Les jours suivants se déroulèrent sans qu'aucun événement ne vienne les troubler, ce qui les fit paraître d'autant plus longs aux yeux d'Eddie. Bien sûr, il avait eu le droit à d'innombrables questions sur la crise d'angoisse de Buck, qu'il était incapable de comprendre et d'expliquer.
Toutefois, ses amis, sa famille, n'arrêtaient pas de lui demander des nouvelles du jeune homme. Chimney avait même admit avoir réservé une table, un soir début juillet quand il serait de service pour goûter sa cuisine avec sa petite-amie.
Bobby aussi lui demandait régulièrement des nouvelles de Buck.
Il ne lui avait pas reparlé depuis le dimanche soir, quand il l'avait déposé chez lui. Rien d'étonnant en l'occurrence, puisqu'il savait qu'il travaillait toute la semaine et qu'étant lui-même de service, leurs emplois du temps ne leur permettaient pas vraiment de se voir. Pourtant, ça ne l'empêcha pas d'arpenter les allées du supermarché, vaguement déçu de ne pas l'y croiser.
Cela lui évita de s'imaginer qu'il l'avait éblouie au point qu'il ne puisse résister à l'envie de passer le voir.
Toutefois, Eddie s'étonnait de son enthousiasme quasi adolescent à la perspective de le revoir, même si, Buck n'éprouvait peut-être pas de sentiments semblables aux siens.
Il le revoyait sur la plage, ses boucles blondes flottant dans la brise, les traits délicats de son visage, ses yeux qui semblaient changer de couleur chaque fois qu'il les regardait, et sa tâche de naissance hypnotique. À mesure que la journée s'avançait, il avait fini par se détendre, et Eddie avait le sentiment que cette sortie à la plage avait plus ou moins entamé sa résistance.
Il s'était amusé, avait montré de l'insouciance quand il jouait avec les enfants et ils avaient fini la journée main dans la main. Il espérait juste que ça avait autant de signification pour Buck que ça en avait pour lui.
Eddie s'interrogeait non seulement sur le passé du jeune homme, mais aussi sur tout ce qu'il ignorait encore à son sujet. Il tentait, par exemple, d'imaginer le genre de musique qu'il aimait, ou ce qui occupait ses pensées le matin au réveil, ou encore si, il avait déjà assisté à un match de baseball. Il voulait également savoir si, il dormait sur le dos ou sur le ventre, si, il avait une préférence pour les douches ou pour les bains.
Plus, il y songeait, plus cela aiguisait sa curiosité.
Il aurait souhaité gagner sa confiance à propos de ce mystérieux passé, pas uniquement parce qu'il s'imaginait pouvoir en quelque sorte le sauver, ni même qu'il sentait qu'il en avait besoin, mais parce qu'en disant la vérité sur ses antécédents, il ouvrirait ainsi une porte sur l'avenir.
Et ils auraient enfin une véritable conversation.
Le jeudi, il hésita à faire un saut chez lui. Il en avait envie, et était allé jusqu'à prendre ses clés de voiture... juste avant de se raviser, ignorant ce qu'il lui dirait une fois sur place et aussi sa réaction.
Allait-il sourire ?
Serait-il nerveux ?
L'inviterait-il à entrer ou lui demanderait-il de s'en aller ? Impossible de le savoir, aussi avait-il renoncé. Bref, tout cela était compliqué.
Et Buck demeurait un homme énigmatique.
Ayant fini son quart de travail tôt, ce vendredi matin, Eddie dormit une bonne partie de la journée avant de récupérer son fils à l'école. Ils avaient fait une soirée cinéma pelotonné sur le canapé.
Puis, le lendemain, il l'avait emmené au musée d'histoire naturelle pour voir la nouvelle exposition consacrée aux dinosaures. Christopher en était féru. En fin de matinée, ils rentrèrent et découvrirent Abulea et Pepa devant sa porte.
Eddie repassa dans sa mémoire leurs dernières conversations, mais il ne se souvenait pas qu'ils avaient prévu de se voir, aussi fut-il étonné de les voir chez lui à cette heure-ci. Il descendit de voiture et aida Christopher à en faire de même, mais Pepa s'avança.
– Pas besoin de descendre, mon garçon, affirma-t-elle, en l'embrassant sur la joue. Nous repartons. Nous sortons pour le déjeuner. Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas retrouvés en famille.
Eddie la regarda s'installer derrière le volant de sa propre voiture, abasourdi.
Sa grand-mère lui fit un câlin et Eddie ne put s'empêcher de demander :
– Est-ce que j'ai fait une bêtise, abuela ? Tia Pepa a l'air en colère contre moi.
– Pas en colère, nieto, peut-être un peu déçue. Tu sais pourtant que ta tante n'a aucune patience. Je dois admettre que nous commençons à trouver le temps long.
– À quel sujet ?
– Oh Edito, tu es si adorable.
Elle lui tapota la joue et il l'aida à s'installer sur le siège passager.
Puis, il contourna la voiture pour prendre place aux côtés de son fils. Il pensa à proposer de prendre le volant mais se ravisa en se souvenant qu'il n'était jamais bon d'aller contre une décision de sa Tia.
Elle pouvait être presque aussi terrifiante qu'Athena.
Il se concentra sur ce que lui racontait son fils pendant que sa tante vociférait en espagnol parce la route était embouteillée et qu'abuela la grondait, toujours en espagnol, pour ne pas avoir surveillé son langage en présence de son nieto et de son bisnieto.
Finalement, Pepa s'engagea sur le front de mer et longea les plages quelques minutes avant de tourner sur le parking d'un restaurant.
Eddie déglutit difficilement lorsqu'il lut l'enseigne.
– Tu sais que... Il faut réserver pour déjeuner ici, n'est-ce pas ? tenta-t-il.
– Et cela est fait depuis un bon mois, Eddie.
– Pourquoi ?
– Parce que nous avons le droit de rencontrer l'homme courageux qui a sauvé la vie de notre Christopher, répondit-elle en sortant de la voiture pour ouvrir sa portière. Et aussi celui qui t'a rendu ton si beau sourire, sobrino.
– Mais vous savez qu'il travaille en cuisine et que on ne peut pas vraiment le déranger et...
– Quel est le problème ? Aurais-tu honte de nous ?
– Non, jamais ! Mais je... j'ai en quelque sorte, peut-être été trop vite et je crois... qu'il me fuit ?
Il ne voulait pas que cela sonne comme une question mais il devait avouer qu'il ne savait plus trop où il se situait dans tout ça.
– Tu en as parlé avec lui ?
– Non.
– Alors, il faut le faire, Edito. Quand on trouve la personne qui est faite pour nous, il ne faut pas la laisser s'échapper. Allons, aide donc ta grand-mère à descendre.
Eddie soupira mais s'exécuta.
Il était nerveux mais aussi très impatient de voir Buck. C'était fou d'être dans cet état alors qu'ils ne le verraient peut-être même pas. Et à la vue du monde en salle, il y avait même de fortes chances pour qu'il soit cantonné à la cuisine durant tout son service.
Ils furent conduits à une table en plein milieu de la salle et ils s'installèrent.
Eddie regarda autour de lui. La salle n'était pas très grande mais accueillante. Il jeta un œil à la terrasse, elle aussi bondée.
Buck avait un travail de fou ce midi.
– Bonjour, je suis Alice, annonça une jeune femme brune avec un calepin. Je m'occupe de votre table. Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ?
– Ce qui nous ferait plaisir, Alice, reprit Pepa. Ce serait de voir le chef Buck.
– Je suis désolée, mais Buck a beaucoup de travail et...
– Y a-t-il un problème ? demanda un homme en les rejoignant.
– M. Martin ces personnes veulent voir Buck et...
– Un problème avec vos plats ? s'inquiéta-t-il. Buck aime innover et je n'ai pas eu à m'en plaindre jusqu'à présent...
– Non, rien de tout cela, les rassura Eddie. Nous sommes des amis.
– Tss, lâcha Pepa. La famille, Edito. La famille.
– La famille de Buck, s'extasia M. Martin. Oh, mais il n'en a rien dit.
– C'est que c'est une... surprise ? tenta-t-il.
– Oh, je vois, il ne sait pas, sourit-il. Je vais voir s'il peut se libérer quelques minutes mais en attendant commandez des boissons, je vous les offre. La famille de Buck est ma famille. Ce garçon est dans mon cœur.
Eddie le vit partir rapidement vers les cuisines et ils commandèrent leurs boissons.
Eddie jeta un œil aux tables voisines et aux assiettes entièrement vides. Il ne restait pas le plus petit reliquat de nourriture. C'était tout juste si les clients ne léchaient pas leurs assiettes.
Et il n'exagérait pas car un client, un adulte hein, était effectivement en train de lécher son assiette.
Buck était aussi doué qu'il y paraissait et Eddie était heureux qu'il ait trouvé sa voie. Il écouta d'une oreille distraite sa tia et son abuela commenter les plats de la carte.
Les portes de la cuisine se rouvrirent et Buck apparut.
