Chapitre 5

La soirée avait été plus longue que prévue et avait dépassé les attentes basiques d'un apéritif en visio. Lorsque le sujet de l'état de Bradley fut abordé, la tonalité de leur discussion changea et l'ambiance fut plus lourde. Laura avait de plus en plus de mal à libérer sa parole rongée par un sentiment de culpabilité qu'elle n'avait jamais ressenti depuis le début de son confinement. Jusqu'ici, elle avait pris soin de tout mettre inconsciemment sur le dos de Bradley dans un élan d'autoprotection. Mais, après avoir vu ce qu'elle avait fait de la cure de désintox de son frère, ce qu'elle en avait tiré journalistiquement, et ce qui lui avait fallu de courage pour faire ça, elle se sentit terriblement mal. Alex s'abstint de tout commentaire désobligeant et se montra encore une fois en soutien même si l'envie la démangeait.

Je sais reconnaître les vrais sentiments que je les vois Laura, et Bradley est en train de traverser une lourde épreuve sans la personne qu'elle aime à ses côtés. Apparemment elle t'a envoyé une lettre pour tout t'expliquer. Je ne suis pas à ta place Laura, à toi de voir et de choisir.

Plongée en plein embarras, Laura ne répondit rien. Elle ne savait plus comment réagir et ses stratagèmes de défense avaient volé en éclats. Au creux de son estomac elle sentait un nœud en train de se former. Elle n'avait rien reçu au courrier, mais au-delà de ça, jamais Bradley n'avait accepté de répondre à ses appels ou messages, et pour ça, elle ne se sentait pas responsable.

Les deux femmes se séparèrent en se promettant un appel dès qu'Alex aurait une réponse de la part de Chip sur l'article du Vault.

Lorsqu'Alex éteint l'ordinateur, elle chercha Charlie. Elle entendit le son de la télévision qui sortait de sa chambre. Après avoir soupiré, elle frappa et n'attendit pas la réponse avant d'entrer.

De son côté, Laura passa la soirée roulée en boule sur le côté au fond de son canapé. A 50 ans passés, c'était difficile de se remettre en question, surtout après avoir vécu ce qu'elle avait vécu. Elle repassa dans sa tête l'ensemble de sa relation avec Bradley et elle se surprit à sourire, ce qui décupla sa douleur. C'était difficile. Différentes émotions la traversaient de la honte à la colère, du manque au rejet. Mais si elle ressentait ce niveau de douleur, qu'est-ce que ça devait être pour Bradley ? Elle finit par s'endormir vers 4 heures du matin perdue dans le maelstrom de ses sentiments.

Le soleil caressa sa main et s'enroula sur son épaule jusqu'à chatouiller ses yeux. Après quelques étirements, elle ouvrit les yeux et fut bien obligée de les refermer de suite en grognant. Sa tête semblait vouloir exploser, comme si elle était prise dans un étau. Et pourtant, la veille, se méfiant d'Alex, elle avait substitué le whisky de sa bouteille par du jus de pomme… Impossible de blâmer l'alcool pour cette migraine. Avec difficulté elle se traina dans la cuisine et se fit couler un café. Le bruit de la machine semblait crever les murs de pièce. Elle se mit les mains sur les oreilles et s'accroupit. Après avoir lentement avalé sa tasse et un ibuprofène, elle attrapa son portable et composa le seul numéro « SOS gay » dont elle disposait et que relevait de UBA.

- Hey Gordon, je t'avertis j'ai une migraine carabinée. Je te prie de bien vouloir parler doucement.

- Bonjour aussi. Je ne te demande pas comment ça va mais je dois te dire que ça craint de boire seule.

- Je n'ai-même- pas- bu, dit-elle en détachant chaque mot.

- Alors ça c'est dommage chérie ! s'exclama Gordon. Qu'est-ce qui se passe?

- J'ai une question à te poser, je sais ce que tu vas me répondre mais j'ai besoin de l'entendre.

- OK… tu devrais m'envoyer le texte par SMS que je me prépare à te donner ma meilleure réplique, déclara-t-il avec outrance.

Ils se mirent à rire ce qui provoqua un regain de douleur dans la tête de Laura.

- Pas besoin de texte Gordon. Voilà la question : Que dirais-tu à une vieille lesbienne qui va exploser sa bulle de protection pour aller se jeter aux pieds d'une femme qui ne sait pas où elle en est de sa vie, et qui est tout sauf prête à sortir du placard, qui vient d'une famille ultra conservatrice et qui va probablement crever mon cœur jusqu'à le vider ?

- Un vrai psychodrame lesbien, j'adore ! se moqua-t-il joyeusement.

- Gordon ! fit-elle semblant de s'offusquer.

- Tu me parles de la femme qui te fais rayonner au point d'accepter de retourner à la matinale, de celle avec qui tu vivais pratiquement H24 avant le confinement, de celle qui accroche un sourire à tout bout de champ et qui arrive à te faire regarder ton téléphone portable comme une ado attardée ? Oui ? Si c'est elle je ne comprends pas comment tu as pu attendre autant de temps.

- Ce n'est pas exactement ce que j'attendais comme réponse.

- Oh que si. Et c'est pour ça que tu m'a appelé. Tu avais besoin que je te botte le cul ! s'exclama-t-il. Et je regrette de ne pas l'avoir fait avant et de ma propre initiative. J'ai été vraiment nul comme ami.

Laura ne répondit rien. Une boule se formait dans sa gorge, le nez lui piqua et ses yeux s'embuèrent. Elle était incapable de parler.

- Écoute Laura, tu n'as besoin d'aucune permission et tu n'as pas à sacrifier ton bonheur pour éviter une hypothétique difficulté. Ce n'est pas la Laura combattive que je connais. Tu es Laura fucking Peterson ou pas ?

- Oui, affirma-t-elle en ravalant un sanglot.

- Qu'est-ce qui s'est passé pour que tu en arrives enfin à vouloir sortir de cette torpeur ?

Quelques jours passèrent en silence pour l'ensemble des protagonistes. Hal entamait sa cinquième semaine de cure et le programme qui le concernait était un vrai carton d'audience. Bradley avait réussi à monter des primes avec Gayle. Le seul hic était que ces derniers devaient intégrer le format de UBA 365, et donc certains détails devaient être validés en concertation avec Laura qui était l'une des productrices exécutives. Quand elle apprit cela Bradley faillit se trouver mal. Depuis le temps qu'elle avait envoyé sa lettre elle n'avait eu aucune réponse. Elle ne savait pas si elle devait en attendre une du fait qu'elle-même n'ait jamais repris contact avec Laura.

De son côté, Alex découvrait qu'un confinement pouvait avoir de bons côtés, et que la convalescence passait beaucoup mieux quand on était accompagné… Au-delà de ces aspects divertissants, Charlie fit jouer ses contacts, et réussit à sortir une information de premier plan. De source sûre, il apparut que Cory était à l'origine de la divulgation de l'histoire entre Bradley et Laura ce qui le laissa pantois. Alex aussi fut choquée de cette révélation, encore plus lorsqu'elle repensa à la proximité que Cory avait avec Bradley. Alex et Charlie appelèrent immédiatement Laura.

- Laura, c'est lui déclara Alex sans ambages. Charlie est avec moi. C'est lui qui a eu l'info et c'est vérifié. On lui a même transféré le mail qui le prouve.

- Le bâtard ! hurla Laura. J'en étais sûre.

- Je sais. Je n'arrivais pas à y croire, dit Alex.

- Chip, tes sources sont fiables ?

- A 100% Laura, je suis désolé. Je te transfère le mail de suite.

- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Alex.

- Je vais mûrir la chose. L'avantage d'avoir fait pas mal de choses au cours de ma carrière, c'est que je me suis constitué un réseau. Et croyez-moi, il peut rivaliser largement avec le sien. Mais avant toute chose, je dois arriver à prendre contact avec Bradley.

- Je pense que tu devrais y arriver facilement, son équipe va vous contacter à propos de son projet de prime dans ton émission, affirma Alex. Mais fais vite. Quelque chose me dit que Cory essaie de revenir par un moyen détourné.

Contrairement à tout ce que lui criait son cœur et son corps, Laura prit le temps de la réflexion. Tout au long de la semaine elle activa ses meilleurs contacts à UBA de manière directe et indirecte. Tout ce qui lui remonta comme informations indiquait que Cory manigançait pour retrouver un poste dans la chaîne. Il contestait son licenciement en s'appuyant sur l'arrivée du Covid pour justifier l'échec du lancement de UBA+. Apparemment, il avait gardé du poids sur certains membres du board. L'idée globale était de lui retrouver un poste dans la direction de l'info, ce qui impliquait de virer Stella. Mais avec ce que tenait Laura sur lui… Il était assuré de ne jamais plus retrouver de poste dans un grand network. Quoi qu'il en soit, son sort serait scellé en accord avec Bradley, et pour ça, il fallait la contacter. C'était maintenant.

Avant de passer son appel, son doigt glissa sur sa galerie. Et sur un dossier en particulier tout entier intitulé « Sunshine ». A l'intérieur il n'y avait que des photos de Bradley, toutes prises sans qu'elle ne pose, certaines pendant qu'elle dormait, d'autres pendant qu'elle se maquillait, dans son appartement, dans la chambre d'hôtel, dans les studios… A chaque photo qui défilait son cœur se serrait un peu plus. Elle revint sur sa préférée : Bradley se réveillant après leur première nuit. Au bout de quelques minutes de rêverie, elle appela. Les sonneries défilaient. Pas de réponse. Refusant de s'avouer vaincue, elle passa sur Facetime. Pas de réponse. Dernière solution, merci Levy : le frère. Il était onze heures du matin, elle pouvait appeler. Cette-fois, quelqu'un répondit, et le ton n'avait rien à voir avec la seule fois où elle avait pu l'entendre.

- Hal Jackson ? demanda-t-elle poliment.

- Oui. Qui est-ce ?

- Laura Peterson.

- Oh merde ! jura-t-il incrédule.

- Oui, comme vous dites. Écoutez, je suis désolée de vous déranger mais je dois absolument parler à Bradley. Elle refuse mes appels et ne répond pas à mes textos.

- Oui, oui ! Bien sûr. Attendez, je vais la chercher, quittez pas ! Putain, je suis content que vous appeliez.

- C'était tellement spontané que Laura ne douta absolument pas de sa sincérité.

- Hal ?

- Oui ?

- Vous pouvez passer en FaceTime ? J'aimerais la voir.

- Ouais, pas de problème.

L'appel bascula en vidéo. Laura ne voyait que le sol du salon de la suite. Hal appela sa sœur dans sa chambre. Laura n'entendit pas la réponse mais apparemment, elle n'était pas positive puisque Hal entra sans autorisation. Bradley protesta face à cette incursion mais son frère ne lui laissa pas le choix. Il balança le téléphone sur le lit et le visage de Bradley apparut à Laura, et inversement. Bradley mordit sa lèvre inférieure et détourna le regard. Il lui était impossible de raccrocher et à la fois aucun son ne pouvait sortir de sa bouche. Il y avait tellement de choses à dire et de sujets à aborder ! Les larmes lui montaient aux yeux et rajoutaient un dose de difficulté. Laura la trouva fatiguée, le visage émacié. Elle non plus ne savait pas quoi dire et au vu de l'état de Bradley, elle ne voyait pas par quoi commencer. Quelques secondes passèrent, et les enveloppèrent d'un voile de tristesse. Finalement, Bradley réussit à rassembler ses esprits et déversa un flot de paroles continu.

- Je suis tellement désolée Laura ! Tellement ! Je ne sais pas par quoi commencer. Tu dois me détester mais je ne pouvais pas le laisser Laura. Et tu me manquais tellement, j'avais honte. Et je…, et je…

Elle renifla et Laura lui laissa tout l'espace et le temps nécessaires.

- Je ne pouvais pas te répondre. J'ai merdé. Et tu avais été tellement claire dans tes propos. Et moi j'étais tellement fière que tu puisses m'appeler ta femme. Et j'ai tout gâché ! Et puis, j'ai eu tellement honte que je n'ai réussi qu'à t'écrire cette lettre. Et je ne regrette pas les derniers mots parce que je les pense encore. Je ne te mérite pas Laura, je t'ai fait perdre ton temps et je suis tellement désolée, tellement désolée, de tout. De t'avoir déçue, de ne pas avoir su te mériter. Je ne suis qu'une déception et qu'un poids pour toi.

- Ça m'a tellement manqué ! souffla Laura.

- Quoi ?

- Ce débit. Tout. Toi. Bradley, je n'ai pas reçu ta lettre. Je ne sais pas ce qu'elle contient, mais la seule chose qui m'a déçue c'est que tu aies pensé pour moi, à ma place. J'aurais voulu communiquer avec toi. Bradley, on s'est toujours tout dit. Ce qui a été violent, c'est ça. J'ai eu l'impression que tu voulais m'effacer de ta vie.

- Non, je… tenta-elle de se défendre en laissant ses larmes redoubler d'intensité. Pas du tout !

- Je sais Bradley, j'ai compris. J'ai compris beaucoup de choses ces dernières semaines. Et moi non plus je ne suis pas exempte de tout reproche. Je t'interdis de dire que tu es une déception. Je suis très fière de toi et de ce que tu as fait.

Bradley eut du mal à se reprendre. Ce moment était dur émotionnellement et décuplé par le manque physique. C'était cruel d'avoir cette discussion à distance alors qu'elle n'avait envie que d'une chose : se blottir dans ses bras.

- Bradley, il y a quelque chose que je dois te dire, quelque chose de très important, commença Laura.

- Quoi donc ?

- Je sais qui a révélée notre relation au Vault.

- Comment ? Enfin qui ?

- De source sûre, fais-moi confiance. Je suis désolée de te dire ça au téléphone. Il faut que tu saches.

- C'est Cory.

- Le connard ! s'exclama Bradley qui sentait la colère l'envahir. Mais finalement, ça ne m'étonne pas.

- Comment ça ?

- Le soir où j'ai retrouvé Hal, il est venu avec moi. Jusqu'à ce que quelqu'un m'appelle après avoir vu ma vidéo, nous avons parcouru les rues de Manhattan. Et au beau milieu de ce merdier, il s'est arrêté et il m'a dit qu'il m'aimait.

- J'avais raison…

- Mais j'ai repoussé ses avances, et …

- Ce n'est pas la question. Tu te rends compte qu'il a fait ça alors qu'il était ton boss et que tu étais dans une situation de détresse émotionnelle ?

- Oui, je sais. Et tu avais raison depuis le début.

- Maintenant nous devons décider ce que nous allons faire à son propos, déclara Laura