CHAPITRE 4

Elles étaient rares les fois où Alex Levy avait été sidérée. Et pourtant là… après le visionnage des deux vidéos, sa mâchoire était restée ouverte, prête à accueillir toute une colonie de mouches en vadrouille. Elle se leva, mit ses mains sur sa tête et ne put s'arrêter de dire « Oh my god, oh my god, oh my god… » Le premier constat était que Bradley était réellement en grande souffrance. Elle assurait à la fois l'accompagnement de son frère dans sa désintox, et puis surtout elle essayait vainement de survivre à une rupture amoureuse. Dernier choc et non des moindres… « Laura Fucking Peterson » était impliquée là-dedans.

Elle sortit de sa chambre et fonça droit vers Chip qui prenait l'air sur la terrasse.

- Chip ?

- Quoi ?

- Laura et Bradley ?

- Quoi ?

- Tu sais qu'elles sont ensemble ?

- D'où ça sort ça ?

- Chip, réponds s'il te plaît ? Je suis encore passée à côté de quelque chose et je veux savoir comment. C'est sérieux.

Chips leva les yeux au ciel et raconta ce qui s'était passé lors de la première matinale présentée par Bradley et Laura. Ensemble ils mirent 2 et 2 ensemble et Alex commença à reconstituer un puzzle. Ils échangèrent sur beaucoup de choses. Son voyage en Italie, sa dernière rencontre avec Mitch. Alex se laissa aller aux confidences. Depuis qu'elle était enfermée avec Chip elle se rendait compte à quel point elle était chanceuse sans qu'elle ne se soit interrogée une seule fois sur la compagne de Chip, Madeleine, et la manière dont elle pouvait le vivre…

- Revenons à Bradley…

- Encore ?

- Alors, Laura fait mon interview, après elle suit Bradley en Iowa. Elles reviennent. Puis, plus rien jusqu'à Las Vegas. On rentre de Las Vegas, j'ai le dos en vrac, et Cory appelle Laura pour me remplacer.

- C'était mon idée à la base je te rappelle.

- Ouais, on passera là-dessus, le coupa-t-elle en souriant timidement et Chip roula des yeux.

- Bref, on s'en fiche, continua-t-elle. Le premier jour de mon remplacement, elles sont outées avec une photo de Las Vegas. Peu de personnes étaient au courant, c'est le moins qu'on puisse dire.

- On ne sait même pas si c'est vrai.

- Charlie, je te fais confiance avec ma vie. Je peux te jurer que c'est vrai.

- Ok, mais qu'est-ce qui se passe avec ça ? Qu'est-ce qui t'arrive ? En quoi ça te concerne ? Laura n'était là que pour te remplacer. Je veux dire, c'est triste et c'est dur, mais ça ne te concerne pas.

- Pour l'instant Chip, je ne peux rien te dire. Mais aujourd'hui, je tiens à me racheter pour certaines choses. Tu ne sais pas tout de moi.

Elle était bien consciente que tout cela ne lui était pas destiné et que Hal avait pris de grands risques en les lui confiant. Et pourtant… Foi de Levy il avait bien fait ! La première vidéo lui avait fait l'effet d'une bombe. Elle en avait plus appris sur Bradley en deux minutes que pendant tout le temps qu'elle avait passé à travailler avec elle. Quelle honte !

Elle revisionna ces vidéos et se concentra sur Bradley et sur ses émotions. Immédiatement elle se remémora la discussion qu'elles avaient eu sur l'amour et le mariage et toutes les certitudes qui nourrissaient Bradley. C'était tout un monde qui devait s'écrouler autour d'elle, son frère n'avait pas menti. Que faire et comment faire ? C'était compliqué. Elle se leva, fit les cent pas, et envoya un texto à Hal en lui demandant d'effacer toute trace de communication avec elle. Il lui répondit par l'affirmative dans la minute, la remercia, et lui envoya un dernier texto pour lui dire que sa sœur avait accepté de voir quelqu'un.

Quelle heure était-il dans le Montana ? Tout passerait forcément par-là, mais Laura Peterson était tellement têtue et certainement méfiante…

Laura Peterson était allongée dans le patio de son ranch à côté d'un brasero sous une épaisse couverture. Son regard était plongé dans un livre mais ses pensées s'envolaient haut dans le ciel bleu et planaient au-dessus de la propriété, guettant la surprise qui aurait pu se produire. Depuis trois semaines elle était recluse dans cet endroit de rêve pour lequel un magazine d'architecture avait fait tout un photoreportage, une vraie prison dorée. Ses seules interactions, et encore de loin, étaient avec le régisseur du ranch, et Gordon, au téléphone ou en visio. Pour l'instant, America 365 n'avait pas repris ses diffusions. Des contacts avaient eu lieu avec le board mais pour l'instant rien n'avait abouti.

Ces rares incursions professionnelles lui permettaient de respirer. Non seulement elle s'ennuyait, mais tous les battements de son cœurs semblaient tout entiers tournés vers une personne, et ne se battre que pour elle. A chaque fois qu'elle faisait quelque chose, elle était irrésistiblement réduite à se demander ce qu'une petite blonde ravageuse pourrait en penser. Elle pouvait parfaitement se figurer ses expressions, dont son froncement de sourcils qui la faisait craquer, son sourire avec sa petit fossette, ses yeux rieurs gris-bleus… Elle aurait donné n'importe quoi pour passer ces moments avec elle, partager le studio pour ses émissions, sentir son parfum l'enivrer au quotidien. Cela faisait longtemps que de telles émotions ne l'avaient pas submergées. Pourtant, elle s'était jurée de ne pas retomber là-dedans, plus de lesbienne refoulée, plus d'abandon, plus de déception. Maggie l'avait prévenue, Gordon aussi dans un sens. Et maintenant les larmes lui montaient aux yeux comme une adolescente en mal de son premier amour. « Get a grip Peterson ! ».

Le vibreur de son téléphone se fit entendre. « Alex ? »

- Alex Levy ! A quoi dois-je cet honneur ? lança-t-elle avec un peu trop d'emphase.

- Salut Laura. J'appelais pour prendre des nouvelles. J'ai appris que tu étais partie dans le Montana.

- Oui c'est vrai. Je suis partie me mettre à l'abri.

- L'appel des grands espaces ?

- L'appel de l'isolement vis-à-vis de ma condition cardiaque. Enfin, et toi, comment vas-tu ? J'ai suivi ce que tu as fait.

- Ça va mieux, bien mieux maintenant. J'espère juste que mon expérience aura aidé à sensibiliser sur la réalité de cette saloperie et de ses dangers.

- Je pense oui, les réactions ont été plutôt bonnes, non ?

- Oui mais les bonnes réactions viennent généralement des personnes déjà convaincues.

- Oui c'est vrai. En même temps…

- Quoi ?

- Rien, je pensais à notre cher Président… Enfin… Chip est toujours avec toi ?

- Oui. Et, j'avoue qu'il est d'une grande aide. Seuls les enregistrements me tiennent la tête hors de l'eau, et Chip. C'est une vraie mère poule. Et toi Laura ?

- Quoi moi, demanda-t-elle surprise.

- Comment ça va ? Je sais que je ne te connais plus ou pas exactement très bien, mais ça compte pour moi qu'on ait pu discuter toutes les deux avant le début de cette merde. Je sais que tu as des soucis cardiaques et voilà… Moi je deviendrais folle si j'étais seule enfermée. Je pense qu'on ne doit pas être exactement dans une même configuration de lieux mais voilà. Je voulais sincèrement savoir comment tu allais.

- Mmm, excuse-moi, je ne suis pas habituée à ce genre de question…

- Surtout venant de moi…

- Surtout venant de toi, dit-elle en riant.

Quelques secondes filèrent dans le silence.

- C'est… Ce n'est pas facile. Je suis dans mon endroit préféré du monde, mais pour une fois je me sens loin de tout.

- Et du monde je pense, non ? Enfin, pardon, je dis ça mais je ne sais pas si tu as quelqu'un avec toi.

- Non, non tu as raison. Je suis seule et ça n'aide pas. Heureusement que j'ai Gordon au téléphone tous les jours pour surveiller ma santé mentale, une vraie mère poule lui aussi ! Enfin, il a plus de chance, il est confiné avec son mec.

- Je vois…

- Tu rêves, oui ! se moqua-t-elle.

- Oui, on peut dire que ma vie sexuelle est proche du néant depuis troooop longtemps ! Alors je rêve. C'est tout ce qui me reste.

- La grande Alex Levy ?

- Rhooo ça va !

- Je te chambre ! Tu as au moins un mec sous ton toit. Qu'est-ce que tu penses de Chip ?

- Arrête, il a une copine !

- Mais il est bien confiné avec toi et pas avec elle. Ça doit être dur pour elle.

- Ouais. Mais, il n'en parle pas.

- Et honnêtement, tu n'as jamais envisagé… Vous vous connaissez depuis quoi ? vingt ans au moins ?

Voilà l'occasion qu'attendait Alex pour aborder le sujet. Encore fallait-il être assez fine pour cela.

- Laura, c'est une question assez personnelle.

- Excuse-moi, je ne voulais pas.

- Non, non, je suis prête à répondre mais… dans un autre cadre.

- Comment ça ? s'étonna Laura.

- Ça te dirait une soirée visio-apéro entre vieilles copines ? Bière, whisky, musique, et questions persos ? Une bonne soirée d'ados attardées.

- Un peu comme au bon vieux temps ? Avec ou sans dance.

- Pas exactement mais presque. J'ai muri depuis.

Laura sourit, Alex aussi.

- Pourquoi pas.

- Ce soir ?

- OK, j'ai jamais fait ça avant.

- Il faut une première fois à tout.

- Merci Alex.

- De rien, à ce soir 19 heures ?

- Yep.

Elle raccrocha et arbora un air triomphal. « Je l'ai fait ! » Elle fonça à travers sa chambre et rejoignit Charlie. Il la regarda arriver et reconnut immédiatement son regard. Elle avait cette lueur victorieuse, cet éclat si particulier cette fierté immense de montrer qu'elle avait un coup d'avance, ce qui provoqua en lui un élan de désir qu'il n'avait jamais eu envers elle jusqu'alors et qui se répandit en rougissant ses joues.

- Charlie, j'ai besoin de toi pour ce soir !

- Qu'est-ce que tu manigances ? demanda-t-il intrigué.

- Ce soir je fais un apéro en visio avec Peterson, déclara-t-elle fière.

- Et qu'est-ce que ça a à voir avec moi, sérieusement. Je ne pense pas être invité… Je me trompe ?

- Euh… non. Est-ce que tu crois qu'on peut avoir de la bière sans alcool mais dont la bouteille pourrait paraître vrai ?

- C'est quoi ce délire Alex ?

- Bon, je veux amener Peterson à me faire des confidences personnelles ce soir. Mais pour ça, je dois avoir des idées claires. Dans mes souvenirs de jeunesse elle tenait super bien le whisky. Elle avait au moins les idées claires jusqu'au quatrième.

- Et ?

- Et je ne tiens absolument pas l'alcool. Alors je dois lui faire croire que je bois autant qu'elle.

- OK… et moi je trouve juste de quoi faire croire que tu bois. Tu me fatigues Alex. Pourquoi est-ce que je ferais ça ?

- Parce que je veux faire quelque chose de bien en les remettant ensemble et que tu es le meilleur des producteurs. Et que si tu ne le fais pas je te ferai la tête pendant une semaine ? minauda-t-elle.

- Tu es infernale.

- Et tu m'aimes pour ça ?

- Et je t'aime pour ça.

Cette affirmation installa un silence gêné entre eux jusqu'à ce que Charlie tousse et lui promette de faire de son mieux.


Archer Grey au même moment.

Allongée sur son lit, Bradley fixait le plafond en écoutant son interlocutrice dans ses airpods. Cela faisait presque une heure qu'elle était en ligne avec le docteur Legaspi. Avant de décrocher, elle était complètement tétanisée par la peur des blancs. L'idée même de se livrer à une inconnue la terrifiait. Elle se revit discutant de thérapie avec Laura après les frasques de son frère dans le studio et se remémora ses paroles, toujours réconfortantes. Et comme toujours, Laura avait raison. L'échange était plutôt facile et le docteur ne lui avait pas dit qu'elle était folle.

Hal s'était démené pour lui prendre un RDV et par elle ne savait quel miracle, il avait réussi à lui avoir quelque chose rapidement avec une des meilleures psys de New-York. Elle était douce, pas du tout intrusive ou méprisante, bref, à des années lumières de ce qu'elle s'imaginait sur les psys.

- Bradley, nous arrivons à la fin de cette première séance. J'ai deux questions à vous poser. Tout d'abord, avez-vous envie de poursuivre ce travail ?

- Oui, étonnamment.

- Ok, si je m'écoutais, je vous poserais d'autres questions ! s'exclama-t-elle en riant.

- Ah.

- Non, ne vous inquiétez pas, tout va bien Bradley. Par contre , la prochaine séance se fera en visio, obligatoirement.

- OK.

- Et pour finir, et je vous laisserais méditer là-dessus : Qu'est-ce que vous pourriez me dire à l'issue de cette séance ?

- Elle avait raison, comme toujours. Et je pense que je me faisais tout un monde de ça pour rien… Et si je crève d'envie de l'appeler pour le lui dire.

- Ok Bradley, on en reste là. Je vous vois donc via écran vendredi 15 heures. C'est bon pour vous ?

- A vendredi.


Laura était installée dans son canapé, l'ordinateur était posé sur sa table basse. Les lumières de la pièce étaient tamisées et diffusaient une ambiance chaleureuse. L'alcool se diffusait petit à petit dans ses veines mais elle connaissait cette sensation et ses limites. Depuis une heure Alex et elle papotaient sur les sorties lors de leur jeunesse dans les années 90. C'était la première fois que le refuge de Laura résonnait d'autre chose que de tristesse. Alex retrouvait tout l'éclat de ses vingt ans et le rire chaud et profond de Laura emplissait toute la pièce.

- Alex tu rayonnes !

- Je pense que j'avais besoin d'un peu de légèreté.

- A qui le dis-tu ! Amen à ça, à la tienne ! dit-elle en levant son verre face à l'écran.

- A la tienne ! répliqua Alex en prenant une gorgée de cidre transféré à la hâte dans une bouteille de bière.

- Il s'est passé quelque chose avec Chip ?

- Pourquoi tu dis ça ? demanda Alex perturbée.

- Je sais pas. Il y a quelque chose. Où est-il ?

- Dans sa chambre j'imagine.

- Tu vas le retrouver après ?

- Pourquoi Laura ?

Laura porta le verre à ses lèvres et perdit son regard dans le vide. Toute joie s'évanouit autour d'elle et ses yeux s'embuèrent.

- Laura qu'est-ce qui se passe ? Dis-moi.

- Si… si tu penses que. Si tu penses qu'il y a quelque chose de possible entre vous, Alex, ne laisse pas ta chance passer.

- Laura, je ne sais pas. Je n'ai jamais envisagé Charlie comme ça. Sincèrement, quand on en a parlé ce matin ça m'a frappée, et… dans la journée, on a un peu parlé, et je pense que ça pourrait marcher. C'est toi qui a ouvert cette porte.

- Alors fonce.

- Laura ?

- Quoi ?

- Comment ça va ?

- Honnêtement ? Il y a un mois de ça je n'aurais jamais répondu à cette question.

- Il y a un mois de ça on n'aurait jamais fait une soirée en visio.

- C'est vrai ! Et il y a un mois je pensais que j'avais retrouvé l'amour.

- Bradley Jackson.

- Bradley Jackson.

- Wow Laura. C'est sérieux ?

- Tu ne m'as pas entendue ? J'ai utilisé le passé pour en parler.

- Excuse-moi chérie, mais tu n'as pas vraiment l'air d'être passée à autre chose, remarqua-t-elle d'un ton très doux.

- Non. Tu as raison. Je n'y arrive pas. Je ne peux pas.

- Tu veux bien m'en parler ?

- A quoi bon ?

- Je pense que tu as besoin d'une oreille.

- Pffff.

- Peterson !

Laura roula des yeux et secoua la tête. Elle savait qu'Alex ne lâcherait pas.

-Bradley est entrée comme une tornade dans ma vie...

Elle raconta à Alex toute l'histoire et n'esquiva aucun détail, répondant même aux questions les plus intrusives d'Alex. Si celle-ci n'était vraiment pas la personne rêvée pour ce genre de confession, elle n'avait pas le luxe du choix. Gordon n'avait avec elle la même distance que lui procurait Alex, ni même la même audace. Ils se connaissaient depuis trop longtemps et ils étaient trop proches. Curieusement, Laura fut mise également en confiance par la sincérité qu'affichait Alex. Elle n'était pas là à attendre les « juicy news », non, elle était attentive. C'était bien une facette qu'elle ne s'attendait pas à voir en elle.

- Satisfaite ?

- Non. Je suis juste là pour t'écouter, je ne vais certainement pas juger. Par contre, Laura, je te promets que cette conversation ne sera pas la dernière. Je suis là et je ne te lâcherai pas.

- Alex, arrête, tu dégoulines de bons sentiments ! lança-t-elle en feignant de se moquer.

- Et alors ? J'ai été une garce il y a plus de vingt ans, je ne suis plus cette personne.

- Merci.

- Par contre, combien de personnes étaient au courant de votre relation avant l'article du Vault ? Il y a quelque chose que je ne comprends pas.

- Très peu, basiquement, Gordon était le seul. Gayle devait supposer quelque chose, mais à part eux sincèrement…

- Et c'est arrivé juste après Vegas, c'est ça ?

- Oui, le surlendemain exactement. Et la veille Cory m'a demandé de prendre ton remplacement au pied levé… Et c'était… Alex, as-tu des contacts qui pourraient nous aider à confirmer une intuition ?

- Je ne sais pas, personnellement non mais peut-être que Chip…

- Levy, donne de ta personne ! Fais un effort, et si ça ne suffit pas pense à la pauvreté de ta vie sexuelle!

Les deux journalistes partirent dans un grand éclat de rire.

- Avant de raccrocher, Laura. Je dois te dire quelque chose.

- Je t'écoute.

- J'ai eu des nouvelles de Bradley et elle ne va pas bien non plus.