Le lendemain matin, il entendit les occupants des autres chambres dans le couloir qui se dirigeaient vers les W.-C.

Deux Chinoises se tenaient devant les lavabos.

Une moisissure verdâtre recouvrait les joints du carrelage et du papier toilette mouillé jonchait le sol. La porte de la cabine avait un trou et il le cacha avec sa main.

De retour dans sa chambre, il s'accorda un bout de fromage et des crackers en guise de petit déjeuner. Il pensa à se doucher, mais se rendit compte qu'il avait oublié d'emporter ce qu'il fallait, alors il se contenta de s'habiller et de se brosser les dents.

Il rassembla ses affaires dans son sac, peu désireux de le laisser sur place, le mit sur son épaule, puis descendit l'escalier. Le même employé qui lui avait remis sa clé se tenait toujours à la réception, comme s'il ne quittait jamais son poste. Il régla une autre nuit et lui demanda de garder sa chambre.

Dehors, le ciel était bleu, l'air frais et sec et il ne neigeait pas.

Il constata que sa douleur dans le dos avait quasiment disparu, ce qui était un réel soulagement.

Passer par la case « hôpital » aurait remis Doug sur ses traces.

Il frissonna lorsque le vent s'infiltra sous sa couche de vêtements. Il faisait froid mais pas autant qu'à Boston et, malgré ses frayeurs, il se surprit à sourire.

Il avait réussi.

Il s'était enfui.

Il était libre.

Doug se trouvait à des centaines de kilomètres et ignorait qu'il n'était plus à la maison. Il ne savait même pas encore qu'il était parti. Il l'appellerait deux ou trois fois dans la journée, lui disant certainement qu'il l'aimait et lui promettant une soirée de retrouvailles inoubliable qui révulserait son estomac.

Evan avait des milliers de souvenirs semblables à oublier.

Puis, il se débarrasserait du téléphone et ne lui reparlerait plus jamais. Sa vie infernale avait pris fin. Plus de cris ou d'humiliations, plus de coups et de douleur, plus de Doug.

C'était terminé.

Il se redressa et respira l'air vif à pleins poumons. La journée s'annonçait riche d'un avenir qu'il n'aurait jamais pu espérer. Aujourd'hui, il allait trouver un travail.

Aujourd'hui débutait sa nouvelle vie !

C'était la troisième fois qu'il s'enfuyait, et il voulait croire qu'il avait tiré la leçon de ses erreurs précédentes. La première fois, ça s'était passé un peu moins d'un an après son mariage. Doug l'avait battu alors qu'il se recroquevillait de peur dans un coin de leur chambre.

Les factures venaient d'arriver et il pestait contre lui parce qu'il avait monté le thermostat afin que la maison soit plus chaude. Lorsqu'il s'était enfin arrêté, il avait pris ses clés pour aller faire un tour.

Sans réfléchir, Evan avait saisi sa veste, quitté la maison, et était sorti dans la rue en claudiquant. Quelques heures plus tard, comme la neige tombait et qu'il ne savait pas où aller, il l'avait appelé et Doug était venu le chercher en voiture.

La deuxième fois, c'était quand il avait fui jusqu'à New-York avec Tyler.

Il avait disparu de l'hôpital duquel son ami avait prévu de s'évader, avant d'être envoyé dans un centre de désintoxication. Ils avaient dû se cacher avant de pouvoir atteindre New York et Evan avait aidé Tyler à se sevrer alors qu'ils étaient accueillis par son père, qui était inquiet pour eux d'eux.

Il était resté avec eux deux mois entiers et avait cru pouvoir retrouver son insouciance.

Il leur avait raconté ce qu'ils devaient savoir de son histoire, sans entrer dans les détails. Mais Doug l'avait retrouvé et l'avait ramené à la maison, non sans avoir préalablement enfoncé une seringue d'héroïne dans le bras de son ami, avant de le laisser agoniser.

Evan n'osait imaginer le désarroi de son père lorsqu'il l'avait retrouvé mort sur le sol de leur appartement. Il ne méritait pas ça.

Au retour, Doug l'avait menotté sur la banquette arrière de la voiture.

Il s'était arrêté en route, près d'un immeuble de bureaux fermé, et l'avait frappé alors que Evan voyait encore et toujours l'image de Tyler agonisant sur le parquet de son appartement, tourner en boucle dans sa tête.

Plus tard, ce soir-là, il l'avait menacé avec son pistolet.

Ensuite, il lui avait compliqué la tâche. Il l'appelait tout le temps et s'était mis à le pister de manière obsessionnelle. Evan savait qu'il emploierait tous les moyens pour le retrouver, en cas de nouvelle fuite. Il avait beau être fou, il n'en demeurait pas moins bon dans son domaine et il pouvait se fier à son instinct.

Il le débusquerait partout où il irait et il viendrait à Philadelphie pour le retrouver bien plus tôt qu'il ne l'espérait.

Il ne disposait que d'une longueur d'avance sur lui, c'était tout. Mais faute d'argent supplémentaire pour redémarrer de zéro quelque part, il devait pour l'instant surveiller ses arrières et regarder par-dessus son épaule, au cas où il surgirait.

Son temps à Philadelphie était limité.

Il décrocha malgré tout un job au bout de son troisième jour en ville. Il prit le nom de son frère mort et s'inventa un numéro de sécurité sociale. Cela serait sans doute vérifié tôt ou tard, mais il serait parti depuis longtemps. Il loua une nouvelle chambre de l'autre côté du quartier chinois.

Il travailla deux semaines, récolta quelques pourboires tout en cherchant une autre place, qu'il trouva, et quitta le premier travail sans se donner la peine de passer prendre son chèque de salaire.

De toute façon, sans pièce d'identité, il n'aurait jamais pu l'encaisser.

Il travailla encore une vingtaine de jours dans un petit restaurant et finit par quitter Chinatown pour s'installer dans un motel délabré qui louait des chambres à la semaine. Bien qu'il s'agissait d'un quartier mal famé, l'établissement était plus cher mais il disposait de sa propre salle de bains et de toilettes privées, et cela en valait la peine, ne serait-ce que pour avoir d'une certaine intimité et un endroit où laisser ses affaires.

Il avait économisé plusieurs centaines de dollars, soit davantage que ce qu'il possédait en quittant Hyde Park, mais pas encore assez pour repartir de zéro. Une fois de plus, il quitta son emploi sans passer récupérer son salaire, vivant uniquement sur ses pourboires. Cependant, il en trouva un autre quelques jours plus tard, encore dans un petit restaurant.

Ses multiples changements d'emploi et ses déplacements incessants avaient aiguisé sa vigilance et, après quatre jours dans sa nouvelle place, alors qu'il tournait à l'angle d'une rue pour se rendre au travail, il aperçut une voiture qui lui parut bizarre.

Il s'arrêta.

Encore maintenant, il ne savait pas vraiment ce qui l'avait alerté, à part le fait que le véhicule brillait suffisamment pour refléter le soleil matinal et que les poils de sa nuque s'étaient hérissés pendant que les frissons courraient le long de sa colonne vertébrale. En contemplant la voiture, il avait remarqué du mouvement sur le siège du conducteur.

Le moteur ne tournait pas et il trouvait curieux de voir quelqu'un assis dans un véhicule non chauffé par une froide matinée. Seul une personne qui attendait quelqu'un était susceptible d'agir ainsi. Ou qui guettait quelqu'un.

Doug !

Il savait que c'était lui, avec une certitude dont il était le premier étonné. Il rebroussa chemin en priant pour qu'il n'ait pas regardé dans son rétroviseur. Dès que le véhicule disparut de son champ de vision, il prit ses jambes à son cou, son cœur martelant sa poitrine.

Il n'avait pas couru aussi vite depuis des années, mais toutes ses allées et venues du travail au motel l'avaient en quelque sorte endurci et il ne perdit pas une minute.

Une rue.

Puis deux.

Puis trois...

Il ne cessait de regarder par-dessus son épaule, le cœur serré dans un étau de peur, mais Doug ne le suivait pas. Mais il savait qu'il était dans cette ville, qu'il y travaillait. Il saurait s'il ne se présentait pas au restaurant.

D'ici quelques heures, il trouverait même le motel où il logeait.

De retour dans sa chambre, il lança ses affaires pèle-mêle dans son sac, puis ressortit en quelques minutes. Il prit la direction de la gare routière. C'était trop loin et il mettrait un temps fou.

Une heure, voire davantage...

Il ne pouvait se le permettre, Doug lui mettrait facilement la main dessus. Car ce serait le premier endroit où il irait l'attendre. Il revint donc au motel et demanda au réceptionniste de lui appeler un taxi. Celui-ci arriva dix minutes plus tard.

Les plus longues de toute sa vie !

Au terminal des bus, il scruta les horaires avec frénésie et choisit un autocar en partance pour Washington. Il était censé s'en aller dans la demi-heure. Il se cacha en tremblant dans les toilettes pour hommes jusqu'au moment du départ.

C'était puéril mais il avait besoin d'un semblant de sécurité.

Une fois dans le bus, il se fit tout petit sur le siège. Il arriva assez rapidement à Washington. Sur place, il consulta de nouveau les horaires et acheta un ticket qui l'emmènerait jusqu'à Atlanta.

Le lendemain, il descendit du bus et dormit à la gare routière. Le lendemain matin, il se débrouilla pour rejoindre un relais routier. Là-bas, il rencontra un chauffeur qui livrait des matériaux à Montgomery, dans l'Alabama.

Il reprit un bus pour Dallas au Texas, et le suivant pour Phoenix dans l'Arizona. A cours d'argent, il fit du stop et finit par atterrir à Los Angeles.

Il avait alors vendu les montres de Doug et avait pu louer sa maisonnette. Après avoir payé le premier mois d'avance, il ne lui restait plus d'argent pour s'acheter de quoi manger.