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Great Fire.
La Roche-Guyon, 1993.
Elie, je regrette que vous n'ayez pas connu Margaret Harcourt... C'était une femme douée d'un instinct extraordinaire et d'un remarquable sens de l'observation ; elle avait presque immédiatement deviné mon trouble, l'impétueux transport mêlé de tendres pensées qui imprégnait toute mon âme. Margaret préféra donc me décourager, et je songe encore avec ironie qu'elle m'imposa par-là une nécessaire et bonne douche... écossaise.
C'est ainsi que j'appris que Lucy était mariée, et parfaitement heureuse en ménage. Charles Warren travaillait au bloc F en tant qu'officier détaché de l'armée de terre – ses compétences en linguistique, philologie et folklore européen contribuaient au décryptage des trafics du haut-commandement allemand. Je me rappelais avoir lu, avant la guerre, quelques-uns de ses brillants articles à propos des langues germaniques et balto-slaves, et je ne pouvais m'empêcher de me demander ce qui avait réuni deux personnalités aussi diamétralement opposées. Peut-être Lucy avait-elle raison, en parlant de la pingrerie des écossais, car je ne valais alors certainement pas mieux qu'un imbécile étroit d'esprit...
Je finis également par réaliser la teneur de la conversation précédente entre les deux femmes, comprenant d'où me venait cette impression qui m'avait si cruellement tordu le cœur : le filleul de Margaret était le fils de Charles et Lucy, Nicholas, qui allait avoir cinq ans. Sa petite sœur, Mavis, en avait trois. Charles Warren avait refusé qu'ils restent à Londres après la capitulation française, et avait donc pris la décision d'envoyer les enfants à Sheffield, chez leur grand-mère maternelle. Bien que j'aie lu les journaux, à l'époque – et peut-être en avez-vous consulté certains, Elie, préservés et archivés dans vos « e-books » dont m'a parlé votre père –, je n'osais imaginer tout ce qui traversa ce couple, debout sur le quai de la gare comme des centaines d'autres probablement, en voyant s'éloigner le train. Je n'osais imaginer ce que l'on ressentait lorsque la nécessité et l'amour vous obligeaient à arracher vous-même vos enfants de vos bras. Je n'osais imaginer les sourires forcés, les larmes ravalées alors que les parents saluaient, d'un « au revoir » plein de l'espoir de retrouvailles prochaines, les petites mains qui passaient aux fenêtres des wagons. Je comprenais mieux cependant les origines du pauvre sourire triste qui avait effleuré les lèvres de Lucy, et je fus envahi par un élan de sincère compassion.
Et, début septembre 1940, les premières bombes tombées sur la capitale britannique avaient donné raison au pressentiment de Charles Warren. Heureusement, le couple avait, depuis quelques mois déjà, quitté son appartement londonien pour une minuscule chambre, non loin du site de Bletchley.
Je comprenais les louables intentions de Margaret et, tâchant de suivre ses conseils avisés, repoussai aussi loin que possible mes sentiments et me replongeai dans le travail avec une ardeur renouvelée.
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Je revis Lucy, mais à de rares occasions : ses connaissances très fines de la mécanique des machines de chiffrement et son savoir-faire sur les moteurs les plus disparates tenaient presque de la légende, à Bletchley. La hutte 8 fit même appel à elle, à plusieurs reprises, pour la « bombe » de décryptage électromécanique que Turing mettait au point, si bien qu'Alexander admit, un soir, alors que lui et moi échangions autour d'une pinte, que Lucy finirait par mieux connaître la machine qu'Alan lui-même ; c'est à cette occasion d'ailleurs qu'il la surnomma la « mathémagicienne », un nom de code que je trouvais parfaitement approprié. À ma connaissance, elle était la seule capable d'emporter la victoire aux échecs face à Hugh Alexander, même d'une courte tête, d'expliquer le plus sérieusement du monde pourquoi les bulles dans une pinte de Guiness descendaient au lieu de remonter, et de shunter le démarreur d'un vieux Ford à l'aide d'un simple tournevis. Lucy était une véritable ingénieure, sans toutefois pouvoir s'en attribuer le mérite ou même en revendiquer le titre, pour la simple – et absurde – raison qu'elle était une femme. Et à l'heure où je vous écris, chère Elie, je doute que les choses aient beaucoup évolué...
Quant à Charles Warren, je le rencontrai également, et alors que je m'attendais à la raideur caractéristique d'un officier de carrière, je fus surpris par sa nonchalance toute universitaire, son caractère bienveillant et spontané, et son sens de l'autodérision.
À mon grand regret cependant, la franche sympathie qui nous liait ne devint jamais une réelle amitié : dans la nuit du 29 au 30 décembre, alors que Charles et Lucy revenaient de leur semaine de vacances à Sheffield et quittaient King's Cross pour rejoindre d'anciens confrères à un dîner, les bombes incendiaires s'abattirent sur Londres, et Charles mourut.
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Lucy revint, à peine quelques semaines plus tard.
Elle fit une entrée discrète, accompagnée de Margaret, au milieu du brouhaha ambiant des conversations, des rires et des cliquetis de vaisselle, dans l'encoignure du bar enfumé du mess. Hugh Alexander fut le premier à apercevoir les deux femmes ; il se leva aussitôt, avec une élégance empreinte de gravité, et tira deux chaises à leur intention, tandis qu'un silence respectueux se faisait à notre table. Joan Clarke – une brillante cryptologue, très proche d'Alan Turing, et qui travaillait alors à la hutte 8 – se proposa d'aller leur chercher des boissons.
Lucy avait été gravement blessée lors du bombardement. Des hématomes jaunâtres achevaient de se résorber sur son cou et son visage, un réseau de cicatrices marquait sa peau, au niveau de sa clavicule, et son bras droit, qu'elle tenait en écharpe, semblait encore raide et douloureux. La jeune femme tirait par moments sur les manches de sa chemise, comme pour dissimuler ses mains, égratignées et brûlées. Quand Joan regagna sa place, Turing, solennel, leva son verre et porta un toast. « Aux êtres aimés, » dit-il sobrement ; et cela seul suffisait.
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