Cet OS a été écrit lors des 24h du FoF. Je n'ai pas encore eu l'occasion de répondre aux reviews du chapitre précédent, toutes mes excuses ! Ça ne saurait tarder, promis !
Thème : Mettre les voiles
Encore une fois
Rei faisait la vaisselle, d'un geste lent. L'esprit ailleurs, elle ne remarqua pas qu'elle essuyait depuis cinq minutes la même assiette. Elle ne se sentait pas bien. Tendue, elle attendait qu'un bruit résonne dans le hall, annonçant ainsi le retour de son mari. Il était plus de vingt-deux heures. Enji rentrait tellement tard ces derniers temps, comme s'il évitait délibérément cette maison. L'ambiance de plus en plus tendue n'inciterait personne à rester ici, après tout. Si elle le pouvait, Rei aussi passerait le plus de temps possible à l'extérieur. Soupirant, elle rangea enfin l'assiette et finit par quitter la pièce. Elle marcha vers le salon et se posa sur l'un des divans. Ses yeux se fixèrent sur l'écran noir de la télévision comme si elle pouvait y voir de quelconques images. Perdue dans ses pensées, elle n'arrivait à se concentrer sur rien d'autre.
Une main glissa sur son ventre. Quelques heures plus tôt, ses doutes s'étaient vu confirmés. Le test de grossesse s'était révélé positif. Elle était alors devenue blême. Ce n'était pas spécialement inattendu, mais vu les événements de ces dernières semaines... Ses doigts se mirent à trembler. Ce n'était pas le moment d'être enceinte... Pas maintenant, pas... jamais en fait. Elle ne savait pas si elle avait la force de mener à bien cette grossesse. Une part d'elle ne souhaitait même pas en parler à Enji. Peut-être qu'elle pourrait... qu'elle pourrait ne pas avoir cet enfant. Enji ne le saurait pas. Mais cette idée lui donna le tournis. Avorter... Ce mot l'effrayait. Et si sa mère entendait ses pensées, elle en saurait horrifiée, elle qui l'avait toujours élevée dans les traditions...
Mais quelle vie Rei pourrait-elle offrir à cet enfant ? Fuyumi et Natsuo étaient ignorés par leur père. Elle avait beau tenter de compenser la négligence d'Enji, elle pouvait déjà voir les répercussions de l'attitude de ce dernier sur ses enfants, alors qu'ils étaient si jeunes... Quant à son ainé... Touya était toujours à l'hôpital après s'être brûlé avec son propre alter. Il devait bientôt rentrer. Il allait falloir qu'elle s'occupe de lui. Tout ça sans parler de l'humeur d'Enji qui s'était passablement dégradée. Les blessures de Touya l'avaient rendu fou de colère et il n'avait cessé d'accuser Rei d'en être responsable. Si son corps n'était pas aussi faible, Touya aurait été parfait.
Rei ne savait pas comment gérer son mari quand il se mettait dans ces états-là. Ce qui arrivait de plus en plus souvent avec le temps. Comment allait-il réagir à l'annonce de sa grossesse ? Et si c'était enfin l'enfant qu'il attendait tant ? Rei se sentait tellement mitigée à ce sujet. S'il était enfin satisfait, au moins, il la laisserait tranquille. Il n'attendrait plus rien d'elle. Mais elle ne supporterait pas qu'un autre de ses enfants subisse des entrainements intensifs. Rei n'était pas naïve, elle savait très bien comment Enji traiterait la descendance qu'il jugerait digne de lui. Peut-être qu'elle pourrait donc mettre fin à tout ça. Elle pourrait interrompre sa grossesse et veiller à ne plus jamais tomber enceinte. Mais comment Enji réagirait-il ? Il semblait de plus en plus obsédé par son objectif. Et ça lui faisait peur. S'acharnerait-il sur Touya faute de mieux ? Divorcerait-il pour se trouver une autre femme qui pourrait lui donner l'enfant parfait ? S'il faisait ça, Rei perdrait tout... Enji aurait tous les atouts en main pour avoir la garde des enfants. Le ferait-il ? Il y avait beaucoup trop d'inconnu. Elle ne pouvait en être sûre. Il pourrait garder les trois enfants pour la punir, il pourrait ne garder que Touya comme roue de secours... Ce n'était pas... Ce risque valait-il la peine d'être pris ?
Mais à quoi pensait-elle au juste ? Ce n'était pas comme si elle avait une marge de manœuvre. Quoi qu'elle tente, ça allait se retourner contre elle ou contre ses enfants. Il fallait qu'elle les protège. Dans la limite de ses moyens. Peut-être que sa réaction était exagérée. Enji n'était pas toujours méchant après tout. Parfois, il se montrait même avenant envers elle. Et s'il s'énervait quelques fois sur elle, il ne se montrait pas violent pour autant. Tant qu'elle respectait sa part du marché dans ce mariage arrangé, Enji n'avait aucune raison de s'en prendre à elle. Il ne lui voulait aucun mal, il souhaitait juste avoir cet héritier. Héritier qu'elle peinait à lui donner... Si cet enfant était le bon, Enji se calmerait surement... Et puis, ce qui s'était passé avec Touya avait bien dû le marquer lui aussi. Il allait peut-être se montrer plus raisonnable dans ses attentes... C'était possible...
Mais alors qu'elle peinait à se convaincre elle-même, elle finit par entendre la porte d'entrée s'ouvrir. Elle se tendit aussitôt. Aux aguets, elle traça mentalement les gestes de son mari. Il referma la porte, il retira ses chaussures, il avança dans le hall. Il dût voir la lumière au salon. Il s'approcha. Rei sentit alors qu'il se tenait dans son dos, sans même devoir se retourner.
« Qu'est-ce que tu fais ? lui demanda Enji en guise de bonsoir.
— Rien. »
Sa voix était faible. Elle se rendit compte qu'elle devait lui paraître bien étrange comme ça, assise sur le divan sans rien faire d'autre. Elle força alors un sourire sur son visage tandis qu'Enji se retrouva face à elle.
« Ta journée s'est bien passée ? s'obligea-t-elle à lui demander. Tu n'as pas eu trop de travail ? »
Enji se contenta de hausser les épaules, sans lui répondre. Il avait l'air fatigué, mais, comme d'habitude, il n'allait pas en parler avec elle.
« Il y a des restes du repas dans le frigo si tu veux.
— Très bien. »
Mais Enji ne s'éloigna pas pour autant. Il continua de la fixer, avec son regard dur. Rei se sentit mal à l'aise. Avait-elle fait quelque chose de mal ? Il ne pouvait pas déjà savoir pour sa grossesse, c'était impossible...
« Tu es pâle. »
Ce n'était qu'une constatation, dite sur son habituel ton grincheux. Il n'avait pas l'air de s'en préoccuper plus que ça, mais il l'avait remarqué malgré tout.
« Je suis fatiguée, c'est tout. »
Non, elle n'aurait pas dû dire ça. Elle attendit alors, douloureusement, que son mari lui lance une phrase blessante. Après tout, selon lui, elle ne faisait rien de ses journées. Elle n'avait donc pas à être fatiguée. Mais Enji se contenta d'acquiescer. Peut-être qu'il pouvait la comprendre pour une fois. Ces dernières semaines avaient été tellement épuisantes...
« J'ai eu l'hôpital au téléphone, lui révéla-t-il alors. Touya peut sortir demain. »
Rei fut soulagée en entendant ses mots. Enfin, son fils ainé allait pouvoir revenir à la maison...
« Par contre, il ne faut plus qu'il utilise son alter. Tu devras le lui expliquer. »
Rei observa Enji un instant. Ne plus utiliser son alter ? Alors, ça signifiait qu'Enji abandonnait définitivement l'idée que Touya ne devienne un héros. C'était sans doute une bonne nouvelle... Même si elle ne savait pas comment Touya allait le prendre.
« Je le ferais. »
Enji hocha la tête et finit par s'éloigner, sans ajouter d'autres mots. Il s'en alla dans la cuisine pour prendre son repas, malgré l'heure tardive. Rei se leva à son tour et partit le rejoindre à pas lents. Elle hésitait toujours sur la décision à prendre. Pourtant, elle savait qu'elle ne pourrait pas le lui cacher bien longtemps. D'autant plus qu'elle ne se sentait pas la force de le voir venir se glisser à nouveau dans sa chambre. Elle ne souhaitait pas sentir ses mains sur son corps. Elle ne tenait pas à savoir s'il était capable de la forcer si elle lui disait non. Elle était tellement fatiguée de tout ça. Il n'y avait, de toute façon, aucune solution à l'horizon.
Enfin... sauf peut-être une : celle de mettre les voiles avec ses enfants. Mais cette idée... cette idée n'était qu'un pur fantasme, elle le savait bien. Si elle essayait de partir sans rien dire, elle se ferait piéger à tous les coups. Enji la retrouverait forcément. Il n'était pas le numéro deux des héros pour rien. Et puis, comment pourrait-elle subvenir aux besoins de trois ou quatre enfants sans aucune qualification ni expérience professionnelle ? Ses parents ne lui viendraient pas en aide. Elle était seule. Enfin non... Elle avait Enji. Il était devenu, malheureusement, la seule personne sur qui elle pouvait compter. Si elle se le mettait à dos en tentant de fuir, elle prendrait beaucoup trop de risques. Personne ne pourrait l'aider. Aucune association ne la prendrait au sérieux. Elle n'avait aucune preuve de la négligence de son mari, encore moins de sa maltraitance. Et Enji... Enji serait tellement furieux. Elle ne voulait pas provoquer sa colère encore une fois. Elle n'avait donc d'autres choix que de faire avec...
Enji n'était pas toujours méchant, après tout. Peut-être avait-elle ses torts dans cette histoire elle aussi. C'était ce que sous-entendait sans cesse sa mère quand elle lui en parlait... Etait-ce vrai ? Rei se sentait perdue. Certains jours, elle ne savait plus qui croire, elle y compris. Si Enji et elle essayaient tous les deux, ils pouvaient bien s'entendre, non ? Leurs premières années de mariage n'avaient pas été si horribles que ça, c'était que c'était possible. Et si Rei lui donnait enfin ce qu'il voulait, Enji serait forcément de meilleure humeur... Lorsqu'il aurait son véritable héritier, peut-être saurait-il mieux gérer sa frustration. Il pourrait alors redevenir un mari et un père pour ses autres enfants. Ce n'était pas impossible. Il était en colère parce qu'il n'avait toujours pas ce qu'il voulait après toutes ces années. Avec le recul, il s'était montré plutôt patient, non ? Il suffisait donc qu'elle lui annonce sa grossesse pour qu'il se calme, pour qu'il espère à nouveau...
Mais si ça lui paraissait si évident, alors pourquoi n'arrivait-elle pas à ouvrir la bouche pour annoncer la bonne nouvelle à Enji ? Elle ne pouvait que rester silencieuse, tout en le regardant réchauffer son repas.
Se sentant observé, Enji se tourna vers elle, lui lançant un regard critique.
« Tu es de plus en plus pâle, Rei. Va te coucher. »
Rei hésita. Elle devait lui parler. Pourtant, ses mots moururent au fond de sa gorge. Elle n'y parviendrait pas. Il fallait qu'elle y réfléchisse encore. Elle se sentait tellement perdue. Elle ne savait pas quoi faire, elle ne savait pas ce qu'elle voulait... Alors, elle ne put qu'acquiescer faiblement. Son mari lui offrait une porte de sortie et elle ne se sentait pas la force de résister contre son envie de fuir la réalité.
« Bonne nuit Enji. »
Elle s'éloigna alors en direction de sa chambre. Elle savait bien que son problème ne se réglerait pas par magie, qu'elle serait toujours autant enceinte le lendemain. Mais peut-être qu'elle pouvait s'octroyer quelques jours de répit... Elle en avait tellement besoin pour décider si oui ou non elle prenait le risque de poursuivre cette grossesse... Elle avait repassé tous les arguments possibles dans sa tête, mais dans le fond... elle ne savait pas si elle avait la force de revivre tout ça encore une fois... Voir à nouveau Enji observer son enfant comme une arme, sans aucune once paternelle dans le regard, puis le négliger et le traiter comme un déchet s'il ne lui convenait pas ou bien le forcer à subir un entrainement beaucoup trop intensif si son alter se montrait intéressant... Pour l'instant, ça lui paraissait au-dessus de ses forces... Mais ses autres alternatives l'effrayaient également. Elle se sentait tellement démunie... Quel était le meilleur choix à faire pour elle, mais surtout pour ses enfants ? Ce n'était pas si simple... Si elle partait et qu'elle se plantait... Si Enji parvenait à la retrouver et à récupérer la garde de ses enfants, elle ne serait plus là pour les protéger. Mais saurait-elle réellement lui tenir tête s'il blessait à nouveau l'un de ses enfants ? Etait-elle injuste de penser comme ça ? Après tout, ce n'était pas Enji qui avait brûlé Touya, mais il aurait dû... il aurait dû le protéger, ne pas le pousser autant. C'était son rôle aussi !
Rei se sentit prise de vertige. Elle ne savait plus quoi penser. Aucune de ses options ne lui paraissait la bonne... Elle était épuisée... Elle se changea alors rapidement, avant de s'effondrer dans le lit. Elle avait encore besoin de réfléchir à la décision qu'elle allait bientôt devoir prendre, mais cette nuit... juste cette nuit... elle voulait sombrer dans l'inconscience et tout oublier...
Quitter quelqu'un qui nous fait du mal n'est malheureusement pas toujours facile. Il y a ce que l'on devrait faire et ce que l'on peut faire. Ne blâmons pas les victimes, tâchons de leur venir en aide et de les soutenir pour libérer leurs paroles.
Merci de m'avoir lue
