– Et ensuite ?
Ann était assise en face de lui, la pièce baignant dans la lueur dorée de la veilleuse de la cuisinière. Après le retour de Buck, Ann était passée le voir, des éclaboussures de peinture plein les cheveux.
Buck avait préparé du thé et posé deux mugs sur la table.
– Rien de spécial, répondit-il. Une fois qu'on a eu terminé les s'mores, on a fait une dernière balade sur la plage, avant de reprendre la voiture pour rentrer.
– Il t'a raccompagné à la porte ?
– Oui.
– Tu l'as invité à entrer ?
– Il devait ramener Chris à la maison.
– Tu l'as embrassé en lui souhaitant une bonne soirée ?
– Bien sûr que non, s'offusqua-t-il.
– Pourquoi pas ?
– Tu m'écoutes ou pas ? Il rejoignait sa famille sur la plage et m'a invité dans la foulée. Ce n'était pas un rencard.
Ann leva son mug.
– Ça m'en a tout l'air, pourtant !
– C'était une sortie en famille, insista-t-il.
Ann réfléchit un instant.
– On dirait pourtant que vous avez passé pas mal de temps à discuter, tous les deux. Et... Vous vous êtes tenu la main. De mon point de vue, c'est une avancée majeure dans votre relation.
Buck s'adossa à sa chaise en plissant les yeux.
– En fait, c'est toi qui a envie que ce soit un rencard.
– Pourquoi voudrais-je ça ?
– Aucune idée. Mais depuis qu'on s'est rencontrés, tu te débrouilles toujours pour le glisser dans la conversation. Comme si tu essayais... Je ne sais pas... Comme pour t'assurer que je ne passe pas à côté de lui sans le remarquer.
Ann remua le contenu de son mug avant de le reposer sur la table.
– Et si c'est le cas ?
– Alors, c'est ça en fait ! répliqua Buck en la pointant du doigt.
Ann éclata de rire.
– Ok. Tu veux bien m'écouter ?
Elle hésita, avant d'enchaîner et Buck croisa les bras sur sa poitrine.
– J'ai rencontré beaucoup de gens et, au fil du temps, je me suis forgée une sorte d'instinct auquel j'ai appris à me fier. Comme on le sait tous les deux, Eddie est un gars super, et dès que j'ai commencé à te connaître, je me suis dit la même chose à ton sujet. En dehors de ça, je n'ai rien fait de plus que de te taquiner. Ce n'est pas comme si je t'avais traînée au supermarché pour vous présenter. Pas plus que je n'étais dans les parages quand il t'a invitée à la plage... Une invitation, soit dit en passant, que tu as acceptée d'emblée.
– C'est Chris qui m'a demandé de...
– Je sais. Tu me l'as déjà dit, rétorqua Ann en arquant un sourcil. Mais je suis certaine que ce n'est pas la seule raison qui t'a décidé à accepter.
Buck se renfrogna.
– Tu as une drôle de façon de déformer la réalité ! bouda-t-il.
Ann s'esclaffa encore.
– Ça ne t'a jamais traversé l'esprit que je pouvais t'envier ? Pas d'être sortie avec Eddie, le rassura-t-elle. Mais d'avoir pu aller à la plage par une journée aussi splendide, alors que j'étais coincée chez moi avec la peinture... pour la deuxième fois en deux jours ? Plus question de retoucher un rouleau de peinture de toute mon existence ! J'ai les bras et les épaules en compote.
Buck se leva et s'approcha du plan de travail. Il se reversa du thé et lui en proposa :
– Je te ressers ?
– Non, merci. Faut que je dorme cette nuit et si je bois trop de thé ma mini-vessie va me réveiller toute la nuit. Je pense que je vais commander chinois. Ça te dit ?
– Je n'ai pas faim. J'ai trop mangé aujourd'hui.
– Ça me paraît impossible. Mais en tout cas, tu as pris le soleil. Ça te va bien, même si tu le paieras plus tard avec tes rides.
– Merci, trop aimable..., maugréa Buck.
– À quoi servent les copines, sinon ?
Ann se leva et s'étira, avant d'ajouter :
– Je voulais te dire aussi que j'ai passé une bonne soirée hier. Mais je reconnais que je l'ai payé ce matin...
– C'était sympa, admit Buck.
Ann fit quelques pas avant de se retourner.
– Ah ! J'ai oublié de te demander... Tu vas garder le vélo ?
– Oui.
– Bien !
– Que veux-tu dire au juste ?
– Uniquement que je ne pensais pas que tu devais le rendre. De toute évidence, tu en avais besoin et il voulait te l'offrir. Pourquoi tu ne l'aurais pas gardé ? dit Ann en haussant les épaules. Ton problème, c'est que tu vas parfois chercher un sens caché à des paroles ou des actes qui n'en ont pas.
– Comme avec ma copine manipulatrice ?
– Tu penses vraiment que je le suis ?
– Ouais... un peu, quand même.
Ann sourit.
– Bon, alors c'est quoi ton emploi du temps cette semaine ? Tu travailles beaucoup ?
Buck acquiesça.
– Tous les midis jusqu'à lundi de la semaine prochaine. Dans quinze jours, je ferai aussi les soirs.
Ann fit la grimace.
– Oh ! Ça va aller. J'ai besoin d'argent et je me suis habitué à ce boulot.
– Et puis, tu as passé un super week-end !
– Ouais... Exact.
– Vous allez le refaire ?
– J'espère, souffla-t-il. Tu sais, ils sont tous formidable et ils ont tous su me donner du temps et de l'espace quand j'en ai eu le plus besoin.
– Ce sont des premiers intervenants. Ils savent comment agir. L'important est que tu aies globalement passé un bon moment.
– C'est le cas et j'ai vraiment adoré jouer avec les enfants.
– Je pense que tu ferais un bon père.
– Je ne serai jamais père, lâcha-t-il durement son visage se fermant immédiatement.
– Quoi ? Pourquoi pas ?
– Avec mon enfance foirée, je ne saurais même pas comment faire. Non, je ne veux pas faire ça à un enfant.
– Mais...
– Cette décision n'a pas vocation à être révisé, la prévint-il. Elle est définitive et irrévocable.
Ann leva un sourcil mais choisit de ne pas argumenter.
