Le lendemain matin, Buck sortit sur sa terrasse, une tasse de thé à la main, les lattes du plancher grinçant sous ses pieds nus, et il s'installa contre la balustrade. Il sirota son thé, tout en contemplant les fleurs qui avaient éclos sur tout le pourtour de sa terrasse.
Il y avait du lys Mariposa, des Eschscholzia glyptosperma, l'Arctomecon, des Pyrrhopappus, des Eremalche rotundifolia, quelques Malacothrix glabrata et une ou deux langloisia hérissée. Buck adorait les fleurs et il avait passé beaucoup de temps à feuilleter des livres à leur sujet.
Elles lui avaient permis de s'évader un peu de son enfer quotidien.
Los Angeles était différent de Boston mais restait une grande ville et si Buck avait appris quelque chose des années qu'il avait passées là-bas, c'était que dans une grande ville, on devenait facilement invisible. Mais il devait avouer qu'il se plaisait bien ici.
Le soleil, l'océan, c'était une vie agréable.
Et puis, pour la première fois de sa vie, il avait un endroit rien que pour lui. Bien sûr, la petite maison n'était pas très grande, mais c'était chez lui, un peu à l'écart des autres habitations du lotissement, et ça lui allait très bien.
Sa maisonnette faisait partie d'un ensemble de deux bâtisses identiques à quelques mètres l'une de l'autre. Il s'agissait certainement d'anciennes dépendances d'un corps de ferme ou d'un ranch, qui avaient été miraculeusement sauvés de la démolition. Elles étaient tout en bois et marquait l'entrée du bosquet, juste avant le désert californien.
Le salon était petit mais s'ouvrait sur un coin cuisine fonctionnel. La chambre n'offrait de place que pour un lit dans lequel Buck se recroquevillait du mieux possible pour ne pas se cogner les pieds dans le mur pendant son sommeil. Le propriétaire lui avait laissé les quelques meubles que contenait l'habitation et cela l'arrangeait.
Il n'avait pas du tout les moyens de meubler l'espace.
Heureusement, la location était dans ses moyens et dans cette ville, c'était certainement dû à une intervention divine. Certes, la maison était dans un bon état général mais il avait dû la débarrasser de la poussière qui l'avait envahie durant ses années d'inoccupation.
Son propriétaire lui avait d'ailleurs proposé de lui fournir ce qu'il fallait si Buck souhaitait rafraichir les lieux. L'occasion était trop belle, et Buck avait passé presque tout son temps libre à récurer chaque recoin de la maison. Il avait lessivé les murs et les plafonds, réparé une latte du plancher de la cuisine, briqué la salle de bain et rendu leur transparence aux fenêtres.
Il avait ensuite posé un nouveau joint pour l'étanchéité des fenêtres, et décapé les sols, avant de les revernir. Il avait repeint tous les murs en beige et y avait dessinés une fresque de fleurs à l'encre noire à un mètre de hauteur.
C'était uniforme et sans folie mais c'était discret, comme lui.
Il avait acheté un plaid bleu pâle pour recouvrir le canapé qui avait trop vécu et qui était la seule touche de couleur de son intérieur.
Buck avait abattu le gros du travail et maintenant, il appréciait de pouvoir se glisser sur sa terrasse avant de partir pour le restaurant ou en rentrant de sa balade sur la plage pour lire des romans, qu'il empruntait au centre communautaire à deux rues de là.
Il adorait lire, apprendre de nouvelles choses, dévorer des romans ou des revues scientifiques. Et au moins, pour emprunter des livres, il n'était pas obligé de donner son identité, pour monter un dossier d'aide.
Buck n'avait que vingt-cinq ans, il arborait une coupe très courte, bien qu'encore trop longue à son gout, ses mèches blondes commençant à lui tomber dans les yeux. Seuls, ses yeux bleus et sa tâche de naissance caractéristique au-dessus de l'œil avaient résistés à ses efforts pour changer son apparence.
Arrivé à Los Angeles, deux mois plutôt, complètement fauché et à la rue, il prenait soin de prélever un peu de son salaire chaque mois pour se constituer une cagnotte, qu'il cachait dans une boite métallique, à l'abri, sous le plancher de sa cuisine.
Il gardait cet argent au cas où son terrible passé le rattraperait.
Parce que Buck savait qu'un jour, il serait de nouveau en danger et qu'il devrait fuir le plus loin possible. Il était terrorisé à cette idée et c'était pour cette raison qu'il refusait de s'attacher à qui que ce soit.
Ça serait plus facile de partir s'il ne laissait personne derrière lui.
Et puis, il ne voulait pas voir qui que ce soit être blessé par sa faute, devenir une victime collatérale, comme la dernière fois.
Il savait qu'il le cherchait et que plus il mettrait de temps à le retrouver, plus sa colère augmenterait et plus elle serait aveugle et violente. C'était pour cette raison qu'il préférait rester seul.
Il avait raté sa vie, pas la peine de faire foirer celle des autres.
– Bonjour ! lança une voix qui l'arracha à ses pensées en le faisant sursauter. Vous devez être Buck.
Il se tourna vers elle.
Debout sur la terrasse de la maisonnette voisine, une femme brune aux longs cheveux le salua. La femme paraissait avoir dans les trente ans. Elle portait un jean clair et un débardeur noir. Elle lui fit un grand sourire et vint vers lui. Buck loua sa grâce et sa taille fine.
Elle devait avoir beaucoup d'admirateurs.
– M. Lawson m'a dit que nous serions voisins.
– Je ne savais pas qu'il avait loué la seconde maison, lâcha Buck.
– Je crois qu'il ne s'attendait pas à ce que je la prenne, s'amusa-t-elle en le rejoignant sur la terrasse. Mes amis m'appellent Ann, ajouta-t-elle en lui tendant une main.
– Bonjour, lâcha-t-il en la lui serrant.
– Ça va être une belle journée, poursuivit-elle en regardant le ciel à travers les arbres. On est chanceux. Vous ne trouvez pas ?
– Ouais, il va faire chaud aujourd'hui, confirma-t-il. Quand êtes-vous arrivée ?
Buck était contrarié.
Il voulait du calme et de la sérénité et penser qu'il allait avoir une voisine ne lui plaisait pas du tout.
Et puis l'idée qu'elle puisse devenir un dommage collatéral lui martelait le crâne.
– Hier, répondit-elle avant d'éternuer. Et je crois que je suis allergique à la poussière, désolée.
– Pas de mal
– C'est dingue ! Je ne sais pas comment c'est possible d'avoir autant de poussière dans un seul endroit.
– Je ne sais pas non plus. Mais j'ai mis des semaines à m'en débarrasser, répliqua-t-il en désignant la porte d'un signe de tête.
– Génial ! Je vais éternuer pendant des semaines. En tout cas, vous avez fait un sacré travail, lâcha-t-elle en lui désignant l'intérieur. C'est magnifique.
– M. Lawson m'a fourni ce qu'il fallait pour les travaux.
– Ce type est un malin. Il nous donne ce qu'il faut et nous faisons tout le travail et le jour où nous partirons, il aura une maison toute neuve à louer, lâcha-t-elle avec un sourire. Enfin, deux maisons. Depuis combien de temps habitez-vous ici ?
– Presque deux mois.
– Et Los Angeles vous plaît ?
– Comment savez-vous que je ne suis pas d'ici ? sursauta-t-il.
– L'accent, je suppose, lâcha-t-elle comme si ça n'avait pas vraiment d'importance.
– Je n'ai pas d'accent.
– Bien sûr que si, se moqua-t-elle. Je dirais même que vous êtes de l'est du pays. Je me trompe ?
Buck l'observa quelques secondes, suspicieux avant d'acquiescer.
– Je le savais, sourit-elle. Et pourquoi Los Angeles ?
– Ça me plaisait, admit-il en haussant les épaules. L'océan. Comme si c'était le bout du monde.
– Je comprends ça. J'ai toujours aimé L.A. et je crois que c'est une des raisons pour laquelle je l'aime tant.
– Vous êtes native ?
– J'ai vécu ici toute mon enfance, confirma-t-elle. Et puis, je suis partie, ailleurs mais je suis revenue. C'est chez moi ici. La poussière d'ici me fait éternuer comme jamais en plus, ajouta-t-elle taquine.
Buck souffla du nez d'amusement.
Finalement, il l'aimait bien. Ann était une bonne vivante et elle ne semblait pas être intéressé par lui, sexuellement parlant. Buck le repérait tout de suite lorsqu'il était la cible d'une femme et Ann n'était pas comme ça.
Il se détendit sensiblement.
Il était rassuré sur les intentions de sa voisine. Ann le laissait aller à son rythme, ne cherchant pas à lui faire dire ce qu'il ne voulait pas mais en livrant assez de choses sur elle pour qu'il en fasse de même.
Buck n'était pas sûr d'être prêt à se confier cela dit.
Le serait-il un jour ?
