Le ciel du soir foisonnait de mille et une couleurs quand Buck conduisit Eddie au salon, puis dans la cuisine.

– Je ne sais pas pour toi, mais moi, je boirais bien un verre de vin, dit-il.

– Bonne idée. Comme j'ignorais ce qu'il y aurait au menu, j'ai apporté un sauvignon blanc de 2013 et un pinot noir de Californie. Tu as une préférence ?

– Je te laisse choisir.

Buck s'appuya contre le plan de travail et l'observa, tandis qu'Eddie débouchait une bouteille. Pour une fois, il semblait plus nerveux que lui. En quelques tours de tire-bouchon, il ouvrit le sauvignon blanc. Buck posa les verres sur le plan de travail, conscient qu'ils se tenaient tout près l'un de l'autre.

– Je sais que j'aurais dû te le dire dès mon arrivée, mais tu es... très élégant.

– Merci, rougit-il.

Il versa le vin, mit la bouteille de côté et lui tendit un verre. Comme il s'en emparait, Eddie sentit le shampooing parfumé au pamplemousse qu'il avait utilisé.

– Je pense que tu vas te régaler, souffla-t-il sur ses lèvres. Du moins, je l'espère.

– Je suis sûr de l'adorer, dit-il en levant son verre. À la tienne, ajouta-t-il en trinquant avec lui.

Il but une gorgée, se sentant plus que jamais satisfait de son sort, de son allure, du bouquet du vin, de l'odeur de framboises qui embaumait la cuisine, des regards admiratifs qu'Eddie lui lançait à la dérobée.

– Tu veux t'asseoir sur la terrasse ? proposa-t-il.

Il acquiesça.

Dehors, ils prirent chacun un rocking-chair. Dans l'air du soir qui se rafraîchissait lentement, les criquets accueillirent la nuit proche en débutant leur concert.

Buck appréciait le vin et la saveur piquante qu'il laissait sur sa langue.

– Comment ça s'est passé avec Chris aujourd'hui ?

– Très bien, dit Eddie dans un haussement d'épaules. Après l'école, je l'ai emmené manger une glace et on ira au zoo le week-end prochain.

– J'espère que vous aurez beau temps.

– C'est plus que certain, sourit-il. Tu viendras avec nous ?

– J'aimerais beaucoup mais je commence les doubles service la semaine prochaine et je travaille le week-end prochain.

– C'est la saison touristique, confirma Eddie. On viendra sûrement te rendre visite.

– Mon patron a toujours une table de réservé pour la famille et ça me ferait plaisir, ajouta-t-il.

Il se balança de nouveau dans son fauteuil.

– Quand je ne travaille pas, j'aime bien venir m'installer ici pour lire. C'est tellement tranquille. J'ai l'impression d'être seul au monde.

– C'est un peu le cas, tu vis au milieu de rien.

Il lui mit une tape sur le bras.

– C'est grossier, le gronda-t-il gentiment. Je l'aime ma petite maison, moi.

– Tu as parfaitement raison, confirma-t-il. Et elle est très accueillante, bien plus que je ne l'aurais pensé au premier abord. Elle a une vraie personnalité.

– J'y travaille, admit-il. Et il y a encore beaucoup à faire mais je m'y sens bien, c'est mon chez moi et personne ne me l'enlèvera.

Eddie l'observa tandis que son regard se perdit dans le vague, vers le désert, au-delà des arbres, à des kilomètres de Los Angeles.

– Est-ce que tout va bien ? s'inquiéta-t-il.

Buck cligna des yeux pour revenir à la réalité.

– Merci d'être venu, souffla-t-il. J'en suis heureux. Je sais que tu ne me connais pas vraiment mais j'espère que tu apprécieras qui je suis.

– Je te connais suffisamment pour t'apprécier.

Buck eut un petit sourire triste et baissa les yeux.

– Tu crois me connaitre mais ce n'est pas le cas, murmura-t-il.

Eddie sentit qu'il n'osait pas en dire plus, par peur ou honte, il ne saurait le dire. Il avait pourtant désespérément besoin de se libérer de ce fardeau qui pesait sur ses épaules. Le silence n'était troublé que par le grincement des rocking-chairs sur le plancher de la terrasse.

– Et si je te disais ce que je pense savoir, tu pourrais me dire si je me trompe ou non, proposa-t-il. Qu'est-ce que tu en penses ?

Buck haussa les épaules mais acquiesça tout de même, bien que prudemment. Alors Eddie enchaina avec douceur et sincérité.

– Je pense que tu es intelligent, doué... Sérieux j'ai vu la fresque : elle est magnifique. Et je pense aussi que tu as un grand cœur. Je pense que tu es l'homme le plus beau que je n'ai jamais rencontré, avec un sourire qui peut faire s'éclipser le soleil. Tu es indépendant, tu as un grand sens de l'humour et une patience d'ange avec les enfants. Tu as raison quand tu dis que je ne connais pas les détails sur ton passé, mais est-ce que c'est si important que ça ? Sauf si tu souhaites m'en parler évidemment. Tout le monde a un passé Buck... mais il reste le passé. On peut toujours en tirer des leçons, ne pas refaire les mêmes erreurs mais on ne peut pas le changer. Alors, c'est vrai que je ne connais pas celui que tu étais avant, mais celui que j'ai rencontré est celui que je veux découvrir davantage.

Buck esquissa un sourire.

– Ça parait si simple quand on t'écoute, souffla-t-il.

– Ça peut l'être.

Buck fit tourner le vin dans son verre pour en admirer la robe.

– Et si... Et si le passé n'était pas totalement du passé ? Et s'il revenait dans le présent ?

Eddie essayait de trouver son regard mais Buck continuait d'observer son vin.

– Si cet homme te retrouve, tu veux dire ?

Buck tressaillit.

– Quoi ?

– Tu m'as bien entendu, affirma-t-il d'un ton égal, comme s'il faisait la conversation sur un sujet aussi banal que le temps qu'il faisait. Je pense que tu as été marié. Peut-être l'es-tu encore? Je pense aussi que tu as peur de lui et que peut-être il te cherche.

Buck se figea, les yeux exorbités comme un animal pris dans les phares d'une voiture. Affolé, il bondit soudain hors de son fauteuil, en renversant le reste de son vin. Puis il recula, le visage livide en regardant Eddie droit dans les yeux.

– Comment peux-tu en savoir autant sur moi ? Qui t'a raconté tout ça ? demanda-t-il sur la défensive.

Ce n'était pas possible qu'Eddie sache tout ça sur lui. Il avait été si prudent. Il n'en avait parlé à personne.

Sauf à Ann.

Cette soudaine prise de conscience le laissa sans voix tandis qu'il lançait un regard vers la maisonnette de sa voisine, de son amie qui l'avait probablement trahi.

Si l'esprit de Buck bouillonnait, celui d'Eddie restait alerte.

Il pouvait discerner de la terreur dans le regard du jeune homme, comme il l'avait vu dans les yeux d'Adriana. Exactement la même. Et Eddie savait qu'il était temps de jouer carte sur table, s'il voulait pouvoir tenter de construire quelque chose avec Buck.

– Personne ne m'a rien dit, lui assura-t-il. J'ai seulement deviné et si je me fie à ta réaction, j'ai mis dans le mile. Mais ce n'est pas vraiment important. Je ne sais rien de celui que tu as été Buck. Si tu veux me parler de ton passé, je t'écouterai et je t'aiderai quoi qu'il arrive mais je ne te poserai aucune question. C'est toi qui décides ce que tu veux dire et ce que tu veux garder pour toi. Sache que si tu ne veux rien dire, ça ne me pose aucun problème parce que je ne connais pas cet homme que tu as été par le passé. Tu veux le garder secret, c'est d'accord, et je n'en parlerai à personne, quoi qu'il arrive ou pas entre nous. Tu peux même t'inventer toute une histoire, un passé imaginé et je soutiendrai cette version mot pour mot. Tu peux avoir confiance en moi.

Buck ne le quittait pas des yeux, à la fois confus et apeuré, bien qu'il bût la moindre de ses paroles.

– Comment as-tu pu savoir ?

– J'ai remarqué certains détails qui échappent à la plupart des gens, expliqua-t-il. Ma sœur a subi les violences de son conjoint. Je reconnais le mécanisme de défense. Et puis, nous recevons malheureusement bien plus d'appels de personnes maltraitées par leurs conjoints que je ne le voudrais.

Il le fixait toujours et Eddie pouvait entendre de l'endroit où il se trouvait les rouages de son cerveau tourner à plein régime.

– Quand tu es de service..., lâcha-t-il.

Il acquiesça, tout en soutenant son regard. Finalement, il se leva du fauteuil et fit un pas prudent vers lui.

– Je peux te resservir ?

Encore un peu sonné, il ne répondit pas mais quand il tendit la main, il le laissa prendre son verre. La porte de la terrasse s'ouvrit en grinçant et se referma sur lui, le laissant seul. Buck s'avança sous le porche, les idées tournoyaient dans sa tête. Il luttait contre l'envie instinctive de prendre ses affaires, de récupérer son argent et de quitter la ville en courant.

Mais après ?

Si Eddie avait pu deviner la vérité seulement en l'observant, quelqu'un d'autre pourrait en faire autant. Et peut-être que cette personne ne réagirait pas comme Eddie. Derrière lui, la porte grinça de nouveau et Eddie le rejoignit.

Il posa le verre sur le bord de la balustrade, sous les yeux de Buck.

– Tu as décidé ?

– De quoi ?

– Si tu vas t'enfuir ou pas ?

Il se tourna vers lui, hébété. Eddie leva les mains pour se défendre.

– À quoi d'autre pourrais-tu penser ? Mais je ne pose la question que parce que j'ai un peu faim. Je préfèrerais manger avant que tu ne te sauves.

Il fronça les sourcils avant de se rendre compte qu'il le taquinait et même s'il avait l'impression de suffoquer depuis quelques minutes, Buck relâcha sa respiration et esquissa un petit sourire.

– On va diner, alors, dit-il en récupérant son verre de vin. Mais je veux savoir comment tu as deviné tout ça sur moi.

– C'est une somme de petits détails.

Il en mentionna plusieurs avant d'ajouter que la plupart des gens n'aurait pas fait de lien mais Buck n'en était pas sûr.

– Tu l'as fait toi.

– Parce que mon passé et ma formation m'ont conditionné à les assembler pour avoir une vue d'ensemble.

Il fronça les sourcils.

– Ça veut dire que tu es au courant depuis un moment, enfin que tu as des soupçons, je veux dire.

– Oui.

– Et c'est pour ça que tu ne m'as jamais rien demandé sur mon passé.

– En effet.

– Tu sais et tu veux toujours... être avec moi ?

– Je le veux depuis la première fois que je t'ai vu, affirma-t-il sincèrement. J'ai seulement attendu que tu sois prêt.

Le soleil se couchait à présent offrant au ciel une couleur composée d'une myriade de roses, d'orange et de mauves. Ils l'observèrent en silence de la terrasse de Buck. Eddie admira sa peau dorée par le soleil californien. Buck avait pris du muscle et semblait moins chétif que la première fois qu'il l'avait rencontré.

Eddie se demandait avec appréhension à quoi Buck songeait.

– Tu n'as pas répondu à ma question de tout à l'heure, reprit-il enfin. Est-ce que tu vas rester ?

Buck garda le silence avant de sourire tendrement.

– Je pense que je vais rester ici un petit moment, affirma-t-il.

Il se laissa enivrer par l'odeur de pêche de sa peau.

– Tu peux avoir confiance en moi tu sais ?

Buck le laissa l'attirer contre lui et posa sa tête sur son épaule.

– Je crois que je peux, souffla-t-il.