Ce chapitre est assez angoissant avec mentions de violences passées.

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Trois jours avant que Buck ne quitte Boston, le vent faisaient virevolter les flocons de neige dans le froid de cet mi-janvier, l'obligeant à marcher tête baissée pour accéder au salon de tatouage. Ses cheveux, bien trop long à son goût, lui tombaient dans les yeux, lui fouettant le visage comme autant de minuscules pics à glace.

Buck portait de simples chaussures de ville et avaient les pieds frigorifiés. Sans qu'il ait besoin de regarder par-dessus son épaule, il entendit la voiture tourner au ralenti et imaginait le visage dur et figé du conducteur sur lui, le surveillant comme un faucon.

Le centre commercial était désert et le salon jouxtait un magasin d'électronique d'un côté et un fleuriste de l'autre, tous deux vides car personnes ne voulait vraiment sortir par un temps pareil.

Lorsque Buck tira la porte vers lui, le vent l'ouvrit à toute volée et il dû bander ses muscles pour la refermer. L'air glacial le suivi dans le salon, tandis qu'une fine couche de neige recouvrait les épaules de sa veste. Il ôta celle-ci, de même que ses gants, puis fit volte-face pour dire au revoir de la main à son mari, en lui souriant.

Il aimait qu'il lui sourît...

Il avait rendez-vous à quatorze heures avec une tatoueuse du nom de Kat. Il n'y avait presque personne et Buck se recroquevilla dans l'entrée en cherchant où se faire le plus discret possible.

C'était la première fois qu'il venait ici et il ne se sentait pas vraiment à l'aise. Tous les employés et clients semblaient jeunes, bien plus que lui (même s'il n'avait pas encore trente ans, il se sentait vieux), et étaient bardés de tatouages et de piercing.

Après quelques minutes, une jeune fille d'une vingtaine d'années, avec un piercing à l'arcade sourcilière et un autre dans la narine, ainsi que les bras recouverts de tatouages, vint vers lui.

– Vous êtes mon rendez-vous de quatorze heures ? Tatouage pour recouvrir une cicatrice ?

Buck acquiesça.

– Je suis Kat, venez avec moi.

Elle ouvrit la marche et lui lança un regard par-dessus son épaule.

– Il fait froid n'est-ce pas ? J'ai eu l'impression de me transformer en glaçon le temps d'arriver. Je déteste ce temps, je préfèrerais hiberner mais il faut bien manger hein ?

– C'est vrai qu'il fait froid, se contenta-t-il de répondre.

Kat l'entraîna vers le fond du salon où se trouvait son matériel.

Buck sortit le motif qu'il avait dessiné et le lui montra. Kat acquiesça et il retira sa chemise pour lui montrer son épaule. Kat se pencha sur la cicatrice et vérifia que le dessin pouvait s'accommoder, avant de se pencher dessus pour le modifier légèrement.

Buck valida et elle commença à se préparer.

– Vous êtes un habitué des tatouages à ce que je vois, sourit-elle. C'est votre première fois ici ?

– Ouais, j'habite à Hyde Park, affirma-t-il.

– Ce n'est pas à côté, lui fit-elle remarquer. On nous a recommandé à vous ?

Buck était passé devant le salon, deux semaines plus tôt, quand son mari l'avait emmené pour faire les courses mais il s'abstint de tout commentaire.

– La cicatrice ne devrait plus se voir, lui confirma la jeune fille. Vous avez dû avoir un sacré accident pour être marqué comme ça.

Buck se contenta d'acquiescer.

Il était conscient que le nombre de cicatrices augmentait, celle-ci datait de deux mois, quand il avait « accidentellement » été « bousculé » dans le vaisselier de la cuisine. La porte avait explosé et un éclat s'étaient fiché dans son épaule. Il avait mis du sang partout et s'était forcé à nettoyer le gâchis avant de se soigner comme il pouvait.

Buck soupira et lança son regard sur le plan de travail de la tatoueuse alors que l'aiguille travaillait autour de sa cicatrice.

Il joignit ses mains et les serra fort, tentant de ne pas penser à ce qui l'attendait.

– Vous pouvez mettre un peu de couleur sur les pointes, juste pour que ça soit moins terne ? demanda-t-il.

– Du rouge ?

– Plutôt du violet, si c'est possible.

– Ok pour moi.

Buck ferma les yeux et tenta de ne penser à rien et surtout pas au regard plein d'espoir de son mari. Il serait encore une fois déçu de son choix et Buck le paierait cher mais s'il y avait une chose sur laquelle il ne céderait pas, c'était bien celle-ci.

Jamais.

– Vous vivez à Hyde Park depuis longtemps ? demanda-t-elle.

– Quatre ans.

– Vous avez grandis où ?

– En Pennsylvanie, répondit-il. Je n'ai connu que ça et Boston.

– Vous êtes marié ? s'enquit-elle en lui désignant son annulaire.

– Oui, souffla-t-il. C'est mon mari qui m'a déposé.

– J'ai vu la voiture, confirma-t-elle. Elle est superbe. C'est quoi ? Une Dodge Charger ?

Buck acquiesça.

Kat s'appliqua un moment en silence. Buck sentait le sillon de l'aiguille sous sa peau, injectant l'encre, le marquant pour toujours.

– Vous êtes marié depuis longtemps ? s'enquit-elle en reprenant un peu d'encre.

– Quatre ans.

– D'où votre installation à Hyde Park, je me trompe ?

– Exact.

Kat se reconcentra de nouveau sur sa tâche.

Buck aurait pu surveiller ce qu'elle faisait dans le miroir mais son reflet le dégoutait et il se fichait bien de ce qu'elle lui dessinait sur la peau à l'encre indélébile, du moment que la cicatrice disparaissait.

– Et sinon, vous faites quoi dans la vie ?

Buck ferma les yeux évitant toujours son propre regard.

Il aurait aimé être quelqu'un d'autre. Il était coincé là pendant une bonne heure et demie avant le retour de son mari et il priait pour qu'il n'arrive pas en avance.

– Je ne travaille pas, admit-il.

– Je ne sais pas comment vous faites, je ne pourrais pas rester sans travailler. Parfois, ce n'est pas facile, mais bon. Sinon, vous faisiez quoi avant de vous marier ?

– J'ai fait les beaux-arts.

– C'est pour ça que vous être si doué ? Le dessin est magnifique. C'est vous aussi les autres tatouages ?

Buck acquiesça.

– C'est comme ça que vous avez rencontré votre mari ?

– Oui.

– Et il fait quoi pendant que vous vous faites tatouer ?

Il est sûrement dans un bar, à imaginer une nouvelle façon de me faire du mal, en buvant un verre de vin.

– Je ne sais pas.

– Pourquoi vous n'êtes pas venu seul ? Vous venez de loin, quand même.

– Je ne conduis pas. C'est mon mari qui me dépose quand je dois aller quelque part.

– Je ne pourrais pas me passer de ma voiture. Elle est capricieuse mais je peux aller où je veux quand je veux, dès que j'en ai besoin. Je n'aimerais pas déprendre de quelqu'un.

Buck savait qu'il passait pour un privilégié, peut-être même un bourgeois mais qu'est-ce qu'il pouvait y faire ?

– Je n'ai pas le permis.

Kat reprit encore de l'encre.

– Ce n'est pas difficile. Il faut s'entrainer et passer l'examen et ensuite vous savez conduire.

Buck n'était pas stupide.

Il avait appris à conduire avec un ami qui avait essayé de l'aider mais il ne pouvait pas passer le permis à l'insu de son mari. Kat était jeune et elle pensait encore que tout était noir ou blanc mais Buck savait qu'il y avait entre les deux une multitude de teintes de gris.

– Vous avez des enfants ? s'enquit-elle.

– Non, déglutit-il.

Kat dû deviner qu'elle touchait un sujet sensible car elle n'insista pas.

Le temps fila vite et Buck n'avait de cesse de vérifier l'heure. Son mari serait de retour bien trop tôt. Kat changea enfin de couleur et passa au violet ce qui était la touche finale du tatouage.

Enfin, elle se redressa avec un sourire.

– Je vous montre ?

Buck acquiesça et observa le résultat. Il hocha la tête.

– Ok, on a fini, alors, dit Kat.

– Combien je vous dois ?

Kat lui répondit et Buck sortit l'argent de sa poche, sans omettre le pourboire.

– Je peux avoir un reçu ?

– Bien sûr. Suivez-moi à la caisse.

Elle lui fit sa facture rapidement.

Son mari la vérifierait et demanderait la monnaie lorsque Buck remonterait dans la voiture, aussi veilla-t-il à ce que Kat n'oublie pas d'inclure le pourboire, avant de jeter un nouveau coup d'œil à la pendule.

Encore quatorze minutes.

Son mari n'était pas encore revenu, mais le cœur de Buck battait la chamade tandis qu'il enfilait sa veste et ses gants. Il quitta le salon alors que la tatoueuse parlait encore, et il espérait qu'elle ne se demanderait pas pourquoi il était si pressé alors que son mari n'était pas encore revenu.

Dans la boutique d'électronique, il demanda au vendeur un téléphone mobile jetable et une carte prépayée pour vingt heures de communication. Il articula les mots avec peine, comprenant qu'ensuite il ne pourrait pas faire machine arrière.

C'était la première étape de son plan et une fois lancé, il ne pourrait plus reculer.

Le vendeur en prit un sous le comptoir et commença à l'encaisser, tout en expliquant son fonctionnement. Buck avait de l'argent en plus, caché dans ses chaussettes, sachant que son mari n'irait pas jusqu'à le fouiller là. Il sortit les billets froissés qu'il déposa sur le comptoir. L'heure tournait et Buck lança un regard vers le parking. Il était pris d'un léger vertige et avait la bouche desséchée.

Le vendeur mit un temps fou à encaisser.

Comme il payait en liquide, il lui demanda son nom, son adresse et son code postal.

Buck trouvait ça inutile et ridicule mais il obtempéra pour ne pas perdre de temps.

Il n'avait qu'une envie : régler et s'en aller. Il compta jusqu'à dix, mais le vendeur pianotait encore sur sa caisse. Il regarda par la vitrine et vit que le feu venait de passer au rouge. Des voitures attendaient. Il se demanda si son mari se préparait à tourner dans le parking.

S'il le verrait quitter la boutique.

Le souffle court, il tenta d'ouvrir l'emballage plastique, trop gros pour le glisser dans sa poche.

Impossible.

Il demanda au vendeur une paire de ciseaux et il perdit une précieuse minute avant de lui en dénicher une. Il aurait voulu lui hurler de se dépêcher, car son mari serait là d'un instant à l'autre et qu'il ne devait en aucun cas le trouver là. Il allait le rouer de coups s'il le voyait ici alors qu'il était censé être à côté.

Il le tuerait certainement s'il apprenait ce qu'il y faisait.

Une fois le portable libéré de son emballage, il le fourra dans la poche de sa veste avec la carte prépayée. Le vendeur lui demanda s'il voulait un sac, mais il avait déjà franchi la porte. Buck avait l'impression de transporter du plomb dans sa poche, tandis que la neige et le verglas menaçaient de le faire trébucher.

Il rouvrit la porte du salon de tatouage et y entra de nouveau.

Il retira ensuite sa veste et ses gants, et attendit près de la caisse. Trente secondes plus tard, il vit la voiture de son mari s'engager sur le parking, en prenant la direction du salon.

Buck avait un peu de neige sur sa veste, qu'il s'empressa d'épousseter, alors que Kat s'approchait de lui. Buck paniqua à l'idée que son mari ait remarqué ce qu'il venait de faire.

Il s'efforça alors de se ressaisir, de se comporter avec naturel.

– Vous avez oublié quelque chose ? s'enquit la tatoueuse.

– J'allais attendre dehors, mais il fait trop froid, soupira Buck. Et puis, je me suis rendu compte que je n'avais pas pris votre carte.

Le visage de Kat s'illumina.

– Ah ! C'est vrai ! Attendez une seconde.

La fille repartit vers son poste et sortit une carte du tiroir. Buck se savait observé par son mari depuis la voiture, mais il fit comme s'il ne savait pas qu'il était de retour.

Kat revint et lui tendit sa carte.

– En général, je ne travaille pas le dimanche ou le lundi, précisa-t-elle.

Buck hocha la tête.

– Je vous passerai un coup de fil.

Derrière lui, Buck entendit la porte s'ouvrir.

Son mari venait de le rejoindre. D'habitude, il n'entrait pas. Il remit sa veste et tenta de contrôler ses tremblements, en renfilant ses gants, alors qu'il sentait sa main se poser sur ses reins.

Puis, il se tourna avec un sourire aux lèvres.