Bonjour tout le monde, j'espère que vous allez bien !
Nous revoilà pour la deuxième partie de l'OS précédent, on retrouve Sirius exactement là où on l'a laissé, c'est à dire perdu dans la mer du Nord.
Merci à RhumFramboise et Feufollet pour leurs reviews et merci à vous petits lecteurs anonymes.
Bonne lecture, ne m'en voulez pas trop, promis j'ai essayé de le faire souffrir un peu moins que d'habitude.
Disclaimer : Merci Soul Asylum pour le titre (chanson réellement sortie en 1993, j'ai fait des recherches !) et Guy de Larigaudie pour la citation.
.
.
Runaway train
Never going back
.
.
Cet air vif que l'on boit comme une coulée d'eau fraîche
.
Enfin ! Après la lutte contre les eaux, le froid, les vagues qui tentaient de le noyer à chaque seconde, son corps frigorifié et exténué qui ne demandait qu'à s'arrêter et renoncer… enfin, il posa sa patte sur la terre ferme, de l'autre côté de la mer. Il s'extirpa difficilement de l'eau, s'ébroua, reprit forme humaine et se retourna lentement. Son corps lui réclamait de s'effondrer au sol, de reprendre haleine et de rester allongé pendant plusieurs heures, mais il refusait. Avant de se reposer, il avait besoin de contempler sa victoire de ses yeux, d'en être sûr. A travers, la brume l'entourant en permanence, la lueur blafarde de la lune peinait à l'éclairer, mais il le savait. Elle était là-bas. Azkaban était de l'autre côté de ces nuages obscurs, et il en était en libre. Pour toujours.
Bientôt, il allait devenir l'homme le plus recherché de Grande-Bretagne, mais il s'en fichait.
Après douze ans, il était libre ! Il l'avait fait ! Il avait réussi, les gardiens, les Détraqueurs, la mer, il les avait vaincus ! Il laissa résonner son rire sonore qui éclata et rebondit longtemps dans la nuit gelée.
Il avait l'impression d'être léger, comme jamais il ne l'avait été. En un instant, il oubliait le froid, la douleur, ses muscles qui tremblaient après l'effort qu'il leur avait imposé. Il se sentait renaître.
.
Il aspira une grande bouffée d'air.
.
Il lui semblait qu'il était un nouveau-né utilisant ses poumons pour la première fois. L'air était frais… insuffisant… presque douloureux. Soudainement, sa respiration se fit saccadée, de plus en plus rapide, et de plus en plus forte. Il voulait tout aspirer, capter tout l'oxygène qui l'entourait. Ce n'était pas assez, ce ne serait plus jamais assez.
.
Il paniquait, parce qu'il le savait. Ce ne sont pas ses poumons qui sont vides. C'est son esprit qui suffoque.
.
Sera-t-il vraiment libre un jour ?
Ses tremblements reprirent, sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour les contrôler, ce n'était plus seulement le froid, la douleur, la fatigue… il avait peur également, sans savoir de quoi exactement. Son euphorie en atteignant le sol lui paraissait déjà un souvenir si lointain. Alors il fit la seule chose qui avait du sens à cet instant. Il redevint Patmol. Il tremblait toujours, la traversée de la mer l'avait laissé transi et épuisé. Mais au moins il ne paniquait plus, Patmol n'était pas capable de paniquer. Patmol était plus simple, ses peurs étaient plus viscérales. Ce n'était pas parfait mais c'était déjà mieux que le malaise incompréhensible planté dans le cerveau de Sirius.
Il était libéré des Détraqueurs, c'était tout. C'était peut-être déjà beaucoup, il n'arrivait pas à savoir. Il ne parvenait pas encore à réfléchir clairement, ses idées filaient comme de l'eau qu'il tentait de retenir avec ses doigts. Il devait s'éloigner de cette île maudite pour retrouver un peu de lucidité.
Il s'ébroua une nouvelle fois, se roula par terre dans une tentative complètement dérisoire de se réchauffer en se frottant au sol. La terre était complètement gelée.
Bien sûr… les Détraqueurs n'étaient pas si loin finalement, le soleil ne devait pas briller souvent sur cette plage lugubre.
Ignorant ses muscles qui réclamaient le repos après leur exploit de ce soir, il s'élança en courant. Quelques foulées furent suffisantes pour que sa peur s'envole et que son euphorie revienne, faisant résonner quelques aboiements sonores et joyeux. Patmol avait toujours adoré courir. La multitude d'odeurs qui l'assaillait était étourdissante et il était tenté de se perdre dans cette lande déserte, de se rouler dans les herbes, de boire toute l'eau fraîche d'une de ces rivières si claires, de creuser la terre à s'en arracher les griffes, de se perdre parmi les rochers, de s'élancer à la poursuite d'un lièvre ou d'une abeille et de ne jamais, oh non jamais, revenir.
Il n'aurait jamais dû être privé de cette vie là.
.
En attendant, il filait à toute allure, comme si fouler les bruyères et franchir d'un bond les ruisseaux était suffisant pour remonter le temps et récupérer les années qu'on lui avait volées. Chaque pas l'éloignait un peu de la forteresse maudite et semblait lui rendre la vie.
Il ne s'arrêta que lorsque quelques pâles rayons de soleil commencèrent à parsemer de lumière la prairie et à éclaircir le ciel l'émaillant de rose.
Sitôt arrêté, le froid revint prendre possession de son corps le faisant trembler. Le vent de la course n'avait pas complètement réussi à le sécher, chacun de ses muscles était douloureux et une part de lui était tentée de s'allonger sur le sol et de s'endormir à jamais sous l'aube débutante.
Une part infime seulement. Il n'avait pas survécu à douze années en enfer pour renoncer une fois évadé juste parce qu'il était fatigué. Il se sentait bien trop vivant, pour la première fois depuis des années, pour renoncer. N'importe qui croisant son chemin à cet instant aurait été effrayé par le regard dur, métallique, de ce chien errant. Les Détraqueurs avaient échoué, rien ne pourrait plus jamais l'arrêter. Il avait une vengeance à accomplir et un petit être à protéger.
Plus si petit d'ailleurs.
A quoi ressemblait James à treize ans ? Et Lily ? Il avait du mal à s'en souvenir dans le brouillard toujours confus de sa mémoire. Est-ce que Harry leur ressemblait ; ne serait-ce qu'un petit peu ?
.
Il avait besoin de savoir ! Il aurait tant aimé pouvoir transplaner immédiatement à côté de lui, et tant pis s'il cela l'empêchait de profiter du magnifique paysage l'entourant. Car maintenant qu'il avait quitté les rivages funestes d'Azkaban, il profitait enfin de toute la beauté des Highlands dans lesquelles il s'était enfoncé. Quelques rayons matinaux commençaient à percer les nuages et venaient pailleter d'or la lande qui s'étendait devant lui, jouant avec les brins d'herbe. Reprenant forme humaine, il s'approcha lentement des rayons de lumière et tendit tout doucement les mains, comme pour ne pas la faire fuir. Il frissonna longuement à l'instant où ses mains rejoignirent les quelques poussières qui voletaient dans la douce lueur de l'aube. Il ne réalisait même pas que quelques larmes solitaires s'étaient échappées de ses yeux et coulaient doucement sur ses joues sales. La lumière était faible même si elle réchauffait déjà légèrement ses doigts frigorifiés.
Ce n'était donc pas une hallucination, un rêve que son esprit aurait inventé pendant toutes ces années pour se protéger.
Après tant de temps dans les ténèbres il avait souvent cru que c'était son imagination qui l'avait inventé. Il leva la tête pour le regarder en face, même si la lumière encore faible suffisait déjà à l'éblouir après tant d'années d'obscurité.
Le soleil existait donc bel et bien.
Cela voulait dire que le printemps, la chaleur, le feu, les arbres en fleurs et le chant des oiseaux devaient être réels aussi.
La lumière… Elle lui avait tellement manqué. Autant que l'air. Tout était si noir et étouffant dans cette prison ; sombre et oppressant comme la grande armoire de ses parents.
Il ferma son poing autour d'une étincelle. Il voudrait pouvoir l'enfermer, la garder avec lui pour toujours, pour que plus jamais il ne soit obligé de se retrouver dans le noir.
Il était tellement soulagé qu'il pourrait fondre en sanglots. Il redevenait l'enfant perdu qui pleurait quand on le libérait enfin de sa punition et qui se collait à sa fenêtre pour se prouver que la lumière existait encore. Seule la part immense d'orgueil en lui refusait de se laisser aller ainsi et le maintenait droit. Il ne voulait plus de larmes, elles avaient bien assez coulé ces dernières années.
Et puis, il n'était plus un enfant, il devait affronter ses peurs. Le noir en lui-même n'avait aucune raison de l'effrayer, l'obscurité fuyante de cette aurore ne cachait aucun Détraqueurs, aucun rire fou et aucun cadavre torturé. Aucune raison d'avoir peur en somme, il fallait juste qu'il arrive à convaincre son cerveau.
S'arrachant avec difficultés aux rayons de lumière, il redevint Patmol. Il était temps de trouver un repas.
.
Il renifla avidement l'air, s'enivra de l'odeur des bruyères, des fleurs sauvages et repéra quelques petits mammifères courant parmi les rochers. Silencieux et rampant, il abandonna tous les rênes au chien et se laissa porter par l'instinct qui bouillonnait en lui, jusqu'à ce qu'il réussisse à attraper un lièvre ne courant pas assez vite.
Se retransformant, et tentant d'oublier le froid qui lui gelait les os et le faisait toujours trembler, il rassembla rapidement des brindilles, des pierres et après quelques essais il parvint à allumer un feu.
Un rire frais lui échappa. Ce n'était qu'un simple feu, juste quelques flammes qui peinaient à s'élever et qui étaient largement insuffisante pour l'instant à le réchauffer. Oui, ce n'était qu'un simple feu, mais depuis douze ans c'était la première fois qu'il créait quelque chose de ses propres mains. Un mince filet de fumée commença à s'élever dans le ciel, et son regard se perdit à suivre les quelques étincelles qui voltigeaient. Il tremblait toujours et la tentation était forte de tendre le bras pour toucher du bout des doigts les flammes, se laisser brûler et avoir chaud, enfin.
.
Créer son propre feu, de ses mains, sans magie, sans aide, un rêve d'enfant qu'il accomplissait.
Son deuxième éclat de rire fut plus amer. Il se revoyait vingt-six ans plus tôt, discutant sous la couverture de Regulus, cachant des tonnes de livres sous son lit, essayant d'apprendre la survie et puis essayant de se faufiler en cachette dans la cuisine pour mettre en application son nouveau savoir. Le Regulus de cinq ans aurait été si impressionné par son grand frère réussissant à allumer un feu… Le Regulus de trente et un an… c'était inutile, ce Regulus n'existera jamais, ne pensera, ne verra jamais. Regulus s'est arrêté à dix-sept ans… et ce petit frère-là n'admirait absolument plus rien chez son aîné…
Il jeta une poignée de bois de plus dans le foyer. Il était temps que ce feu prenne et s'impose un peu plus. Il faisait vraiment beaucoup trop froid ici.
Un soupir et de nouvelles grandes respirations. Il avait bien assez à penser avec Harry, Peter… Remus, James et Lily… il n'avait pas besoin de s'encombrer de son frère en plus. Tant pis s'il lui manquait lui aussi.
Les sentiments humains… beaucoup trop compliqué… Les regrets, la tristesse… si seulement ils avaient pu disparaître, simplement en quittant Azkaban.
Tout serait si simple.
.
Il l'avait cru un instant. Il avait eu l'impression que le bonheur et l'euphorie de sa libération seraient plus forts que tout, qu'il pourrait être heureux à nouveau.
Mais bien au contraire, maintenant qu'il s'était échappé des ténèbres constantes des Détraqueurs, il lui semblait que toutes ses émotions bouillonnaient de plus belle dans son cerveau. Comme si elles s'étaient retenues pendant toutes ces années, étouffées elles aussi par le désespoir que ses gardiens maintenaient en permanence.
Tout s'agitait, s'embrouillait dans sa tête et il s'efforçait de ne pas y faire attention. Il essayait de se concentrer sur une chose à la fois, d'abord il devait se nourrir, ensuite seulement il réfléchirait au désastre qu'était sa vie.
.
Le feu grandissait et le lièvre commença à cuire doucement. Petit à petit, un peu de chaleur l'atteignit enfin. L'aube était gelée, mais il le savait, où qu'il aille désormais, il ne ferait jamais aussi froid qu'à Azkaban.
Il ne savait pas combien de temps il resta ici, simplement à se réchauffer auprès du feu. Il mangea lentement. Chaque bouchée était douloureuse. Chaque bouchée était douloureuse depuis des années. Il avait du mal à se souvenir ce que c'était de pouvoir manger facilement, d'apprécier cela. Il ne le saurait sans doute plus jamais. Il ne se voyait plus sortir de cette noirceur.
Sans James, il ne savait plus vraiment si tout cela avait encore un intérêt de toute façon. Il lui semblait que le vide créé en lui par la mort de son ami avait été remplacé par une bête cruelle, qui s'étant nichée en lui, le grignotait doucement mais continuellement de l'intérieur.
Son âme était peut-être devenue une immense plaie n'arrivant plus à cicatriser.
.
Il se laissa brutalement tomber en arrière et promena doucement ses doigts et ses orteils dans les bruyères, il huma à plein nez les odeurs enivrantes qu'il avait oublié de la nature s'offrant à lui. Il perdit son regard dans la contemplation des nuages éparpillés dans le ciel rosé.
Il se força à respirer lentement et profondément. Tout était si beau, si pur et si sauvage.
Il n'avait pas le choix, il fallait qu'il trouve un intérêt à tout ça, le monde, la vie…
Il fallait qu'il avance…
.
Il savait qu'il devait retrouver Peter, il devinait qu'il serait à Poudlard à la rentrée. L'école n'était pas si loin, Patmol devait pouvoir la rejoindre en deux ou trois jours. Ce serait sûrement le plus sage d'ailleurs, courir jusqu'à Poudlard, profiter des montagnes sauvages qui l'entouraient, s'installer dans la Forêt Interdite, reprendre des forces, se reposer et attendre la rentrée et Peter.
Ce serait évidemment le plus sage, c'était ce que Peter, Remus ou même James auraient fait, ils auraient profité de Pré-au-Lard pour se renseigner sur l'évolution du monde sorcier ces dernières années, ils se seraient installés un abri dans la Forêt Interdite ou dans la campagne déserte des alentours, auraient préparé un piège pour Peter dès son arrivée à la rentrée.
C'était la solution la plus intelligente, la plus logique, la plus sage.
Il en était complètement incapable, c'était impossible. Tout son être tendait vers un seul but. Il devait voir Harry, il devait le contempler de ses propres yeux, s'assurer qu'il allait bien, qu'il était en bonne santé, qu'il était heureux, qu'il l'avait abandonné pendant toutes ces années mais qu'il s'était débrouillé sans son parrain.
C'était une idée complètement folle. Il savait par Hagrid qu'Harry avait été confié à son oncle et sa tante. S'ils n'avaient pas déménagé depuis leur mariage, cela voulait dire aller jusque dans le Surrey, et donc traverser du Nord au Sud toute la Grande-Bretagne, avaler avec ses pauvres pattes et ses muscles atrophiés plus de 1000 km alors que le pays tout entier serait à sa recherche et qu'il était lui-même faible et épuisé.
C'était absurde, incertain, dangereux. Vital. S'assurer du bien-être et de la protection d'Harry était devenu une idée fixe l'empêchant de sombrer, l'énergie animant ses muscles, le souffle le maintenant en vie.
Bien sûr que c'était stupide mais il en avait besoin. C'était ce que Lily aurait fait. Elle aussi aurait compris son besoin de contempler le garçon, elle aurait remué ciel et terre, écrasée tous les obstacles se tenant entre et elle son fils, oubliant toute raison jusqu'à ce qu'enfin elle puisse poser ses yeux sur son enfant. Lily la furie…
.
L'image de ses deux amis, heureux, confiants, penchés sur le berceau de son filleul dansa devant ses yeux, s'imprima dans son cerveau. Ils n'étaient plus aussi déformés que dans les horribles cauchemars provoqués par les Détraqueurs, mais la douleur dans sa poitrine était tout aussi vive.
Est-ce que Remus avait réussi à vivre douze ans avec cette douleur oppressant la poitrine, cette lacération du cœur, cette gorge qui peinait à respirer à leur évocation et ces yeux qui semblaient prêt à s'embraser ?
Comme il voudrait le retrouver aussi, se jeter dans ses bras, s'excuser, pleurer avec lui, tout lui expliquer, veiller sur Harry à deux, rire à nouveau avec lui.
C'était impossible.
Il ne savait même pas où se trouvait son ami, où la vie l'avait bousculé. Et puis comment pourrait-il lui expliquer ? Comment Remus pourrait-il le croire après ces douze années de trahison ?
Il ne pouvait pas, il avait perdu tout droit d'appeler Remus son ami, quand il l'avait soupçonné il y a douze ans.
Non le seul droit qu'il avait, c'était celui de traverser l'Angleterre, deux fois, pour pouvoir contempler quelques secondes le garçon qu'on le soupçonnait de vouloir tuer.
Mais d'abord, il devait dormir pour reposer sa vieille carcasse. Se relevant avec difficulté, il prit le temps d'éteindre le feu, se désaltéra longuement dans une rivière translucide, puis redevenant Patmol, il se roula en boule dans l'herbe douce, collé à un rocher qui chauffait doucement au soleil.
Il s'endormit sans même s'en rendre compte.
.
.
Et ainsi commença sa longue traversée, sa course effrénée contre son propre corps, ses forces, les autorités de Grande-Bretagne qui le recherchait activement et contre toute logique. Il semblait que tous les éléments s'étaient mis d'accord pour s'opposer à son projet. Seule sa volonté, toute entière bandée dans une seule direction, le poussait toujours en avant. Cette idée était devenue son obsession, creusant sa place dans son esprit. Lorsqu'il dormait, il rêvait d'Harry, lorsqu'il se réveillait en sursaut haletant et en panique, sa première pensée était pour lui, il lui offrait chacun des kilomètres douloureusement arrachés à la route.
Il ne prêtait même pas attention aux paysages splendides et désertiques qui défilaient devant lui, il avait ignoré tous les lacs translucides reflétant le ciel, les pics rocheux lui offrant une vue incroyable sur le monde, les vieux murs de pierres abandonnés traversant la lande et les prairies gorgées d'herbe verte et de fleurs sauvages. Il ne voulait pas perdre la moindre seconde qui l'éloignerait de lui. Il rageait déjà se voir si lent, si affaibli, si dépendant de cette pauvre carcasse cruellement maltraitée par les années. Elle protestait contre tous ces violents efforts qu'il lui commandait, ses poumons criaient grâce, son cœur tambourinait, ses articulations pleuraient, ses muscles douloureusement tendus se faisaient sentir à chaque mouvement et ses pauvres pattes gémissaient de ce frottement continuel contre le sol. Mais qu'importe, il avançait et chaque pas le rapprochait de son filleul.
Le seul point positif qu'il avait trouvé à cette situation était que vu l'effort physique fourni, son appétit avait augmenté et il ne se forçait presque plus à manger les animaux qu'il arrivait à attraper. Il se contentait de rongeurs ou de petits mammifères et parfois d'un peu de pain qu'il arrivait à voler dans les rares villages qu'il traversait. Il avait croisé plusieurs fois des troupeaux de daims ou de chevreuils… il n'avait pas pu se résoudre à les chasser. Ils étaient un rappel beaucoup trop réels de James, des nombreuses heures qu'ils avaient passés à courir côte à côte sous leurs formes animales dans la Forêt Interdite, des rares fois où James l'avait laissé le chevaucher, de la multitude de blagues qu'il avait pu faire sur les ruminants, sur ses bois, sur le brame… Ce n'était que des daims qui se tenaient devant lui, mais c'était bien trop.
.
Il s'était trompé avant de quitter Azkaban d'ailleurs. Il les voyait toujours, Lily et James s'imposaient toujours aussi souvent dans ses pensées, ils surgissaient parfois au détour d'une rivière, dans une brise qui s'engouffrait entre ses poils, à la vision d'un champ de fleurs colorés ou dans un de ses demi-sommeils.
Certes, ils n'étaient plus affreusement déformés comme dans les horribles visions provoquées par les Détraqueurs. Il lui apparaissait dans la froideur et la terrible réalité de leur mort injuste. Ce n'était plus de monstrueux spectres… mais ils étaient toujours morts. Ce n'était pas réellement mieux. La bête dans sa poitrine rugissait et le dévorait toujours autant.
Il les emmenait avec lui en voyage, dans son épopée folle. Ils étaient les petits fantômes clandestins accrochés à ses pattes, dévorant peu à peu son être.
.
Il finit par abandonner à regret les herbes vertes et les déserts rocheux de l'Écosse pour s'enfoncer dans le Nord industriel de l'Angleterre.
Il s'autorisa à se rapprocher un peu plus des villages, renouant difficilement avec la civilisation. Le bruit, les odeurs l'assaillaient, attaquaient ses sens. Il avait oublié la vie, l'agitation, la foule vrombissante. Il observait tout attentivement, tentant de comprendre ce qui avait changé dans le monde pendant son absence. Ça ne semblait pas très différent, et pourtant rien n'était pareil. Il aimait tant ça à une époque, il s'était mêlé avec excitation aux foules moldus, avait écumé leurs bars, dansant avec eux jusqu'au petit matin, tentant d'oublier pour quelques heures la dureté de la guerre.
Il s'approcha de quelques maisons, tentant de glaner quelques informations et des restes de repas. Retrouvant sa curiosité, il laissa particulièrement traîner ses oreilles près des postes radio. Il apprit sans réelle surprise et sans inquiétude que son évasion avait été annoncée aux Moldus. Il prit quelques fois le temps d'écouter la musique, espérant entendre les sons familiers d'un morceau d'ABBA ou de Queen qui lui rappelleraient ses escapades insouciantes dans Londres. Une fois, il reconnut la voix de Freddie Mercury, toujours près de la fenêtre, il s'autorisa un instant à tout oublier et laissa Patmol danser seul dans la rue sur ce son familier. Et puis la musique changea, quelques notes s'égrenèrent, semblèrent ramper sur sa peau, et il resta immobile à écouter cette guitare et ces paroles qui semblaient issues de son esprit.
.
Se rappeler de toi au milieu de la nuit
Comme une luciole sans lumière
Tellement fatigué que je ne pouvais même pas dormir
Peux-tu me réapprendre à sourire ?
Je suis juste un homme qui se noie dans la pluie.
Runaway train, never going back
.
Ne jamais revenir… A chaque instant, après chaque nuit sans sommeil, l'idée devenait de plus en plus obsédante, mais il la reléguait dans un coin banni de son esprit.
Il avait une promesse à tenir.
Malgré la fatigue qui s'accumulait, il engloutissait les kilomètres inlassablement.
.
.
Il ne s'autorisa à ralentir qu'en arrivant enfin dans le Surrey. Il s'était libéré depuis 10 jours, son cœur battait à toute allure à l'idée de l'heure de vérité qui approchait. Plus que quelques kilomètres, plus que quelques heures et il saurait… peut-être qu'enfin il le verrait… peut-être qu'il avait parcouru ces mille kilomètres pour rien. Tout ce trajet lié à l'unique hypothèse que les Dursley n'avaient pas déménagés.
Après s'être perdu quelques heures, il arriva enfin à la tombée de la nuit à l'entrée de Little Whinging. Il n'était venu qu'une fois, il y avait plus de 13 ans maintenant, s'il s'était souvenu du nom de la ville, celui de la rue avait disparu dans un recoin de sa mémoire. Il s'avançait lentement dans les rues, scrutant les façades des maisons, tentant de percer leurs secrets. A quoi pouvait ressembler l'extérieur d'un foyer ayant la chance d'abriter un Potter ? Chez James et Lily, le jardin était parsemé de jouets censés servir pour Harry mais que seuls James et lui utilisaient, il y avait les imposants massifs de fleurs que Lily protégeait férocement des quatre garçons, il y avait le potager que James et Peter avaient labouré, sans que James ne se motive jamais à y planter quelque chose. L'air en s'approchant de la maison sentait le gâteau qui sortait du four et le repas qui mijotait sur le feu, des rideaux colorés étaient toujours ouverts, laissant voir un salon riant et animé.
Tout était si froid ici. Chaque maison était parfaitement identique et aussi dénuée d'intérêt que sa voisine.
Même le goudron sous ses pattes était sans vie et lui gelait les coussinets. Il n'aimait pas être ici, il voulait retourner se perdre dans les terres sauvages d'Écosse. Il avait l'impression étouffante d'avoir voyagé dans le passé, d'être de retour dans les rues de Londres entourant le square Grimmaurd. Et Merlin seul savait à quel point il n'avait aucune envie de retourner là-bas. Si Harry ne ressemblait qu'un peu à ses parents, il avait dû se sentir si à l'étroit en grandissant dans cette banlieue inanimée.
.
Il se figea en entendant le bruit d'une valise au loin. Il se cacha dans un recoin et renifla l'air. Cette odeur… Une odeur de fleurs des champs et d'herbe fraîche… L'odeur des Potter… Mêlée à un parfum boisé et chaud que Lily laissait dans son sillage. Il s'y rajoutait les quelques notes fruitées qu'il avait presque oubliées et qui le ramenaient douze années en arrière, lui rappelaient des gazouillis et des beaux sourires. Cette odeur avait grandi, évolué mais il la reconnaissait comme s'il l'avait sentie seulement hier. Il se rajoutait en plus des odeurs plus dures qu'il ne connaissait pas et qui n'avaient rien à faire ici, mais il en aurait mis sa main à couper, c'était Harry qui s'approchait. Résistant à son instinct qui lui hurlait de se jeter à sa rencontre, il se blottit dans l'obscurité et s'avança très lentement pour le guetter.
Son odeur remplissait déjà complètement son cerveau lorsqu'enfin l'adolescent apparut dans l'obscurité. Un faible gémissement lui échappa et la queue de Patmol se mit à battre doucement. Entre l'obscurité et ses yeux de chien, il ne voyait pas bien mais c'était lui, c'était exactement lui. C'étaient cette même silhouette maigre et élancée qui hantait ses pensées et qui s'avançait vers lui. C'était les mêmes lunettes rondes qui brillaient dans le noir, le même visage rond, et la même tignasse de cheveux rebelles, s'enfuyant dans tous les sens.
C'était lui… mais ce n'était pas James… Ce n'était pas le même sentiment de chaleur et de confiance qui l'étreignait en le voyant, ce n'était pas la même démarche assurée et insouciante, pas le même port de tête conquérant. C'était Harry… ce ne serait jamais James…
Sa queue ralentit doucement jusqu'à s'arrêter complètement de battre tandis que ses oreilles s'aplatissaient tristement. L'adolescent s'avançait hésitant, il traînait sa valise comme si elle pesait bien plus que les maigres affaires qu'elle contenait, sa main était serrée sur sa baguette et de sa cachette le chien arrivait à sentir sa colère et sa peur.
Il avait l'impression troublante de contempler un souvenir. Il se revoyait, il y avait quoi… dix-sept maintenant… valise et baguette en main, le cœur au bord des lèvres tournant le dos à une maison qu'il n'avait plus jamais revue.
Ému, il s'avança doucement. Harry n'était pas censé lui ressembler… Cela n'avait jamais fait partie de leurs plans pour l'enfant, il devait avoir le sourire de James et la fougue de Lily, il n'était pas censé hériter de sa propre tristesse ou sa noirceur.
Harry tourna brusquement la tête dans sa direction, visiblement alerté par le bruit qu'il avait dû faire en se rapprochant. Une vive lumière, venue de la baguette du garçon, l'éblouit. Probablement effrayé par l'aspect du grand chien noir il recula et tomba à la renverse.
Le cœur meurtri, Patmol se renfonça lentement dans l'ombre d'une allée lorsqu'une sensation oubliée lui ébouriffa les poils, la magie à l'œuvre. Le temps d'un clignement de paupière le Magicobus apparut devant Harry toujours assis sur le trottoir. Il n'écouta le dialogue que d'une oreille distraite, bien trop occupé à juguler la nostalgie qui s'était emparée de lui en voyant le bus. Il lui rappelait des dizaines escapades avec ses amis pour découvrir Londres, le Sud de l'Angleterre, le pays de Galles, n'importe quelle destination leur passant par la tête.
Il sursauta lorsqu'il disparut avec la brutalité le caractérisant. Seul dans cette ruelle, il réalisa qu'il avait froid.
.
Tous ces kilomètres pour n'apercevoir son filleul qu'un fragment de minutes, sentir son mal-être, l'effrayer et le laisser partir il ne savait où. Il n'était pas loin d'un échec sur toute la ligne.
Mais qu'importe.
Il l'avait vu ! Il l'avait entendu ! Il l'avait senti, son odeur flottait encore dans l'air. Qu'importait qu'il ait fait tous ces kilomètres pour une pauvre minute, Harry était vivant ! Pour l'instant cela lui suffisait. Peter ne tenterait rien avant d'être à Poudlard, s'il tentait quelque chose un jour ! Et le monde sorcier entier devait être persuadé qu'il était à la recherche du garçon, il allait sûrement être protégé par des Aurors. Il ne pouvait pas faire grand chose pour l'instant mis à part s'évanouir dans la nature et attendre la rentrée.
Il restait encore trois semaines avant le 1er septembre, s'il gardait le même rythme, il lui faudrait seulement une dizaine de jours pour rejoindre Poudlard, cela lui laissait largement le temps de faire un détour douloureux mais nécessaire… Deux même…
.
.
Il n'était pas très loin de son ancienne maison, à peine une journée de marche, il était curieux de voir ce qu'il était arrivé à son petit cottage de pierre, perdue dans la campagne. Une fois de plus, il se remit en route.
Il détesta sortir de la banlieue de Londres, pas assez d'arbres, trop de routes, pas assez d'air, trop de voitures. Grand chien noir dans la nuit, il faillit se faire écraser plusieurs fois avant d'enfin arriver à s'enfoncer à nouveau dans la campagne. Il dormit une paire d'heures au lever du soleil avant de reprendre sa route. Il choisit volontairement des chemins égarés, se perdant dans les collines verdoyantes et désertes, s'autorisant à reprendre forme humaine pour quelques heures.
Il ne passait jamais 24 heures d'affilées en Patmol, c'était une règle qu'il s'était fixée, même s'il savait qu'en la suivant il augmentait chaque jour le risque d'être vu et capturé, il s'en fichait.
Des Maraudeurs, il avait immédiatement été celui le plus à l'aise, le plus en phase avec son Animagus… cela leur avait d'ailleurs causé quelques problèmes et il se rappelait avec mélancolie l'époque où James jouait à lui lancer des bouts de bois. Il adorait Patmol, réellement, il avait toujours été la partie de lui-même qu'il aimait le plus, qu'il acceptait le plus facilement. Patmol était simple, joyeux, fidèle, insouciant. Patmol n'était pas sombre, rancunier, il n'était jamais dangereux ou mesquin. Patmol n'avait pas un tourbillon de pensées, d'émotions bouillonnant sous son crâne.
Mais c'était justement pour cela qu'il se forçait à redevenir Sirius parfois, parce qu'il était si souvent tenté de l'abandonner, parce que chaque transformation était plus difficile que la précédente tant cette forme de chien était confortable, apaisante. Il lui semblait qu'il semait des petits bouts de son humanité sur son chemin. Abandonner serait bien plus facile, mais renoncer ne lui ressemblait pas. Il avait juste un peu de mal à ré-apprivoiser son propre esprit.
Alors chaque jour, il prenait le risque d'être vu, de tout perdre et il redevenait Sirius. C'étaient des heures laborieuses, difficiles, il avançait lentement, pieds nus, le ventre noué, le cerveau en feu, l'âme et le cœur en miettes. C'étaient des heures nécessaires où, plus que jamais, il profitait du soleil, souvent de la pluie, du vent, des odeurs qui l'entouraient, où lentement il se familiarisait avec l'idée qu'il allait continuer à vivre.
.
Aujourd'hui il redécouvrait avec une joie teintée de nostalgie les collines, les forêts qu'il avait pris plaisir à explorer dans les années suivant l'achat de sa maison. Il prenait sa moto, la garait dans un recoin et partait en vadrouille plusieurs heures, seul ou avec ses amis. Il s'était enivré de cette liberté, croyant qu'il était le roi du monde, que cette campagne sauvage lui appartenait. Une éternité s'était écoulée depuis, il lui semblait que même les arbres avaient vieilli. Ses souvenirs étaient confus, il se trouvait en terrain familier qu'il ne reconnaissait plus.
En fin de matinée, alors qu'il se rapprochait des villages, il se retransforma et finit son trajet en courant. Aux environs de midi, il atteignit enfin Thursley, évita les rues principales pour traverser les champs et enfin arriva face à sa maison… Son ancienne maison de toute évidence…
Il n'y avait plus de mousses et d'herbes folles prenant d'assaut le mur de pierre, les volets de bois avaient été repeints du même bleu pâle que la porte d'entrée, la fenêtre de l'étage qu'ils avaient cassé en jouant au Quidditch avec James avait été réparée. Tous ces travaux qu'il voulait faire, qu'il avait repoussés perpétuellement. Quand il avait acheté la maison, il avait prévu d'aménager le jardin, de réparer les volets de bois qui se dégondaient, de repeindre le salon, de casser le mur de la cuisine… Il était si heureux d'avoir enfin son chez lui, d'être propriétaire, il avait tant de projets, tant d'idées pour qu'elle devienne à son image, refusant, comme l'avaient suggéré ses amis, d'utiliser sa magie, voulant tout faire de ses mains et tant pis si cela était plus long, plus fatigant. Il avait commencé par sa moto, et ensuite la guerre avait volé tout son temps libre et son insouciance.
Sa maison et sa vie étaient devenues un chantier qu'il n'avait plus l'énergie de réparer.
Le jardin n'était plus une jungle envahie de fleurs sauvages, l'herbe était tondue, un potager avait été aménagé dans un coin, ses précieux rosiers étaient toujours là, avaient grandi, s'étaient multipliés. La pelouse était jonchées de jeux d'enfants et il riait intérieurement de savoir que son antre de jeune célibataire était devenu le foyer d'une famille. Il se demandait ce que ses vieilles affaires étaient devenues… avaient-ils tout confisqué, tout jeté au feu, même ses vieux albums photos des Maraudeurs, ses lettres ?
.
La porte d'entrée s'ouvrit et une femme sortit de la maison, deux enfants sur ses talons qui le virent immédiatement et coururent à sa rencontre. Fasciné, il resta immobile derrière le portillon, y compris lorsque les deux enfants arrivèrent à sa hauteur.
« Maman regarde, un gros chien ! On peut le garder ?
- Maman regarde, ses yeux font peur ! »
Ses yeux… ils ne changeaient pas une fois transformé et gardaient cette couleur gris clair. James et Peter avaient les yeux marron, ce qui s'accordait bien avec leurs formes animales, chez lui, ses grands yeux clairs perdus au milieu de cette fourrure sombre lui donnait un regard délavé inquiétant.
La mère avait rejoint ses enfants et le regardait d'un air méfiant tandis que le garçon plus débrouillard tendit la main dans sa direction. En reniflant la petite main qui lui était offerte, son cœur s'accéléra soudainement et ses oreilles se plaquèrent sur son crâne. En plus de la famille devant lui, il flottait dans l'air une odeur de plus qui n'avait rien à faire là. Se reculant il scruta lentement les environs jusqu'à remarquer un scintillement près d'un arbre. Un sorcier sous un sortilège de Désillusion, un Auror probablement… La maison devait être sous surveillance depuis son évasion, peut-être le soupçonnaient-ils d'avoir caché des affaires dans la maison ou dans ses environs.
Depuis cette nuit de juillet où il s'était libéré, c'était sa première rencontre concrète avec le monde à sa recherche. Il avait entendu les rumeurs, observé les remous de la tempête sans jamais s'en approcher.
Il avait pris des risques en se promenant sous forme humaine aussi près de sa maison. Sirius en aurait éclaté de son rire tonitruant, Patmol se contenta de regarder les enfants et d'aboyer joyeusement avant de partir en trottinant, sans se priver du plaisir de frôler l'Auror au passage. Il repassa par le village, trouva des restes d'un repas dans une poubelle et s'enfonça dans la forêt. Il avait besoin de reprendre des forces et du courage avant l'étape d'après.
Il prit le temps de faire un détour de plusieurs heures pour retrouver un lac, qu'il avait découvert par hasard et auprès duquel ils avaient passé de nombreuses après-midi, les quatre garçons et Lily, ils y avaient même emmené Harry… une fois… avant que tout ne s'emballe et ne déraille. Prenant cette fois le temps de vérifier qu'il était bien seul, il se déshabilla et retrouvant les gestes qu'il avait effectué des dizaines de fois avec ses amis, il plongea mêlant l'eau à ses larmes.
La bête dans sa poitrine était plus vorace que jamais.
Il y resta longtemps, jusqu'à ce que le soleil basculant dans le ciel pare l'eau de nuances orangées et que son corps grelottant réclame un répit. Chaque minute passée dans ces lieux familiers, gorgés de souvenirs, était un adieu de plus, plus concret que jamais à sa jeunesse, à ses amis, à James et Lily, à Remus qu'il ne reverrait sûrement jamais et à Peter qu'il rêvait de tuer.
.
.
Trois jours plus tard, à la tombée de la nuit, il arriva le cœur brûlant à l'entrée de Godric's Hollow. Ombre rampante, ployant sous les remords, il quitta son rythme habituel trottinant pour marcher lentement. Il reprit forme humaine et tant pis pour les risques, pour le froid de la nuit qui lui mordait la peau et pour les émotions qui tambourinaient dans son cerveau. Tant pis car il y avait des épreuves qu'il devait affronter lui-même. Un hommage que seul Sirius pouvait rendre.
Il s'avançait doucement comme pour retarder l'instant fatal mais pas un seul instant il n'hésita. Son corps connaissait le chemin par cœur, il était imprimé en lui, accroché à chaque fibre de son être. Une rue, une deuxième et enfin celle fatale qui était gravée dans sa mémoire. Il voyait la maison de loin, elle détonnait au milieu du quartier soigné.
Ils n'y avaient pas touché.
Elle était restée dans l'état où il l'avait laissé lors de cette nuit tragique. L'aile droite était toujours complètement détruite, soufflée par la violence du mystère qui avait eu lieu entre ses murs. Quelques plantes folles avaient eu l'audace de pousser et prenaient d'assaut la façade de ce foyer déserté. Le jardin était caché mais il devinait qu'il était devenu une gigantesque friche. Les larmes qu'ils retenaient depuis son entrée dans le village tracèrent leur chemin sur ses joues. La maison était morte elle aussi. Comme ses amis.
Il aurait voulu qu'on lui offre une seconde vie, qu'on la répare, qu'on la vende et qu'une famille en prenne possession, la fasse renaître, bâtisse sur cette tragédie.
La maison avait cette chance là, de pouvoir revivre…
James et Lily n'auraient pas voulu de ce lieu froid et abandonné. Cette maison laissée en l'état plus qu'un hommage sonnait à ses yeux comme une défaite. James et Lily n'étaient plus de ce monde et rien ne se construisait sur cette absence. Il n'y avait que le vide qu'ils avaient laissé et la douleur lancinante dans sa poitrine.
.
Il s'était senti obligé de venir, guidé par un instinct plus fort que tout, mais maintenant qu'il était là, il se sentait inutile, démuni et si seul. Il pensait qu'il leur devait un ultime adieu, une dernière visite mais plus rien ne l'attendait ici. Tout au plus quelques morceaux de souvenirs teintés d'amertumes et de regrets.
La vie lui avait même enlevé cela. Il n'avait plus aucun souvenir heureux, tous s'étaient mêlés de la douleur de la trahison et de l'absence.
Il n'avait pas besoin de rentrer à l'intérieur, il savait ce qu'il y trouverait, de la poussière et du silence. Le souffle presque coupé il s'approcha tout de même jusqu'à effleurer du bout des doigts la porte, se rappelant toutes les fois où il l'avait ouverte à la volée sans même frapper, faisant râler Lily.
A ce contact une pancarte en bois, gravée de lettres d'or apparut. Le cœur au bord des lèvres, il lut à travers ses yeux embués.
.
« En ce lieu, dans la nuit du 31 octobre 1981 Lily et James Potter perdirent la vie.
Leur fils, Harry, demeure le seul sorcier qui ait jamais survécu au sortilège de la mort.
Cette maison, invisible aux Moldus, a été laissée dans son état de ruine comme un monument à la mémoire des Potter et pour rappeler la violence qui a déchiré cette famille. »
.
Tout autour des passants avaient gravé des messages dans le bois, principalement leurs noms, des initiales, parfois des courtes phrases futiles et vides de sens, frêles témoignages de leurs reconnaissance et de leur peine. Il ne reconnut aucun des noms, aucune des écritures. Remus, Emmeline, Fabian, Gideon, Alice et Franck, Gabrielle… aucun de leurs amis n'avait écrit…
Bien sûr que non. Quand on avait réellement connu James et Lily, quand on avait eu la chance de croiser leurs vies de comètes, aucune pancarte en bois ne pouvait exprimer le manque qu'ils laissaient et toutes les richesses qu'ils vous avaient apporté. Où aurait-il pu écrire tous les mots qui débordaient de son âme ?
.
.
Toujours humain il s'éloigna lentement, erra dans les rues avant d'atteindre enfin la petite place. En la traversant pour atteindre le petit cimetière derrière l'église il passa devant le monument aux morts et son cœur se serra douloureusement avant de battre à tout rompre.
L'obélisque s'était transformée pour prendre la forme de James et Lily, un sourire doux sur leurs lèvres, tenant Harry dans leur bras.
C'étaient eux… figés dans un bonheur artificiel et trompeur pour l'éternité.
Ses larmes se mirent à couler sur ses joues sans qu'il ne les retienne. Il s'avança vers eux, ignorant son cœur qui cognait jusque dans ses tempes. Il était dans une bulle, transporté dans un monde qui ne contenait plus que lui, James et Lily.
Il se hissa doucement sur le socle de la statue et se retrouva à leur hauteur. Leurs traits avaient été reproduits fidèlement, mais ils étaient plus grands que dans la réalité, James le dépassait ici d'une bonne tête et Lily faisait sa taille. Leurs yeux se faisaient face. Ses yeux vides, inanimés, si froids… La ressemblance des statues était troublante, les sourires paraissaient réels, jusqu'aux fossettes de James… mais vidés de l'étincelle pétillante de leurs yeux, ils lui semblaient plus loin que jamais. Même dans ses cauchemars macabres d'Azkaban ils étaient plus réels, plus vivants, plus accessibles.
La bête dans sa poitrine, plus féroce que jamais, lui dévorait sauvagement les entrailles.
Se hissant sur la pointe du pied, il embrassa le haut du front de Lily et par réflexe essaya de lui replacer doucement une mèche de cheveux derrière les oreilles.
Ses larmes coulèrent de plus belle face à la froideur de cette caresse de granit.
Il resta quelques minutes, le front simplement appuyé contre celui de Lily, à sangloter doucement, avant d'enfin se tourner vers James. Il posa sa main sur la joue de pierre, suivit du bout des doigts le contour des lunettes et effleura tout doucement les fossettes… Ses douces fossettes… Elles lui manquaient tellement. Parfois, il se réveillait en sanglots juste parce qu'elles étaient apparues dans son sommeil. Elles étaient le symbole de tout ce qu'ils avaient perdu, de tout ce que cette guerre leur avait arraché.
Elles étaient la signature d'un sourire insouciant et lumineux, la promesse de rires éclatants, d'escapades folles, de chamailleries futiles, de confidences à deux heures du matin, d'un foyer qu'il serait enfin heureux de retrouver. Ces fossettes apparaissant discrètement au coin d'un sourire timide avaient été le premier signe que James lui pardonnerait un jour l'horreur qu'il avait failli commettre, elles avaient été le phare lui faisant retrouver le rivage au moment où il se noyait dans sa propre haine.
Sa vie avait basculé le jour où elles étaient entrées dans son existence et il peinait à respirer en sachant que jamais il ne les reverrait.
.
Il avait voulu venir à Godric's Hollow pour voir à nouveau le lieu du drame de ses propres yeux, pour rendre visite à James et Lily, les assurer qu'ils n'étaient pas oubliés, leur dire enfin tout ce qui lui pesait sur le cœur, tout ce qu'il avait voulu leur avouer de leur vivant sans jamais trouver la force. Il réalisait maintenant qu'il en était complètement incapable, que ces mots étaient bien trop lourds et qu'ils restaient prisonniers au fond de sa gorge. Qu'importait au fond, ça n'allait pas les faire revenir… Ils avaient toujours su l'essentiel et ça ne les avait pas empêchés de mourir non plus.
Enfin… l'avaient-ils vraiment su ? Avaient-ils vraiment eu conscience qu'il les aimait ? Qu'il les aimait plus que tout et que quiconque, qu'il aurait tout fait, tout sacrifié pour eux… Il avait toujours été persuadé qu'ils le savaient, qu'ils le savaient tous d'ailleurs… Remus et Peter aussi… qu'il n'arrivait pas à le formuler à voix haute mais que ce n'était pas grave car cela transparaissait dans tous ses gestes, toutes ses phrases et tous ses regards…
Ce n'était pas si évident visiblement puisque Peter avait suffisamment douté d'eux pour les trahir et que Remus avait accepté l'idée que ce soit lui le traître.
Est-ce que James et Lily avaient douté de lui aussi ?
Étaient-ils en morts en se pensant abandonnés, trahis de tous ?
Il posa finalement à nouveau sa main sur la joue de James.
« Jamais. Tu m'entends James, jamais je ne vous aurais laissés. »
Il descendit finalement du socle de la statue et prit le chemin de sa dernière étape sans un regard en arrière.
.
Le petit portail du cimetière grinça longuement dans la nuit lorsqu'il l'ouvrit. La pâle clarté de la lune faisait luire doucement les pierres. Il frissonna.
Heureusement la nuit sans nuage était suffisamment claire pour qu'il arrive à lire les noms sur les tombes sans trop de difficultés. Il erra plusieurs minutes dans les allées désertes, cherchant le nom de ses amis.
Étrangement il se sentait maintenant vide, presque apaisé de toutes ses émotions. De se retrouver face à une représentation aussi fidèle de ses amis l'avait tant surpris et l'avait épuisé, sa tristesse et sa culpabilité n'étaient pas parties, loin de là, mais leur violence s'était calmée, comme si la bête dans son cœur s'était rassasiée de ses larmes. C'était temporaire bien sûr, il savait que la tempête reviendrait, elle revenait toujours… mais pour l'instant il profitait de l'accalmie.
.
C'était vraiment étrange, de se sentir si serein dans ce cimetière, d'effleurer du regard les tombes sans craindre de voir le nom de James et Lily apparaître.
C'était étrange parce que pour la première fois depuis qu'il avait quitté Azkaban, il avait réellement l'impression qu'ils étaient prêts de lui, qu'il leur rendait vraiment visite. Et il avait la certitude que dans ce quelque part qu'ils avaient rejoint et qui lui était si inaccessible, ils le voyaient et l'entendaient.
Enfin il les trouva. Leurs deux noms, ces dates de naissance et de morts si douloureusement rapprochés, une belle pierre en marbre propre et fleurie, et une petite phrase gravée.
.
« Le dernier ennemi qui sera vaincu c'est la mort. »
.
Il la connaissait cette phrase. Lily l'avait notée sur un post-it et collée sur le miroir de sa chambre avec deux autres. Sirius n'avait jamais osé lui demander ce qu'elle voulait dire pour elle, cela aurait d'abord exigé qu'il avoue être allé fouiner dans leur chambre et son amie l'aurait massacré. Il se demandait qui avait choisi cette phrase pour épitaphe. Était-ce Remus ? Avait-il été seul pour organiser les funérailles de ses meilleurs amis ? Était-ce lui qui venait encore maintenant pour fleurir la tombe ?
Il caressa doucement la pierre et les inscriptions avant d'esquisser un sourire triste et de s'accroupir pour se rapprocher du sol.
« Bonsoir James, bonsoir Lily. »
Sa voix était rauque, prête à dérailler à chaque instant.
.
« Désolée, je vous réveille peut-être, mais c'est compliqué pour moi de venir de jour à une heure un peu plus respectable. J'espère que de là où vous êtes vous arrivez à m'entendre… sinon le vent vous apportera mon message je suppose. Je ne sais pas trop comment ça marche ses choses là… C'était quand même plus simple quand on avait nos miroirs Corn'…
Je suis désolé de ne pas être venu vous voir plus tôt, j'aurais vraiment voulu, mais bon… la situation était légèrement compliquée… les Détraqueurs ne voulaient pas trop se passer de moi et ne l'acceptaient pas comme motif de sortie. Ils ne sont pas très polis ces Détraqueurs… Je ne sais pas non plus si je pourrais revenir souvent. Je ne sais pas vraiment à quoi vont ressembler les prochains mois, ni même les prochains jours… Et puis je ne sais pas si vous voudrez toujours que je vienne quand j'aurais tué Peter… Je ne sais pas, même s'il vous a trahis je me dis que ça vous ressemblerait bien à tous les deux de m'en vouloir d'être devenu un meurtrier…
Enfin je ne sais pas… Peut-être que de toute façon je me ferais attraper à ce moment et on sait bien ce qu'ils me feront… Je vous promets de faire mon maximum pour l'éviter… Mon âme a beau être un peu trop sombre, un peu trop blessée et lourde à porter, j'aimerais bien la garder quand même.
Enfin bref, tout ça pour dire que je tiens à m'excuser si aujourd'hui est la seule fois où je viens vous voir, j'essaye de faire mon maximum. J'imagine que vous vous sentez un peu seul ici. C'est vrai que le lieu est calme mais on a déjà vu plus chaleureux. Désolé je n'ai rien pu ramener pour réchauffer un peu les lieux, je n'ai même pas amené de fleurs… heureusement que les autres sont là...
J'espère que vous avez au moins pu retrouver vos parents et qu'ils vous soutiennent, parce que j'imagine que ce n'est pas facile pour vous non plus. James… j'espère qu'Euphemia et Fleamont ne m'en veulent pas trop de vous avoir laissé tomber… Tu leur diras ? Que je m'en veux… que je m'en veux tellement. Tu pourras aussi leur demander s'ils auraient cru, eux, à mon innocence sil-te-plaît ? Désolé de te demander ça… c'est juste que certains jours j'aimerais bien le savoir… savoir si après m'avoir tant vu grandir, après m'être confié à eux si souvent… si eux aussi auraient accepté que je vous trahisse…
Désolé aussi de ne pas m'être échappé plus tôt… J'avais promis d'être là pour Harry pourtant… C'est juste qu'en ne sachant pas où était Peter je ne voyais pas comment l'aider… j'espère que vous comprenez…
Je vous promets vraiment de faire tout mon possible maintenant. Je ne pourrais sûrement jamais l'approcher, encore moins lui parler, tout le monde lui dira de se méfier de moi… mais je vous promets de veiller sur lui. »
.
Il resta encore un moment immobile et silencieux, ignorant ses jambes ankylosées, savourant le silence et le calme de la nuit, tentant de déchiffrer des réponses dans la brise légère qui jouait à emmêler ses cheveux.
« James… Lily… je ne veux pas m'incruster entre vous deux mais… ça vous dérange si je dors ici cette nuit ? Je me sens moins seul, j'ai moins peur avec vous… »
Il laissa à nouveau une minute s'écouler avant d'installer les fleurs sur le côté, de se transformer en Patmol, et de se rouler en boule sur la pierre. Pour la première fois depuis longtemps il trouva le sommeil presque instantanément et dormit plusieurs heures d'affilées sans que le moindre cauchemar ne vienne le déranger.
.
.
Il repartit dans la fraîcheur et la douceur de l'aube. Il n'offrit pas un regard en arrière au village et se remit à courir vers le nord. S'il ne se trompait pas dans son décompte des jours, il avait deux semaines pour rejoindre Poudlard.
Il pensait que son corps se serait habitué à ce rythme exigeant des kilomètres à parcourir et qu'il arriverait à l'école largement à temps pour la rentrée. Malheureusement, les années de privations et de mauvais traitements n'étaient pas restées sans conséquences. Il s'épuisait vite, il atteignait ses limites et les rares heures de sommeil qu'il arrachait à son esprit ne suffisaient pas du tout à le faire récupérer. Chaque jour apportait son lot de douleur, de faim, de pluie et de renoncements.
Toujours dans son esprit ces deux idées luttaient.
.
Tuer Peter.
.
Partir et ne jamais revenir. Runaway train. Never coming back.
.
Toujours ses promesses étaient les plus fortes et il continuait mais chaque jour un peu plus difficilement.
.
.
Il avait couru comme un fou, sans relâche depuis ce matin pour arriver à temps. Il se savait proche du but et il refusait d'échouer si près. Il fallait qu'il le voie une fois de plus… et qu'il tente d'avoir Peter.
Il traversa Pré-au-Lard lentement, en boitillant. Ses coussinets s'étaient usés dans ses derniers kilomètres de course folle. Patmol avait bien travaillé, il lui avait même offert quelques heures d'avance sur le Poudlard Express. Cela faisait maintenant trente-cinq jours qu'il s'était évadé d'Azkaban, et plus de deux mille kilomètres qu'il avait parcouru, il n'avait qu'une seule hâte, s'effondrer. Il alla se tapir dans un coin de la gare. Immense chien noir dans l'obscurité, seul un observateur très attentif aurait pu deviner ses deux yeux brillants, inhabituellement gris.
Il somnola une paire d'heures lorsque le froid le réveilla complètement. Pas n'importe quel froid. Celui qui le gelait jusqu'aux os et le transperçait de part en part. Le chien échappa un gémissement plaintif. Son cœur s'emballa et sa respiration se fit plus saccadée. Patmol était terrorisé. Sirius en aurait pleuré. Les Détraqueurs ne l'avaient pas oublié.
Jamais il ne s'en libérerait.
.
Ils s'éloignèrent un peu, se déployant sur le village.
Le poids qui l'écrasait ne s'allégea pas et il laissa encore échapper quelques pleurs. Le brouillard familier revint peser sur les alentours et son esprit. Ils étaient encore bien trop proches. Il lui semblait qu'il était relié à eux par un fil ténu mais indestructible, entrelaçant leurs destins. Ils ne parviendraient pas à le rendre fou mais ils avaient grignoté une partie de lui qui ne guérirait jamais.
Une demi-heure s'écoula environ, qu'il passa à frissonner, avant qu'il ne sente arriver une odeur familière.
Hagrid.
Sa peur s'apaisa légèrement par la simple présence réconfortante du garde-chasse. Elle amenait le parfum des jours heureux et le faisait se sentir chez lui.
Et puis il se rappela sa dernière rencontre avec lui. A Godric's Hollow, sur le seuil de la maison encore fumante. Il avait tant pleuré, à moitié étouffé dans les bras du demi-géant. Ça avait été sa dernière interaction, son dernier contact avec l'humanité… depuis tout n'avait été que violence, coups, insultes… Hagrid avait été le dernier à le regarder, le regarder vraiment, à voir en lui un homme innocent et désespéré…
C'était il y a si longtemps… il n'y avait plus personne pour le regarder ainsi désormais.
Il resta caché dans l'ombre de la gare.
.
Le rugissement du train l'avertit longtemps à l'avance de son arrivée, suivit du tremblement du sol. Il s'était redressé, toujours tapi, mais tous ses muscles étaient contractés et tendus. A l'approche du Poudlard Express, à l'idée que Peter arrivait lentement, sa haine flambait plus haut et plus fort que jamais, menaçant de l'enflammer tout entier. Elle avait complètement chassé la subtile confusion que la présence des Détraqueurs maintenait sur son esprit.
Il était prêt. Plus que jamais.
Dès l'instant où il trouverait l'adolescent de la photo, il bondirait, s'emparerait de Peter et le tuerait.
Il ne savait juste pas comment. Le broierait-il de ses crocs ? L'étranglerait-il sous forme humaine ? Trouverait-il une baguette pour l'achever d'un sort ? Le ferait-il souffrir, pour lui faire ressentir à son tour toute la douleur qu'il lui avait causé ses douze années ?
Il devait l'attraper ce soir, car ensuite le rat serait à l'abri dans l'enceinte de Poudlard et tout deviendrait bien plus compliqué, surtout si les Détraqueurs se rajoutaient à la partie déjà menacée par Dumbledore.
.
Le train s'immobilisa dans un gémissement infernal. Le temps s'écoula avec une insupportable lenteur, les élèves mirent à ses yeux une éternité à rejoindre le quai tandis que lui bouillonnait d'impatience.
Enfin les premiers adolescents émergèrent du Poudlard Express et progressivement le quai se transforma en une bruyante cohue. Sa vue était mauvaise, surtout de nuit et il cherchait laborieusement parmi tous les visages celui qui était gravé dans sa mémoire. Il humait l'air à pleine truffe guettant l'odeur familière de son ancien ami. Ce fut finalement celle d'Harry qu'il trouva en premier. Et là enfin, il le vit. Harry marchait, la peau pâle et les traits tirés, et à côté de lui l'adolescent qu'il avait vu dans La Gazette. Il s'approcha lentement, toujours discret et silencieux, jusqu'à enfin le faible parfum atteigne ses narines. Peter. Il était bien là, tapi dans la poche de l'adolescent, au chaud, à l'abri, juste à côté d'Harry.
Ses babines se retroussèrent en un rictus cruel dévoilant ses crocs acérés, ses poils se hérissèrent le long de sa colonne et un grognement guttural s'échappa de sa gorge. Il continua sa lente avancée, prêt à bondir au dernier moment. Il ne devait surtout pas se précipiter, ne surtout pas avertir Peter et lui offrir la moindre occasion de s'échapper.
Il s'approchait, s'approchait… le regard planté sur son objectif, entièrement concentré sur son but, lorsqu'une nouvelle odeur vint lui chatouiller les narines.
Il se figea instantanément.
.
Il n'avait aucun doute possible. Il l'aurait reconnue entre mille. Il n'avait aucun doute, mais c'était impossible. Il tourna la tête et son cœur se mit instantanément à cavaler, à battre à tout rompre menaçant de s'échapper de sa cage thoracique.
.
Remus.
.
Remus était là, descendant à son tour du train. C'était un Remus vieilli, aux traits fatigués, marqués, aux vêtements usés, un Remus visiblement abîmé… mais c'était Remus quand même.
Jamais depuis son évasion Sirius n'avait été aussi près de perdre le contrôle. A cet instant Peter était oublié et l'instinct de Patmol et Sirius convergeaient dans la même direction. Il n'avait qu'une seule envie, qu'un seul besoin, courir à pleine vitesse, se jeter sur Remus et le serrer dans ses bras, le serrer à l'en étouffer, l'éteindre et enfin s'excuser, lui dire tout ce qu'il regrettait, combien il s'en voulait et à quel point il lui avait manqué, le supplier de lui pardonner et lui demander de rester à ses côtés.
Comme il voudrait, comme ce serait beau. Il ne pouvait pas. Si seulement…
Il serait arrêté à la seconde où Remus l'apercevrait. Il n'avait plus le choix, il devait laisser s'échapper Peter pour ce soir, il ne devait absolument pas être vu, surtout pas en chien.
Il ne devait sa liberté qu'à Patmol et au secret qui l'entourait. Avec Remus, la partie devenait infiniment plus risquée, beaucoup plus compliquée. Il allait devoir ruser, attendre et espérer que son ami ne préviendrait personne de sa forme d'Animagus.
Il n'avait qu'une seule envie, courir et retrouver son ami. Retrouver son humanité.
.
Doucement il retourna se tapir dans l'ombre, les yeux plus brillants que jamais.
.
.
.
Merci à vous d'avoir lu, j'espère que ça vous aura plu, n'hésitez pas à laisser un petit mot.
Prenez soin de vous, passez une bonne journée/week-end/soirée/vie :D
Petite annonce pour la suite : Je sais à peu près où je vais avec ce recueil, et je ne rajouterais plus que deux chapitres. Le prochain nous retrouverons Remus dans le Poudlard Express. Après j'ai quelques autres projets en cours donc ce chapitre n'arrivera sûrement pas avant la fin de l'été. Mais la bonne nouvelle c'est que celui d'après est déjà écrit ! Donc fin 2022, je finirais officiellement Avaient-ils été trop heureux ?
Des bisous !
