Cet OS a été réalisé lors des 24h du FoF.
Thème: Les souvenirs sont dangereux. On les tourne et on les retourne jusqu'à en connaître chaque détail et chaque recoin, mais ça n'empêche pas qu'on continue à y trouver quelque chose qui nous blesse.
Souvenirs
Depuis combien de temps était-elle dans cet hôpital psychiatrique ? Elle ne s'en souvenait même plus. Les jours défilaient comme s'ils n'avaient aucune emprise sur elle, la laissant juste... démunie. Cet endroit était censé la reconstruire. Censé. Ce n'était pas vraiment comme ça qu'elle le ressentait. Non, elle se sentait plutôt... seule, inquiète et confuse. Ses enfants. Ses précieux enfants lui avaient été arrachés de force. Et pourtant, une part d'elle était soulagée qu'Enji ait pris cette décision. En ce moment même, elle savait qu'elle était encore plus dangereuse que lui. Mon dieu, c'était bel et bien elle qui avait jeté de l'eau chaude sur le visage de Shoto. Jamais Enji n'aurait fait ça... Jamais... Cette vérité la rendait malade, encore plus malade que ce qu'elle ne l'était déjà.
Pourrait-elle seulement guérir un jour ? Pourrait-elle revoir ses enfants ? Ces dernières années, elle avait développé une telle peur maladive envers son propre mari que jamais elle n'aurait cru qu'une autre source d'inquiétudes puisse la ronger encore plus. Mais maintenant, elle savait qu'elle s'était trompée. Arriverait-elle à continuer à vivre si Enji ou ses médecins refusaient que ses enfants viennent la voir ? Ou pire... si ses enfants eux-mêmes ne voulaient plus la voir ? Non... Elle ne voulait pas y penser... Elle ne pouvait pas...
La peur lui enserrait les entrailles, lui donnant l'impression qu'elle n'arrivait plus à respirer. Ses mains tremblaient toujours dans ces moments-là alors qu'elle sentait son esprit se troubler. Ça ne pouvait pas arriver. Elle ne pourrait jamais le supporter... Cette crainte immense l'étouffait un peu plus chaque jour. Parce qu'elle savait qu'elle était en train de les perdre tous les quatre. Plus jamais leur relation ne serait comme avant. Plus jamais elle ne pourrait se tenir face à eux sans ressentir de honte... Mais pour ça, encore fallait-il qu'elle puisse les revoir...
La peur. C'était pour elle une émotion terriblement dangereuse qui lui avait déjà fait perdre pied une première fois. Et il était hors de question pour elle que ça se reproduise. Alors, malgré la terreur qui semblait de plus en plus forte au fur et à mesure que les semaines défilaient et que ses enfants ne se montraient toujours pas, elle continuait de se battre contre elle-même. Peut-être que de cette façon, ils seraient autorisés à venir... au moins rien qu'une seconde... C'était tout ce dont elle avait besoin. Et, pour tenir le coup, elle se raccrochait aux souvenirs heureux qu'elle avait de ses enfants. Parce que ses souvenirs, c'était désormais tout ce qui lui restait. C'était ce qui la sauvait de la folie totale, c'était ce qui la maintenait en vie. Chaque jour qui passait, elle se replongeait dans ses souvenirs, les faisant se retourner dans sa tête encore et encore. Et, à force, elle en connaissait chaque détail, chaque recoin. Elle revoyait sans peine ses quatre enfants, comme s'ils étaient juste en face d'elle... Elle se souvenait de tellement de choses...
Elle se souvenait de son ainé qui l'aidait à faire à manger. Il était beaucoup trop maladroit, mais il faisait de son mieux. De temps en temps, il lui jetait un regard discret pour s'assurer qu'il ne commettait pas d'erreur. Elle lui souriait alors avec douceur pour le rassurer. Dieu, Enji avait complètement détruit la confiance de ce garçon. Rattraper les dégâts allait être dur, mais à cette époque, elle y croyait encore.
Elle se souvenait de sa fille qui venait la rejoindre dans sa chambre le weekend, quand son père était parti, pour venir lui raconter en détails sa semaine à l'école. Lors de leur toute dernière conversation, sa fille lui avait d'ailleurs parlé de sa maitresse qu'elle appréciait beaucoup et de son envie d'être à son tour enseignante quand elle serait plus grande. Une envie saine, si éloignée des aspirations démesurées qu'Enji avait pour lui-même et pour Shoto.
Elle se souvenait de son deuxième fils qui lui lançait un sourire espiègle après lui avoir raconté une énième blague. Il était plein de vie, joyeux. Même si son père ne faisait jamais attention à lui, il continuait à vivre comme si ça n'avait aucune importance. Ce n'était sans doute qu'une façade, mais à chaque fois qu'il lui souriait de cette façon, elle ne pouvait s'empêcher d'être heureuse en voyant qu'Enji ne l'avait pas détruit.
Elle se souvenait de son dernier enfant qui regardait All Might à la télévision avec un émerveillement qu'elle n'avait jamais vu sur son visage. Jusqu'ici, il n'avait jamais aimé les héros et ne voulait pas en devenir un. Mais après avoir vu All Might en action, il avait changé d'avis. Et son regard pétillant... Elle avait retrouvé de l'espoir en le voyant. Shoto arriverait peut-être à avoir une belle vie, malgré les agissements d'Enji. Peut-être arriverait-il à s'en sortir sans trop de dégâts...
Tous ses souvenirs étaient beaux, étaient précieux. Mais elle savait aussi qu'ils étaient dangereux. Presque aussi dangereux que sa peur. Parce que, même s'ils l'aidaient à tenir le coup dans cet endroit lugubre, ça l'enfermait également dans un passé qu'elle ne pourrait plus jamais revivre. Et ça la blessait tellement. Ça la blessait de savoir qu'elle manquait tant d'autres moments avec eux. Et inexorablement, elle ne cessait de se poser des questions. Ses enfants allaient-ils bien ? Avaient-ils réussi à ne pas succomber à l'emprise d'Enji maintenant qu'ils étaient seuls avec lui ? Son ainé manquait-il toujours de confiance en lui? Sa fille voulait-elle toujours être enseignante ? Son deuxième fils souriait-il toujours autant ? Et Shoto... Shoto l'aimait-il après son acte de folie... ?
Oh oui, ça faisait mal. Tellement mal. Et pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de replonger encore et encore dans ses souvenirs. Parce que ça la protégeait de la peur qui la menaçait chaque fois un peu plus de l'engloutir totalement, mais surtout parce que c'était sa seule manière de garder ses enfants près d'elle...
