Ce texte a été écrit en un tout petit peu plus d'une heure, mais comme il correspond à deux thèmes et que je n'ai pas atteint les deux heures d'écriture, ça passe, non ? ;p
Attention, il y a des spoils jusqu'au chapitre 252.
Thèmes : Jamais & Chaîne
C'est trop tard
Les caisses s'entassaient dans sa chambre, à n'en plus finir. Natsuo ne s'était pas rendu compte qu'il avait accumulé autant d'affaire. Ce n'était pas plus mal qu'il en fasse enfin le tri, même s'il n'aimait pas être ici. Revenir dans cette maison réveillait toujours en lui de sombres souvenirs. Dans le fond, ce n'était plus sa chambre depuis un bon moment, déjà. Dès qu'il avait eu l'occasion de vivre sur le campus de l'université, il était parti sans un regard en arrière. Mais ça n'avait toujours été que temporaire. C'était différent maintenant. Il allait emménager avec sa sœur et sa maman qui pouvait enfin quitter l'hôpital. Tout était déjà réglé. Il en rêvait depuis si longtemps qu'il avait encore un peu du mal à y croire...
Se raccrochant à cette pensée, Natsuo continua son rangement. En vidant un tiroir de son bureau – qu'il n'utilisait plus depuis longtemps – il tomba alors sur un objet bien particulier. C'était un vieux carnet à dessin. Son regard se perdit, un instant, dans le vide. Des brides de sa mémoire refirent surface. Il ne pouvait rien faire pour l'empêcher. Il avait vécu des émotions si fortes entre ses murs. Et retomber sur cet objet ne l'aidait pas à ne plus y songer. Les pages étaient croquées et noircies par la saleté. Natsuo le prit avec délicatesse, un léger sourire sur le visage, malgré tout. Il l'avait aimé, ce carnet. Depuis tout petit, il s'était amusé à y dessiner toute sorte de chose. Pendant un moment, ça avait même été le seul moyen qu'il avait trouvé pour exprimer ses sentiments. Dans cette famille, il avait vite intégré le fait qu'il valait mieux cacher tout ce que l'on ressentait. Au moins, quand il couchait ses émotions sur le papier, personne ne pouvait rien lui dire. C'était son jardin secret.
Natsuo l'ouvrit avec soin, curieux de le redécouvrir. Le premier dessin lui fit un pincement au cœur. Il représentait son père en costume de héros. Si Natsuo en jugeait par la date, il devait avoir un peu plus de trois ans au moment où il l'avait fait. Tout ce qu'il savait sur son père, à cette époque, c'était qu'il était très occupé à sauver des vies. Natsuo l'avait admiré. Il avait même voulu être comme lui. Il avait été tellement fier d'avoir un père comme ça. Il avait été loin de se douter de la réalité. Tout ce qu'il avait vu, avec ses yeux de jeune garçon, c'était l'admiration des autres enfants et des professeurs. Ça avait suffi, pendant un temps, à combler son absence. Natsuo tourna alors les pages, faisant face à d'autres souvenirs.
Lorsqu'il arriva sur le dernier dessin, son cœur rata un battement. Comment avait-il pu oublier ça ? Sa main glissa sur le papier. La dernière page représentait Natsuo lui-même. C'était Touya qui l'avait dessiné, pour se faire pardonner de lui avoir volé son carnet. Natsuo avait été en colère, sur le moment même. Mais après la disparition de Touya... Il n'avait plus su reprendre ses dessins. Ses doigts tracèrent les lettres du prénom de son frère, qui avait eu l'audace de signer son dessin. Il inspira profondément. Ce n'était pas le moment de se laisser submerger par les émotions. Avec précaution, il referma son carnet et le rangea dans un carton. Puis, il secoua la tête et se remit au travail...
Mais alors qu'il terminait de trier ses papiers, Natsuo se fit la réflexion que la maison familiale était plongée dans un étrange silence, sachant qu'ils étaient pourtant trois à être présents. Fuyumi avait proposé de l'aider à ranger ses affaires, mais il avait refusé. Il préférait être seul pour ça. Il ne savait pas ce qu'elle faisait du coup. Peut-être avait-elle commencé son propre rangement, même si elle lui avait déjà dit qu'elle déménagerait un peu plus tard que lui. Quant à son père... Natsuo avait été surpris en constatant sa présence lorsqu'il était arrivé le matin même. Mais finalement, était-ce réellement surprenant ? Sans doute souhaitait-il lui dire au revoir.
Après tout, c'était la dernière fois que Natsuo venait ici. Il avait été très clair à ce sujet. Il ne mettrait plus les pieds dans cette maison, c'était fini. Il allait définitivement tourner la page. Il était sûr de son choix. Il avait juste pensé qu'il pourrait s'en aller sans devoir affronter son père une dernière fois. Mais il était là. Fuyumi disait qu'il ne voulait plus fuir les conséquences de ses actes. C'était sans doute une bonne chose. Au moins, il avait compris. Son père avait également pris une bonne décision en leur permettant de tous vivre sans lui. Il se mettait de lui-même en retrait. Peut-être parce qu'il savait aussi bien que Natsuo que c'était juste... trop tard...
Natsuo s'assit un instant à côté de ses caisses et glissa ses doigts dans ses cheveux en bataille. Son père n'était rien d'autre qu'un étranger pour lui et Natsuo s'apprêtait à le quitter pour toujours. Y avait-il réellement quelque chose à dire dans ce genre de situation ? Juste un au revoir, merci de ne pas essayer de me contacter ne pouvait pas suffire ? Natsuo aurait préféré que son père continue à l'ignorer.
Une rage somnolait dans son ventre lorsqu'il pensait à son père qui était juste à quelques mètres de lui. Natsuo avait envie d'exploser et de lui crier toutes les vérités que son père avait sciemment ignorées pendant tout son temps !
Son père n'avait rien pu faire de Touya, le menant au désespoir et à la mort !
Son père avait fait de Fuyumi une femme qui ne savait pas penser à elle, qui essayait de se racheter pour une faute qu'elle n'a pas commise !
Son père avait fait de Shoto un garçon incapable de communiquer avec les autres, complètement renfermé !
Son père avait fait de lui un homme qui ne cessait de douter de l'amour qu'il recevait !
Pendant des années, Natsuo avait pourtant attendu un signe de sa part, une preuve d'amour. Mais ce n'était jamais arrivé. Et maintenant que son père était disposé à lui donner un peu d'attention, il devrait tout oublier et accepter de le réintégrer à sa vie ?! Jamais ! Les seuls mots qu'Enji lui avait dits pendant son enfance, c'était qu'il était une déception. Natsuo voulait tant lui crier que lui aussi n'était pas content. Qu'il était peut-être une déception comme enfant, mais qu'Enji était également une déception en tant que père ! Il n'avait jamais été là pour lui ! Natsuo avait pratiquement été élevé par Fuyumi. Ce n'était pas normal ! Ce n'était pas pardonnable !
Natsuo était tellement en colère. Contre son père, contre lui-même et contre cette foutue société qui estimait qu'il fallait toujours pardonner pour pouvoir aller mieux ! C'était faux ! Natsuo ne pardonnait pas. Et ça ne l'empêchait pas d'aller mieux. Il savait que couper les ponts avec son père était la meilleure décision qu'il pouvait prendre. Peu importe l'avis des autres. Oui, son père regrettait. Mais ça ne l'obligeait pas à accepter ses excuses pour autant ! Il pouvait les entendre, mais ça s'arrêtait là.
Fuyumi était attristée par sa décision. Bien qu'elle était d'accord avec ce déménagement pour pouvoir retrouver sa maman, elle espérait toujours qu'ils garderaient un lien avec leur père. Mais, heureusement, elle ne lui avait fait aucun reproche. Elle savait qu'il devait faire ses propres choix. Elle ne pouvait pas l'obliger à passer au-dessus de ce qui s'était passé. Et elle ne le souhaitait pas, à vrai dire. Tout ce qu'elle voulait, comme elle le lui avait dit, c'était de voir son frère heureux.
Natsuo sentit l'émotion l'envahir. Il soupira alors tout en rangeant ses dernières affaires. C'était plus fort que lui, il repensait à tous les moments qu'il avait passés dans cette maison. Il mentirait s'il disait qu'il n'y avait été que malheureux. Il avait de bons souvenirs aussi. Mais ils lui paraissent tellement fades en comparaison. Il ne pouvait pas se le cacher. Aujourd'hui encore, il souffrait. Peut-être qu'il n'arriverait jamais à faire totalement le deuil de cet amour paternel qu'il avait tant désiré. Parce que même si son père était en train de changer, Natsuo n'était pas dupe. Il voyait bien que Shoto passait encore avant Fuyumi et lui. Et ça lui faisait mal. Ce n'était pas bien de ressentir ça. Il ne pouvait pas être jaloux de son frère. Il savait à quel point il avait souffert, bien plus que lui. Mais il n'y avait rien à faire. Lui aussi aurait voulu être aimé par son père pour ce qu'il était et non par culpabilité.
En réalité, Natsuo aurait pu lui pardonner si son changement avait eu lieu plus tôt. Quand sa maman s'était brisée. Quand Touya avait disparu. Mais il avait fallu que ce soit encore à cause d'All Might ! Chaque geste, chaque action de son père ne pouvait donc que le décevoir. Et maintenant qu'il s'en rendait compte, il était trop tard. C'était fini. Natsuo était bien décidé à passer à autre chose. Il ne voulait plus trainer sa colère derrière lui. Il n'attendait plus rien de son père non plus. Parce qu'il ne lui pardonnait pas. Même s'il avançait, il n'oublierait jamais. Il ne voulait plus d'Enji dans sa vie. Ni maintenant, ni plus tard.
Un jour, sa psy lui avait dit qu'on n'était pas obligé d'aimer ses parents. Ça avait été une révélation pour lui. Il aimait l'idée d'avoir un père, mais il n'aimait pas son propre père. Il avait longtemps culpabilisé à cette pensée. Mais c'était fini désormais. Il voulait être libre. Libre de ses attentes, libre de ses ressentiments.
Quand il finit par quitter sa chambre, il n'était pourtant pas entièrement sûr de lui. Malgré tout, ce n'était pas une décision facile. Mais il savait que c'était la bonne. Tout ce qu'il ressentait envers Enji, ce n'étaient que des obligations. Obligation de l'aimer, obligation de lui pardonner, obligation de lui donner une seconde chance. Ça ne venait même pas de son père, c'était ça le pire. C'était lui-même qui s'imposait toutes ces obligations. Et il s'était retrouvé enchaîné à elles, incapable de faire ce qu'il avait toujours voulu : partir loin d'ici. Quelque part, c'était malheureux qu'il ait fallu que ce soit son père lui-même qu'il lui dise qu'il n'était pas obligé de lui pardonner pour que ce poids s'enlève enfin de ses épaules. C'était la seule chose pour laquelle Natsuo lui était reconnaissant. Enji lui avait retiré ses chaînes si lourdes et si pesantes...
Perdu dans ses pensées, Natsuo descendit alors les escaliers et commença à charger sa voiture. Fuyumi vint l'aider et ils firent plusieurs trajets à deux. Puis, lorsqu'ils eurent fini, Natsuo fit un dernier tour dans sa chambre, avant de trainer un peu dans la maison. En passant devant chaque pièce, il pouvait se souvenir de tous les moments importants qu'il avait vécus ici. Avec sa mère. Avec Fuyumi. Avec Shoto. Avec Touya. Mais pas avec son père. Parce qu'il n'avait jamais été qu'un fantôme dans sa vie. Et pourtant, alors que Natsuo descendait la toute dernière caisse qui contenait certaines affaires de Touya, son père apparut dans le hall. Natsuo se tendit aussitôt. Il ne savait pas quoi lui dire. Sa colère était toujours là, tapie à l'intérieur de lui, mais il ne voulait pas se laisser guider par elle.
Ils s'observèrent alors un moment. Il n'y avait que de la maladresse entre eux. Comment pouvaient-ils rattraper tant d'années de négligence ? C'est impossible. Dans le fond, Enji en était bien conscient.
« Tu peux revenir quand tu veux », lui dit-il malgré tout, après quelques minutes.
Natsuo voyait bien qu'il se forçait à lui dire cette phrase. Il la pensait, sans aucun doute, mais ils savaient tous les deux que ça ne servait à rien. Natsuo le regarda droit dans les yeux, sans se détourner.
« Je ne le ferai pas. »
Il ne mentirait pas. Face à lui, son père hocha la tête. Un long silence s'installa entre eux. Le regard d'Enji se mit à changer. Et c'était terrible, parce qu'après toutes ces années de déception, Natsuo pouvait quand même lire dans ses yeux. Il y voyait ses remords. Il y entendait ses excuses. Mais c'était trop tard. Les dégâts n'étaient plus rattrapables. Que pouvait-il lui dire de plus ? C'était fini...
« Au revoir, papa. »
C'était tout ce dont il était capable.
« Au revoir, Natsuo. »
C'étaient les derniers mots qu'ils s'échangeaient. Il n'y aurait plus aucune autre conversation entre eux, après ça. Ils le savaient tous les deux. Enji en ressentait de la tristesse, Natsuo du soulagement. Ce dernier finit par charger la dernière caisse dans sa voiture. Puis, il embrassa Fuyumi et lui dit qu'il l'appellerait bientôt.
Quand il s'éloigna enfin de sa maison d'enfance, plus que jamais, Natsuo se sentait libéré des chaînes de son passé.
