Chapitre 7 : Deux plus un
Draco somnolait malgré lui, les yeux mi-clos fixant le vide même s'il avait tourné la tête vers la fenêtre.
Celle-ci penchait dangereusement en avant, prête à tomber de la paume qui lui servait de support, quand un bras se glissa sur son ventre. Il sursauta si fort que son crâne rentra en collision avec la personne derrière lui.
— Weasley ! Ne me touche pas !
Il se dégagea sèchement en se mettant debout. L'un des jumeaux (il était incapable de les distinguer) se frotta le menton en grimaçant. L'autre se tenait bien évidemment derrière, un sourire taquin aux lèvres. À croire qu'ils ne se séparaient jamais ! Draco ne se rappelait pas avoir déjà vu l'un se déplacer seul, même pour aller aux toilettes.
— Je ne te touchais pas vraiment, rétorqua le tripoteur. Après tout, je suis chastement resté au-dessus des vêtements.
Voilà autre chose avec lequel Draco avait du mal (parmi les milliers de choses qui lui déplaisaient dans sa situation actuelle) : le côté tactile des deux rouquins qui ne le lâchaient pas d'une semelle. Draco n'avait jamais été habitué au contact physique. Ses parents ne le faisaient pas, ses amis ne le faisaient pas… Il n'y avait bien que Pansy qu'il laissait approcher, et c'était uniquement parce qu'il savait qu'elle en avait besoin pour se rassurer.
Les jumeaux, eux, ne le faisaient pas pour se rassurer (d'ailleurs, il n'avait aucune envie de réconforter des gens qu'il connaissait à peine et qu'il méprisait, au mieux). En fait, Draco n'avait pas la moindre idée du pourquoi ils agissaient comme ça.
Est-ce que ça les amusait de le mettre mal à l'aise ? Oui probablement. Ou bien ils voulaient lui faire payer sa présence indésirable. Ou bien ils n'avaient rien à faire et se servaient de lui comme simple distraction ! En réalité, Draco ne comprenait pas bien comment fonctionnait leur mode de pensée. Leurs comportements n'avaient jamais de sens, c'en était épuisant.
Le second jumeau s'assit sur son lit avec provocation. Draco grinça des dents pour ne pas le houspiller.
— On craignait que tu t'ennuies, alors on a décidé de venir te voir.
— Je ne m'ennuyais pas du tout.
En fait, si, terriblement. Mais il ne leur avouerait pour rien au monde.
— Du coup, on t'a ramené ça.
Draco, surpris, observa la petite boite en bois que le jumeau debout leur tendait.
— Il faut que tu le prennes, tu sais ?
Il souffla d'agacement avant de saisit le coffret pour le poser aussitôt. Il se retourna et grimaça en voyant que son camarade s'asseyait sur le bureau à côté de la boite.
— C'est encore une de vos inventions stupides, c'est ça ?
— Pas du tout.
Draco plissa les yeux en l'observant, puis jeta un regard scrutateur au jumeau sur son lit. Ce dernier lui rendit un air si innocent qu'il en devenait suspicieux.
— Je vous préviens que si…
— Aller ne te fait pas prier, ouvre !
Après un bref soupire, Draco refit face à la boite dont il souleva le loquet.
La vive lumière qui en jaillit ainsi que le bruit d'explosion le fit bondir de sa chaise. Il s'entrava dans les pieds du meuble et tomba en arrière, se retrouvant sur le jumeau assis sur le lit.
— Est-ce que ça va ? s'inquiéta aussitôt l'autre en se précipitant pour l'aider à se relever.
Ce fut évidemment à ce moment-là que la porte s'ouvrit.
Draco rougit en voyant les yeux de Ronald Weasley s'écarquiller. Il prit conscience de leur position : lui étalé entre les jambes écartées de l'un et l'autre le tenant par les hanches.
— Heu, je repasserai plus tard, je ne voulais pas vous déranger.
Et il referma aussitôt.
— Oups ?
Draco donna un violent coup de coude au jumeau derrière lui avant de se relever et de se précipiter vers la porte. Il s'empressa de sortir et de grimper les escaliers en criant :
— Weasley !
Mais comme il n'y avait que des Weasley par ici, Draco fut bien obligé de recourir à son prénom :
— Ronald, attends-moi !
Il atteignit le sixième né juste avant le dernier étage. Ronald grimaçait.
— Ne m'appelle pas comme ça…
— Vous vous appelez tous Weasley ici, il faut bien que je vous distingue.
— Je voulais dire, n'utilise pas mon prénom complet. Je préfère Ron.
Surpris qu'il accepte aussi facilement qu'ils passent à ce niveau de familiarité, Draco ne sut comment réagir. Ron ne s'en offusqua pas. Reprenant son ascension jusqu'au dernier étage, il lui intima « suis-moi ». Ils arrivèrent finalement dans la chambre de Ron où ils s'enfermèrent.
Ronald, enfin, Ron, n'était pas le Weasley avec lequel Draco s'entendait le moins. Malgré ses défauts évidents, comme ses manières à table ou, pire que tout, son amitié avec le balafré, il était plutôt calme, il ne le fusillait pas du regard et il ne passait pas son temps à l'embêter. En fait, Draco ne le voyait quasiment jamais en dehors des quelques entrevues très étranges qu'ils avaient parfois tous les deux.
— Vous faisiez quoi avec Fred et George ?
— Aucune idée, grogna Draco en croisant les bras sur son torse. Je pense que tes frères sont fous.
Le rouquin s'assit sur son lit tandis que le blond prenait l'unique chaise de la pièce.
— Ils ne sont pas fous, ils sont juste…
Draco leva un sourcil et fut ravi de voir que Ron ne parvenait pas à trouver d'excuse à leur comportement irrationnel.
— Disons qu'ils ont une façon particulière d'exprimer leur affection.
— Leur affection, répéta lentement Draco. Tu es au courant qu'ils ont failli me casser le bras, hier ?
Ronald eut le culot de hausser les épaules.
— Tu sais ce qu'on dit : la drague chez les Weasley, c'est s'arrêter au premier os brisé.
— …
— C'était une plaisanterie, Malfoy ! Reprends-toi. Personne ne fait ça.
— Je te jure, Ron, laisse tomber l'humour, ce n'est pas pour toi.
Bien sûr, l'autre idiot de Gryffondor pouffa comme si c'était Draco qui venait de faire une blague. Sauf qu'il était sincère ! Tous les membres de cette famille avaient un problème…
Ron finit heureusement par se calmer et sortit son plateau d'échec de sa malle. Draco comprit qu'ils passaient aux choses sérieuses : les échecs semblaient être le meilleur moyen pour le rouquin de se concentrer puisqu'ils y jouaient à chacune de leur entrevue.
Entrevue dont Draco ne saisissait toujours pas le but, d'ailleurs.
— Bon alors, parle-moi de la famille Nott s'il te plaît.
Ça l'ennuyait déjà, mais c'était ça ou retourner auprès des jumeaux de l'enfer. Il avait fait son choix.
— Et bien, c'est une très ancienne lignée de sang-pur, extrêmement attachée aux traditions. Leur éducation est particulièrement stricte, d'après ce que Théo m'a dit. Ils sont assez puissants en politique, puisque le père a deux sièges au magemagot, mais pas très riches.
— Leurs propriétés immobilières ?
— Juste leur manoir principal. Le père de Théo a dû vendre tout le reste à cause des dettes de sa femme quand elle est morte.
— C'est un grand manoir ?
Difficile de répondre à ça. Pour Draco, il était minuscule en comparaison au sien… Mais pour les Weasley qui vivaient dans leur porcherie améliorée, c'était sans doute comparable à Poudlard.
— Relativement…
Ron n'insista pas. Ils échangèrent quelques coups qui exposèrent la reine de Draco, mais il parvint heureusement à la sauver.
— À quel point le père est proche de Voldemort ?
Draco grogna.
Il détestait la manière dont tous les enfants de cette maison prononçaient l'appellation taboue sans sourciller.
— Je n'ai entendu que des rumeurs, mais il parait que Nott était dans le premier cercle, durant la guerre. Et il est revenu auprès de Tu-Sais-Qui après sa résurrection. C'est tout ce que je sais.
— Échec.
Évidemment, Weasley était parfaitement capable d'avoir une conversation, de jouer et de déconcentrer son adversaire en disant le nom du Seigneur des Ténèbres à voix haute.
— Tu dois bien savoir s'il a participé à des missions l'année dernière.
Draco sacrifia sa tour pour protéger son roi.
— Et bien, il y a eu celle que toi et tes petits copains avez ruinée puisqu'il a fini en prison.
Ron bougea son cavalier.
— Et avant ?
Draco déplaça sa reine.
— Il y a eu une histoire de manoir moldu à attaquer, mais je n'ai pas beaucoup plus de détails. Juste que mon père était furieux de ne pas avoir été… Merde !
— Échec et mat.
Draco râla en assistant à la mort de son roi, transpercé par le fou de Weasley.
— Tu ne saurais pas où est ce fameux manoir, par hasard ?
— Non, et même si je le savais, je ne vois pas en quoi ça pourrait t'intéresser.
— Ce n'est pas grave. Merci d'avoir joué avec moi.
Il commença à ranger les pièces quand Draco se décida à lui demander :
— Pourquoi est-ce que tu cherches ces informations-là ?
Ce n'était pas la première fois qu'il se posait la question, ni qu'il la posait à Weasley. Jusqu'à présent, il n'avait eu le droit qu'à des réponses vagues ou pas de réponses du tout.
— Comme ça.
Draco s'apprêtait à insister quand Ron reprit la parole :
— Je t'en dirai peut-être plus quand tu seras marié avec l'un d'entre nous.
Le blond rougit malgré lui.
— Tu es au courant de ça ? Le premier jour, Molly m'avait prévenu qu'elle ne vous l'avait pas annoncé, pour que les choses se fassent « en douceur ».
Ron haussa les épaules.
— C'est vrai, mais on a espionné la conversation quand ta mère est venue la première fois. Si tu ne l'avais pas encore remarqué, on est du genre à écouter aux portes…
— … et à rentrer dans les pièces sans frapper. Si, j'avais remarqué.
Pendant un instant, il se perdit dans ses réflexions. Se pourrait-il que les comportements incompréhensibles et dérangeants des jumeaux soient en fait leur manière de… lui faire la cour ? Non, hautement improbable. Qui tenterait de trouver un époux en le poussant dans les escaliers ou en lui faisant exploser des boites au visage ? Personne !
Mais d'un autre côté, « la drague chez les Weasley, c'est s'arrêter au premier os brisé. ». Même si Ron avait dit ça pour plaisanter, il n'y a pas de potion sans chaudron.
Il secoua la tête face à cette idée. Quoi qu'il en soit, il était hors de question qu'il les désigne comme fiancés ! Ils étaient bien trop dangereux. Encore plus que le dragonnier, il en était persuadé !
D'un autre côté, Draco avait bien conscience qu'il n'aurait peut-être pas le choix. Il n'avait jamais rencontré les aînés, Ginerva semblait se retenir de l'agresser physiquement à chaque fois qu'il croisait son chemin, et Ron était le meilleur ami de Potter…
Est-ce que se retrouver obligé de fréquenter Potter était pire que risquer sa vie à tout moment ?
Draco se posait encore la question quand il arriva au troisième étage.
La légère fumée s'échappant de sous la porte des jumeaux le rassura sur l'endroit où se trouvait le duo infernal. Il rentra donc dans sa chambre, tout de même avec prudence, puis s'y enferma.
Il souffla.
Une fois de plus, il pensa à sa mère, espérant qu'elle était en sécurité et que son départ ne lui avait pas causé trop de soucis. C'était ce à quoi il se raccrocher dès que sa vie au Terrier lui pesait trop, ce qui était bien trop régulier à son goût.
C'est alors qu'il remarqua que la petite boite qui lui avait explosé au visage était toujours ouverte, avec un parchemin posé par-dessus. Méfiant, il s'approcha et jeta un regard sur le mot sans y toucher pour autant.
« On essayait te faire plaisir. Désolé de t'avoir fait peur »
Mouais… Drôle de façon de ne pas vouloir faire peur. Draco souleva quand même le parchemin pour savoir ce qu'il y avait à l'intérieur du coffret, décidant sur un coup de tête totalement irréfléchi de leur accorder le bénéfice du doute.
Il y trouva trois flacons de verre parfaitement aligné et une cuillère de touille pour le brassage de potion. Il prit cette dernière pour l'observer, dubitatif. C'était un bel objet en argent, qui devait sans doute coûter plus cher que ce qu'un Weasley pouvait s'offrir. À qui pouvaient-ils bien l'avoir volé ? Il reposa la cuillère avant de saisir un des flacons puis un second pour les étudier en détail.
Du sang de dragon ? De la poudre de peau de Demiguise ? C'était des ingrédients encore plus coûteux que la cuillère !
Une sueur froide se glissa dans le dos de Draco.
— Ils veulent me faire porter le chapeau de leur larcin ! jura-t-il en lâchant les « cadeaux » dans la boite comme s'ils allaient le brûler.
Se faisant, il remarqua qu'un second parchemin l'attendait sous les trois objets.
Il refusa d'y toucher et se détourna, avant de renoncer, vaincu par la curiosité. Se maudissant intérieurement, il glissa deux doigts entre les flacons pour attraper un coin du mot qu'il tira jusqu'à le dégager entièrement. Cette lettre-là était bien plus longue que l'autre.
« Cher Draco,
Ces modestes présents sont le résultat d'activités tout à fait légales et déclarées au ministère. Il s'agit d'ingrédients que nous utilisons couramment dans nos inventions, ainsi qu'une cuillère de touille extensible selon la taille du chaudron. Ils sont tous financés par notre principal actionnaire ainsi que par nos premières recettes.
L'entreprise Weasley et Weasley, Farces et Attrapes pour Sorciers Facétieux, comme tu peux le constater, est parfaitement rentable. Nous ne pourrons probablement pas t'offrir ton ancien train de vie les premières années, mais notre commerce florissant saura pourvoir à tes besoins. À nous ensuite de t'apprendre les plaisirs de la vie simple.
En espérant que ce présent te permette de mieux nous connaître ainsi que nos atouts non négligeables.
Gred et Forge. »
Draco retourna le parchemin pour vérifier qu'il n'y avait rien derrière avant de relire la lettre une fois de plus.
Par Morgane, ils essayaient bel et bien de lui faire la cour ! En l'achetant en plus ! Étaient-ils complètement fous ?
La signature ne l'interpella pas plus que cela, il savait qu'ils avaient l'habitude de mixer leur nom pour prêter à confusion, mélanger encore plus leur identité et…
Draco fronça les sourcils puis relut une troisième fois le parchemin, avec plus d'attention cette fois.
Ils se présentaient comme un tout, un ensemble indissociable. Même dans leur manière de lui faire la cour. Est-ce qu'ils comptaient l'épouser tous les deux ? Mais ça n'avait aucun sens !
Il eut un rire nerveux et reposa la lettre dans la boite.
Non, vraiment, il devait se faire des idées.
Forcément.
