De retour chez lui, Doug traversa le salon.
Il résista à l'envie d'appeler Evan juste pour le voir surgir avec le sourire, parce qu'Evan n'était plus à la maison. S'il y avait été, il n'y aurait pas eu de poussière sur les meubles, ni de bouteille de vin vide sur la table basse, mais des magazines disposés en éventail.
Si Evan avait été là, les rideaux auraient été ouverts et le soleil aurait inondé la pièce. Le salon sentirait la cire du parquet. Le dîner aurait été prêt et il l'aurait accueilli, un sourire aux lèvres, en lui demandant comment sa journée s'était déroulée.
Plus tard, ils auraient fait l'amour, parce qu'ils s'aimaient.
Au premier, dans la chambre, il se planta devant la porte de la penderie. Doug sentait encore un effluve du parfum d'Evan, celui qu'il lui avait offert à Noël. Il se souvenait de ce jour où il était allé récupérer la viande chez le boucher alors qu'Evan se rendait chez l'épicier.
Il l'avait alors vu dans la vitrine de la parfumerie, sentant un échantillon de parfum.
Il aurait pu être en colère de le voir à un tout autre endroit que celui dans lequel il le pensait mais la vue de son mari perdu dans ses pensées à rêver de ce parfum l'avait fait fondre. Alors, il s'était caché et avait attendu qu'il sorte du magasin et se précipite chez l'épicier et il était entré à son tour dans la boutique et le lui avait acheté en secret.
Il se souvenait de sa surprise lorsqu'il l'avait découvert le jour de noël.
Il avait vu sa lèvre trembler et Doug s'était contenté de l'embrasser tendrement. C'était une des rare fois où il n'avait pas eu envie de le punir pour lui avoir désobéis.
Il avait seulement eu envie de lui comme jamais.
Il le revoyait s'en mettre une goutte derrière les oreilles, quand il l'avait emmené dîner dans ce restaurant chic, le soir de la Saint-Sylvestre...
Evan était si beau dans son costume bleu.
Au restaurant, il avait remarqué la façon dont tout le monde l'avait regardé lorsqu'ils étaient passés devant eux. Ensuite, de retour dans leur pavillon, Evan et lui avaient fêté le Nouvel An en faisant l'amour avec passion, comme il aimait qu'ils le fassent.
Le costume bleu était toujours là, suspendu au même endroit, évoquant ce merveilleux souvenir. Comme le reste de ses affaires, comme s'il allait rentrer d'une seconde à l'autre et le laisser enrouler ses bras autour de sa taille.
Evan n'avait rien pris ou presque et Doug en venait à se demander s'il était toujours vivant, s'il n'allait pas recevoir un appel d'une seconde à l'autre, lui annonçant que le corps de son mari avait été retrouvé.
Il ne supporterait pas de l'avoir perdu définitivement.
Evan allait revenir à la maison, et ils allaient reprendre leur vie de couple comme avant. Non pas comme avant. Doug allait arrêter de le frapper, il avait retenu la leçon maintenant.
Il lui manquait tellement que chaque respiration était douloureuse et il savait qu'Evan devait être dans le même état mais trop apeuré pour revenir alors il continuait de le chercher et quand il l'aurait retrouvé, il lui dirait à quel point il était désolé et à quel point il l'aimait. Evan allait revenir.
Il devait revenir.
Doug aurait dû passer la journée à se détendre, mais il était fatigué. Il n'avait pas eu l'intention de se rendre seul au barbecue, ni de répondre aux questions au sujet d'Evan, ni de mentir. Non pas que mentir le dérangeait, mais continuer à faire comme si Evan ne l'avait pas quitté devenait difficile.
Il avait inventé une histoire et s'y tenait depuis des mois : Evan l'appelait chaque soir, il était rentré quelques jours mais avait dû repartir dans le New Hampshire, car son ami subissait une trithérapie et avait besoin de sa présence.
Il avait usé de la même excuse la dernière fois qu'il s'était enfui en prétextant qu'Evan avait emmené son ami en centre de désintoxication après une overdose qui aurait pu lui être fatale. Bien sûr, il n'avait pas choisi cette excuse au hasard car l'ami en question avait bien fait une overdose mais y avait succombé, du moins il le pensait car il n'avait plus jamais eu de ses nouvelles.
Malgré tout, il savait qu'il ne pourrait prolonger la supercherie indéfiniment.
Bientôt l'excuse « il-est-au-chevet-de-son-ami » sonnerait faux et les gens commenceraient à se demander pourquoi ils ne voyaient plus Evan à l'église, au supermarché, ou même dans le quartier.
Ils commenceraient à comprendre qu'Evan l'avait quitté quand il verrait son jardin, qu'il affectionnait tant, à l'abandon.
Cette idée insupportable lui noua l'estomac, en lui rappelant qu'il n'avait rien avalé de la journée. Il n'y avait rien dans le frigo... alors qu'Evan gardait toujours de la dinde, du jambon, de la moutarde de Dijon et du pain de seigle.
Encore un signe évident de son absence.
Doug se secoua, il ne lui restait plus qu'à réchauffer les nouilles sautées achetées au restaurant chinois deux jours plus tôt.
Sur l'étagère du bas, il aperçut des taches d'aliments et il eut les larmes aux yeux.
Ces taches lui rappelaient les cris d'Evan et le bruit sec de sa tête heurtant le bord de la table, après qu'il l'eut poussée en travers de la cuisine. Doug l'avait frappé, gifles, coups de pied..., à cause de taches dans le frigo, et il se demandait à présent pourquoi des choses aussi dérisoires l'avaient mis dans une telle colère.
Il se souvenait qu'il s'était relevé en disant qu'il allait bien mais quelques heures plus tard, il l'avait retrouvé inconscient dans la salle de bain et il avait dû le conduire aux urgences. Ce soir-là, il avait failli le tuer, le perdre définitivement et il avait prit sur lui plusieurs semaines jusqu'à ce qu'il explose encore et encore.
Pourtant, Evan ne méritait pas un tel traitement.
Il était si gentil et affectueux. Il lui manquait terriblement. Il avait besoin de lui, c'était vital. Il devait le retrouver. Doug allait se mettre à genoux et le supplier de le reprendre, il allait accepter toutes ses conditions sans sourciller, il ferait même une thérapie s'il le fallait mais il allait sauver son couple. Il avait trop besoin de son mari.
Doug regagna la chambre et s'allongea sur le lit.
Il se remémora la première fois qu'il avait failli le perdre, bien avant leur mariage, quand Evan avait voulu officialiser leur amour aux yeux de tous. Doug avait refusé catégoriquement et Evan avait découché. Doug avait fait une nuit blanche, tellement la peur de le perdre lui avait retourné l'estomac.
Le lendemain, il avait été le trouver à sa fac et l'avait embrassé devant tout le monde. Evan lui avait souri et plus rien d'autre n'avait compté. Doug se souvenait de la fierté qu'il avait éprouvé quand Evan avait obtenu son diplôme.
Le soir même, il lui avait demandé de l'épouser.
Depuis lors, Doug avait tout fait pour le rendre heureux. Le mariage, la maison, son matériel de dessin, le jardin...
Absolument tout.
Il se retourna mais ne put s'endormir. Au matin, alors que les rayons du soleil envahissaient la chambre, il pensa que rien n'avait changé dans la vie des autres. Seule son existence à lui était différente.
Elle était vide.
Il se doucha, et prit un café en guise de petit déjeuner.
Arrivé au commissariat, il fut appelé à l'extérieur pour enquêter sur une fusillade. Il passa la matinée à interroger des passants, alors que l'équipe rassemblait les pièces à conviction. Lorsqu'il eut terminé les interrogatoires, il rentra aussitôt au poste, rédiger son rapport pendant que les informations étaient encore fraîches dans sa tête.
C'était un bon inspecteur.
Il y avait foule au commissariat. C'était la fin d'un week-end férié. Le 4 juillet était toujours animé mais quand il tombait le week-end, c'était une vraie folie.
Les enquêteurs parlaient au téléphone, rédigeaient leurs rapports, interrogeaient les témoins, écoutaient les victimes. L'endroit était bruyant, débordant d'activité. Les gens allaient et venaient.
Les téléphones sonnaient sans cesse.
Doug s'approcha de son bureau, l'un des quatre regroupés au milieu de la pièce. Par la porte ouverte, John lui fit signe mais sans quitter son poste et Doug alla le rejoindre.
– Ça va ? lui demanda-t-il. T'as une sale tête !
– Je n'ai pas bien dormi, répondit Doug.
– Je comprends, je dors mal sans Amelia. Quand Evan sera-t-il de retour, déjà ?
Le visage de Doug ne laissa rien transparaître. Encore une fois John le sondait, comme s'il avait compris que quelque chose clochait.
– La semaine prochaine. J'ai deux ou trois jours de congés, alors on a décidé d'aller à Cape Cod. Ça fait des années qu'on n'y a pas mis les pieds.
– Vraiment ? Ma mère vivait là-bas, je connais bien. Où à Cape Cod ?
– Provincetown, répondit-il sans hésiter.
– C'était son quartier. Vous allez vous amuser. J'y allais souvent. Vous descendez où ?
Doug essayait de ne pas s'énerver sur le fait que John, lui posait autant de questions. Il ne devait pas lui donner matière à suspecter quoi que ce soit.
– Je ne sais pas trop, répondit-il enfin. C'est Evan qui s'est occupé des réservations. Il a dit que ça lui changeait les idées de s'en occuper. J'ai hâte de le retrouver quelques jours.
– Je me doute
Il lui fit un signe et le quitta avant de s'approcher de la cafetière. Il se servit une tasse, alors qu'il n'en avait pas envie.
Juste histoire de s'occuper les mains.
Il allait devoir trouver le nom d'une chambre d'hôtes et celui de deux ou trois restaurants, histoire de savoir quoi répondre si John le questionnait encore.
Et il le ferait certainement.
