Le Serpent et l'Oiseau
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Coucou !
Avant tout : Joyeux Anniversaire Maya et Ccie !
Suite à une promesse, je n'avais pas trop le choix de vous poster ce chapitre aujourd'hui... J'ai quand même eu le temps de faire mes RàR, j'espère n'avoir oublié personne ! Un grand merci à Baccarat V, malilite, Sundae V, Maya et Ccie, Marly McKinnon, Orlane Sayan et Tiph' l'Andouille ! Tous vos petits mots me vont droit au cœur.
Je n'ai pas eu le temps de vraiment réécrire le fond du chapitre comme je l'aurais voulu, mais il a quand même été relu par Pamphile, que je remercie ! Ceci dit, si j'attendais, je ne l'aurais pas publié avant 2025. J'accepte l'idée que je suis loin d'être satisfaite de tout ce que j'ai écrit car honnêtement, c'est ce qui permet à ce chapitre d'exister !
Je vous souhaite une bonne lecture !
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Leçon n°10
Ce qu'il faut perdre pour gagner
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« Il neige ! »
Retentit un cri de surprise. Étrange. A l'aube du mois de décembre, nul vent ni froid réel. Plutôt que des flocons, des particules de coton flottent dans les airs. Ils volètent, tombent, se joignent et s'épaississent. Il neige et tout autour, les regards s'éclairent. Deux Serdaigle plongent leurs mains dans le duvet glacé. Travis Wenworth éclate d'un rire bruyant et contagieux. Melika Van Housen se laisse tomber dans l'herbe blanchie.
La neige fond entre les doigts d'Alice. Un sourire se dessine sur ses lèvres. Il a le goût d'un instinct enfoui et oublié, celui d'un souvenir d'enfance où rien n'est jamais amer.
— Ce sera de la boue dans une heure.
Narcissa les regarde s'ébattre avec hauteur. Alice se tourne vers elle. Son amie a-t-elle déjà été enfant ? Même à onze ans, elle n'a jamais eu l'insouciance des autres.
— Raison de plus pour en profiter, non ?
Alice jette dans sa direction le peu de neige qui lui reste.
— Arrête, les gens nous regardent.
— Ah oui, qui ça ? Ils ont tous les yeux rivés sur Melika Van Housen.
Narcissa la contemple à son tour avec mauvaise humeur.
— Tant mieux.
Alice n'insiste pas. « Les gens nous regardent. » Ce n'est pas la première fois qu'elle entend cette phrase, mais son sens a évolué avec les années. D'abord accompagnée d'un sourire appréciateur, puis d'un zeste de provocation, elle représentait la satisfaction d'être vue, prise en compte. Narcissa n'aurait pas toléré l'indifférence.
Quand ce regard est-il devenu source d'angoisse ? Quand a-t-il fallu faire attention, vraiment attention, comme la représentante d'un parti politique, responsable d'une exemplarité quelconque ?
— Tu es différente depuis que tu as dit oui à Lucius.
Il y a dans ces mots une brutalité qui contraste avec la douceur de sa voix. Alice se mord la lèvre mais dans sa bouche, l'amertume se répand toujours.
— Ne dis pas n'importe quoi. Je ne vais pas m'extasier sur deux pauvres flocons, c'est tout.
Elle se penche pour les effleurer du doigt.
— Regarde, ça fond déjà.
Au fond, Alice ne peut qu'acquiescer. Transformée en une pluie fine, la neige n'est déjà plus ; elle perd sa jolie couleur, devient flaque d'eau sous leurs pas.
« Est-ce que rien ne dure jamais ? »
Alice se tait ; elle ignore comment le dire. Elle ignore même si c'est vrai. Peut-être est-elle simplement jalouse de voir sa meilleure amie passer de plus en plus de temps avec Lucius Malefoy.
Mais la vérité c'est que chaque fois, le retour de Narcissa auprès d'elle lui laisse un goût étrange sur la langue, comme s'il activait quelque chose dans son esprit ou qu'au contraire, il venait de fermer une porte.
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Revoir Narcissa avait ouvert une brèche dans les souvenirs d'Alice. Ils se cognaient les uns contre les autres, douloureux et confus, portant en eux des questions qu'elle ne voulait pas se poser. Était-elle déjà Malefoy ? Avait-elle renoncé pour lui à sa liberté ? A quel point faisait-elle partie de leur monde ?
« Ils viendront pour toi. »
Alice n'en avait pas douté : l'épée de Damoclès était là, au-dessus de sa tête, prête à frapper. « Je prends toujours mon temps. » C'était une chose qu'elle avait admirée chez Rabastan. Une facette de lui le dévoilait prudent. Il savait ce qu'il voulait et ne se précipitait pas pour l'obtenir. Mais ce n'était qu'une seule de ses facettes, et pour une fois, elle lui serait peut-être préjudiciable. « Pendant que tu patientes, j'apprendrai. Je deviendrai plus forte. Je deviendrai Auror et je te traquerai la première. »
Londubat était son atout principal dans ce plan bancal. Ils travaillaient sans relâche entre les cours. Même les interventions de Gloria Hunt leur servaient à réviser silencieusement la théorie grâce à un code qu'ils avaient mis au point : chaque mouvement du doigt était associé à un sortilège, qui devait ensuite en amener un autre. Pas question de perdre une minute à interpréter la forme des nuages. Pendant leurs camarades lisaient les présages dans les stratocumulus, Alice et Frank reprenaient la théorie des contre-sorts et les grandes règles de la miscibilité. Hunt ne voyait pas grand chose et Alice la soupçonnait de ne pas s'en soucier beaucoup.
A la fin février, un nouveau cours s'ajouta à leur programme, ce qui eut l'effet de réduire – à leur immense soulagement – les heures passées en compagnie de Garrett Whittaker. Histoire de la magie noire. Pour l'instant, comme le précisa l'intervenant, il ne s'agissait que d'un point historique sur les forces des ténèbres et leur utilisation à travers les âges. La théorie réelle, voire la pratique, ne viendrait que la deuxième année.
Pieter Petrovski, le spécialiste en la matière, était un petit homme très âgé, presque autant que Spellman, mais sans sa forme éclatante. Il interrompait toutes les deux minutes un récit haletant pour poser une main dramatique sur un cœur au bord de la crise cardiaque. La première fois, Benjy s'était précipité pour demander s'il allait bien et Travis avait couru lui chercher un verre d'eau. Au bout de la sixième alerte, ils avaient tous lâché l'affaire.
Tous ressortirent de ce premier cours avec une pile de livres théoriques « de base » à connaître pour la semaine suivante :
La Doctrine secrète, tome 1 : L'évolution cosmogonique de la pratique ésotérique par Helena Petrovna Blavatsky
Histoire de la pensée obscure par Quentin Jentremble
L'Éthique occulte et l'esprit de la magie noire par Karl Cabaliste
Essai sur le satanisme par Lucy Fayre
Outre leur longueur, aucun de ces ouvrages n'était facile d'accès, et ce dans le sens le plus littéral. L'Histoire de la pensée obscure était lui-même un livre très obscur : les lettres noires sur fond noir finissaient par donner mal à la tête et vous obscurcir la vision. L'éthique occulte insistait pour vous parler plutôt que de vous laisser le lire, vous expliquant d'une voix docte que la magie noire était l'aliénation de la pensée la plus profonde. Il enchaînait les concepts insaisissables et vous engueulait quand vous ne les compreniez pas : la voix vous suivait même après avoir refermé le livre, propre à vous rendre fou.
Alice avait tenté de s'en servir pour caler une porte : le bouquin l'avait traitée d'esclavagiste sans âme tout le reste de la journée.
Ce n'était même pas les pires. En dégrafant La Doctrine secrète, elle se rendit compte que l'ouvrage nécessitait une goutte de sang à chaque ouverture pour en dévoiler les mots. Quant à l'Essai sur le satanisme, un mystérieux pacte en latin était proposé à quiconque voulait en découvrir les secrets.
A quoi rimait toute cette littérature ? A les corrompre jusqu'au dernier ? Alice dut même empêcher Travis de lire à voix haute le texte latin et à en juger comment la pièce avait commencé à trembler, elle n'était pas certaine d'y être parvenue à temps.
La semaine suivante, ils se retrouvèrent tous les six dans un état pitoyable. Andrzej ne voyait plus rien, le bras de Benjy était couvert de coupures, Travis assurait entendre des voix et Jody récitait des passages entiers de L'Éthique occulte d'une voix monocorde et proprement terrifiante. Alice et Frank n'avaient abordé ces textes qu'avec la plus grande prudence, et jamais seuls. Il y avait toujours eu l'un d'eux pour refermer un ouvrage vindicatif ou beaucoup trop demandeur.
Petrovski les étudia longuement du regard.
— Ce sera votre leçon n°1, déclara-t-il devant le désastre.
— Ne jamais, jamais, jamais ouvrir un livre de magie noire ? demanda Benjy.
— Ne soyez pas stupide, répliqua Petrovski en posant une main sur son cœur fragile. On peut l'ouvrir. Simplement, il faut se rappeler que la magie noire demande toujours une contrepartie.
Alice échangea avec Londubat un regard. Le sang, l'âme ou la santé mentale. Une leçon efficace.
— Personne ne fait de la magie noire sans laisser quelque chose derrière soi. De tout temps, celui qui plonge dans les forces obscures le fait pour gagner, mais jamais sans perdre.
— Ça veut dire que je ne regagnerais jamais ma vue ? demanda Andrzej avec une pointe de panique.
Petrovski lui sourit, ce qu'Andrzej ne put évidemment pas voir. Parmi les ouvrages empilés sur son bureau, il en saisit un, et le contempla quelques secondes, comme pour réfléchir.
Puis il se tourna à nouveau vers lui :
— La doctrine secrète prend votre vue en échange du savoir. Elle vous illumine donc l'esprit en vous plongeant dans l'obscurité la plus littérale. Je connais quelqu'un qui l'a lu et qui m'en a relaté l'expérience. Cette personne ne l'a jamais regretté. Le regrettez-vous, Mr Markiewicz ?
— Eh bien... Un peu quand même, murmura le jeune polonais.
— Une chance que vous n'ayez pas vraiment lu l'ouvrage d'Helena Petrovna Blavatsky. J'ai remplacé ces ouvrages par des copies plutôt réalistes du même effet, mais un effet temporaire. Vous devriez récupérer votre vision dans quelques heures. Il en est de même pour votre âme, Mr Wenworth, ou votre endoctrinement, Miss Parker.
Benjy regarda ses cicatrices avec espoir, mais Petrovski s'arrêta là.
— De tout temps, poursuivit-il après une longue pause, les hommes ont choisi de s'acquitter du prix, un prix élevé, mais pour quoi ? Qu'ont-il cherché à accomplir ? Qu'ont-il donné, qu'ont-ils reçu en échange ? Et surtout, surtout... ah, je... j'ai besoin de m'asseoir.
Les apprentis, jusqu'ici tous suspendus à ses lèvres, se précipitèrent pour proposer une chaise au vieil homme afin qu'il puisse reprendre son souffle.
— Où en étais-je ?
— Et surtout... ? fit Travis avec inquiétude.
— J'ai oublié, marmonna Petrovski. Bah, ça me reviendra. La première figure que nous étudierons sera Étienne Guibourg, un certain prêtre satanique français...
Le cours se révéla des plus passionnants. Il mêlait sociologie, psychologie et théories magiques et s'appuyait aussi bien sur de vieilles histoires que des statistiques réalisées par d'éminents chercheurs. Il s'avéra qu'environ 64% des hommes ou femmes qui plongeaient dans la magie noire n'avaient pas – ou peu – reçu d'amour pendant leur enfance. 59% d'entre eux avaient vécu un événement qui les avait profondément traumatisés. Mais, comme le répéta Petrovski, ces statistiques étaient des approximations ; la plupart des adeptes de magie noire refusaient de parler de leur enfance et un certain nombre ayant tué toute leur famille, cela en rendait l'étude difficile, tout en confirmant plutôt la thèse du manque d'amour.
Alice le voyait, Londubat n'était pas très à l'aise avec la magie noire. Il contemplait les livres proposés par Petrovski avec méfiance, même ceux certifiés « sans risque », et se montrait pendant leurs temps d'étude sur le sujet encore plus silencieux que d'habitude. Il était bien le seul.
L'Histoire de la magie noire avait enthousiasmé tout le monde.
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— Désolée. Le luxe n'est pas dingue, mais c'est un bon canapé. Loyal et efficace.
— Tout ce qu'on attend d'un canapé, fit Jack avec un faible sourire.
Bien qu'il le connaisse déjà, Marlène avait insisté pour lui faire découvrir les détails de son appartement. Après la salle de bain, elle lui avait indiqué le chemin de sa « chambre » (le vieux canapé pliable du salon), qu'il tapota pour en éprouver la texture. Marlène le regarda avec inquiétude.
— C'est parfait, la rassura-t-il.
Accueillir Jack était un moyen efficace de l'éloigner de sa mère. Adorable, mais terriblement envahissante. « Je l'adore mais chaque fois qu'elle est là, j'ai l'impression d'étouffer. » Edith n'y vit aucun inconvénient. Elle aimait beaucoup Marlène et ne s'était jamais remise de sa rupture avec son fils, il y avait de cela presque cinq ans.
— Omelette et pommes de terre, ça vous va ?
— Tu veux un coup de main pour éplucher tout ça ? demanda Alice.
— Avec plaisir, ma belle.
Jack avait posé ses affaires pour s'installer sur le canapé. Il se frotta les yeux, l'air fatigué. Un des effets secondaires – mais provisoires – du traitement selon Marlène.
Bientôt, œufs, herbes, patates et fromage furent rassemblés dans la poêle. Une douce odeur de friture envahit la cuisine. Marlène alluma sa platine vinyle avec un sourire, les yeux clos pour savourer les premières notes de musique. Alice reconnut la voix de David Bowie, une chanson nommée Heroes que Marlène aimait beaucoup. Elle mit la table en effectuant quelques pas de danse sous le regard approbateur de son amie.
— Jack, tu viens ?
— Je n'ai pas très faim.
Il n'avait pas bougé du canapé où il s'était installé, les affaires à ses pieds.
— Jack...
— Je suis désolé, je crois que je ne peux rien avaler.
Marlène s'approcha de lui, s'assit sur le canapé-lit désormais déplié, l'entoura de ses bras et l'attira doucement à elle.
— Je suis désolé... Je suis désolé d'être un boulet pour toi...
— Tu ne seras jamais un boulet pour moi, Adams. Tu m'entends ? Jamais.
— Je ne sais pas si c'était une bonne idée, Marlène.
— Si tu préfères revenir avec ta mère, mon grand...
Jack avait laissé entrevoir l'ombre d'un sourire, signe que l'argument avait porté ses fruits.
— Je te laisse une assiette sur la table basse. Elle restera chaude. Mange quand tu te sens prêt. Y'a aucune pression ici.
— Merci.
Il s'allongea sur le lit, silencieux.
Marlène commença à servir le dîner ; ses gestes étaient brusques, mal assurés. Alice lui prit doucement la poêle des mains, en versa une partie dans l'assiette de son amie. La musique grésillait. Elles mangèrent sans entrain. Les couverts s'entrechoquaient sans parvenir à percer l'enveloppe du silence.
— Je vais fumer, murmura Marlène.
Elle repoussa d'une grimace ce qui restait de son omelette. Alice lui laissa quelques secondes d'avance, le temps de ranger leurs assiettes, avant de la rejoindre sur le balcon. Accoudée sur la rambarde, une cigarette se consumait entre les doigts tremblants de son amie. Marlène lâcha la fumée retenue longtemps dans ses poumons.
— Tu m'en files une ?
— Non. C'est addictif, ce truc. Mieux vaut ne pas commencer.
— Guérisseuse jusqu'au bout des ongles, hein ?
— Il faut croire...
Elle inspira une nouvelle bouffée.
— Je devrais arrêter. Mais j'arrive pas. Ces derniers temps, je trouve pas ça assez fort.
— Essaie le verre de pur feu en prime, histoire de vraiment mourir jeune.
Marlène laissa échapper un petit rire.
— N'empêche, c'est ça devenir adulte ? C'est quand même bien de la merde.
— Si tu cherches quelqu'un pour regretter Poudlard avec toi, tu t'adresses à la mauvaise personne.
— Je sais pas ce que je regrette, en fait. J'étais tellement contente d'en sortir, de ce microcosme pourri... Je vais pas te mentir, la hiérarchie des Sang-pur, des joueurs de Quidditch, des belles gueules populaires et la sale tête de Peeves, ça va jamais me manquer.
Alice hocha la tête. Un grand château, mais des horizons réduits. Chaque couloir était cerné de règles implicites et pourtant tangibles, qui avait forgé dans l'ombre un dédale de pensées qui n'était pas les siennes. Marlène prit une nouvelle bouffée de cigarette ; hors de sa bouche, la fumée avait pris la forme d'une tête de mort.
— Je sais pas, on pourrait se dire que ce serait mieux en sortant, qu'on aurait le choix, qu'on pourrait faire ce qu'on veut de nos vies. La vérité c'est qu'on est toujours confronté à ce putain de système hiérarchique.
— Ceux qui ont le pouvoir et ceux qui s'écrasent, confirma Alice en songeant à Garrett Whittaker..
— Exactement. Mon connard de « mentor » est passé à la vitesse supérieure, tu le savais ? Ça faisait un moment qu'il me foutait la paix alors j'avais baissé ma garde... L'autre jour il m'a sorti que je n'étais pas assez impliquée dans ma formation.
— Il est sérieux ? Tu arrives aux aurores et tu reviens chez toi à pas d'heure !
— Je fais tout ce qu'il me demande de faire et qui relève du métier. Tout ! Je n'ai pas râlé une seule putain de fois devant le travail qu'il m'a assigné et pourtant, il y aurait eu de quoi. Mais j'ai vite compris à son regard. Ce n'est pas dans ma formation qu'il ne me trouve pas assez impliqué... c'est vis-à-vis de lui. Et comme c'est lui qui va remplir mon évaluation...
La forme prise par la fumée oscillait entre des couteaux, des haches et autres instruments tranchants. Alice sentit monter en elle une profonde colère.
— T'en as parlé à quelqu'un ?
— C'est le meilleur guérisseur du service. Tout le monde le vénère là-bas. Tu les entendrais : « un type brillant, McKinnon, tu n'imagines pas ta chance ». Ça me donne envie de vomir.
— Et le carnet que vous aviez rempli ?
— Les élucubrations d'une conne hystérique. Carrington, le directeur du service, m'a dit que j'exagérais tout de même un peu, qu'après tout il n'y avait pas de mal à séduire une « si jolie jeune femme ». Ils se soutiennent entre eux.
— Les connards...
— Ouais. Au moins maintenant je suis fixée : soit j'accepte les avances pour améliorer mon implication, soit je dis adieu au métier de mes rêves, un truc auquel, sans vouloir me vanter, je suis plutôt douée !
Il y avait donc des requins partout. Marlène avait raison, sortir de Poudlard n'était pas s'émanciper, simplement se soumettre à une autre hiérarchie, à des désirs différents.
— Tu ferais quoi à ma place ?
— Je ne sais pas, avoua Alice.
Elle réfléchissait à toute vitesse. Il devait bien y avoir une solution quelque part entre les deux possibilités énoncées par Marlène. Elle travaillait au Bureau des Aurors, nom d'un gobelin mal léché !
— Tout ce que je sais, c'est qu'il ne va pas s'en sortir comme ça.
— C'est-à-dire ?
— Quel intérêt de fréquenter les jumeaux Prewett si on ne peut pas s'appuyer un peu sur leur science ? A partir de maintenant, Marlène, tu te tiens loin de lui. On s'en occupe.
— C'est très gentil Alice mais...
— Tu oublies que je suis moi-même une Serpentard, dit-elle dans un sourire. La vengeance et la ruse, ça me connaît. Il va regretter de s'en prendre à toi, crois-moi.
Marlène souffla sa dernière bouffée de cigarette, qui prit cette fois une jolie forme de cœur. Elle ne fit aucun commentaire, mais Alice avait bien compris.
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« D. M. »
Alice avait d'autres préoccupations – Marlène aussi – mais le laboratoire de Dover n'avait pas quitté son esprit. Chaque jour passé devant la salle des Archives ranimait son désir de savoir.
L'enquête n'avait pas connu de nouvelle piste. Désormais, il s'agissait d'un fait passé, un incident qui ne faisait plus le poids face à la Coupe nationale de Quidditch ou aux températures étrangement basses pour un début mars. « Probablement une affaire isolée. Un taré. » Mais rencontrer Narcissa lui avait appris au moins ça : les Mangemorts n'étaient ni endormis ni convertis à la tolérance. Ils avaient d'autres choses à faire, des plans dont ils entendraient parler tôt ou tard.
En attendant, autant régler le problème réel qui se posait à elle : venir en aide à Marlène.
— Il y a deux manières de stopper un chantage, déclara Fabian après un temps de réflexion. La première, c'est de faire appel à sa compassion.
Un filet de lumière rosée traversait les fenêtres de la salle de repos. Les frères Prewett était arrivé tôt pour profiter d'un café avant le début de la journée.
Fabian observa le liquide noir s'écouler lentement de la machine. Lorsque la dernière goutte fut tombée, il se tourna vers Alice avec un large sourire.
— La deuxième, c'est de lui faire un chantage bien pire.
— Vous étiez à Gryffondor, les garçons ?
— Oui. Bien que le Choixpeau ait longuement hésité...
— C'était juste pour vérifier.
Benjy eut un petit rire.
— Moi, je pense qu'on pourrait juste lui envoyer L'Éthique occulte et l'esprit de la magie noire par la poste.
— J'aime bien ! apprécia Gideon. On est dans l'esprit !
Fenwick se rengorgea avec fierté.
— Comment on fait pour faire un chantage bien pire ? demanda Alice.
— Tout monde a des secrets, Rowle. Il suffit de découvrir les siens.
— Par les Archives ?
Londubat, qui jusqu'ici avait semblé somnoler dans son fauteuil, ouvrit soudain les yeux. La pièce que les frères Prewett avaient décrite comme accès au savoir fonctionnait-elle aussi sur la vie des gens ?
— Dans les Archives, expliqua Gideon, sont référencés tous les livres un jour écrits, tous les articles de journaux, tous les dossiers des gens du Ministère, chaque enquête un jour menée et ce en remontant à plusieurs siècles. Mais s'il aime torturer des chatons dans sa cave, je crains qu'on n'ait aucun moyen de le savoir.
Si Alice en éprouva une vague déception, elle devait bien admettre que cette limite était rassurante.
— A moins que quelqu'un ait écrit un article sur lui..., ajouta Fabian. Mais c'est peu probable. « Il aime torturer des chatons dans sa cave : Sorcière Hebdo a recueilli en exclusivité son témoignage ! »
— Difficile de faire du chantage sur quelque chose qui est déjà connu, de toute façon.
— Est-ce que ça ne vaudrait pas le coup d'y entrer pour vérifier ? hasarda Frank.
— Non, je ne pense pas.
Il parut déçu.
— Ne vous inquiétez pas, on va mener une petite enquête. Et si ce pervers est un pervers irréprochable, il nous restera toujours le plan B.
— Qui est ?
— Tout à fait légal, bien sûr.
— Bien sûr.
Les frères Prewett ne se montrèrent pas particulièrement ému par le scepticisme d'Alice.
— C'est un peu ce que j'appelle la technique Fol Œil, fit Fabian. Il s'agit de terrifier son interlocuteur par un ton plutôt méchant et une série de menaces. Le suspect en vient assez vite à faire ce qu'on lui demande.
— Pour être honnête, Fol Œil a un avantage sur nous. Il n'a même pas besoin d'ouvrir la bouche pour faire fonctionner le plan B.
— Mais Gideon et moi, on a appris du meilleur. Il est temps de mettre en pratique nos connaissances.
— On pourra venir avec vous ? demanda Alice.
Fabian sourit.
— Bien sûr.
— Une parfaite occasion d'apprendre pour vous aussi !
— On se donne rendez-vous demain soir, le temps de réfléchir tranquillement à un plan d'action.
— Parfait. Merci, les garçons.
Alice lui tendit la main, et Fabian la serra avec enthousiasme.
— Y'a pas de quoi. Pour être honnête, on a toujours rêvé de faire partie de ce type d'opération.
— Ce pauvre guérisseur ne sait pas ce qui l'attend...
Alice aurait presque eu pitié de lui. Les deux frères étaient les meilleurs apprentis de leur génération ; le temps qu'ils ne passaient pas à inventer des blagues à deux noises, ils le passaient à travailler dur pour devenir d'excellents Aurors. Elle devinait à travers leurs récits que même Fol Œil les estimait beaucoup.
Elle attendit de les voir disparaître dans le couloir pour se tourner discrètement vers Londubat.
— Tu crois qu'il se passerait quoi si on tente d'utiliser les Archives ?
Il l'observa avec étonnement.
— Pourquoi cette question ?
— Juste comme ça.
S'il ne parut pas dupe, il n'insista pas.
— Une alarme ? Une lumière rouge aveuglante ? Ou pire, Maugrey qui débarque. A moins que...
Frank hésita.
— A moins que quoi ?
— A moins qu'on emprunte un badge, j'imagine, dit-il d'un ton presque léger, sans la regarder dans les yeux.
— Oh.
Elle resta une poignée de secondes à le contempler, surprise. En réalité, ce n'était pas une mauvaise idée.
— Tu ferais un truc du genre, toi ?
— Il existe des sortilèges de protection très puissants pour protéger ce genre d'objet. Ce sont des Aurors. Peu de chance qu'on puisse les voler en toute impunité...
Il avait raison, bien sûr. La sécurité mise en place autour du badge devait être maximale.
— Mais si l'occasion se présentait ?
Londubat se tut un instant. Elle ne sut pas comment lire le regard qu'il lui adressait.
— Ça dépend pour qui.
— Et si...
— Si c'est pour Marlène, tu peux compter sur moi, Alice.
Après tout, quand ne pouvait-elle pas compter sur lui ?
Alice esquissa un sourire.
— Et si ça avait été pour moi ?
Malgré la légèreté du ton, elle sentit une pression inhabituelle peser sur sa poitrine. Idiote. Elle l'avait déstabilisé – une seconde seulement – mais suspendue à ses lèvres, soutenait mal son regard étonné et curieux. Il fit mine de réfléchir, et lorsqu'il lui répondit, ce fut d'une voix plus légère qu'à son habitude :
— Ce qui est sûr, c'est que je ne tomberais pas dans l'illégalité pour n'importe qui.
Une fois de plus, elle était piégée à son propre jeu. Il s'amusait avec elle. La perspective raisonnable de revenir en arrière, de répondre par un simple rire lui traversa l'esprit. Le n'importe qui l'arrêta.
— Pour quelqu'un qui en vaudrait la peine ? Comme Jack ou Benjy, tu veux dire ?
— Exactement.
— Ou les Prewett.
— Ou Emmeline, renchérit-il en se prenant au jeu.
Pourquoi attendait-elle qu'il le dise ?
Quel âge avait-elle ? Six ans ? Quel besoin avait-elle d'être validée par Frank Londubat ?
— Ou Travis Wenworth, ajouta-t-elle d'un air un peu sombre.
— N'exagérons rien !
Il rit. Ce n'était pas si grave, songea Alice, qu'il ne le dise pas. Elle aimait le voir rire. Il ne se détendait pas si souvent, ces derniers temps. Alice jeta à regret un coup d'œil à sa montre.
— On va devoir y aller, bad boy. Les cours vont commencer.
— Ça marche. Je te suis.
— Le cours de Hunt sera l'occasion parfaite de réfléchir à l'opération vengeance.
Londubat hocha la tête. Il se dirigea vers la porte tandis qu'elle déposait son gobelet dans la corbeille prévue à cet effet. Au moment de quitter la pièce, il se tourna une dernière fois vers elle.
— Au fait, la réponse est oui.
— La réponse ?
— A ta question, répondit simplement Londubat.
Il disparut sans bruit à travers l'encadrement, la laissant seule dans la petite salle de repos. La question.
« Et si ça avait été pour moi ? »
Comme une idiote, elle pouvait à peine s'empêcher de sourire.
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La journée du lendemain passa à une lenteur insupportable. Être obligée de subir les remarques acerbes d'un Muddle dépourvu de barbe et pire, se concentrer pour obtenir une miscibilité acceptable fut pour Alice une véritable torture. Les effluves provenant des marmites lui donnaient mal à la tête.
Heureusement, Londubat ne cessait de la rappeler à l'ordre lorsque Muddle regardait ailleurs.
— Deux tours seulement, lui chuchota-t-il.
— Merde...
Que faire avec une potion bleu roi quand la recette la demandait transparente ? Muddle passa près d'elle, fixant la mixture de ses petits yeux réprobateurs – des yeux qu'elle rêvait d'arracher à ses orbites.
— C'est incroyable comme vous semblez régresser chaque jour.
— Et ça ne remet pas en question ses choix de pédagogie, ironisa-t-elle à l'adresse de Londubat.
— La potion de Benjy est verte. Je t'assure que tu ne t'en sors pas si mal.
Alice lui sourit.
— C'est gentil de ta part de hiérarchiser les couleurs.
Elle était presque tentée de le croire, d'ignorer la petite voix dans sa tête lui murmurait qu'il était sans doute gentil par essence.
Si le temps passé en salle de potion fut long et pénible, l'histoire de la magie noire se révéla toujours aussi passionnante. Des généralités, Petrovski passa à l'étude de figures précises. Il parlait vite, d'un ton animé malgré son grand âge, déroulant de grands pans d'histoire avant de perdre le contrôle de son souffle au moment le plus dramatique.
Il avait choisi pour sa démonstration une anglaise nommée Amelia Dyer, née en pleine période victorienne.
— Amelia Dyer était une femme ordinaire. Un mari, une formation de médicomage, tout était rassemblé pour susciter la confiance. Elle proposa même à de nombreuses jeunes mères, souvent isolées, moldues ou non, qui avait conçu dans l'illégalité, fuyant un mari ou les autorités, de s'occuper temporairement de leur nourrisson. Une belle âme, n'est-ce pas ?
Petrovski sourit.
— Chose étrange, autour d'elle, les enfants disparaissaient. Et avec les années, Amelia ne perdait rien en jeunesse, gagnait tout en puissance. Car recueillir les enfants des autres ne lui convenait plus. Elle en voulait toujours plus, jusqu'à les chercher dans leurs maisons. Un à un, elle dévorait leur force vitale et nourrissait sa force. Lorsque des rumeurs – puis des plaintes – de plus en plus nombreuses naquirent à son encontre, les Aurors ne purent plus l'ignorer. Ils envoyèrent tous leurs membres pour l'arrêter. En vain. De plus en plus d'enfants disparaissaient et personne ne pouvait rien faire. Amelia était trop puissante, intouchable.
— Alors comment ont-ils pu...
— J'y viens. Les Aurors avaient sans doute une pensée trop... classique. Mais Gavin Williams avait un plan.
Il but une gorgée d'eau, fit une pause pour reprendre son souffle.
— Gavin était dit « le sorcier le plus prometteur de sa génération ». Un jeune homme plein de fougue, que ses compétences en magie promettaient à une grande carrière. Ému par la détresse des mères endeuillées, par le massacre que personne ne pouvait éviter, il décida qu'il était temps de combattre Amelia Dyer sur son terrain.
Alice l'écoutait ; elle n'avait jamais été aussi attentive dans un cours d'Histoire.
— Il y avait dans son village un très jeune enfant sans père, doté d'une malformation à la naissance. Le cœur lourd, Gavin Williams le tua de ses mains. Puisque cette pratique avait fonctionné pour une sorcière aussi médiocre que Dyer, elle fonctionnerait forcément sur un sorcier aussi puissant que lui. Il se nourrit de la force vitale de l'enfant, de la puissance et de la pureté donnée par l'innocence. Et il alla provoquer Amelia en combat singulier.
Petrovski secoua la tête.
— Oh, Gavin ne démérita pas. Mais il mourut à la suite d'un combat acharné, terrassé par la magie d'Amelia Dyer.
Le silence revint. L'intervenant ne reprit pas son histoire. Il attendit quelques secondes, comme pour jauger les réactions de ses interlocuteurs.
— C'était impossible de la tuer alors ? finit par demander Benjy. Si Gavin était le sorcier le plus puissant de tous ?
— Peut-être qu'il aurait fallu qu'il tue davantage de bébés ? interrogea Travis, ce qui lui valu une grimace de dégoût de la part de ses collègues.
Petrovski haussa les épaules et se releva avec difficulté de sa chaise.
— Peut-être qu'il n'était pas allé assez loin, en effet. Il a affaibli la sorcière, mais il n'a pu la tuer. Or, le nourrisson qu'il a tué appartenait à une jeune femme nommée Andrea Malovich, qui l'avait fait naître en secret puis perdu quelques jours plus tard, l'enfant ayant été confié de force à sa tante. En plus d'être un enfant illégitime, comme je vous l'ai dit, le bébé avait une malformation à la naissance, raison pour laquelle Williams l'avait choisi. Gavin, qui n'avait pas d'enfant lui-même, n'imaginait pas que quiconque puisse regretter le nourrisson, qu'il trouvait d'une laideur affreuse. Tout ceci est raconté dans son journal.
Les apprentis étaient suspendus au récit de l'intervenant, toujours ponctué de grimaces et de menaces d'arythmie sur son cœur fragile.
— Andrea aimait l'enfant malgré tout, comme elle a aimé l'homme qui en fut le père. Elle bravait l'interdiction de sa famille et tous les jours en secret, penchée à la fenêtre, elle le regardait dormir. La disparition du bébé, étouffé par Williams pour un peu de pouvoir, causa en elle une peine indicible. Gavin décédé, l'enfant était mort pour rien, et Andrea se retrouvait seule avec un deuil qu'elle n'avait pas le droit de porter. Les Aurors étaient de plus en plus dépassés par la puissance d'Amelia. Les enfants continuaient de disparaître mystérieusement dans le Royaume. Andrea eut alors une idée. Elle se rendit chez les mères en deuil, les visita une par une. Porte par porte. Pour partager leur peine. Et pour recruter les seules femmes qui pourraient stopper la mage noire.
— Elle a rassemblé une armée ?
— On peut dire cela, Mr Fenwick, car Amelia avait tué beaucoup d'enfants. Guidés par Andrea Malovich, les femmes la traquèrent sans relâche à travers le pays. Amelia continuait de dépenser sa puissance pour se cacher, pour continuer à tuer, mais les femmes ne s'arrêtaient pas, ensemble elles finirent par la trouver : réfugiée dans un cottage en Écosse, entourée de quelques-uns de ses fidèles. Ces derniers furent neutralisés sans mal. Amelia fut une autre paire de manche. Les sortilèges lancés autour de la propriété l'empêchaient de fuir. Mais elle restait terriblement dangereuse. Elle a tué une dizaine de femmes avant de prendre sa propre vie.
Le silence retomba dans la petite pièce, que Petrovski parut à nouveau savourer durant quelques minutes. Personne n'osait intervenir, attendant la suite.
— Combattre la magie noire par la magie noire, avait-il conclu. C'est, alors que toutes les autres possibilités avaient échouées, l'option choisie par Gavin Williams.
— Mais il a échoué, lui aussi, fit remarquer Alice.
— Bien sûr. Pourtant Gavin était prêt à perdre. Il a écrit dans son journal qu'il ne sortirait pas du duel vivant. Il savait qu'il laissait là une part de son âme. Mais c'était un sacrifice qu'il jugeait nécessaire.
— Je ne comprends pas, intervint Londubat. En tuant l'enfant, il est devenu un mage noir... Il est devenu comme elle, non ?
Petrovski hocha la tête, satisfait.
— Et nous pouvons nous réjouir que Williams soit mort dans la bataille. Il était un sorcier beaucoup plus puissant qu'Amelia...
— La magie noire corrompt systématiquement alors ? demanda Travis.
— C'est un échange. Ce que l'on a de plus précieux, de plus fragile, de plus mortel contre le pouvoir, la puissance, une vie sans perspective de fin.
Petrovski porta quelques secondes la main à son cœur avant de reprendre.
— De manière paradoxale, c'est ce que nous avons de plus fragile qui nous empêche de pourrir de l'intérieur, et c'est ce que nous devons donner pour ne plus mourir.
— Et c'est quoi exactement ?
Alice songea à la famille Lestrange, Malefoy, Avery, mais aussi à sa famille à elle, aux mots de Thorfinn alors qu'elle le suppliait de l'imiter, de partir, lui aussi.
« Je ne suis pas toi, Alice. Je ne vais pas me défiler. »
Que s'exposait-il à perdre, lui ?
— Notre lien avec le monde, notre amour, notre compassion, notre indulgence, notre capacité à nous oublier nous-mêmes... La certitude que notre vie a une fin et enfin, notre humanité toute entière.
— Il existe d'autres moyens de lutter sans perdre, dit Londubat. C'est ce qu'a choisi de faire Andrea Malovich, n'est-ce pas ?
— Bien sûr. La magie fondée sur le don, qui puise dans l'amour le plus profond, est d'une puissance ancienne, méconnue mais sans égale.
— Je ne comprends pas, fit remarquer Travis. Andrea n'a rien donné. Elle a perdu, elle aussi.
— Vous croyez ? Vous pensez vraiment, Mr Wenworth, qu'Andrea Malovich n'a rien donné d'elle-même, sans se soucier d'un retour ?
— Son amour pour l'enfant, murmura Frank.
— Exactement. Il s'agissait d'un enfant qui ne lui appartenait plus. Un enfant mal-formé, illégitime, probablement voué à la mort, ou du moins au mépris et à la peur. Même alors qu'elle doit l'abandonner, Andrea ne s'en détourne pas, elle continue de l'aimer. Elle n'attend rien en retour. Elle aime. Elle se rend vulnérable, bien sûr, sujette à la douleur, mais elle aime.
Petrovski sourit.
— Voyez-vous, ce n'était pas des Aurors qui pouvaient combattre Amelia Dyer. Les Aurors n'ont rien donné, eux, et Gavin... Gavin a tué un innocent. Il est devenu le pendant d'Amelia et leurs pouvoirs n'ont fait que s'annuler...
— Mais vous avez dit que Gavin avait affaibli Amelia. Sans son sacrifice, les femmes auraient-elles été capables de la tuer ?
— Nous ne le saurons jamais. Vous avez raison, Miss Parker, les choses ne sont jamais ni complètement noires, ni complètement blanches. Il reste le fait que chacune des femmes qui sont allées affronter Amelia l'ont fait en connaissant les risques, et l'ont fait par amour. Elles l'ont fait pour les autres femmes – et les hommes –, pour les enfants à venir, et cet espoir leur a donné une puissance considérable. Par essence, le futur prend le pas sur le passé, l'espoir sur le désespoir, la vie étouffe la mort.
Petrovski avait un air soudain plus sérieux.
— Ce que je vais vous dire est très important.
Il prit le temps d'écouter un instant les pulsations de sa poitrine avant de reprendre.
— Vous verrez des choses qui vous retourneront le cœur. Vous essaierez de les combattre et comme Gavin, comme les Aurors, il vous arrivera d'échouer. Dans le travail d'un Auror, la noirceur est partout. Parfois, alliée au désespoir, elle finit par vous ronger. Sans même le vouloir, vous finissez par perdre. Quelle que soit la situation, la tentation – qui est légitime –, n'oubliez pas : magie noire contre magie noire, c'est la magie noire qui gagne.
— Alors quoi ? ironisa Jody. On se contente d'aimer ?
— Perdre cette part qui vous permet d'aimer, Miss Parker, c'est sombrer. Vous n'en voyez pas l'utilité maintenant parce que vous n'êtes que de jeunes apprentis, mais ma leçon du jour est celle-ci : ne vous laissez pas aller à la tentation. Prendre les armes de l'ennemi c'est combattre sur son terrain et ne permet que de lui offrir davantage de pouvoir. Cultivez votre compassion, votre humanité, n'oubliez pas que c'est une force.
Le silence tomba à nouveau. Petrovski se contenta de hocher la tête.
— Le cours est terminé.
oOoOo
L'intervention de Petrovski avait plongé Alice, Frank et Benjamin dans une profonde réflexion philosophique. Faire du chantage à un individu comme Willem Davis (le « mentor » de Marlène) n'était-il pas agir exactement comme l'avait fait Williams, soit s'abaisser à utiliser l'arme de son ennemi ? Les frères Prewett avaient accueilli le questionnement avec un sourire.
— Pieter est formidable et je suis heureux que – par miracle – son cœur ait tenu jusque là, mais vous vous posez trop de questions.
— Battre un harceleur à coup d'amour n'a aucun sens, renchérit Gideon.
— On a découvert que Davis organisait des paris sur des matches de Quidditch. A mon avis, on aura pas besoin de creuser beaucoup pour qu'il flippe un peu.
Alice finit par hocher la tête. Elle avait assisté au désarroi de sa meilleure amie. Il y avait suffisamment de rancune en elle pour trouver davantage de sens dans la vengeance que dans la compassion que louait Pieter Petrovski.
— Je crois que si, ça a du sens.
Elle se tourna vers Londubat, surprise. Il ne donnait que rarement son opinion. Mais lorsqu'il le faisait, c'était d'une voix ferme, avec la même détermination qu'il mettait dans absolument tout le reste.
— Depuis combien de temps ce type travaille à Ste-Mangouste, à votre avis ?
— Il doit avoir... je ne sais pas, quarante ans ?
— S'il est titulaire à l'hôpital depuis presque vingt ans, on peut affirmer, je crois, que Marlène n'est pas la première.
L'union des femmes pour vaincre Amelia Dyer. Était-ce à cela que Londubat faisait référence ?
— Marlène a déjà essayé d'en parler, contra Alice. Ça n'a pas marché.
— Parce qu'elle en a parlé à des hommes. Nous, il faut qu'on interroge les femmes. Venez avec moi.
Les apprentis suivirent Londubat jusqu'à la bibliothèque de la salle de repos. Il saisit un livre sur l'étagère et le feuilleta pendant quelques minutes.
— Là. C'est noté noir sur blanc, dans le Serment solennel du guérisseur : « Je respecterai la dignité de mes patients comme je respecterais la dignité de ceux qui travaillent à mes côtés, sans jamais rien accomplir qui puisse leur nuire, et ce sans distinction de genre ou de race » – c'est dans leur loi ! Il peut être condamné pour ça.
— Marlène est-elle sa collègue ? demanda Benjy. Techniquement, c'est son apprentie.
— Techniquement, elle « travaille à ses côtés »...
— C'est quoi ton plan, Londubat ? interrogea Fabian. Parce que si on monte ce genre d'accusation, ça risque de prendre du temps.
— Mais ça aura au moins le mérite de neutraliser le problème durablement. De créer un précédent, peut-être, de changer les choses.
Devant le silence de ses camarades, il ajouta :
— Parfois, prendre du temps pour atteindre un objectif, c'est la seule façon d'y parvenir sans... sans perdre, justement.
— OK, fit Alice. Je te suis.
Elle avait déjà remarqué qu'il n'était pas dans le caractère de Londubat de choisir l'évidence ou la facilité, tout comme elle avait remarqué qu'il avait sur le sujet régulièrement raison.
— Moi aussi, annonça Benjy.
— Bien, soupira Fabian. Je suppose qu'on doit fréquenter Maugrey depuis trop longtemps.
— On veut bien essayer ta méthode, Londubat, mais si ça marche pas, laisse-nous tenter la nôtre. Ça te va ?
— Parfait.
Gideon serra la main de Frank avec une certaine solennité.
— Et moi qui croyais que tu aimais l'illégalité, lui chuchota Alice à l'oreille.
Londubat lui offrit un sourire discret.
— Petrovski a raison, il y aura toujours d'autres méthodes que de s'abaisser au niveau de son adversaire.
— T'en es vraiment sûr ?
Alice aurait aimé avoir sa certitude. Frank prit quelques secondes pour y réfléchir.
— J'espère, souffla-t-il.
Il y eut un silence.
« Moi aussi. »
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(A suivre)
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Note d'auteur
Je perçois ce chapitre comme assez tranquille, mais je suis toujours intéressée de savoir ce qu'il en est de vos impressions de votre côté !
Ça ne dit pas grand chose à son sujet, mais le suivant pourrait s'intituler : « Comment résister aux désirs de l'autre ». J'ai une nouvelle deadline pour dans deux mois, que je vais tenter d'honorer ou même de devancer (bon, ne soyons pas trop ambitieux non plus haha). Merci d'avoir lu celui-ci, je vous souhaite le meilleur et je vous dis à bientôt !
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