Thème : Midi
Reviendras-tu ?
Fuyumi jeta un coup d'oeil à l'horloge de la cuisine. Il était midi moins quart. Elle tentait de garder son calme, malgré l'inquiétude qui montait de plus en plus en elle. Elle lui avait pourtant fait promettre de toujours rentrer avant midi. Fuyumi avait utilisé l'excuse de Natsuo, prétextant une envie de le préserver. Ce n'était pas tout à fait faux, mais malgré tout... si elle devait être honnête, elle devait bien avouer qu'elle avait instauré cette règle pour elle avant tout. Elle commença à se ronger les ongles, sans s'en rendre compte. Allez Touya, rentre...
Cela faisait plusieurs mois maintenant que son frère avait pris cette affreuse habitude : celle de sortir toute la nuit et de ne revenir que le lendemain, parfois dans un état peu glorieux. Fuyumi ne savait pas où il allait, ni ce qu'il faisait. Dans le fond, elle ne voulait même pas savoir. Elle n'était pas sûre de pouvoir le supporter. Ce qu'elle savait, en revanche, c'était que Touya allait mal. Elle le sentait au plus profond d'elle-même. Mais que pouvait-elle y faire ? Cette question la rongeait. Elle n'avait que quatorze ans, comment était-elle censée gérer ça ? Personne ne le lui avait jamais appris. Si seulement maman était encore là, Fuyumi aurait pu se reposer sur elle. Mais elle était partie et Fuyumi ne pouvait, désormais, plus compter sur personne. Il fallait qu'elle soit forte, qu'elle soit un pilier pour cette famille, aussi longtemps que ses frères en auraient besoin.
Baissant le regard pour échapper au temps qui passe, elle remarqua que ses doigts tremblaient. Elle avait peur. Tellement peur pour ses frères. Pour Shoto qu'elle ne voyait que trop peu et qui devait suivre les entrainements insensés de leur père. Pour Touya qui faisait n'importe quoi. Et pour Natsuo qui était toujours délaissé, même dans son esprit. Fuyumi tentait pourtant de rester proche de Natsuo, mais son inquiétude pour ses deux autres frères était plus forte. Elle avait du mal à être égalitaire avec eux trois et elle s'en voulait terriblement pour ça. Mais elle avait tellement de choses à régler. Si seulement Touya pouvait y mettre du sien !
Pour tenter de calmer ses angoisses, Fuyumi décida de commencer le repas. Elle aurait pu appeler Natsuo pour qu'il vienne l'aider, mais elle ne voulait pas attirer l'attention sur l'absence de Touya. Comme tous les weekends, Natsuo paressait dans sa chambre jusqu'à midi. Fuyumi n'aimait pas cette habitude, mais elle avait décidé de ne jamais l'embêter avec ça. Après tout, tant qu'il suivait correctement ses cours et faisait bien ses devoirs (elle vérifiait toujours !), elle n'avait rien à redire à tout ça. Et puis, ça l'arrangeait bien dans un sens...
Depuis que Touya avait commencé à faire n'importe quoi, Fuyumi l'avait toujours couvert. Personne d'autre qu'elle ne savait donc que Touya faisait régulièrement le mur le weekend pour ne revenir que le lendemain. Ce n'était pas si difficile à cacher, en réalité. Shoto n'était jamais avec eux, Natsuo n'émergeait pas de sa chambre avant midi, quant à leur père...
Fuyumi arrêta un instant ses gestes. Le couteau qu'elle tenait en main tremblait de plus en plus. Elle inspira profondément. Pourquoi fallait-il qu'elle succombe toujours à ses émotions ? Elle devait être plus forte que ça. Mais quand elle pensait à leur père, c'était si compliqué... Elle éprouvait des sentiments contradictoires à son encontre. Elle n'avait pas peur de lui, elle n'avait pas de différends avec lui non plus. Elle savait qu'elle avait eu de la chance. Leur père avait été horrible avec Touya et indifférent avec Natsuo. Pourtant, avec elle, même s'il n'avait jamais été à la hauteur de la figure paternelle qu'elle avait tant souhaitée, il s'était montré plus correct. Pourquoi ? Elle n'en savait trop rien. Bien sûr, il l'avait rejeté elle aussi, mais... ils leur arrivaient quand même d'avoir des conversations de temps en temps.
Malgré tout, Fuyumi lui en voulait. Elle lui en voulait parce qu'elle ne pouvait pas se reposer sur lui. Il n'était jamais là. Et quand il était, exceptionnellement, à la maison, c'était toujours pour s'occuper de l'entrainement de Shoto. Elle ne devait donc pas déployer de gros efforts pour cacher les absences de Touya. Mais le pire, c'était qu'elle n'était même pas sûre de la façon dont leur père réagirait s'il l'apprenait. Une part d'elle se disait qu'il s'en ficherait, qu'il était peut-être même déjà au courant, mais qu'il n'avait jamais rien dit parce que ça n'avait aucune importance pour lui. Touya n'avait aucune importance pour lui. Et cette pensée la mettait tellement en colère contre leur père. Même si ce n'était qu'une supposition, ça la touchait beaucoup de se dire que c'était une possibilité très probable.
Pourquoi fallait-il que leur père soit comme ça ? Parfois, Fuyumi voulait lui crier dessus, hurler toute la rage qu'elle gardait à l'intérieur d'elle : on s'en moque que tu sois le numéro un des héros ! On n'en a rien à faire d'All Might ! Regarde ta famille ! Réagis ! Ne me laisse pas seule !
Fuyumi étouffa un sanglot. Non, il fallait qu'elle se calme. Elle tâcha alors de repousser ses pensées et de terminer le repas. Elle mit ensuite trois couverts à table et attendit, un nœud dans l'estomac. La grande aiguille finit par rejoindre la petite. Il était midi. Il allait falloir qu'elle appelle Natsuo pour manger. Elle eut du mal à déglutir. Elle allait devoir mentir pour couvrir l'absence de Touya. Elle détestait ça. Ça la rendait malade. Mais elle ne pouvait clairement pas dire la vérité à Natsuo. Il n'avait que onze ans. Il était trop jeune pour supporter un tel poids. Il en avait déjà trop à porter.
Mais alors que Fuyumi se décida à se lever d'un geste tremblant, elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir. Elle se précipita dans le hall et aperçut Touya qui retirait négligemment ses chaussures. La tension qui pesait sur son estomac s'enleva aussitôt. Il était revenu. Il était là.
« Tu es en retard, commença-t-elle d'une voix tremblante.
— Ne m'emmerde pas, Fuyumi. »
Le ton de Touya était froid. Tandis qu'il avançait dans le hall, Fuyumi aperçut alors une entaille sur sa joue.
« Tu t'es battu ? » demanda-t-elle, à nouveau inquiète.
Touya se contenta de hausser les épaules, sans prendre la peine de lui répondre. Il la dépassa alors et se dirigea vers les escaliers.
« Où vas-tu ? On va manger, le repas est prêt.
— Je n'ai pas faim. Je mangerai plus tard. »
Fuyumi avait une folle envie d'effacer la distance qui les séparait et de l'attraper par le bras pour le forcer à lui faire face. Arrête tes conneries, Touya ! Je t'ai assez couvert, maintenant, ça suffit ! Tu crois que je suis aveugle ? Que je ne me doute pas de qui tu fréquentes la nuit ? Il est hors de question que je te laisse tomber là-dedans ! Alors, tu vas prendre une douche, puis redescendre pour manger et après ça, on aura une sérieuse discussion tous les deux !
Mais au lieu de cette combativité qu'elle aurait tant aimé avoir, elle s'entendit répondre :
« Est-ce que tu veux que je t'aide à soigner ta blessure ?
— Arrête de faire ça, Fuyumi, soupira Touya. Tu n'es pas ma mère, tu n'as pas besoin de l'être. »
Sur ces mots, il monta à l'étage sans un regard derrière lui. Fuyumi ne tenta plus de l'arrêter. Elle baissa les yeux, sa vision devenant floue à cause des larmes qui s'accumulaient dans ses yeux. Pas étonnant que son père n'ait jamais vu en elle une future héroïne digne de surpasser All Might. Elle n'était même pas capable de dire ce qu'elle pensait à son frère ainé. Elle était tellement... inutile.
Plus que tout, à cet instant précis, elle aurait aimé sentir les bras rassurants de son père autour d'elle, qu'il lui dise que tout allait bien se passer, qu'il se chargeait de tout, qu'elle n'avait pas à s'en faire. Mais elle était désespérément seule... Elle ne pouvait que faire bonne figure et continuer dans cette routine qui la rendait sans cesse malheureuse et inquiète. Elle n'était pas assez forte pour la changer... Pourtant, elle savait... elle savait, même si elle n'aimait pas se l'avouer, qu'un jour midi passerait et que Touya ne serait pas là. Et ce jour-là, elle se détesterait de n'avoir été qu'une lâche.
Incapable de parler à son père, incapable de parler à son frère, qu'est-ce qu'elle valait dans le fond ? Si seulement... si seulement elle pouvait s'effondrer elle aussi. Elle ne demanderait pas mieux que de lâcher prise. Que d'inverser la situation, au moins une fois.
Moi aussi, j'ai besoin qu'on s'occupe de moi. S'il vous plait, ne me laissez pas seule. Papa, aide-moi. Touya, ne pars pas. J'ai besoin de vous. Regardez-moi, prenez soin de moi. Laissez-moi juste l'occasion de craquer, de pleurer, de crier...Moi aussi, je veux pouvoir le faire. Moi aussi, je veux avoir le droit d'aller mal. Je vous aime tellement, mais parfois... parfois, je vous déteste tant d'être aussi égoïste.
Si seulement elle pouvait leur parler comme ça... Mais ce n'était pas prêt d'arriver. Elle devait faire le deuil de cette vie-là. Parce qu'elle était lâche, parce qu'ils ne pensaient qu'à eux. Elle n'avait pas la force d'essayer de les changer.
Tout ce qu'elle était capable de faire, actuellement, c'était de continuer à attendre, chaque weekend, que midi arrive en espérant que ce n'était pas cette fois-là que Touya ne reviendrait pas à la maison...
