Buck but une gorgée de son thé, en observant les fleurs.
– Elles sont magnifiques, concéda Ann en suivant son regard. Vous savez que parfois dans le désert, ces fleurs fleurissent toutes en même temps...
– Ouais, c'est le superbloom, confirma-t-il avec un sourire rêveur. J'espère avoir la chance de voir ce spectacle un jour. Mais il y a peu de chance, c'est un phénomène extrêmement rare.
– Une fois tous les dix ans, confirma-t-elle.
– C'est une moyenne, s'amusa-t-il. J'ai lu une fois que pour que le superbloom ait lieu, il faut l'enchainement parfait de certaines circonstances. La première, le désert doit rester suffisamment sec avant la floraison. Le but est d'empêcher certaines plantes envahissantes comme les bromes d'accaparer toute l'humidité du sol. Ensuite, le désert doit recevoir des pluies à l'automne, et cette pluie doit pénétrer profondément dans le sol pour atteindre la plupart des graines dormantes des plantes à fleurs. Si les pluies subséquentes sont excessives, les jeunes plants peuvent être emportés par des crues soudaines et si elles sont insuffisantes, les graines meurent de déshydratation. Après, le sol où se trouvent les graines doit se réchauffer lentement pendant les mois qui suivent la première grosse pluie, le désert doit avoir une couverture nuageuse suffisante pour protéger le sol de la chaleur intense du désert pendant la journée et l'isoler des températures glaciales nocturnes. Enfin, une fois que les plantes, nouvellement germées, ont atteint la surface du sol, le désert doit demeurer préservé des vents violents qui déracineraient les plantes ou endommageraient les jeunes pousses. C'est ce rare enchainement qui fait du superbloom un événement extraordinaire.
– Wow, c'est... impressionnant.
– Quoi ? sursauta-t-il.
– Je veux dire, vous aimez vraiment les fleurs.
– Oh, euh ouais, je trouve la nature impressionnante, en fait. J'envie sa force. Je veux dire, quoi qu'il arrive, la graine finit par s'extraire du sol. Je trouve ça génial.
– Vous êtes un vrai passionné.
– Je suis juste un gars qui passe son temps à lire des bouquins, admit-il en haussant les épaules et en prenant une gorgée de son thé. Vous voulez du thé ? proposa-t-il soudain. L'eau est encore chaude.
– Je n'osais pas vous le demander, admit-elle avec un sourire en le suivant à l'intérieur. Ça sent tellement bon. Vous allez devoir me dire où vous le trouvez.
– Oh je... Je le fais moi-même en fait.
Il mit un peu de thé vert et ajouta sa composition florale dans la boule à thé qu'il mit dans une tasse, avant de verser l'eau chaude dessus.
– Vraiment ?
– Oui mais je peux vous en donner un peu si vraiment vous aimez, lâcha-t-il en lui tendant la tasse chaude.
Elle la récupéra et laissa le thé s'infuser en en respirant les effluves.
– Je risque de finir accro si c'est aussi bon que ça en a l'air. Il va falloir m'apprendre à le faire moi-même.
– C'est dans le domaine du possible, admit-il.
Il la laissa goûter et observa les traits de son visage en quête de sa réaction. Elle ferma les yeux et se pinça les lèvres avant de laisser échapper un petit gémissement.
Puis, elle les rouvrit et lui sourit.
– C'est encore meilleur que ça en a l'air, affirma-t-elle conquise.
Buck eut un franc sourire avant de rougir et de baisser les yeux.
Il aimait les compliments mais il avait toujours peur qu'ils ne soient pas vraiment mérités et il finissait inlassablement par s'en vouloir de les apprécier. Il se méfiait aussi un peu. Il avait appris à la dure qu'un compliment n'était jamais gratuit et que le paiement pouvait être douloureux.
– Merci, souffla-t-il.
– C'est officiel, c'est mon nouveau breuvage préféré et tu es mon nouveau meilleur ami. Je suis contente que tu sois mon voisin.
Buck sursauta à la nouvelle familiarité de Ann.
Puis, il passa sur l'évènement. Après tout, il avait envoyé les règles de bienséance aux toilettes lorsqu'il s'était enfuit en pleine nuit, quand il avait décidé de disparaitre en ne laissant que son alliance derrière lui.
– Sinon, tu fais quoi dans la vie ? s'enquit-elle.
– Pour l'instant, je cuisine dans un restau sur le front de mer.
– Tu me donneras l'adresse ? Si c'est à la hauteur de ton thé, je ne veux pas rater ça.
– Si tu veux.
Un silence agréable s'installa et Buck laissa son esprit vagabonder à travers les branchages où deux oiseaux avaient fait leur nid.
Il les avait même nommés Théodore et Mirabelle.
– C'est incroyable l'état de conservation de ces deux cottages, poursuivit Ann en s'approchant de la fenêtre. Et dire qu'ils étaient déjà là alors que Los Angeles n'était encore qu'un morceau du désert Californien.
– M. Lawson a dit qu'ils étaient dans sa famille depuis plusieurs générations. C'est bien qu'ils ne les aient pas détruites pour continuer le lotissement.
– Oui ils sont agréables et un peu isolés, confirma-t-elle.
C'était pour cette raison que Buck avait choisi de vivre ici. Ça et le loyer plus que bon marché.
– C'est si beau et calme. On ne dirait pas que juste derrière le chemin, à cent mètres, se trouve une rue bordée de maisons qui n'ont même pas dix ans.
– Je préfère être ici, admit-il. J'aime le calme.
– Moi aussi. Et sinon, pourquoi Los Angeles ? Tu as de la famille ici ?
– Non, je n'ai personne.
– Tu as suivi une amoureuse ?
– Non, je... Non.
– Un amoureux peut-être.
– Je suis venu tout seul, éluda-t-il.
– Tu n'es pas venu pour faire l'acteur, au moins ? Bien que tu pourrais décrocher quelques pubs, peut-être...
– Non, non, rien de tel, je suis bien trop timide pour faire ça.
– Alors pourquoi ?
Son patron et Luis lui avaient posé cette même question.
Buck ne savait pas vraiment comment y répondre. Il avait pensé à aller se cacher dans un coin perdu avant de se souvenir de ce qu'était la vie avec ses parents dans une petite ville. Tout le monde savait tout sur tout le monde. Buck ne voulait pas de ça.
Il préférait rester seul avec ses secrets.
– Je crois que je voulais juste trouver un endroit où je pouvais prendre un nouveau départ, se contenta-t-il de dire.
Ann but un peu de thé, tout en ayant l'air de réfléchir à ce qu'il venait de dire mais elle ne posa pas d'autres questions. Elle avait dû comprendre qu'il ne voulait pas parler de son passé
– Parfois, c'est ce qu'il y a de mieux à faire, admit-elle. Il faut une sacrée dose de courage pour oser franchir le pas.
– Vraiment ?
– Ouais. Sinon, tu fais quoi aujourd'hui ?
– Je travaille ce midi et ensuite je vais certainement faire quelques courses.
– Il y a une petite épicerie en bas de la rue. Tu sais ce que ça vaut ?
– Pas vraiment, c'est un peu au-dessus de mes moyens. Je vais au supermarché un peu plus loin.
– À pied ?
– Ça ne me dérange pas. J'aime marcher.
– Los Angeles est grand et tu vas vite avoir besoin d'une voiture, tu sais ?
– Tu n'en as pas toi non plus, objecta-t-il.
– Bien vu, admit-elle. Mais moi, je n'ai pas vraiment besoin de bouger de chez moi pour le moment. En tout cas, pas temps que je ne me suis pas débarrassée de toute cette poussière. D'ailleurs, il est temps que je m'y remette. C'était agréable de te rencontrer Buck et merci pour ton fabuleux thé.
– C'était avec plaisir, Ann, lâcha-t-il en la raccompagnant. Ma porte reste ouverte si tu veux en reprendre une tasse.
– Je te prends au mot, s'amusa-t-elle.
Buck la regarda s'éloigner vers sa propre maisonnette.
Ann était vraiment sympa, mais Buck ne se sentait pas tout à fait prêt à fréquenter qui que ce soit. Même si ça serait sympa de voir Ann parfois, il avait appris à vivre seul.
Il n'était pas sûr que de se fermer à tout le monde soit la solution.
Il allait avoir besoin d'interaction sociales.
Buck se souvenait d'avoir lu un article sur une étrange expérience faite par le tsar Frédéric II de Russie au XIIIe siècle. Il avait voulu savoir quel était la langue innée parlée par les êtres humains s'ils n'étaient pas influencés par leurs parents ou nourrices. Il avait alors isolé six bébés, soignés par des nourrices. Ils avaient tout ce dont ils avaient besoin mais les nourrices ne devaient en aucun cas leur parler.
Les bébés étaient tous morts à cause de cet isolement social.
Buck avait toujours eu besoin de voir du monde, d'être entouré d'amour, merci à ses parents pour ça, mais il ne pourrait jamais le faire sans avoir peur de revivre l'enfer.
Il dormait déjà, accroché à sa batte de baseball et sursautant à chaque bruit de la nuit. Faire confiance à quelqu'un assez pour lui permettre d'entrer dans sa vie était trop compliqué à envisager.
En toute logique, il savait qu'il y avait des gens bons et profondément gentils en ce monde. Luis et M. Martin en étaient de bons exemples mais il ne voulait pas les mettre en danger en leur disant tout. Il devait rester seul. Ne plus laisser quiconque l'approcher.
Est-ce qu'il allait dépérir lui aussi et finir par mourir comme ces bébés du XIIIe siècle ?
Buck avait aimé parler avec Ann. Il l'avait trouvée rafraichissante et c'était agréable d'être regardé avec amitié. Il allait la revoir mais garder ses secrets bien au chaud, enfouis au fond de lui. D'ailleurs, il avait la sensation que sa voisine ne lui avait pas tout dit non plus.
Peut-être n'était-il pas le seul à se cacher.
Il trouvait curieux qu'une femme seule vienne se perdre ici. L'endroit était assez désert pour faire peur mais il en était plutôt content finalement. S'il avait dû vivre à côté d'un homme, il en aurait certainement été terrorisé.
Il soupira et récupéra les tasses pour les laver.
Il avait gardé cette habitude que tout soit immaculé. Quelque part c'était comme si rien n'avait changé, c'était comme un réflexe ancré en lui. Ses mains tremblèrent et sa respiration s'accéléra d'elle-même.
Il posa les tasses dans l'évier et ferma les yeux pour se calmer.
Il ne faisait presque plus d'attaques de panique et il les maitrisait rapidement maintenant mais elles pouvaient survenir à en tout moment si son esprit divaguait vers le passé et c'était pour ça qu'il s'était tenu occupé.
Pour ne plus y penser.
Après avoir rangé la vaisselle, il enfila ses baskets et pris un sac en toile pour remplir un peu son placard après le travail. Il salua d'un geste de la main Ann qui secouait un tapis et profita de la douce chaleur du soleil de ce matin printanier. C'est à ce moment-là que la réalité lui apparut entre l'ombre des arbres et l'odeur des fleurs.
Il était chez lui.
