En cette belle journée d'octobre, le soleil brillait à l'horizon d'un ton doré, rappelant les couleurs de l'automne, ainsi que la fin de journée. Les passants, ravis de la luminosité, étaient de sortie.

Que ce soit ce jeune couple, se tenant par la main, rigolant, rayonnant. Que ce soit ce cycliste, profitant de cette fin de journée et de la fraîcheur pour parcourir la ville. Ou encore, que ce soit cette petite fille, rentrant de l'école, sourire aux lèvres. En ce joli jour du 30 Octobre, tous semblaient heureux.

Mais ils étaient bien loin de l'ambiance angoissante présente dans une de ces grandes maisons de la ville, où une naissance se préparait. N'ayant pas pu se rendre à temps à l'hôpital, la femme n'avait eu d'autres choix que d'enfanter chez elle. Heureusement, ses amies et servantes étaient présentes pour l'aider, mais cela ne suffisait pas à calmer les malheureux cris de douleur de la futur mère.

Toutes pensèrent que la femme n'y arriverait pas, et y laisserait la vie.

Mais alors que tout espoir semblait les avoir quitté, un cri, beaucoup plus aigu, beaucoup plus enfantin, résonna. Et un soupir de soulagement sortit entre les lèvres de la mère.

Malgré toutes les complications, il était là.


- Votre mère vous attend dans le petit salon, monsieur. Elle souhaite vous parler.

- Dis lui que j'arrive tout de suite.

Le jeune enfant se mit aussitôt en route vers la pièce indiquée, traversant les couloirs de cet immense manoir. Il n'avait jamais compris pourquoi les dames de la maison le vouvoyaient. Selon sa nourrice, ce serait son père qui leur avait donné cet ordre là.

Encore une fois, il ne le comprenait pas, mais bon. Il avait fini par s'y habituer.

Perdu dans ses pensées, il remarqua à peine qu'il venait d'arriver devant la porte. Il frappa, puis entra.

- Good morning, mom.

- Good morning, Rhada. Assis toi, je t'ai fais préparer du thé. Je voulais te parler à propos de tes résultats scolaires.

L'enfant s'assit, et leva un sourcil. Allons bon, qu'est-ce qui n'allait pas?

- Dans l'ensemble tu as des bons résultats, c'est bien, mais il faudrait que tu travailles plus en mathématiques. Voyons, 15 de moyenne, ce n'est pas raisonnable, tu le sais.

Ah. C'était donc ça.

- Je sais que ce ne sont pas les résultats que vous attendiez, mais je trouve que cela n'est pas catastrophique non plus. D'autant plus que mes autres notes ‹‹ rattrapent ›› celle ci.

- Fais comme tu veux, mais n'oublie pas que je le dis pour toi honey.

Il se retint de justesse de lever les yeux au ciel. Ils restèrent ainsi en silence pendant quelques temps, buvant chacun à leur rythme leur boisson.

Évidement qu'elle le disait pour lui, mais il n'était pas non plus une machine. Il arrivait déjà à garder une moyenne au delà de 18 toute l'année, même avec cette note ‹‹ basse ››. Mais il est vrai qu'elle avait raison, il devait au moins avoir plus de 16 dans chaque matière, s'il voulait que son père le laisse tranquille. Mais en ce moment, il n'avait plus envie de rien.

Il n'avait plus envie de travailler. À quoi bon, son héritage familial lui permettrait de vivre convenablement sur plus de trois générations... Et il ne savait pas quoi faire plus tard. Puis il en avait marre d'être ici. Il pleuvait tout le temps, à tous les coins de rue il voyait des personnes en coma éthylique...

Cette ville, ces gens, l'épuisaient et le dégoûtaient au fur et à mesure des années.

Il n'avait même plus envie de vivre. Non pas qu'il soit suicidaire, loin de là, il n'irait pas se jeter sous les rails du métro. Simplement qu'il ne trouvait aucune raison valable de rester en vie. Chaque journée se ressemblait, les mêmes discussions les mêmes actions, tout le temps, encore et encore. Il pouvait même prédire que son père arrivera d'une minute à l'autre dans la pièce, comme d'habitude. Qu'il parlerait avec sa mère. Qu'ils se disputeront. Et que sa mère finira sur le sol, en pleurs, tandis que lui abordera un visage impassible, retenant ses larmes de toutes ses forces.

On toqua à la porte.

Son père entra.

Quelle surprise.

Rhadamanthe se colla contre le fauteuil, se faisant le plus petit possible, et observa les deux adultes se toiser d'un regard mauvais. Il y avait des choses qui ne changeraient jamais.

- Puis-je savoir ce que tu fais avec cet enfant ?

- Je discute avec lui, et j'en ai le droit.

- Bien. Tu ne vois donc aucun inconvénient à ce que je ‹‹ discute ›› moi aussi avec lui. J'en ai le droit, après tout.

Le blond fit une légère grimace. Vu le ton employé, son père venait de lire lui aussi ses résultats. Et il n'allait pas se prendre de simples réprimandes. Manquerait plus qu'il ait passé une mauvaise journée...

L'adulte tourna son regard vers lui. Le fixant de toute sa hauteur. Impressionnant l'enfant qu'il était, mais sans le montrer pour autant. Il avait sa fierté. Et c'est alors qu'il commença, de sa voix menaçante, à s'exprimer.

- Je pense que tu n'as même pas besoin de chercher d'excuses à tes résultats catastrophiques. Ton apathie concernant tes cours est de plus en plus flagrante. Et se répercute sur tes notes.

- J'en suis bien conscient, mais j'estime-

- Tu n'estimes rien du tout, le coupa-t-il, élevant la voix. À ton âge, tu n'as pas à estimer. Seule doit compter la parole des adultes. Alors tu te tais, et tu fais comme je dis. Sinon...

Rhadamanthe le fixa, avec toute la haine dont il était capable. Ce qui ne lui échappa pas.

- Change immédiatement d'attitude, jeune homme. Tant que tu vivras sous mon toit, je n'accepterai aucun écart de ta part, compris ? Tu es le seul enfant de la famille, et tu n'as pas intérêt à la ridiculiser. Est-ce bien clair ?

- ...

- Tu n'as pas à lui parler sur ce ton, William !

Tiens. Sa mère avait décidé de s'en mêler.

- Je parle à cet enfant comme je le souhaite, et tu n'as pas ton mot à dire là dessus !

Il avait toujours trouvé ça drôle, le fait que son père l'appelle toujours ‹‹ cet enfant ››. Rappelant que, lui même, son géniteur, n'avait pas voulu de lui.

- Non, tu lui dois du respect ! Même s'il est jeune, il a droit au respect, comme tout être humain !

Oh, on s'y habitue, au final, à être traité comme un moins que rien, pour l'unique raison d'être moins âgé.

- Il n'a pas à me répondre et à avoir une telle attitude de délinquant, s'il souhaite avoir droit au respect !

Dit donc, il y allait fort avec les mots... ‹‹ Délinquant ››... Qu'il aille donc faire un tour dans le quartier des bars, un soir de match...

- Son attitude est normale, tu ne fais que de lui crier dessus ! Tu l'effraies !

- Oh, c'est vrai ? Rétorqua son père, se tournant vers lui, l'air presque fou. C'est vrai, je te fais peur, Rhadamanthe ?

Deux paires d'yeux inquiétants le regardèrent intensément. Et malgré lui, il sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale. Qu'est ce que c'était que cette question ? Que pouvait-il répondre ?

Il regarda en direction de sa mère, essayant de trouver du soutien. Mais son regard sembla être mal interprété.

- Que lui as-tu dis ? Que lui as-tu raconté comme calomnie à mon sujet, pour qu'il refuse de me répondre ? S'énerva l'homme.

- Je n'ai rien eu besoin de lui raconter, ton attitude envers lui depuis qu'il est né parle à ma place !

- Mon attitude ?! MON ATTITUDE ?! Ce n'est pas de ma faute si cette médiocre loque faiblarde n'est pas capable de faire les choses d'une bonne façon ! De toutes façons, je le savais, je le savais depuis le début, avant même qu'il naisse, qu'il serait un incompétent ! Mais tu as quand même voulu lui donner la vie, malgré tout ce que je t'ai dis, malgré mon avis, malgré tout ! En prenant un risque, celui de mourir, comme tu as failli le faire ce jour là, à cause de lui ! Tu as mis ma vie, ta vie, la vie d'énormément de personnes en l'air, tout simplement pour cet ignoble être, qui n'était même pas voulu, même pas prévu ! Et tu penses véritablement que tous nos problèmes viennent de mon attitude ?

- Oui ! Oui, ils viennent d-

Un bruit. Suivit d'un long silence pesant. Rhadamanthe ferma ses yeux, qu'il commençait à sentir picoter. Ce n'était pas fini. Cela venait à peine de commencer.

- Ne penses pas qu'une claque me fera taire. Cela n'a pas marché les autres fois, ça ne marchera pas aujourd'hui non plus. Je t'interdis de- !

À nouveau, il eut un bruit. Mais cette fois ci, suivit d'un cri aigu. L'enfant, instinctivement, ramena ses genoux contre lui, pressa ses mains contre ses oreilles aussi fort qu'il le pouvait, et ferma ses yeux d'une telle force, ne voulant plus jamais les rouvrir.

Malheureusement, cela ne suffisait pas à étouffer les bruits violents et les images affreuses qu'il imaginait, au fur et à mesure que le combat des adultes s'éternisait, malgré sa présence dans la pièce. Cela ne suffisait pas à estomper l'angoisse, et le souvenir des autres fois. Cela ne suffisait pas pour épargner l'enfant qu'il était, l'enfant qui ne devrait pas vivre cela.

Peu à peu, cela se calma. Il rouvrit les yeux, et après une brève analyse de la situation, se rassit convenablement, essayant de cacher les larmes qui avaient coulé malgré lui durant cet acte. Il ne comprenait même pas pourquoi il pleurait. Il devrait être habitué, après tout ce temps. Et il n'était pas triste. Pourtant, elles continuaient d'être présentes, à chaque fois.

Son père, après un dernier coup, se retourna vers lui. Et s'approcha, l'air totalement fou.

- Ne crois certainement pas que cette discussion est terminée, est-ce clair ? Lorsque... Il jeta un coup d'oeil vers ce qui était sa femme. Lorsque tout sera redevenu plus calme, compte sur moi pour t'expliquer ma façon de voir les choses. Et cela doit être la seule dont tu dois te soucier. Me suis-je bien fait comprendre ?

Le blond, machinalement, secoua légèrement la tête, approuvant l'adulte. Qu'il parte au plus vite, au plus loin, et qu'il ne revienne jamais ! Désormais satisfait, le monstre s'en alla. Laissant l'autre être vivant, à demi consciente sur le sol, et son fils, sidéré, incapable de bouger.

Toujours la même histoire, encore et encore. Toujours le même sujet, lui, lui, encore lui. Toujours la même finalité, son géniteur, certainement parti vider quelques de ses bouteilles d'alcool avant de s'effondrer, éméché. Sa mère, ivre de rage, mais qui ne peut que s'incliner. Lui-même, au milieu de ce salon, saoul de tout cela, de toute cette histoire.

Pourquoi ? Pourquoi était-il né ? Pourquoi est-ce qu'il vivait ? Pourquoi était il là, dans ce monde gris, sans couleur, sans envie, sans volonté ?


Il marchait. Comme d'habitude. Il tourna sur la droite, au même moment, le clocher sonna. Telle une machine, réglée à la seconde près.

Il n'avait pas envie de rentrer. Mais il s'y rendait quand même. Il ne voulait plus aller en cours, ne plus subir cette monotonie incessante et qui, à ses yeux, était incompréhensible et ne menait nul part. Pourtant, il se levait chaque matin, empruntait le même trajet, s'asseyait à la même place, subissait les mêmes remarques, puis, le soir, après cette journée qui ressemblait ridiculement aux autres, il reprenait le même chemin, cette fois ci en sens inverse, passait devant moultes bistrots, et moultes ivrognes, et rentrait chez lui. Pour qu'une fois dans cette demeure, il s'enferme dans sa chambre, jusqu'au repas fatidique, qui ne pourra jamais être silencieux. Jusqu'à ce qu'il se retrouve dans la même pièce que ces deux personnes, lui rappelant à chaque moment qu'il n'aurait jamais dû être présent. Exister.

Il ne voulait pas aller là bas. Il ne savait même pas comment définir ça. Sa maison ? Non, ce n'était clairement pas sa maison. Il n'était pas chez lui. Même jusque dans sa pièce, son abri, on venait le déranger. Le simple fait d'être dans le même couloir que son géniteur était un problème. Chaque pièce lui rappelait des souvenirs qu'il aurait aimé oublier.

Être fier de lui, de ce qu'il était ? Pourquoi faire ? Ce n'était jamais bon, jamais assez. Un 15/20 et il était la risée de la famille. Il s'étouffait en buvant et il était repoussant, malpropre. Il tombait par inadvertance, et il devenait un abruti incapable de se tenir sur ses deux jambes.

Avec le temps, il aurait dû s'habituer. Elles n'étaient pas exceptionnelles, ces remarques. Mais il avait fini par les absorber, par les faire sienne, alors qu'il n'y avait aucune raison de le faire. Non, il n'était pas ridicule lorsqu'il découvrait ses notes. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher d'avoir un pincement au coeur sous moins de 17. Non, il ne devait pas avoir honte lorsqu'il faisait quelque chose de travers. Il est humain. Il fait des erreurs, et c'est normal, c'est correct. Alors, pourquoi, pourquoi commençait-il à le penser ? À cause de lui, de cet homme, qui ne cesse de lui répéter ces mots.

Parfois, il lui arrive de rêver. De s'imaginer, face à deux ombres sur le sol tâché d'un liquide carmin. Enfin libre. Enfin vengé. Sa colère apaisée.

Mais il n'a jamais rien fait ; jamais tenté. À quoi bon ? Ce n'était pas son petit corps qui ferait grande différence. Alors il se taisait. Et restait témoin de tous ces combats, sans jamais y participer. Se contentant de les détester, l'un comme l'autre, dans un silence des plus absolus.

Un jour, se disait-il, un jour, il aurait sa vengeance. Il lui suffisait d'attendre un peu. Et peut être qu'avec l'aide de quelques identités millénaires, qui auraient entendu ses appels, il réussirait à s'échapper de cet endroit.

Il stoppa sa marche : devant lui, l'imposante bâtisse tant redoutée. Il avala sa salive. Une fois de plus, il entra dans la demeure. Demeure, bien silencieuse, pour l'heure. Rhadamanthe resta quelques secondes dans l'entrée. D'habitude, une dame venait l'aider à porter ses affaires, lui demander comment s'était passée sa journée... Aujourd'hui, non, rien. Étrange. Il avança donc vers sa chambre ; aucune raison de rester planter ici. Puis il n'était pas faible au point de ne pas savoir porter un sac. Et, parcourant les couloirs immenses et dénués de bruit, son cœur se mit à battre plus rapidement. Ses sens étaient en alerte. Ce n'était pas normal. Il devait partir. Immédiatement. Mais alors qu'il allait faire demi-tour, il entendit un bruit, un vase sûrement, vers le petit salon. Et il se reprit. Voyons, qu'est-ce-qui pourrait aller mal ? Les servantes avaient certainement un jour de congé, et il l'avait oublié... Et comme il n'était pas habitué à tant de calme, cela le perturbait, voilà tout. Il alla tout de même vers la source de ce bruit, cherchant un être humain dans cet endroit, ne serait-ce que pour se rassurer du vide ambiant.

Lorsqu'il arriva face à la porte, il remarqua qu'elle était entre-ouverte. Il hésita à regarder à travers l'embouchure, mais se dit qu'il prenait certainement trop de précaution.

Ce n'était qu'un bâtiment. Ce n'était qu'un vase.

Ce n'était que des humains.

Mais lorsqu'il l'ouvrit et vit ce que cachait cet endroit, il se demanda vraiment s'il en s'agissait. D'humains.

Il découvrit cette scène d'horreur ; celle qu'il avait maintes et maintes fois imaginé, lors de toutes ces disputes disproportionnées.

Sa mère. Son père. L'un debout. Triomphant. L'autre sur le sol. En sang.

L'homme tourna la tête vers lui, et le regarda avec ces yeux là, ces yeux vitreux et colériques. Les yeux que la génétique avait décidé de lui donner.

Et ces mêmes yeux regardaient l'adulte, mais d'un air apeuré. Effrayé, en voyant la femme allongée, qui ne semblait plus respirer. Horrifié, par l'arme qui avait été utilisé, cette bouteille d'alcool faite de verre. Terrifié, par ce que pouvait désormais faire son géniteur, sous l'emprise de cette boisson.

Malgré ses émotions, il reprit vite ses esprits. Il fallait courir, partir, le plus rapidement et le plus loin possible ! Mais alors qu'il faisait demi tour, il entendit un son derrière lui. Une voix.

- REVIENS ICI IMMÉDIATEMENT !

Les larmes coulèrent, au même rythme effréné que ses jambes, lorsqu'il comprit qu'il le suivait.

Pourquoi avait-il fallu que cette maison soit si grande, que l'entrée soit si loin ? Il dévala les marches ; le monstre roula jusqu'en bas, afin d'arriver en premier, mais l'alcool fit qu'il eût du mal à se relever.

Au loin, il la voyait. La porte ! Plus que quelques mètres, quelques secondes, et il serait sauvé ! Il arriva face à elle, et l'ouvrit avec une hâte qu'il ne s'était jamais connue.

Et lorsqu'il sentit la brise du soir sur les mèches de ses cheveux blonds, il se mit à bénir les cours de sport qu'il avait dans son établissement.

Jusqu'à ce qu'il sente une présence dans son dos.

Jusqu'à ce qu'il sente la douleur caractéristique d'un coup, suivit de bruit de verres qui lui entaillèrent la peau.

Jusqu'à ce qu'il sente la dureté des pavés recouvrant les trottoirs.

Jusqu'à ce qu'il sente ses yeux se fermer, son sang s'en aller, ses forces l'abandonner.

Jusqu'à ce qu'il ne sente plus rien.


Il avait mal. Mal à son dos, là où il avait l'impression d'avoir reçu mille coup. Mal à sa gorge, à cause de sa longue et rapide course. Mal à sa tête, sans qu'il ne puisse pour autant l'expliquer.

Il sentait qu'il était dans un lit. Mais il n'ouvrait pas encore les yeux. Il avait échoué. Il ne réussira jamais à se venger de ces choses qui l'avaient mis au monde. Car peu importe s'il était en vie, s'il était mort... Il y en aura forcément un qui échappera à sa colère.

Il finit tout de même par se relever. Et analyser cette chambre dans laquelle il était tombé.

Il fut agréablement surpris : il s'attendait à une pièce blanche, typique des hôpitaux. Mais vit avec plaisir une chambre aux couleurs sombres, rougeâtres, aux mobiliers anciens.

C'est alors qu'il remarqua la présence d'un autre garçon dans cette pièce. Qui le regardait, le détaillait. Qui était-il ?

- Comment t'appelles tu ? Lui demanda cet étranger, aux cheveux blancs.

- Rhadamanthe, répondit il, tandis que l'autre afficha un air satisfait.

- Bien. Je me doutais qu'Éaque serait le dernier à nous rejoindre. La ponctualité n'a jamais été son fort.

Éaque ? Rejoindre ? De quoi parlait-il ?

- Tu souhaites comprendre ? Demanda t-il, avec un sourire qui lui semblait forcé.

- Qui es-tu ?

- Si tu veux savoir, alors suis moi.

Et le garçon sortit, sans plus attendre. Le blond se mit alors à sa poursuite : il voulait comprendre.

Il remarqua alors les immenses murs blancs qui les entouraient, bien plus grands encore que ceux de son ancien manoir. Mais cette bâtisse semblait vide ; aussi vide que l'avait été le sens de sa vie.

Ils finirent par en sortir. Et Rhadamanthe s'arrêta face à l'immensité du paysage rocailleux devant lui, parsemé ça et là de grands bâtiments blancs, ressemblant étrangement à des temples grecques.

- Où sommes-nous ? Demanda-il, en le rattrapant. Je ne connais aucun endroit ressemblant à celui ci en Angleterre.

- Tu viens d'Angleterre, donc. Fit l'enfant, après avoir ralenti.

Il sembla réfléchir.

- Je ne suis même pas obligé de te répondre, mais je vais le faire, par respect pour tes derniers instants. Tu es en Enfer. Mort. Et ce que tu vois, là, ce sont Caïna, Anténora et Ptolomea. La Wyverne, le Griffon, et le Garuda.

Il laissa un temps de pause, sûrement pour lui laisser le temps de comprendre la nouvelle. Il était donc vraiment mort.

Rhadamanthe n'avait aucun soucis à accepter cela. Il avait vécu dans un monde mort. Qu'il soit ici, ou ailleurs... Quelle différence, au final ? Il pouvait même dire qu'il se sentait plus à l'aise ici. Plus à sa place. Il avait l'impression de connaître cet endroit.

Ils continuèrent leur route en silence. L'autre enfant ne semblait pas avoir envie de lui parler, son faux sourire toujours plaqué au visage. Et lui-même n'avait rien de spécial à ajouter. Il se contentait d'observer, et d'attendre le moment où il finirait par comprendre.

Enfin, ils arrivèrent face à un nouveau bâtiment, dont il ne connaissait pas le nom. Il leva un regard interrogateur vers son guide, qui se contenta d'entrer à l'intérieur.

Encore des très grands murs blancs, vides. Mais à la différence des autres, il sentait comme une énergie à l'intérieur de celui là. Et sans comprendre pourquoi, il se sentait attiré par cette dernière.

Il remarqua que son hôte se dirigeait vers celle-ci. Qu'était-ce ? Et il ne tarda pas à le découvrir.

Ils entrèrent tous les deux dans une grande pièce sombre. En face de lui se trouvait un rideau, derrière lequel trônait une ombre. Cette puissance. Face à cette lumière, Rhadamanthe essaya de se protéger avec sa main, mais elle était bien trop forte. Il vit un rayon arriver sur lui, mais n'eut pas le temps de se déplacer.

Et lorsque ce dernier entra en contact avec lui, il sentit ses forces le quitter, tombant ainsi sur le sol.

Il voyait des images devant ses yeux. Des personnes, des combats, des guerres... De la puissance. Beaucoup de puissance. De la colère. Énormément. Mais au-delà de tout : un devoir. Un sens à sa vie. Enfin. Qui lui permettait de mettre sa rancune et sa colère au service d'une noble cause, qu'il serait prêt à défendre au péril de sa vie.

Il sentit être soulevé, être porté, mais il n'arrivait pas à se dégager. Tant de souvenirs, tant de paroles lui revenaient d'un seul coup, rendant sa tête encore plus douloureuse.

Il sentit une main passer délicatement sur son visage, déplaçant des mèches de cheveux pouvant le gêner. Et vit, les yeux mi-clos, un véritable sourire sur le visage de Minos.

- Bon retour à la maison, mon frère.

Désormais, il comprenait tout.


Il courrait. Il observait.

Les Enfers étaient calmes, beaucoup trop calmes. Surtout en temps de guerre. Surtout après que cet homme se soit débarrassé de lui ainsi, devant ses frères. Il se mordit la lèvre. Kanon des Gémeaux, où que tu sois, il te retrouvera, et te combattra à la loyale, afin de te faire payer cet affront.

Pandore, Eaque, Minos... Aucun n'avait le sens de la Guerre. Ou n'était suffisamment fidèle à leur Seigneur, pour agir ainsi.

Faire confiance à d'anciens Chevaliers, faire une pause pour aller écouter de la musique... Pathétique.

Se moquer de lui, pour finir mort, terrassé par un simple Chevalier de Bronze... Incompétent.

Et enfin, rester simplement spectateur de tout ceci... Incapable.

Et sans qu'il ne sache pourquoi, c'était ce dernier point qui l'énervait autant. À quoi bon rester debout, à ne rien faire, ne rien tenter, alors que deux personnes se violentaient ? Rhadamanthe préférait mourir que de regarder les autres combattre, sans ne pouvoir déverser à son tour sa rage.

Enfin, il trouva l'objet de ces pensées. Cet homme. Ignoble. Et qui pourtant l'impressionne, de par sa détermination et sa force. Mais ça, jamais il ne le dira. Il se contentera de ramener la tête de ce Chevalier, au côté de celle d'Athéna, au pied de son Seigneur qui pourra alors régner sans crainte sur le Royaume des Morts, mais également sur la Terre, dénué de tous ces humains autant mauvais les uns que les autres. Il n'y avait rien de bon, dans aucun d'entre eux. Tous, tous péchaient, puis viennent pleurer au pied du Tribunal leur misérable vie de méfaits. Leur vie passée à détruire celle des autres, pour son simple accomplissement personnel. Leur vie de malveillance, prêts à tout pour être mis en avant. Leur vie d'égoïsme, pensant chacun à soi, sans jamais prendre en compte les impacts ou les sentiments des autres.

Appelant toute la colère qui était en lui, le Spectre de la violence relança le combat acharné. Il voulait gagner. Il devait gagner. Pour la Gloire de son Seigneur. Pour l'Honneur. Pour lui-même.

Pour cette éternité passée à Le servir, vendant son âme d'humain, perdant la mémoire à chaque nouvelle résurrection. Perdant ce qui pourrait le rattacher à ce qu'autrefois il était : un simple mortel.

Il ne voulait pas d'une simple victoire. Mais d'une victoire totale, absolue.

Il ne voulait pas juste vaincre ce Chevalier. Il voulait l'anéantir, faire disparaître son nom et son visage, son armure et son cosmos.

Il voulait le lanciner, le frapper, le tuer, l'exécuter. Il voulait que chaque partie de ce corps d'homme se gorge de cette douleur que lui, Juge, provoquait. Et qu'il finisse par lentement agoniser, son désir de vengeance, enfin apaisé.

Mais tout ne pouvait pas se passer comme il le souhaitait.

Il remarqua, comme lors de leurs précédentes joutes, l'incroyable puissance de cet homme. Ce mortel ayant donné sa vie à une déité qu'il avait autrefois trahi. Et il fut, bien souvent, à quelques centimètres de la mort. Pour autant, il ne prit pas peur. Au contraire, son cosmos ne cessait d'augmenter.

Rhadamanthe sourit. Il ne s'était jamais senti aussi vivant que pendant ce combat. N'avait jamais trouvé de raison aussi valable de se battre. Montrer à ce Chevalier, qui se battait pour un monde mort, un monde gris, qu'il était bien trop faible, et que son combat était bien trop inutile.

Mais malgré tout, il ne comprenait pas cet homme. Il avait trompé un Dieu, il était intelligent. Pourquoi défendre alors cette Terre, ses habitants ? Il devrait comprendre qu'ils sont tous mauvais. Mais il ne comprenait pas.

Il continua alors le rude combat, sans aucune pitié. Les forces étaient plus ou moins égales, mais Rhadamanthe voulait une victoire totale. Il fit tout, se battit de toutes ses forces, de toute son âme. Et il crût bien pouvoir gagner, lorsque le Gémeau retira son armure. Quelle erreur fit-il. Et il s'en rendit compte que bien trop tard, lorsque son ennemi s'accrocha à son dos dans une position paradoxalement douce à la violence qui les abritait, lançant son ultime attaque, les emportant tous les deux vers une mort certaine et une paix tant attendue.

Peut-être que, véritablement mort, son désir de vengeance et sa colère pourront enfin être apaisés. Et peut-être qu'un jour, il comprendra que le monde des vivants n'est pas forcément un monde mort.