Ses journées suivaient la même routine. Il travaillait, interrogeait des témoins, puis rentrait chez lui. Il avait un boulot stressant et souhaitait se détendre quand il avait fini, mais tout était différent à la maison et son boulot ne le quittait plus.

Autrefois, il avait cru pouvoir s'habituer à la vue des victimes de meurtre ou d'overdose, mais leurs visages gris, les yeux révulsés ou les lèvres écumantes, dépourvus de vie, restaient gravés dans sa mémoire, et venaient même le hanter dans son sommeil.

Doug n'aimait pas rentrer chez lui.

Lorsqu'il avait terminé son service, il n'y avait plus son merveilleux époux pour l'accueillir à la porte avec un sourire lumineux sur le visage.

Evan était parti depuis janvier.

Désormais, la maison était sale et en désordre, et il devait s'occuper lui-même de son linge. N'ayant jamais su faire marcher la machine, il avait mis tellement de lessive la première fois que ses vêtements en étaient ressortis comme défraîchis.

Il n'y avait plus de bons petits plats ni de bougies sur la table.

À présent, il s'achetait de quoi manger sur le trajet et dînait sur le canapé. Quelquefois, il allumait la télévision. Evan aimait bien HGTV, la chaîne câblée « Maisons et Jardins », aussi la regardait-il souvent, et il éprouvait alors un sentiment de vide insupportable.

Après le travail, il ne prenait plus la peine de ranger son arme dans le boîtier du placard, où il gardait un second Glock pour son usage personnel.

Evan avait peur des pistolets, même avant qu'il ne pose le Glock sur sa tempe et menace de le tuer si jamais il s'enfuyait encore. Il avait hurlé et pleuré, tandis qu'il jurait d'abattre tout homme avec lequel il coucherait, tout homme auquel il s'intéresserait.

Tout comme il l'avait fait avec son ami Tyler quand il s'était opposé à lui dans cet appartement de New York, refusant qu'Evan ne le suive. Doug avait planté cette seringue dans son bras et il s'était écroulé sous les yeux horrifiés de son mari.

Personne ne pouvait se mettre entre Evan et lui.

Evan était tellement idiot parfois et lui tellement en colère quand il agissait comme ça. Mais Evan était tellement beau, tellement parfait et il l'avait supplié de le laisser en vie, en jurant qu'il n'aimait que lui, qu'il n'aurait jamais personne d'autre dans sa vie.

Et Doug l'avait cru parce qu'il était son mari. Ils s'étaient juré fidélité pour toujours. Il ne pensait pas qu'Evan puisse lui être infidèle. Il n'avait jamais cru à l'existence d'un autre homme dans sa vie.

Mais sa jalousie le taraudait.

Evan était trop beau, trop parfait et il voyait les regards d'envie qui se posait sur lui où qu'il aille. Doug ne supportait pas de voir ses amis lui tourner autour comme il le faisait. Evan avait toujours été un flirt à part entière et c'était comme ça qu'il avait été lui-même séduit, mais Doug détestait que d'autres que lui puisse en profiter.

Il détestait l'idée qu'un autre homme s'approche de lui.

Dès qu'ils avaient été mariés, il avait veillé à ce que ça n'arrive pas. Il appelait la maison au hasard dans la journée et ne laissait jamais son mari se rendre seul au supermarché, au salon de tatouage ou à la bibliothèque.

Doug lui coupait lui-même les cheveux avec la tondeuse, jamais trop court pour avoir une prise.

Evan ne possédait ni voiture, ni même de permis de conduire, et Doug passait à la maison chaque fois qu'il se trouvait dans le coin, ne fût-ce que pour s'assurer qu'il était là et bien seul. Doug était sûr que Buck ne l'avait pas quitté pour commettre un adultère, mais parce qu'il ne supportait plus d'être battu à coups de pied, à coups de poing, et poussé dans l'escalier de la cave.

Doug savait qu'il n'aurait jamais dû agir ainsi, et il se sentait toujours coupable et s'excusait, mais ça n'avait servi à rien.

Mais malgré tout, Evan n'aurait pas dû s'enfuir, il n'avait pas le droit de le quitter.

Ça lui brisait le cœur parce qu'il l'aimait plus que tout et avait toujours pris soin de lui. Il lui avait acheté une maison, un réfrigérateur, un lave-linge, un séchoir, et de nouveaux meubles. L'intérieur était toujours propre, mais à présent l'évier était rempli d'assiettes sales et le panier à linge débordait.

Doug avait conscience qu'il devait faire le ménage mais n'en avait pas le courage.

Ranger, nettoyer, n'était-ce pas admettre que Evan ne reviendrait pas ? N'était-ce pas accepter qu'il l'avait quitté, qu'il l'avait fait fuir, qu'il avait foiré ?

Il erra dans la maison vide.

Il était malheureux parce qu'Evan n'était pas là, et s'il était apparu soudain sur le pas de la porte, il savait qu'il lui demanderait pardon de l'avoir frappé, puis ils se réconcilieraient et feraient l'amour dans leur chambre.

Il voulait le tenir dans ses bras et lui murmurer à l'oreille combien il l'adorait, mais il avait compris qu'il ne reviendrait pas, et même s'il l'aimait, il le rendait fou de rage quand il agissait comme ça, de façon si puéril.

Un époux ne pouvait pas quitter le domicile conjugal comme ça.

Il ne pouvait pas fuir son couple. Il avait envie de lui donner des coups de pied, des coups de poing, de le tirer par les cheveux, de l'étrangler pour le punir de sa bêtise, de son sale égoïsme. Il voulait lui montrer que ça ne servait à rien de s'enfuir.

Tout ça le perturbait tellement.

Doug ne savait pas pourquoi il agissait comme ça. C'était plus fort que lui. Il le frappait, le blessait parfois durement comme ce soir-là quand il lui avait brisé deux doigts. Toutefois, il avait refusé qu'il aille à l'hôpital pendant une semaine, le temps de pouvoir masquer ses bleus au visage par du maquillage, et Evan avait dû faire la cuisine et le ménage d'une seule main.

Il lui avait apporté des fleurs, s'était excusé, et lui avait dit qu'il l'aimait, en lui promettant que tout cela ne se reproduirait plus. Et après qu'on eut retiré son plâtre à Evan, il l'avait emmenée dîner à Boston, chez Petroni.

C'était un restaurant chic, et il se revoyait lui sourire, assis en face de lui à table.

Ensuite, ils étaient allés voir un film. Il se souvint avoir songé, sur le trajet du retour, qu'il l'aimait comme un fou et qu'il avait drôlement de la chance de partager sa vie avec un tel homme.

Il allait le récupérer, il devait le retrouver coûte que coûte.

Aussi alluma-t-il son ordinateur portable. Il envoya une photo de son mari et rédigea un avis de recherche officiel. C'était radical mais Evan pouvait être n'importe où et Doug sentait qu'il avait besoin de lui.

Il commença par décrire son mari comme un témoin capital dans une affaire de meurtre, puis il changea d'avis. Ça serait bien plus efficace s'il frappait un coup fort.

Il changea le texte au profit d'une recherche pour meurtre.

Ses collègues de tout le pays seraient sur le qui-vive et Evan serait bientôt arrêté et renvoyé à Boston, sous bonne escorte. Il allait le récupérer.

Il mit ses coordonnées comme personne à contacter pour toutes informations.

Il hésita une seconde avant de valider le formulaire. Il savait qu'il dépassait les bornes et qu'il prenait un risque vis-à-vis de sa hiérarchie. Il mettait sa carrière en péril mais pour Evan, il était prêt à tout.

Et au pire, il changerait de métier.

C'était son foutu métier qui l'avait fait dérailler, qui lui avait fait perdre l'amour de sa vie. Au pire, il se reconvertirait en détective. Il gagnerait mieux sa vie et Evan serait plus heureux.

Il valida et fixa son regard sur l'image de son mari, souriant.

Bientôt il serait de retour dans sa vie, dans ses bras et Doug ferait en sorte que plus jamais, il ne s'enfuit loin de lui.

Evan resterait avec lui pour toujours.