Chapitre 9 : l'immortel Survivant
Il faisait nuit. Cela faisait des semaines qu'il faisait nuit, et froid comme en hiver.
Le cachot n'était pas tout à fait humide, mais l'air produisait une étrange sensation de moiteur.
Un feu brûlait en continu dans un brasero suspendu au plafond, brouillant sa conscience du temps qu'il passait sans réchauffer pour autant.
Harry était roulé sur lui-même pour tenter de conserver le maximum de chaleur corporelle possible, mais il frissonnait quand même. Il ne sentait plus ses pieds depuis deux jours, et était trop fatigué pour marcher dans sa cellule. On le nourrissait, pourtant, des plats apparaissant par magie sur le sol. Mais au lieu de le rassasier, chaque repas lui prélevait un peu plus de force. Pas besoin d'être un génie pour comprendre qu'il était empoisonné, mais Harry ne savait pas quoi faire d'autre que manger. Il avait si faim…
Son esprit s'égara, comme souvent, vers Ron et Hermione. Il passait son temps à penser à eux, à leur relation qui comptait tant pour lui, à craindre pour leur sécurité, où qu'ils soient. Parfois, c'est à Sirius qu'il songeait, sa seule véritable famille qu'il avait mis en danger pour une stupide hallucination qu'il avait prise pour une vision.
Il ignorait ce qu'il était arrivé au département des Mystères, si ses amis s'en étaient sortis ou si eux aussi étaient enfermés dans une cellule comme la sienne. Il n'osait imaginer que Voldemort et les mangemorts aient pu les tuer. La simple idée lui était insupportable.
Il se recroquevilla davantage. Le froid avait soudainement gagné en intensité. Ou bien était-ce lui qui était en train de mourir ? Il s'empêcha de se dire « enfin » ou de s'en sentir soulagé. Ce serait trop cruel, si quelqu'un l'attendait de l'autre côté des murs. Il ne voulait pas peiner ses meilleurs amis.
Et il voulait les revoir.
N'était-ce pas stupide, d'espérer ainsi retrouver la liberté ? Il ignorait où il était. Personne ne le savait. On ne viendrait pas le libérer. Il était seul et condamné…
Pourtant, Harry y croyait encore.
Il s'en était déjà sorti tellement souvent, d'aventures toutes plus dangereuses et improbables les unes que les autres. Il s'était battu tant de fois depuis sa naissance, avant même d'aller à Poudlard !
Harry se rappela de la violence de son cousin. Les coups de poings qui pleuvaient sur son corps malingre, des bras qui le maintenaient immobile, de ses dents qu'il serrait fort pour ne pas se mordre la langue… Il se remémora ces journées qui n'en finissaient pas, enfermé dans un placard bien plus petit qu'ici, à observer les araignées sur le plafond et la lumière filtrée par la visière. Il se souvint des mesquineries de sa tante et des insultes de son oncle. Il les avait encaissées sans rien dire pendant longtemps avant que la colère ne gonfle dans son ventre.
Il se rappela le jour où, le nez en sang, il s'était juré de ne plus jamais baisser les yeux.
Il se rappela le jour où, sans savoir comment, il avait libéré un python en enfermant son cousin à sa place.
Il se rappela le jour où, accroché au manteau de Hagrid, il s'était envolé loin de sa famille.
Lentement, Harry se redressa en position assise, les bras serrés autour de lui et les cuisses plaquées contre son ventre. Il ouvrit les paupières et fusilla le mur face à lui du regard, brûlant de sa rage de survivre.
Il avait tout perdu, mais il n'avait toujours pas abandonné.
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— Il ne se brise pas…
Voldemort laissa ses doigts pendre jusqu'à sentir la tête tiède de Nagini venir s'y frotter.
Il contemplait une boule de feu violette qui flottait à hauteur de ses yeux. À travers, elle il pouvait surveiller son prisonnier en permanence, ce qu'il ne se gênait pas de faire dès qu'il avait un peu d'intimité.
— N'est-ce pas fascinant ? Il n'a plus rien à se raccrocher, et pourtant, observe son regard… Aussi farouche qu'à chacune de nos rencontres.
Nagini siffla et s'enroula sur les jambes du mage noir qui la laissa faire.
— La potion de docilité ne fonctionne-t-elle pas, Severus ?
Le potionniste était un des rares que Voldemort acceptait d'avoir à ses côtés lorsqu'il surveillait Potter.
— Elle devrait fonctionner, Maître, mais je ne pourrais vous donner de réponse certaine que si je l'auscultais directement.
Voldemort claqua sa langue contre son palais.
— Je t'ai dit que je resterais seul à connaître l'emplacement de cette cellule.
— Bien sûr Maître. Je m'excuse pour mon impertinence.
— Ce n'est rien, balaya Voldemort en secouant négligemment la main. Je suis bien au fait ta haine pour ce garçon, et je la comprends. Cependant, tâche de ne pas oublier que la mienne est plus grande encore.
Severus s'inclina profondément.
Voldemort reporta alors son regard sur son prisonnier.
— Il y a quelque chose d'étrange chez lui.
Nagini releva la tête en entendant le fourchelangue et lui apporta toute son attention.
— Ce que je perçois en lui n'a rien de ce que m'ont décrit Severus ou Lucius. Cet enfant n'est pas un impertinent qui ne compte que sur sa chance pour s'en sortir. Ses yeux sont hantées, regarde-les. Le vois-tu, ma belle ?
Nagini ne répondit pas, mais glissa sur les épaules de son Maître pour l'enlacer fermement.
Voldemort, quant à lui, se laissa partir dans ses pensées contemplatives. Ce qu'il distinguait dans les iris de ce garçon était la couleur de l'avada kedavra. C'était la rage de vivre envers et contre tout. C'était la souffrance passée et présente qui se heurtait à une farouche volonté de survivre.
Voldemort connaissait bien ce regard. Il l'avait vu des centaines de fois dans le miroir brisé de son orphelinat. Il était d'autant plus perturbant de retrouver ce regard chez celui qui avait été désigné pour être son adversaire, son ennemi mortel.
Mais pourquoi s'entre-tuer quand Voldemort pouvait se contenter de souffler la flamme du combat ?
Ce petit sang-mêlé ne succombera pas si facilement, mais ce n'était pas grave. Voldemort avait d'autres moyens de tourner la situation en sa faveur, comme il l'avait toujours fait.
Il savourait cette alternative d'avance.
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Severus avait souvent été impuissant dans sa vie. Bien trop souvent, pour être honnête.
Face à son père qui le battait, face à James Potter dans leurs duels, face aux Serpentard qui l'avaient embrigadé, face à la mort de Lily qu'il n'avait pas pu éviter…
Il avait beau être un puissant sorcier, un Maître des potions, un occulmant doué et bien d'autres choses… Au final, ce qui lui importait vraiment persistait à lui échapper.
Comme aujourd'hui, avec le fils de Lily qu'il s'était juré de protéger, mais dont il ignorait où il était enfermé. Sans parler de le sortir de là ! Tout ce qu'il pouvait faire pour le moment était de limiter l'intensité du poison qu'il était obligé de lui fabriquer. Il ne faisait hélas que reculer l'inévitable. Quels que soient ses efforts, Potter finirait par devenir si faible qu'il ne pourra résister à l'imperium du Seigneur des Ténèbres. Lorsque cela arrivera, il sera prêt à renoncer à toutes ses valeurs en échange d'un peu de nourriture et de confort.
Severus espérait que, d'ici là, il trouverait suffisamment d'indices pour aider l'Ordre à libérer ce gamin. C'était cependant très mal parti : Voldemort soupçonnait la présence d'un espion au sein des mangemorts. S'il était déjà prudent en temps normal sur la distribution des informations, il était encore plus précautionneux concernant Potter.
Le garçon était en ce moment ce qu'il avait de plus précieux, son plus grand atout dans la guerre, il en était persuadé. Ils en étaient tous persuadés, d'ailleurs.
— Sans Harry, nous ne pourrons rien, soupira Albus en faisant des aller-retour dans son bureau.
Severus ne prit pas la peine de détacher son regard du plafond qu'il contemplait avec morosité depuis le début de la réunion de l'Ordre. Quoi que « réunion de l'Ordre » était un bien grand mot pour parler de ce qu'il se passait en ce moment.
Black avait refusé de venir tant qu'il n'y avait pas d'avancées dans la recherche de son filleul (Severus ne s'en plaignait pas, moins il voyait ce cabot, mieux il se portait) les Weasley, récemment engagés, s'étaient désistés depuis qu'ils accueillaient Draco chez eux et beaucoup d'autres membres n'avaient tout simplement pas répondu à l'appel. À croire que la disparition d'un seul enfant avait mis l'organisation entière à genoux. Ils n'étaient plus que cinq à être présents régulièrement.
— Rogue, tu n'as pas eu le moindre indice de plus ?
— Non Lupin, souffla Severus qui n'eut même pas la force de s'agacer contre son ennemi d'école. Le lord ne laisse rien passer : ni de l'emplacement ni de ses plans. Tout ce que je sais, je vous l'ai dit : le garçon est en vie, il n'est pas encore devenu fou, mais cela ne saurait tarder en l'absence de solution.
Albus fit un nouveau demi-tour dans la petite salle, les mains dans le dos.
Il était rare qu'il se montre aussi agité en public, mais sa seule piste du moment était tombée à l'eau, le laissant désœuvré.
— Rien non plus du côté de notre côté, les informa Maugrey Fol'œil. Pas d'enquête officielle sur la disparition de Potter et la recherche des autres mangemorts infiltrés au Ministère stagne.
— Le département de la justice a eu moins de crédits que l'année dernière, rajouta la jeune Tonks qui venait de rejoindre l'Ordre du Phœnix. On pense que Fudge ne veut tellement pas se mêler de la guerre qu'il diminue volontairement les forces de son propre pays.
— Ce sont des spéculations stupides, grogna Maugrey. Fudge est simplement incompétent et distribue l'argent public aux départements qui lui versent le plus de pots au vin. La corruption !
Il avait craché le dernier mot avec une sorte de rage teintée de dégoût.
Severus ne comprenait pas comment il pouvait encore s'en étonner. Pourquoi se faire des illusions sur le fonctionnement de leur système ? Comme s'il y avait quelque chose à sauver dans le monde sorcier ! Il était pourri jusqu'à la moelle, de sorte que Severus ignorait lui-même pourquoi il s'acharnait à participer à ces jeux de pouvoir entre le Ministère, le Seigneur des Ténèbres et Albus…
Il ferait bien de tout laisser tomber, de se contenter d'être le professeur mal-aimé des cornichons qui se fichaient de la beauté de l'art des potions comme de leur première robe.
D'ailleurs, cela aussi, il pourrait laisser tomber. Partir vivre chez les moldus jusqu'à se faire assassiner par un de ses anciens collègues, devenir un simple dégât collatéral d'une bataille, ou bien finir tué par un bête accident…
On l'oublierait alors, lui l'homme de l'ombre qui s'était démené toute sa vie pour réussir dans quoi que ce soit sans jamais y parvenir vraiment. Peut-être même qu'il n'aurait pas de sépulture, personne n'ayant de temps à perdre pour s'occuper de son cadavre. Son corps serait jeté dans la fosse commune ou subirait simplement un sortilège de disparition pour ne pas encombrer.
Il sentait qu'il avait quelques petites tendances pessimistes, aujourd'hui.
— Rogue, tu es avec nous ?
Hélas.
— Oui, je vous écoute.
— Que peut-on faire à présent ?
— Je n'en sais rien, soupira Severus. Sinon, cela aurait été le premier sujet abordé dans la réunion, vous ne croyez pas ?
Il ignora superbement les regards noirs qui répondirent à son ironie.
— Nous devons continuer les recherches, intervint alors Albus en s'asseyant finalement. Nous finirons bien par trouver suffisamment d'indices pour lancer une mission de sauvetage. Ne perdez pas espoir.
Cela aurait presque été convaincant si tout le reste de l'univers ne hurlait pas qu'ils étaient foutus.
Mais bon, Severus était sans doute pessimiste.
.
Sirius n'allait plus aux réunions de l'Ordre. Il se contentait des nouvelles que Rémus pouvait lui rapporter. Toujours les mêmes : ils ne savaient pas où Harry était enfermé, ils ne savaient pas comment le sauver, ils ne savaient pas quoi faire. Si c'était pour entendre cela, Sirius préférait encore ne pas venir…
Alors à la place, il traînait dans la maison familiale. Prétextant son besoin de rétablir sa santé, il avait demandé à Dumbledore de relocaliser le QG de l'Ordre. Il ne se sentait pas la force de voir du monde, en ce moment.
Seul Rémus était le bienvenu tant qu'il était prêt à supporter sa sombre et lugubre compagnie.
— Patmol ?
— Dans la cuisine !
Quelques instants plus tard, son ami apparut. De profonds cernes pendaient sous ses yeux et ses cheveux avaient encore blanchi depuis le kidnapping de Harry. Il semblait avoir bien plus que trente-six ans.
— Tu n'as pas l'air vaillant.
— Tu t'es vu ?
Rémus posa un panier sur la table de la cuisine.
— Si c'est de la nourriture, je n'ai pas faim, Lunard. Je pourrais même faire une grève de la faim sans problème, tellement je n'ai pas d'appétit en ce moment.
— Navré de te décevoir, mais c'est du vin d'elfe et du Whisky pur-feu. Je pensais que nous pourrions nous réconforter ensemble par ces temps malheureux, surtout toi qui aimes tant le vin d'elfe. Mais si tu n'en veux pas…
Rémus s'apprêtait à récupérer le panier quand Sirius se jeta sur son bras pour l'en empêcher.
— Ne le prend pas comme ça voyons, Rémus, mon ami ! s'exclama-t-il. Viens donc t'asseoir à mes côtés et oublions nos soucis. Allez, je te sers ! Kreattur !
L'horrible elfe de maison de sa mère apparut aussitôt, marmonnant des insultes à voix basse. Il invoqua deux verres sur la table puis disparut sur le champ. Avant, cette attitude le sortait de ses gongs : Sirius détestait Kreattur depuis l'enfance et l'elfe lui rendait bien. Aujourd'hui, il n'avait plus la force de s'en préoccuper.
Ils burent en silence, descendant la moitié de la bouteille de vin en bien trop peu de temps, si on prenait en compte les joues d'un rose vif de Rémus et les yeux brillants de Sirius. Pas de joie, cependant.
L'animagus remuait lentement les quelques centimètres de liquide carmin au fond de son verre en poussant de profonds soupires. Il jeta un regard en biais à son ami pour l'observer. Rémus s'était légèrement recroquevillé sur lui-même, le cou rentré dans les épaules et le visage plissé d'inquiétude. Sirius traîna sa chaise jusqu'à celle de son voisin pour les coller ensemble. Il se plia ensuite en deux pour glisser sa tête sous le bras de Rémus, réclamant silencieusement un câlin que le loup-garou lui accorda sans un mot.
Ils en auraient eu, pourtant, des choses à dire. L'un comme l'autre.
« Serons-nous un jour heureux ? »
« La guerre n'en finit pas. »
« J'aimerais que Harry soit parmi nous. »
« Nous aurions dû mieux le protéger. »
« James me manque. »
« Les maraudeurs me manquent. »
« Ne pars pas toi non plus. »
Mais toutes ces choses qu'ils avaient envie de prononcer, ils ne savaient pas les dire. Les sentiments restaient là, comme une boule dans leur gorge, comme un poids au fond de leur ventre, comme une malédiction au-dessus de leur tête.
Comme leurs larmes qui, malgré l'ivresse, ne coulaient pas.
