Mardi matin, il lui prépara son petit déjeuner.
Doug récupéra ensuite sa valise et fut enfin prêt à partir pour Marlborough. Il chargea ses affaires dans le coffre, puis revint l'embrasser sur le pas de la porte.
– Je serai de retour demain soir, dit-il.
– Tu vas me manquer, répondit Evan en se pendant à son cou.
– Je sais mon amour mais je serai vite de retour, et on ira se faire une escapade en amoureux.
– Un week-end en amoureux ? s'étonna Evan.
– Je pense que ça peut être bien pour nous, histoire qu'on prenne un peu de temps pour notre couple, comme avant. D'accord ?
– D'accord.
Doug baisa tendrement ses lèvres, comme il savait si bien le faire lorsque les voisins pouvaient les voir.
– Je devrais arriver sur le coup de huit heures.
– Je préparerai un truc facile à réchauffer. Du chili, ça te dit ?
– Je mangerai sans doute un morceau sur la route, tu sais.
– Tu es sûr ? lâcha-t-il légèrement contrarié.
– La seule chose que je voudrais en rentrant ça sera de te faire l'amour.
– D'accord, frissonna-t-il. Je te ferai quand même à manger. Juste au cas où.
Il l'embrassa de nouveau et caressa sa joue avec son nez.
– Je t'appellerai, promit-il. Le plus souvent possible.
– Je sais.
Doug se détacha enfin de lui et s'engouffra dans sa voiture.
Evan resta à la porte pour le regarder s'éloigner parce qu'il savait que Doug regardait dans le rétroviseur. Il rentra dans la maison avant qu'il ne tourne au coin de la rue parce qu'il voulait être sûr qu'il restait bien à l'intérieur en son absence.
Evan s'installa sur la chaise de la cuisine et fixa l'horloge.
Doug était le genre d'homme à faire demi-tour s'il soupçonnait quelque chose. Evan ne devait pas se précipiter s'il voulait avoir une chance de lui échapper pour de bon. Puis, au bout de vingt minutes à fixer l'horloge pendue au mur, il se leva et commença à exécuter son plan.
Dans la salle de bains, il retira ses vêtements, les posa sur l'abattant des toilettes, puis roula le tapis. Il déplia un sac poubelle dans le lavabo et, à présent qu'il était nu, il se contempla dans le miroir.
Ses doigts effleurèrent les ecchymoses sur son torse, sur ses poignets, sur sa gorge, les traces de doigts sur ses hanches. Ses côtes saillaient et ses yeux paraissaient enfoncés à cause de leurs cernes noirs. Comment diable Doug ne pouvait-il pas voir son état déplorable ?
Si c'était ça l'amour, Evan ne voulait plus jamais en entendre parler.
Il sentit une rage mêlée de tristesse l'envahir, tandis qu'il voyait déjà Doug l'appeler et le chercher partout dans la maison, à son retour. Il hurlerait son nom dans la cuisine, la chambre, inspecterait le garage, la véranda de derrière et la cave. « Où es-tu ? braillerait-il. Qu'est-ce qu'on mange ce soir ? »
Armé d'une paire de ciseaux, il se mit à tailler sauvagement dans ses cheveux, qu'il aimait si ardemment lui tirer quand il s'imposait à lui ou quand il le trainait sur le sol de la maison. Il saisit une autre touffe, la raidit avec ses doigts et donna un coup de ciseaux. Il haletait, la poitrine comme prise dans un étau.
– Je te déteste ! lâcha-t-il d'une voix chevrotante. Tu n'as fait que me détruire !
D'autres mèches tombèrent sous ses coups de ciseaux, tandis que ses yeux se noyaient de larmes de colère.
– Tu m'as frappé parce que je devais aller faire les courses ! Parce que je voulais avoir des amis. Parce que je t'aimais, putain.
Il tenta de se calmer pour ne pas se mettre à pleurer. Il n'avait pas le temps de rester prostrer sur le sol à sangloter comme un idiot.
– Tu m'as obligé à te voler de l'argent dans ton portefeuille ! Tu m'as donné des coups de pied parce que tu n'étais qu'un foutu connard !
Il tremblait de plus en plus. Des mèches de toutes longueurs dégringolaient sur ses pieds dans le sac poubelle.
– Tu m'as forcé à me cacher pour t'échapper ! Tu m'as battu tellement fort que j'en ai vomi ! Je t'aimais mais tu m'as détruit ! sanglota-t-il en multipliant les coups de ciseaux. Tu m'as promis de ne plus lever la main sur moi et je t'ai cru ! J'avais envie de te croire ! Mais tu as continué et tu as tué mon chien. Tu as tué mon meilleur ami, putain ! Tu m'as pris ma vie entière.
Il coupa encore et encore, puis, quand ses cheveux furent tous impossible à saisir dans son poing, il sortit la tondeuse rangée sous le lavabo. Evan se souvenait de la fois où il avait fait couper ses cheveux plus courts. Doug était rentré dans une rage folle et avait décrété qu'il lui couperait les cheveux lui-même à la longueur idéale.
Evan détestait ces moments-là.
Doug prenait son temps pour raccourcir ses cheveux. Il caressait sa nuque, effleurait ses mèches, les faisant glisser entre ses doigts avant de les saisir dans son poing et de tirer brutalement.
Evan serrait les dents en retenant ses larmes mais il savait que ça se finissait toujours avec lui à plat ventre sur le lit subissant les assauts de son mari qui testait sa prise sur ses cheveux. Il savait que s'il restait là, il finirait par trouver toute cette brutalité normale et il refusait de se resigner, il refusait de passer le reste de sa vie comme ça.
Il alluma la tondeuse et se rasa l'intégralité de la tête.
Si son plan foirait, tout le monde verrait dans son suicide combien il se haïssait et les bleus sur son corps témoigneraient de la brutalité quotidienne de Doug.
Plus personne ne pourrait le protéger.
Quand il n'eut plus un seul cheveu sur le crâne, il se mit sous la douche et se nettoya. Il sanglota de manière incontrôlable, en sortant de la cabine de douche. Puis se planta devant la glace. Il appliqua avec soin du fond de teint pour faire disparaitre sa tâche de naissance et de l'autobronzant sur tout son visage et son crâne nu. Il enfila un jean et un pull, puis se regarda dans le miroir.
Un étranger chauve et bronzé le dévisageait.
Evan nettoya scrupuleusement la salle de bains, en s'assurant qu'il ne reste aucun cheveu dans la douche ou sur le carrelage. D'autres mèches rejoignirent le sac poubelle et il nettoya et rangea la tondeuse à sa place. Il astiqua le lavabo et le placard au-dessous, puis noua le sac poubelle. Enfin, il se mit du collyre dans les yeux pour tenter d'effacer la trace de ses larmes.
Maintenant, il ne devait pas trainer.
Il rangea ses affaires dans un sac de sport en toile... Trois jeans, deux sweat-shirts, des tee-shirts. Des boxer et plusieurs paires de chaussettes. Une brosse à dents et du dentifrice. Du fond de teint pour sa tâche de naissance. Trois montres hors de prix de Doug. Du fromage et des crackers, ainsi que des noix et des raisins secs. Une fourchette et un couteau.
Evan se rendit ensuite dans la véranda côté jardin et sortit l'argent caché sous le pot de fleurs, avant de récupérer le téléphone portable sous l'évier de la cuisine. Enfin, il jeta un œil à cette vie qu'il abandonnait sans ressentir une once de regret à cette idée.
Il était trop tard pour faire machine arrière.
Evan s'était repassé mille fois le scénario dans sa tête. La plupart des voisins se trouvaient au travail : il les avait observés plusieurs matins de suite et il connaissait leurs habitudes. Il ne tenait pas à ce qu'on le voie s'enfuir, à ce qu'on le reconnaisse.
Il bascula la capuche de son sweat sur sa tête, mit une veste, une écharpe et des gants, puis façonna le sac en toile pour l'arrondir et le coinça sous son pull de manière à passer pour un homme avec de l'embonpoint. Il enfila par-dessus son imperméable, qui était assez ample pour lui recouvrir le ventre.
Un dernier regard dans la glace.
Chauve. Peau cuivrée. Gros.
Il chaussa une paire de lunettes de soleil et, en gagnant la porte d'entrée, alluma son portable, puis activa le transfert d'appel sur la ligne fixe. Il déposa ensuite son alliance sur le comptoir immaculé de la cuisine.
Le message était plus que clair.
Il quitta la maison par le portail latéral, longea la clôture, puis déposa le sac plastique rempli de cheveux dans la poubelle des voisins. Il savait qu'ils travaillaient tous les deux, et ni l'un ni l'autre n'étaient à la maison.
Pareil pour la maison située derrière la sienne. Il traversa le jardin en longeant la bâtisse, puis sortit enfin sur le trottoir gelé. La neige s'était remise à tomber.
D'ici demain, mes empreintes de pas seront effacées, songea Evan.
Il devait encore passer devant six pâtés de maisons, mais il y parviendrait.
Tête baissée, à la fois étourdi et terrifié par sa nouvelle liberté, il avançait en tentant d'ignorer la morsure du vent glacé. Le lendemain soir, Doug arpenterait la maison en l'appelant à tue-tête, mais il ne serait plus là. Et dès ce soir-là, il se lancerait à sa poursuite.
C'était tout ce qu'il avait pour disparaitre.
La neige tombait en tourbillonnant, tandis qu'il se tenait au carrefour, devant un petit restaurant. Au loin, il aperçut le minibus bleu qui tournait à l'angle et son cœur cogna dans sa poitrine.
Au même moment, le portable se mit à sonner.
Il blêmit. Des voitures passèrent devant lui, les pneus écrasant la neige à moitié fondue. Un peu plus loin, le minibus changea de file en se dirigeant vers l'endroit où il attendait. Il devait répondre... il n'avait pas d'autre solution. Mais le minibus arrivait et la rue était bruyante. S'il répondait maintenant, son mari comprendrait qu'il se trouvait à l'extérieur. Et saurait qu'il l'avait quitté. Evan perdrait alors toute son avance et toutes ses chances.
Troisième sonnerie de portable. Le minibus bleu s'arrêta au feu rouge, une rue plus loin.
Il tourna les talons et entra dans le restaurant, où les bruits étaient étouffés mais encore perceptibles : un concert de couverts sur des assiettes et le brouhaha des conversations, juste devant lui, un client demandait une table à l'hôtesse qui trônait derrière son pupitre.
Evan avait l'estomac noué.
Il masqua le téléphone de sa main et se planta en face de la vitrine, en priant pour que Doug n'entende pas le bruit de fond. Ses jambes flageolaient quand il pressa la touche pour décrocher.
– Pourquoi as-tu pris autant de temps avant de répondre ? demanda-t-il.
– J'étais sous la douche. Qu'est-ce qui se passe ?
– J'ai une dizaine de minutes de retard. Tu vas bien ?
– Très bien.
Il hésita.
– T'as une drôle de voix. Le téléphone a un problème ?
Dans la rue, le feu était passé au vert. Le minibus mettait son clignotant pour signaler qu'il allait se garer.
Pourvu qu'il l'attende !
Comme par miracle, derrière lui, les clients du restaurant parlaient moins fort et Evan sentit l'étau de son corps se desserrer légèrement.
– Je ne sais pas, lâcha-t-il en fixant son regard sur le minibus. Moi, je t'entends bien. Ça doit venir du réseau. Comment est la route ?
– Ça peut aller depuis que j'ai quitté la ville. Mais il y a des plaques de verglas par endroits.
– Ça m'inquiète un peu. Sois prudent surtout.
– Toujours.
– Je sais...
Le minibus se garait le long du trottoir. Le chauffeur se dévissait le cou et le cherchait. Evan se fit violence pour rester calme.
Si le chauffeur partait tout était fichu.
– Je déteste faire ça, dit-il. Mais tu peux me rappeler d'ici quelques minutes ? J'ai encore du shampooing sur la tête et je dois me rincer les cheveux.
– D'accord, soupira-t-il. Ok, je te rappelle dans un moment.
– Je t'aime.
– Moi aussi, sourit-il dans le combiné.
Il attendit qu'il raccroche avant de presser la touche interrompant la communication. Puis il sortit du restaurant et se précipita vers le minibus.
