Thème : Veine

Le même sang

L'odeur d'humidité frappa Enji dès qu'il rentra dans la pièce. Mais ce n'était pas étonnant, ça faisait des années que plus personne n'était venu ici. Il n'y avait pas d'interdiction pourtant, c'était juste plus facile d'ignorer cette chambre. Enji se dirigea alors vers la fenêtre pour permettre à l'air frais de la nuit de s'engouffrer à l'intérieur. Ses yeux trainèrent ensuite au travers de la pièce. Elle était tout ce qu'il y a de plus impersonnel. Un simple futon sur le sol et un bureau vide et poussiéreux en face. On pourrait croire que ce n'était qu'une chambre d'amis peu utilisée.

Enji soupira, essayant de garder son calme. La colère envahissait ses veines. C'était un sentiment familier. Trop familier. Il devait vraiment prendre sur lui pour ne pas mettre le feu à cette pièce. La rage grandissait en lui en même temps que les flammes qui lui léchaient le visage. Comment pourrait-il réagir autrement après avoir appris que son fils... ? Ses mains se resserrèrent douloureusement en poings. Ce n'était pas possible, ça ne pouvait être vrai !

Enji était un homme fier, ambition et agressif. Tout au long de sa vie, il avait toujours su ce qu'il voulait et il avait tout fait pour l'atteindre. Etre le numéro un des héros, dépasser ce maudit All Might, c'était tout ce qui avait toujours compter pour lui. Il avait tout sacrifié pour ce but. Même sa femme, même ses enfants. Il avait tout misé sur Shoto. La chair de sa chair. Le même sang coulait dans leurs veines. Shoto était sa plus belle création, sa plus belle réussite. Il était le parfait mélange entre ses deux parents. Shoto était tout ce qu'Enji avait toujours désiré. Un outil parfait pour battre All Might. Après tout, Shoto était une extension de lui-même. Si son fils parvenait à dépasser All Might, ce serait comme si lui-même l'avait fait. C'était du pareil au même.

Enji avait toujours vu sa famille comme un moyen d'atteindre son but. Ses trois autres enfants n'étant pas à la hauteur, il les avait simplement poussés sur le côté, comme on le ferait avec des pièces imparfaites. Il avait longtemps pensé que son plan était parfait. Il avait formé Shoto, il l'avait rendu meilleur. Il était sûr que ce n'était qu'une question de temps avant que son fils, ou plutôt l'héritage d'Endeavor, ne prenne la place de numéro un.

Mais à force d'être obsédé par cette idée, il en avait fini par oublier tout le reste. Il avait oublié que les gens qui l'entouraient n'étaient pas que de simples marionnettes, que rien n'était immuable.

Le soir où All Might avait fini par chuter était l'un des pires pour Enji. Jamais il n'avait senti autant de colère et de désespoir en lui. Voir la silhouette squelettique d'All Might l'avait complètement achevé. Après toutes ces années d'acharnement, de déception, d'amertume, il n'avait fallu que quelques minutes pour que tout s'effondre. Ce soir-là, All Might avait livré son dernier combat. Et même s'il était toujours en vie, cela ne faisait aucun doute pour personne que sa carrière d'héros s'arrêtait là. Ce qui faisait d'Enji le nouveau numéro un...

Devenir le numéro un de cette manière... Non, ce n'était pas digne de lui ! Pas digne de tout ce qu'il avait mis en place pour y arriver ! Cette "victoire" n'avait aucune saveur. C'était comme si tout ce qu'il avait fait pour détrôner All Might n'avait juste... servi à rien... Sa femme... Shoto... Tout ça pour rien... Ce constat avait été très difficile à avaler pour Endeavor. Il avait beau essayer, il n'arrivait pas à se réjouir de sa nouvelle position. Il avait plutôt l'impression d'étouffer. Tous les regards étaient désormais tournés vers lui.

Les gens avaient peur, les gens avaient besoin d'un nouveau symbole, d'un héros fort et souriant pour les rassurer. Endeavor avait beau être fort, il ne pourrait jamais être un symbole comme All Might. Il ne voulait pas sourire, il ne voulait pas débiter des mots ridicules juste pour que la population se sente mieux. Il souhaitait juste faire son travail. Mais voilà, être numéro un impliquait des contraintes.

Alors, Enji avait vraiment fait de son mieux pour qu'Endeavor devienne un bon numéro un. Mais au plus le temps passait, au plus le poids de son passé lui pesait. Il avait toujours justifié ses mauvaises actions par rapport à son but. Pour lui, ça en valait la peine. Mais désormais... plus rien ne justifiait son comportement. Cette constatation l'avait encore plus rendu amer. Cependant, il ne comptait pas pour autant laisser passer sa chance. Ce n'était pas comme il l'avait souhaité, mais il était tout de même numéro un. Il devait se montrer à la hauteur de sa nouvelle position.

Seulement voilà, alors qu'il tentait de faire bonne figure, son passé lui était revenu en pleine face pas plus tard que ce matin. Il avait été appelé par Naomasa Tsukauchi, le détective qui travaillait sur l'affaire de la Ligue des Vilains. Si Enji s'était attendu à un simple rapport sur les activités de cette organisation criminelle, il était vraiment tombé de haut quand...

Le poings d'Enji frappa douloureusement le mur, le faisant s'effriter sous sa force. C'était impossible. Il refusait toujours d'accepter la vérité. Il avait élevé un héros et il avait plutôt bien réussi son coup de ce côté-là, alors c'était impossible... Il ne pouvait donc pas avoir un autre fils qui ait si mal tourné... Malgré tout, les preuves étaient là... Son fils... Son fils ainé...

Enji n'avait jamais fait attention à lui. Il était faible, fragile et sans intérêt. Il avait été son premier essai et son pire échec. Jamais un enfant tel que lui aurait pu devenir un héros, encore moins de la trempe d'All Might. Malgré tout, tout comme Shoto, cet enfant avait le même sang que lui. Le sang d'Endeavor coulait donc également dans les veines d'un vilain...

Enji ferma les yeux un instant. Ce méchant – Dabi – ne pouvait pas être son fils... A cette pensée, il se sentit tellement en colère ! Cependant... ce n'était étrangement pas le seul sentiment qu'il ressentait en ce moment même...

Endeavor savait pourtant que cette nouvelle n'avait pas d'importance. Dabi était un vilain, il avait tué des gens, il devait donc être arrêté. Sa place était très clairement en prison. Après tout, c'était uniquement de la responsabilité de Dabi s'il avait mal tourné. Mais Enji... Enji, lui, ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable.

Rouvrant les yeux, il regarda à nouveau cette pièce qui était devenue sombre et terne. C'était la chambre de son fils ainé. Même s'il n'avait jamais fait fort attention à lui, Enji se souvenait de ses regards hésitants et de ses gestes maladroits pour essayer d'attirer son regard sur lui. Enji était un monstre. Il l'avait toujours froidement repoussé. Bien sûr qu'il était responsable de ce qu'il était devenu.

Il en avait fallu du temps, mais Enji avait fini par comprendre que Shoto n'était pas qu'un simple outil entre ses mains. Son fils n'était pas là pour combler ses propres faiblesses. Et aujourd'hui, il apprenait une autre leçon douloureuse, ses autres enfants avaient eu besoin de lui et il ne s'en était jamais préoccupé. Sauf qu'il était désormais trop tard pour demander pardon...

Seulement, il ne pouvait quand même pas fermer les yeux devant les actes de Dabi. Il savait qu'il n'avait que deux choix. Soit il agissait en tant que héros et il mettait un terme à la menace que ce méchant représentait, et ce même s'ils partageaient le même sang. Soit il agissait en tant que père et il tentait de ramener son fils à la raison...

Endeavor était en colère et voulait l'arrêter.

Enji était empli de culpabilité et voulait juste lui présenter des excuses.

Il ne savait pas encore quel côté allait l'emporter... Pour la première fois de sa vie, il ne savait pas ce qu'il voulait faire. Il se sentait juste perdu. Il ne pouvait que contempler les dégâts que son comportement avait causés... Et ça faisait mal. Bien plus que tous les coups qu'il avait subi en tant que héros... Bien plus que l'humiliation de ne jamais réussir à dépasser All Might...

Alors que la vérité s'insinuait de plus en plus dans son esprit, Enji ne pouvait que faire face à cette amère réalité. Il avait échoué. Il avait échoué en tant que héros, en tant que père, mais surtout en tant qu'être humain...