Je tiens bien trop à vous, comprenez-vous, Malaspina ?"

"O... oui, Seigneur Flamm. Et votre affection m'honore. Je ne chercherai pas à utiliser davantage ce sort. Et si la tentation se fait trop forte, je viendrai vous trouvez sans tarder."

"Merci, Malaspina." portant une main bienveillante sur son épaule.


"Tu as bien fait de lui présenter l'histoire telle qu'elle s'est déroulée." caressant ses bras pour le réconforter, voyant bien que le drame possède toujours un réel impact sur son humeur.

Il baisse la tête. "Cela ne m'a... pas été facile."

"Tu as été exemplaire."


"TIREZ, POUR L'AMOUR DE NOTRE SAINTE PATRONNE, ARPAJON !"

La bête en furie arrive comme une bombe sur le groupe de chasseurs en zigzaguant, rendant les tireurs incapables de prédire sa direction.

"BARDI, AJUSTEZ ET TIREZ !"

Un coup part, mettant la bête bien à mal, la faisant se traîner sur l'arrière-train, émettant des grognements rauques. Un second coup lui offre le coup de grâce.

Malaspina quitte le fourré où il était embusqué.

"Bravo, Messieurs." s'agace Rollo. "Vous laisser ainsi surprendre !..."

Ils baissent la tête.

"Vous pouvez remercier votre camarade qui vous a sauvé la mise." se camouflant derrière son mouchoir.


"Regardez-les, Malaspina." ricanant derrière son mouchoir couvrant le bas de son visage. "Ils font moins les fiers, à présent." en tête du cortège qui revient de la chasse.

"Je pourrai me glorifier d'une telle victoire, Seigneur Flamm. Mais je n'en éprouve nul besoin."

"Voilà qui est... admirable, Malaspina." très fier de son jeune protégé.


"Rollo... viens m'achever, Rollo... Ne tarde point, Rollo... Viens !..."

L'appelé se redresse soudain, assis dans le lit, respiration brève.

Il se jette sur un verre d'eau.

Cette voix... cette voix de serpent... il la connaissait suffisamment à présent pour savoir à qui elle appartenait !...

C'est une voix qu'il aurait aimé ne plus jamais entendre et en oublier jusqu'à la consonance.


Il selle Satan, résolu à en finir une bonne fois pour toutes.

Il m'a laissé un petit mot sur le bureau, m'indiquant de ne pas m'en faire.

Il quitte aux aurores.

"Viens, Rollo, mon cher neveu !..." l'invite toujours la voix maudite.


Rollo laisse Satan se désaltérer aux abords d'un ruisseau tandis qu'il boit à la même source, se nourrissant du peu qu'il a emporté avec lui.

"Abandonne tout derrière toi... et viens."

Rollo grimpe sur le dos de Satan et s'élance au galop.


C'est aux abords d'une grotte que Rollo quitte Satan, s'y enfonçant, sur le qui-vive.

Soudain, l'attaque simultanée de plusieurs serpents que Rollo crame direct.

"Impressionnant." émet la voix de Silas, finissant par se jeter lui-même sur Rollo, brandissant une dague avec la ferme intention de lui lacérer les yeux et le visage, placé sur lui, main serrée autour de la gorge. "Tu es... plus coriace que ton père, Rollo !..." grinçant des dents.

Rollo grogne un gargouillis rageur.

"Ton père manquait cruellement d'ambition, Rollo."

La pointe est si proche de l'œil gauche de Rollo... encore quelques millimètres et ça y est.

Dans un sursaut de rage, Rollo parvient à éloigner la menace.

Basculant le visage en arrière, Rollo aperçoit un immense serpent tracer jusqu'à lui, gueule ouverte.

Rollo rassemble sa magie et fait cramer l'impressionnante bête.

Mais son oncle semble immunisé !

"Hahaha ! Je me suis prémuni de tes attaques, cher neveu."

Malgré son cerveau privé en partie d'oxygène, Rollo imagine aisément que ce bougre a dû consommer un philtre magique.

Rollo suffoque. Sa vivacité d'esprit commence lentement à s'étioler. C'est peut-être la fin...

Sa pupille dérive sous ses paupières. Il sent le vertige le gagner. La perte de connaissance n'est plus qu'à un pas.

Puis il entend un cri. La pression sur sa gorge faiblit. Il reprend lentement connaissance.

"Messire Flamm !"

Rollo reconnaît la voix d'Amédée.

"A... mé... dée ?..."

Amédée redresse le haut du corps de Rollo.

"Je m'excuse d'intervenir aussi tardivement, Messire..."


Silas, ligoté, bâillonné, est jeté en travers du dos de Satan.

Ils regagnent la cité et Silas a le privilège d'occuper les geôles - dont j'ignorai même jusqu'à l'existence - de Noble Bell, en attendant que Rollo décide de son sort.

Amédée a pu intervenir et localiser Rollo grâce au pouvoir des flammes qu'il partage à présent avec son mentor.


"Te méfies-tu tellement de moi que c'est toi qui viens me nourrir personnellement ?" se moque Silas, notant que Rollo lui apporte sa pitance.

"Je connais tes tours, mon oncle." avec une certaine lassitude dans la voix.

Silas grince des dents. "Vas-tu donc me retenir prisonnier ici jusqu'à mon dernier souffle ?"

"Je n'ai encore rien décidé concernant ton sort, mon oncle."


"Rollo !..." me blottissant contre lui dans la coursive abritée.

"Petite fée..." m'enserrant, nez fourré dans mes cheveux, doigts caressants.

Ses mains viennent cueillir ma mâchoire, me faisant lever la tête. "Embrasse-moi, ma jolie fleur."

Nos lèvres papillonnent puis butinent, partageant un baiser plein de promesses.


Rollo a un nouveau problème sur les bras. Qui se trouve au sous-sol. Ceci n'est pas fait pour alléger ses épaules.

"Que vas-tu... faire de lui ?"

"Il m'est impossible de lui rendre la liberté." tracassé. "Et le livrer aux autorités pour une sombre histoire familiale ne me paraît pas avisé non plus. Je me laisse la semaine pour y réfléchir."


Le repas est léger ce soir ; féculents et légumes vapeur.

Nous le prenons à cinq, avec Amédée, Viane et Tristan, dans la petite salle attenante aux cuisines de l'établissement.

Puis nous allons nous coucher.


Rollo s'offre le bonheur d'une toilette rapide avant d'enfiler sa liquette de fin lin et me rejoindre, apportant de la lecture au lit.

Je viens faire mon nid au creux de son épaule, partageant sa lecture.

Il y appose quelques notes dans la marge, au crayon.

Ses paupières se font lourdes. Autour de son cou persistent toujours les traces de la poigne de son oncle.

Il sombre au bout d'un moment.

Je me saisis délicatement de son ouvrage, en marque la page, le pose sur le chevet puis remonte la couverture sur nous.


Ses mouvements me tirent néanmoins du sommeil vers une heure du matin et je le trouve assis au bureau, lisant à la flamme d'une bougie.

"Rollo ?..." me frottant les yeux, redressée dans le lit.

Il se tourne vers moi. "Oh, pardon, petite fée, je ne voulais pas te réveiller..."

"Tu... ne parviens plus à dormir ?..."

"Petite fée... j'aurai dû... brûler, n'est-ce pas ?... A la place de Moddo, je veux dire."

"Rollo..." quittant le lit, m'approchant pour l'enserrer. "Pourquoi de telles pensées, mon tout beau ?..." embrassant son oreille dégagée.

"Cela aurait facilité la vie à tout le monde." en proie à des idées noires.