C'était la mi-juillet et Buck quittait le restaurant Chez Martin après un service du soir plutôt intense, lorsqu'il repéra une silhouette familière devant le restaurant.
– Salut, toi ! lui lança Ann sous le lampadaire où Buck avait attaché son vélo.
– Qu'est-ce que tu fais là ? demanda Buck en se penchant pour la serrer dans ses bras.
Il n'avait jamais croisé Ann en ville auparavant et le fait de la rencontrer hors du contexte habituel lui parut étrange.
– Je suis venue te voir. Où étais-tu passé ?
– Je pourrais te retourner la question ! lui rappela-t-il.
– J'étais suffisamment dans le coin pour savoir que tu fréquentes Eddie depuis quelques semaines, répliqua Ann en lui faisant un clin d'œil. Mais en tant qu'amie, je n'ai jamais été du genre à m'imposer. Je me suis dit que vous aviez besoin de passer du temps ensemble.
Buck ne put s'empêcher de rougir.
– Comment savais-tu que je serais là ?
– Je l'ignorais. Mais comme il n'y avait pas de lumière chez loi, j'ai tenté le coup, dit Ann dans un haussement d'épaules. T'as un truc de prévu ?
– Dormir ? tenta-t-il.
– Comme je te comprends, rit-elle. On fait la route ensemble ? Ensuite, je te laisse aller au lit.
– Avec plaisir, accepta Buck.
Buck décrocha son vélo et le fit rouler à ses côtés, adaptant sa démarche à celle d'Ann, qui était bien plus petite que lui. Il était évident qu'elle avait besoin de parler et Buck avait envie de l'aider.
Elle était son amie.
– Eddie et toi, alors ? attaqua-t-elle.
– C'est vraiment de ça que tu avais envie de me parler ?
– Eh bien, comme ma vie amoureuse n'est pas très remplie, je t'ai déjà dit que je vivais par procuration à travers toi. Mais ça a l'air de rouler, apparemment. Il était chez toi... quoi, deux ou trois fois la semaine dernière ? Et pareil la semaine d'avant ?
Un peu plus, en fait, songea Buck.
Eddie courrait chez lui dès la fin de sa garde quand celle-ci ne coïncidait pas avec la sortie de l'école et ils faisaient une sieste ensemble. Buck n'avait jamais réalisé à quel point il était bon d'être juste tenu tendrement entre les bras de quelqu'un qui tenait vraiment à vous.
– À peu près, oui...
Ann laissa son regard se perdre dans le vague.
– Je vois..., souffla-t-elle.
– Tu vois quoi ?
– Je me trompe ou ça devient sérieux, entre vous ? s'enquit Ann en arquant un sourcil.
– On apprend encore à mieux se connaître, répondit Buck, sans trop savoir où cette discussion le mènerait.
– C'est toujours comme ça que débute une relation. Tu lui plais, il te plaît. Et à partir de là, vous écrivez votre histoire à deux.
– Tu es venue me voir exprès pour ça ? questionna Buck en réprimant son exaspération. Pour que je te fournisse tous les détails ?
– Pas tous. Uniquement les plus croustillants.
Buck leva les yeux au ciel.
– Si on parlait plutôt de ta vie sentimentale ?
– Pourquoi ? Tu es d'humeur à t'offrir une petite déprime ?
– À quand remonte ton dernier rencard ?
– Un vrai rencard ? Ou juste un rencard comme ça ?
– Un vrai rencard.
Ann hésita.
– Je dirais que ça fait au moins deux ans.
– Qu'est-ce qui s'est passé ?
Ann garda le silence un moment se contentant de regarder ses pieds fouler le sol. Puis, elle redressa la tête mais ne croisa pas son regard.
– Trouver quelqu'un de bien n'est pas si facile, avoua-t-elle d'un ton mélancolique. Tout le monde n'a pas ta chance.
Buck ne savait pas comment réagir, aussi lui effleura-t-il gentiment le bras.
– Qu'y a-t-il au juste ? demanda-t-il. Pourquoi tu voulais me parler ?
Ann soupira.
– Ça t'arrive parfois de te demander à quoi rime ta vie ? S'il n'existe rien de mieux ou si l'herbe est plus verte ailleurs ?
– Je pense que ça arrive à tout le monde, répondit Buck, de plus en plus intrigué.
– Quand j'étais petite, je jouais à la princesse. Attention, une princesse sympa. Qui agit toujours comme il faut et qui a le pouvoir d'améliorer la vie des gens pour qu'ils finissent par vivre heureux et avoir beaucoup d'enfants.
Buck hocha la tête.
Il avait rêvé lui aussi d'être quelqu'un d'autre, d'avoir une famille aimante, qu'un jour ses vrais parents viendraient le récupérer en disant qu'il y avait eu une erreur, un échange de bébés à la maternité et qu'il serait enfin choyé. Toutefois, il ne voyait toujours pas où Ann voulait en venir, aussi se borna-t-il à l'écouter.
– Je pense que c'est la raison pour laquelle j'exerce ce métier aujourd'hui. Quand j'ai débuté, je voulais tout bonnement aider les gens. Je les voyais souffrir de la perte d'un être cher, un parent, un enfant, un ami, et je débordais de compassion. J'essayais de faire tout mon possible pour améliorer leur sort. Mais au fil du temps, j'ai compris que mon action était assez limitée. En définitive, les gens endeuillés doivent d'abord vouloir eux-mêmes aller de l'avant... Ce premier pas, cette étincelle de motivation doit venir d'eux-mêmes. Et lorsque ça se produit, c'est la porte ouverte sur l'avenir, l'inattendu.
Buck prit une profonde inspiration et tenta de trouver un semblant de logique aux divagations de Ann.
– Je ne comprends pas ce que tu essaies de me dire.
Ann tourna son regard vers lui et pour la première fois, elle prit un ton grave.
– Je parle d'Eddie et de toi.
Buck ne cacha pas son étonnement.
– Eddie et moi ?
– Oui. Il t'a dit qu'il avait perdu sa femme. Ok ? Et combien c'était dur pour lui... pour son fils... de franchir ce cap ?
Buck se sentit soudain mal à l'aise.
– Oui...
– Alors, sois prudent avec eux. Ne leur brise pas le cœur.
Dans le silence embarrassé qui suivit, Buck se souvint malgré lui de leur première conversation au sujet d'Eddie.
Vous vous êtes fréquentés tous les deux ?
Ann avait pris le temps de choisir ses mots avec précaution.
Oui, mais pas dans le sens où tu l'entends, avait-elle admit.
Sur le moment, il avait supposé que Ann et Eddie avaient eu une brève liaison, mais à présent...
La conclusion s'imposait à lui avec une telle évidence qu'il en fut le premier surpris. La psychologue à laquelle Eddie avait fait allusion, et que Chris et lui avaient consultée à la suite du décès de Shannon... c'était forcément Ann !
Buck ferma les yeux et se stoppa.
– Tu as travaillé avec Eddie et son fils, c'est ça ? Après la mort de Shannon, je veux dire.
– Je ne suis pas censée en parler, lui répondit Ann avec le ton calme et mesuré de la thérapeute. Mais je peux affirmer en revanche... que tous les deux sont chers à mon cœur. Et si tu n'envisages pas sérieusement ton avenir avec eux, je pense que tu devrais tout de suite mettre un terme à votre relation. Avant qu'ils ne s'attachent trop à toi.
Buck sentit ses joues s'empourprer. Ce genre de réflexion lui paraissait déplacé, insolent même, de la part de Ann.
– Je ne crois pas que cela te concerne, riposta-t-il d'une voix tendue.
Ann l'admit en acquiesçant à contrecœur.
– Tu as raison. Ça ne me regarde pas... et je suis en train de franchir une limite normalement infranchissable. Mais je pense sincèrement qu'ils en ont assez bavé tous les deux. Et la dernière chose que je leur souhaite, c'est de s'attacher à quelqu'un qui n'a aucune intention de rester en ville. Peut-être que ce qui me tracasse, c'est que ton passé ne soit pas vraiment derrière toi et que tu décides de t'en aller, sans te soucier de la tristesse que tu risquerais de laisser derrière toi.
Buck demeurait sans voix. Cette conversation était si inopinée, si gênante... et les paroles de Ann finissaient par le bouleverser.
Mais si cette dernière perçut son malaise, elle poursuivit cependant sur sa lancée :
– L'amour ne signifie rien si tu n'es pas prêt à t'engager, reprit-elle. Et tu dois non seulement penser à ce que tu souhaites, mais aussi à ce que lui souhaite. Et pas uniquement maintenant, mais dans l'avenir.
Elle continuait de sonder Buck sans ciller.
– Es-tu prêt à devenir le mari d'Eddie et un second père pour son enfant ? Parce que c'est le souhait d'Eddie. Peut-être pas là tout de suite, mais plus tard. Et si tu n'as pas le désir de t'engager, si tu ne fais que jouer avec ses sentiments et ceux de son fils, alors tu n'es pas celui qui lui convient.
Avant que Buck ne puisse réagir, Ann bifurqua à l'opposé de chez eux. Elle fit quelques pas et se tourna vers lui avant d'enchainer :
– J'ai peut-être eu tort de te dire tout ça, et peut-être qu'on ne sera plus amis, mais je m'en voudrais beaucoup de ne pas te parler aussi franchement. Comme je te l'ai dit dès le début, c'est un homme bon... un homme rare. Il aime de toute son âme et pour toujours.
Elle laissa à Buck le temps de digérer ces mots, puis son expression s'adoucit brusquement.
– Je pense que tu fonctionnes à l'identique, mais je voulais te rappeler que si tu tiens à lui, alors tu dois accepter de t'engager. Peu importe ce que l'avenir vous réserve. Et peu importent tes frayeurs.
À ces paroles, Ann tourna les talons et le quitta, laissant Buck muet de stupéfaction.
