Arrivé à la gare routière, Evan acheta un billet pour Philadelphie, agacé par la guichetière qui voulait à tout prix faire la conversation, il simula sa mauvaise humeur pour lui faire cesser son bavardage.
Il s'installa dans le terminal, en regardant de l'autre côté de la rue, là où il pourrait prendre un petit-déjeuner.
Le prix de la navette et celui du ticket de bus avaient déjà creusé plus de la moitié de ses économies et même s'il avait faim, il ne pouvait pas se le permettre. Il se contenta d'attendre, en récupérant le journal que quelqu'un avait abandonné sur le banc et il le parcouru pour se changer les idées.
Doug le rappela pendant qu'il attendait et il se plaignit encore de sa voix déformée. Evan suggéra que le mauvais temps devait parasiter le réseau. Doug accepta cette explication, et passa à autre chose.
« Quand je rentrerai, nous partirons en vacances, lui annonça-t-il. »
– Des vacances ? s'étonna-t-il. Tu avais parlé d'un week-end.
« Oui mais nous avons besoin de vacances en amoureux, insista-t-il. Je sais que notre budget est serré mais tu m'as dit que tu voulais me rendre heureux. Et pour être heureux, j'ai besoin que tu le sois aussi alors je me suis dit que je pourrais solder mes congés et t'emmener en Floride. Tu as toujours dit que tu voulais apprendre à surfer, non ? »
– Oui, c'est vrai, souffla-t-il. Je ne sais pas quoi dire, Doug.
Et pour le coup, c'était vrai.
Il était sans voix. C'était la première fois depuis leur lune de miel que Doug évoquait un projet de vacances. C'était comme s'il sentait que quelque chose se passait, qu'il lui échappait.
Il réprima un frisson de peur à cette idée.
« Tu n'as rien à dire mon amour. Je sais que tu sauras trouver un moyen très agréable de me remercier. »
Evan en eut la nausée rien que d'y penser.
Il se força à rester calme même s'il voulait lui hurler d'aller se faire foutre pour changer. Il le détestait tellement.
– Tu me manques, souffla-t-il seulement.
« Toi aussi, mon amour. »
Vingt minutes plus tard, il monta dans l'autocar.
Il remonta l'allée et prit place à l'arrière. Les gens s'installèrent tout autour de lui. De l'autre côté de l'allée était assis un jeune couple. Des adolescents enlacés qui écoutaient de la musique en hochant la tête en rythme.
Il ne se laissa pas attendrir, l'amour finissait toujours mal.
Il regarda par la vitre, tandis que le bus s'éloignait de la gare routière, et il eut l'impression de rêver. Sur l'autoroute, Boston commença à disparaître peu à peu au loin, dans le froid et la pollution de la ville. Il s'en allait enfin, pour toujours. Il ne reviendrait jamais en arrière. Son dos l'élança de nouveau alors que le bus continuait à rouler, l'emportant à des kilomètres de chez lui et il se recala plus confortablement, posant sa tête contre la vitre.
La neige tombait toujours et les voitures éclaboussaient le bus en le dépassant.
Il regarda autour de lui.
Il aurait aimé parler à quelqu'un, pour évacuer son trop plein de stress, dire qu'il s'enfuyait parce que son mari le battait et qu'il ne pouvait pas prévenir la police, parce qu'il en faisait partie.
Dire aussi qu'il n'avait pas beaucoup d'argent et qu'il ne pourrait plus jamais réutiliser sa véritable identité, sinon son mari le retrouverait, le ramènerait à la maison et le frapperait encore... le tuerait même peut-être.
Il ajouterait qu'il était terrifié à l'idée de ne pas savoir où il dormirait ce soir, ni comment il se nourrirait quand il n'aurait plus d'argent.
Il avait déjà vécu ça mais c'était, il avait si longtemps à présent qu'il n'était pas sûr de s'en sortir cette fois. Il n'était plus un adolescent débrouillard, il ne pourrait plus évoquer facilement la pitié des gens pour obtenir une pièce ou deux.
Pas qu'il en soit encore capable de toute façon.
Il avait changé de façon radicale ces dernières années. Doug avait entamé sa confiance en lui et Evan voulait seulement disparaitre, ne plus être remarqué. Mais il était conscient que, même s'il parvenait à devenir transparent, Doug le verrait toujours, il parviendrait à le retrouver. Evan refusait de redevenir prisonnier de son enfer quotidien.
Il laissa son regard se perdre dans le paysage.
À mesure que les villes défilaient, il sentait l'air froid sur la vitre. La circulation sur la nationale devint plus fluide, puis les routes furent de nouveau encombrées.
Il ignorait ce qu'il allait faire.
Tous ses projets avaient cessé d'exister depuis qu'il était dans ce bus, et il ne pouvait demander de l'aide à personne. Il était seul et ne possédait rien d'autre que les affaires qu'il transportait.
À une heure de Philadelphie, son portable se remit à sonner.
Il mit sa main en coupe sur l'appareil et parla à Doug quelques minutes. Il lui confirma que ce n'était pas la peine de lui préparer à manger le lendemain soir, pas qu'Evan s'en préoccupait réellement mais il donna le change. Avant de raccrocher, il promit de le rappeler en allant se coucher.
Il arriva à Philadelphie en fin d'après-midi.
Il faisait froid mais il ne neigeait plus. Les voyageurs descendirent de l'autocar et il attendit que tous soient sortis avant d'en faire de même. Dans les toilettes, il retira le sac caché sous ses vêtements, y rangea le manteau et mit un bonnet. Puis, il gagna la salle d'attente, son sac sur l'épaule et s'assit sur un banc.
Comme son estomac grondait, il mangea un petit bout de fromage avec des crackers. Mais il devait faire durer ses provisions car il ignorait quand il pourrait de nouveau manger, alors il rangea le reste, malgré la faim persistant au creux de son estomac.
Finalement, après avoir acheté un plan de la ville, il sortit dans la rue.
La gare routière n'était pas située dans un quartier très convenable mais il vit le palais des congrès et le Trocadero Theater pas loin, ce qui le rassura, mais ce qui signifiait aussi qu'il ne pourrait pas s'offrir une chambre d'hôtel dans le coin. La carte indiquait qu'il se trouvait à proximité du quartier chinois et, comme il savait qu'il ne trouverait rien de mieux, il partit dans cette direction.
Trois heures plus tard, il avait enfin trouvé un endroit où dormir.
L'établissement était insalubre, sentait la moisissure et le renfermé, et sa chambre était juste assez grande pour contenir un petit lit. Une simple ampoule nue au plafond, une moquette tachée et le papier du mur qui se décollait par endroit. Pas de salle de bain personnelle mais il y en avait une commune au bout du couloir.
Les murs étaient gris, poussiéreux et tachés, et la fenêtre avait des barreaux.
Dans les chambres situées de part et d'autre de la sienne, des gens s'exprimaient dans une langue qu'il ne comprenait pas. Toutefois, il ne pouvait rien s'offrir de mieux et disposait d'assez d'argent pour y rester trois nuits, voire quatre s'il survivait grâce aux maigres vivres qu'il avait emportées.
Assis au bord du lit, tout tremblant, il était effrayé par cet endroit, par son avenir, ses idées tournoyaient dans sa tête. Il devait se rendre aux toilettes mais ne voulait pas quitter la chambre. Il essaya de se dire que c'était une expérience nouvelle et que tout se passerait bien.
Mais il avait peur que seul, il ne puisse aller bien loin.
Plus que jamais aujourd'hui, sa sœur lui manquait. Il s'était interdit de penser à elle ces derrières années comme pour protéger son souvenir de l'enfer qu'il vivait au quotidien.
Il essuya ses larmes.
Si insensé que cela puisse paraître, Evan se demandait malgré lui s'il n'avait pas commis une erreur en s'en allant. Il évita de songer à sa cuisine, à sa chambre à coucher, et à tout ce qu'il laissait derrière lui.
Il savait qu'il pouvait s'acheter un ticket pour retourner à Boston et rentrer à la maison, avant même que Doug ne se rende compte qu'il était parti. Mais, il avait désormais le crâne rasé... et cette métamorphose serait simplement impossible à expliquer.
Le soir était tombé et il voyait briller les lampadaires par la fenêtre sale.
Il sursauta lorsqu'il entendit des voitures klaxonner et regarda dehors. Dans la rue, tous les panneaux étaient en chinois et certains commerces n'avaient pas encore fermé. Il entendait les conversations dans la pénombre et voyait des sacs plastiques pleins d'ordures s'amonceler sur le trottoir. Il se trouvait au cœur d'une ville inconnue, remplie d'étrangers et c'était terrifiant, bien plus que quand il s'était enfui de chez ses parents alors qu'il n'était qu'un adolescent.
Je n'y arriverai pas, pleura-t-il.
Il ne se sentait pas assez fort. D'ici trois jours, il se retrouverait à la rue, à moins de décrocher un emploi. S'il vendait les montres de Doug, il pourrait peut-être louer la chambre un ou deux jours de plus, mais ensuite ? Evan était épuisé et son dos lui faisait toujours mal.
Il s'allongea sur le lit et ne tarda pas à sombrer dans le sommeil.
Doug rappela plus tard et la sonnerie du portable le réveilla. Au prix d'un terrible effort, il parvint à garder une voix stable, à ne pas se trahir, mais sa somnolence devait se percevoir à l'autre bout du fil et Doug le crut sans doute dans leur lit.
Lorsqu'il raccrocha, il se rendormit en quelques minutes.
