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LEÇON N°11
Comment résister aux désirs de l'autre
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Coucou !
Un grand merci à mes fidèles revieweuses : Maya et Ccie, Aselye, Baccarat V, Sun Dae V, Orlane Sayan, Tiph l'Andouille et katymyny (Merci pour ton petit message ! Comme j'aime le slowburn – les mauvaises langues diront même que ça n'avance pas beaucoup :P – et que la romance est loin d'être centrale dans l'histoire, il y a très peu de chance que ça aille trop vite ou qu'elle prenne le pas sur le reste, mais je te laisse découvrir par toi-même si tu en as toujours envie ! Merci encore pour ta gentille review et les recommandations – et ta review sur Monstre si tu repasses par ici !). Merci à toutes d'être toujours là malgré mon rythme plus qu'irrégulier, je lis toujours vos commentaires avec plaisir et c'est aussi grâce à vous que j'ai envie de revenir.
Petite dédicace à MarlyMcKinnon pour ses comptes à rebours qui ont modérément fonctionné cette fois-ci, mais qui ont au moins eu le mérite de me rappeler à mon devoir ! Et merci à Pamphile bien sûr, toujours là pour relever les coquilles :)
C'est un chapitre qui m'a pas mal frustrée et qui me frustre toujours, mais je suis toujours en thérapie pour passer outre haha. Il est plus mouvementé que le précédent, je vous préviens...
Bonne lecture !
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Rapide résumé des épisodes précédents :
Pour fuir et se protéger de Rabastan – pour des raisons qu'on ignore encore exactement – pardon, ça viendra –, Alice Rowle, Serpentard pourtant destinée aux charmes des bals Sang-Pur et des maris aux loisirs douteux, s'est embarquée dans la formation des Aurors, pas évidente à suivre ; elle galère en potions et Londubat en duel, alors ils décident de faire une alliance : eux deux ou rien.
Côté guerre, les choses s'assombrissent : ils découvrent une Maison étrange, où des expérimentations ont été pratiquées sur des moldus. Lorsqu'ils vont à l'hôpital pour rendre visite à Jack (qui a fait un burn-out suite à la formation), Alice surprend une conversation entre O'Neil et Perez, deux Aurors, sur une certaine D.M. dont l'identité reste mystérieuse héhé. Zeller et Selwyn, eux, chacun d'un côté de la guerre, s'affrontent dans les coulisses du Ministère.
Côté Marlène, la colocataire d'Alice, c'est compliqué : son mentor se croit tout permis, jusqu'à lui faire des avances teintées de chantage, et tout le monde met la main à la pâte pour un petit (gros ?) retour de bâton. Jack a aussi quitté l'hôpital pour rejoindre la coloc'.
J'oublie plein de choses mais ça me paraît suffisant pour saisir ce chapitre-là (et sur mon fuseau horaire, il est presque 2h du matin u.u) Mais c'est normal vu mes délais si vous avez zappé des trucs, je me ferais un plaisir de répondre à vos questions si vous en avez !
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Alice s'arrêta net devant l'odeur qui la prit à la gorge dès son entrée dans l'appartement.
— Merde !
Paniqué, une manique trouée à la main, Jack étouffait sous la chaleur et la fumée dégagée par le four ; il en retira une quiche noircie à la pâte carbonisée qu'il posa sur la table avant de se laisser tomber sur une chaise, la tête entre les mains.
— Ça va ? Tu t'es brûlé ?
Par chance, il avait l'air indemne.
— C'était censé être une surprise... Apparemment, même ça, j'en suis incapable.
— Ce four est vicieux, je te jure. Je me tue à le dire à Marlène : ce n'est pas nous qui sommes nuls en cuisine, c'est le matériel qui déconne.
Voyant qu'elle lui ne lui décrochait pas l'ombre d'un sourire, elle s'éloigna pour aérer la pièce, en vain : ce n'était pas tant la fumée qui l'étouffait que le désarroi qu'elle avait perçu dans sa voix.
— T'inquiète, on adore commander des pizzas.
Pas de réponse.
Difficile de croire que se tenait devant elle le chevalier servant qu'elle avait connu à Poudlard, un Lancelot du Lac déterminé, épée de Gryffondor en main, à réparer les offenses. Jack était comme ça : toujours fourré dans les affaires des autres, traitant chaque cas avec le même entêtement, sans laisser une bonne dérouillée l'écarter longtemps des combats. Renoncer n'était pas dans son vocabulaire.
Poudlard paraissait loin, maintenant.
Depuis que Marlène l'avait recueilli, il avait des bons et des mauvais jours. Parfois, il était déterminé à faire, il rangeait les ingrédients par ordre alphabétique dans le placard, mangeait à table avec elles, offrait quelques phrases à leur conversation avant de se retirer dans une pièce intérieure dont lui seul avait l'accès. D'autres fois, il somnolait sur son canapé sans mettre un pied dehors ; Marlène posait sur la table basse un repas qu'ils savaient tous les deux qu'il ne toucherait pas.
— Y'a une pizza qui te ferait envie ? demanda Alice.
Même avec de la bonne volonté, elle était incapable manger l'engeance brûlée qui trônait sur la table, et dont la pâte tombait en poussière noire sous son couteau.
— Tu choisis, répondit-il.
Elle épluchait la carte des pizzas quand l'arrivée en trombe de Marlène l'ôta d'un poids. Son amie saurait quoi dire, elle. Un coup d'œil – le visage fermé de Jack, tendu sur sa chaise, l'odeur post-incendie, le malaise d'Alice – dut lui suffire à reconstituer les pièces du puzzle.
— Quelqu'un peut me dire pourquoi j'ai choisi pour colocs les deux pires cuisiniers de la terre ? plaisanta-t-elle.
— Je proposais justement à Jack de commander des pizzas.
— Bonne idée !
Son sac abandonné sur le palier, elle fit quelques pas vers Jack, fit disparaître au passage la chose qu'Alice rechignait toujours à appeler quiche, puis effleura son dos d'un geste apaisant. Bientôt, la pizza arrivée, l'odeur tenace de brûlé fut remplacée par le fumet irrésistible des tomates, herbes, olives noires et double fromage fondu qui émanait de leur assiette.
Même Jack, au cours du repas, reprit quelques couleurs, et lorsque la conversation s'attarda sur le travail de Marlène, Alice ne put s'empêcher de poser la question qui lui brûlait les lèvres.
— Alors, tu as trouvé des noms ?
Ils travaillaient depuis des jours sur la liste des femmes ayant un jour exercé un emploi sous la hiérarchie de Willem Davis.
— Des noms ? répéta Jack.
Marlène se mordit la lèvre.
— Ah, pénurie de sauce piquante. Je crois qu'on en a encore un reste dans le placard. Vous en voulez ?
— Non merci. Marlène, les noms de qui ?
Le son d'un sachet froissé entre ses doigts marquait le passage des secondes dans le silence.
— Personne.
Devant la réticence de son amie à répondre, une évidence s'imposa à Alice : Jack ne savait rien de ce que Marlène subissait.
— Une amie commune qui va avoir un enfant. Elle cherche des prénoms pour... Enfin tu vois, la naissance.
— Me prends pas pour un imbécile.
— On pensait à John, ou James. T'en penses quoi ? Intemporel et classique !
— Je te vois mentir à des kilomètres, tu sais.
Marlène mâcha longtemps son morceau de pizza, comme s'il s'était changé en carton dans sa bouche, vaine tentative de se soustraire à l'évidence. Ce n'était pas un mensonge aussi stupide qui allait convaincre Jack d'abandonner la partie.
Elle posa prudemment son couteau sur la table.
— Tu veux vraiment savoir ?
— A ton avis ?
Il voulait, mais plus Marlène racontait, plus Alice comprenait son désir de lui cacher la vérité. Il montait en tension sous les flammes du récit plus vite que du gaz piégé dans une bouteille
Mais il y avait vouloir et savoir. Alice le vit monter en tension au fur et à mesure du récit, plus vite que du gaz sous la flamme, piégé dans une bouteille.
La moindre étincelle et c'était l'explosion.
— Ne me regarde pas comme ça, Jack. Alice et les autres ont accepté de m'aider, on mène une enquête précise pour signaler son comportement et le mettre hors de nuire pour de bon.
— On a les choses en main.
— T'inquiète pas : rien de dramatique, ajouta Marlène.
— Rien de dramatique ?
Il s'était levé.
— Jack...
— Ton mentor te fait du chantage pour que tu couches avec lui mais sinon, rien de dramatique ?
Il reporta son regard sur son assiette comme s'il avait voulu la faire voler contre le mur.
— On gère, répéta Marlène d'une voix calme.
— Pourquoi tu m'as rien dit ? Moi aussi, je veux t'aider.
Elle secoua la tête.
— Ton seul job pour le moment, c'est d'aller mieux.
Jack eut un rire désabusé.
— Je sais pas comment faire pour aller mieux enfermé sans but dans cet appartement, Marlène. Je deviens fou – plus fou que je ne le suis déjà.
— Tu n'es pas fou, murmura-t-elle.
— Laisse-moi t'aider. S'il te plait.
— Non. Avec Alice, Frank et les autres, on a un plan. On s'en occupe.
Un On dans lequel il n'avait pas sa place. Marlène effleura une main qu'il retira vite ; il rejoignit le canapé d'un pas furieux sans un regard pour elle.
— Ça me tue de le voir comme ça, murmura-t-elle. Je vais voir si...
— Tu devrais lui laisser un peu de temps.
Laisser faire n'était pas dans sa nature ; tout dans l'attitude de Marlène criait son inquiétude. Alice la connaissait assez pour savoir qu'elle gérait mal la sensation d'impuissance.
— Il s'est levé aujourd'hui, non ? dit-elle pour la rassurer. Il a même essayé de nous faire une... quiche. C'est bon signe, pas vrai ?
— Je ne sais pas, Alice. Jack déteste cuisiner.
— Brûler la cuisine serait un appel à l'aide ?
La tentative d'humour tomba à plat.
Marlène s'approcha de la porte vitrée du balcon sans la fermer. Dans le salon, l'air s'était renouvelé ; il faisait froid mais on n'y étouffait plus.
— Je ne suis pas certaine qu'il aille beaucoup mieux, c'est tout.
Alice n'avait pas grand chose à répondre à ça.
— Ça ira avec un peu de temps.
Sans répliquer, Marlène ôta de sa poche un paquet de cigarettes en partie déchiré qu'elle contempla longuement, sans faire mine d'en saisir une.
— Merlin, j'étais motivée. Mais t'es témoin, Alice : je ne suis pas aidée.
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Malgré l'insistance de Londubat pour se joindre à eux, Fabian et Gideon avait extirpé seuls des Archives une vingtaine d'articles de journaux comportant le nom de Willem Davis, harceleur notoire mais médicomage. Chacun des titres ne fit qu'écœurer Alice davantage.
« L'homme qui sauvait des vies »
« Qui est le grand gagnant du concours international de potions ? »
« Willem Davis promu chef de service : l'histoire d'un parcours sans faille »
Face à eux se tenait soit un saint – hypothèse déjà écartée –, soit un habile politicien. Ces articles étaient édifiants : Davis avait obtenu des fonds pour l'hôpital de la part de divers fonctionnaires du Ministère, ce qui en faisait un atout indispensable à son bon fonctionnement. Un détail loin d'arranger leurs affaires.
De leur côté, Marlène et Emmeline avaient rendu une petite visite aux femmes inscrites sur la liste « collègues de travail » ; à la clef, des discours policés et presque en tous points semblables, la nostalgie d'un homme compétent et respecté, un côté tactile pas dérangeant car bien intentionné ; Davis était comme ça, impulsif et brillant, que faire sinon l'admirer ?
— Je commence à me dire que les Prewett n'avaient pas tort, déclara Benjy en jetant une pile de feuillets à la poubelle.
Alice jeta un coup d'œil du côté de Londubat qui s'affairait en face d'elle.
— Possible. Mais je pensais à un truc… Marlène a songé à abandonner la formation. Peut-être que si on s'intéresse à celles qui l'ont vraiment fait, on en trouvera une qui accepterait de nous parler ?
— Ah, pas bête. On devrait pouvoir les trouver aussi dans les Archives. Faudrait en toucher deux mots à Fabian ou Gideon.
— Exactement.
Ils n'eurent pas le temps de creuser davantage ; Kevin les attendait. Ils verraient les frères Prewett plus tard, sans doute occupés à suivre Maugrey, Podmore et le reste de l'équipe sur le terrain.
Une fois au milieu des colonnes, sous les voûtes qui surplombaient le couloir central, Benjy désigna avec un sourire la porte des Archives.
— Vous avez déjà essayé d'entrer ?
— Impossible si on n'a pas de badge, non ?
— Aucune idée. J'ai toujours eu la trouille qu'une alarme envahisse le Bureau et que Croupton vienne m'évacuer en personne.
Une perspective effectivement peu réjouissante.
— Il ne se passe rien, lâcha Londubat.
— Tu veux dire que tu as... essayé ?
Impossible de le visualiser, lui, tentant sa chance devant l'interdit. Il ne cillait pas, ignorant sa surprise.
— On se retrouve juste face à une pièce vide qui refuse de révéler ses secrets.
— Toi. Tu as essayé.
Elle n'allait pas s'en remettre.
— Pourquoi pas moi ? dit-il, un léger sourire aux lèvres. J'avais juste besoin de comprendre comment ça marchait. Pour notre projet, je veux dire.
— Ça te choque tant que ça, Alice ?
Non. Pas autant que sa présence ici le premier jour, et ça ne l'empêchait pas d'être encore là, déterminé à rester. Elle ne comprenait pas tout chez lui, ne connaissait ni ses pensées, ni la profondeur de ses motivations. Peut-être était-il vraiment capable de tout pour mener à bien leur projet.
Pourtant, elle ne parvenait pas tout à fait à le croire.
— Tout ce temps passé avec lui, souffla Benjy à son oreille, et tu continues à le sous-estimer.
— N'importe quoi...
Elle mentait.
Mais le sous-estimer était une erreur qu'elle ne comptait plus faire.
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Davis savait.
Le malaise que Marlène éprouvait depuis des semaines s'apparentait à des mains continuellement pressées contre sa poitrine, des mains dont elle sentait désormais toute la dureté des ongles. Pendant son récit, la voix de Marlène vacillait sans s'éteindre. Le regard que son mentor posait sur elle avait changé. De proie, elle était devenue l'insecte qui fuit l'ombre fatale projetée par la semelle de sa chaussure.
Bientôt écrasée.
« Je veux juste m'assurer que tu supportes bien la pression, McKinnon. Je suis ton mentor, c'est mon devoir de m'en assurer.
— Très prévenant de votre part. »
Elle n'avait pas cru ses paroles anodines, mais avait refusé d'y lire un sous-entendu.
« Tu ne peux pas continuer à t'absenter comme ça, de même que je ne peux pas continuer à te couvrir. Tu comprendras, j'espère.
— De quoi est-ce que... ?
— Tu es surmenée, je le vois bien. Tu négliges tes patients, tu me mens ouvertement sur les tâches accomplies, tes potions viennent à manquer sous ta garde et je dois bien le dire, McKinnon, tu as sans à l'arrêt l'air au bord de la crise de nerfs. »
La main de Marlène lâcha son couteau sur la petite planche de bois. Dans la cuisine régnait un silence opaque qu'Alice fut incapable de briser.
« J'en ai touché deux mots au directeur, à quelques-uns de mes collègues, mais ça n'a pas besoin d'aller plus loin. Tu comprends ce que je veux dire, n'est-ce pas ? »
Il savait tout, la liste, les recherches, les témoignages et tout le reste, et la menace à peine voilée était la suivante : parle, tente quoi que ce soit pour me nuire et la mythomane, ce sera toi. Il était le guérisseur expérimenté, le mentor qui faisait son travail. Elle, elle était qui ?
La voix de Marlène se brisa dans son récit. Elle faisait de la purée avec les pommes de terre qu'elle n'était censée qu'éplucher. A côté d'elle, Jack ne disait rien mais ses poings serrés parlaient pour lui.
— Je le hais, souffla-t-elle.
Alice posa la main sur son bras. Davis s'était composé une toile puissante dont les fils s'étiraient jusqu'au Ministère. Il n'avait rien à craindre d'une gamine. Elle était un pion ; il maîtrisait les règles. Jack se taisait toujours, le visage fermé et impassible.
— On va l'avoir, murmura Alice. Je te le promets.
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Le son d'une porte qui claque la tira de son rêve, un épisode confus où sous les néons aveuglants, des silhouettes allaient et venaient dans les couloirs d'un hôpital. Elle en garda une sensation de malaise diffuse, un pont entre l'urgence et de l'impuissance.
La porte ? Mais qui pourrait... Alice tâtonna le bois verni de sa commode. Non. C'était absurde ; il n'avait pas la clef, n'avait pas donné de signe de vie depuis des lustres, il n'avait aucune raison de débarquer maintenant, surtout alors qu'elle n'était pas seule. A demi-soulagée, elle referma enfin sa main sur sa baguette magique. Elle n'était pas rationnelle quand elle pensait à lui. Attrapant le premier pull qui lui passait sous la main, elle se glissa prudemment hors de la chambre.
Au début, il n'y eut rien d'autre que le noir ; puis sa silhouette se découpa dans l'obscurité du salon, debout, large et puissante, à quelques mètres à peine, tenant comme une longue masse entre ses mains. Une silhouette qu'elle reconnut avant que ses doigts ne trouvent la lumière.
— Jack ?
Alice plissa les yeux pour distinguer les contours d'un visage sali, éteint par un regard vide. Sali. Mais ce n'était pas de la saleté, ce n'était pas non plus les ombres dansantes jetées par le lustre du salon – des taches de sang éclaboussaient ses vêtements, du sang qui ne paraissait pas lui appartenir. Dans ses mains, une batte de Quidditch sur laquelle...
La porte de la seconde chambre connut une ouverture brutale, la coupant dans ses pensées.
— Vous m'expliquez pourquoi on se fait un colloque à 2h du matin ?
Nouveau fracas ; tombée au sol, la batte roula à ses pieds avant de s'immobiliser pour de bon, rendant plus évidentes encore les traces sombres qui la parsemaient. Ce n'est pas un rêve. Alice dut se marteler les mots pour s'en convaincre tant la réalité avait l'amertume du cauchemar.
— Jack, tu...
— Il ne t'embêtera plus.
Un murmure et le souffle d'une explosion dans le silence.
— Qu'est-ce que tu as fait ?
Marlène le regardait désormais avec horreur.
— Oh, il a eu ce qu'il méritait.
— Ce qu'il... Bordel Jack, qu'est-ce que tu as fait ?
Alice ne pouvait détacher son regard du sang séché sur la batte. Est-ce qu'il l'avait… ?
— Il va s'en remettre... Je lui ai simplement rappelé qu'il y avait des conséquences.
— Je ne t'ai jamais demandé de... (Marlène ferma les yeux un instant.) Tu... tu es blessé ?
— Pas autant que lui.
Ce n'était pas lui. Ce n'était pas réel. Cette neutralité glaciale et atone ne lui ressemblait en rien. Marlène l'approcha avec la prudence de celle qui craint de réveiller un somnambule.
— Pourquoi ? Pourquoi t'as fait ça, Jack ?
Il tressaillit.
— On était en train de s'en occuper, murmura Alice. Tu n'avais pas à...
— Si.
Son regard s'anima ; Jack s'écarta d'un pas.
— Il voulait abuser de toi, Marlène ! Je pouvais pas le laisser... Il n'avait pas le droit de faire ça.
— Bien sûr que non ! Mais bordel, t'as pensé une seconde aux conséquences ? Ça ne valait pas le coup d'aller à Azkaban !
— Ici ou là-bas, tu peux me dire ce que ça change ?
— Tu ne peux pas être sérieux...
Alice repoussa l'image insupportable de Jack croupissant dans la sécheresse de sa cellule, en proie à la solitude et aux Détraqueurs. Marlène avait raison, il ne s'agissait pas d'une simple crise d'angoisse, Jack n'allait pas bien du tout. Elle prit une profonde respiration pour l'interroger :
— Et Davis, où est-ce qu'il est ?
— A l'hôpital, j'imagine, dit-il avec un petit rire. Il m'a promis qu'il te foutrait la paix. C'était le deal pour que je le laisse partir. Sa promesse.
— Tu… Merde.
A la porte d'entrée, trois coups qui manquèrent de la briser. Il était trop tard pour réfléchir, envisager un plan ou un nettoyage. Si c'était les Aurors, ils avaient été rapides.
Alice franchit la distance qui la séparait de l'entrée le cœur serré.
— Pas fan d'être dérangé en pleine nuit, grogna l'un des hommes qui se tenaient sur le seuil. Même quand je suis de garde.
Elle aurait reconnu la figure mutilée d'Alastor Maugrey entre mille ; il était accompagné d'un homme d'une vingtaine d'année, taille moyenne et cheveux de paille qu'elle avait déjà croisé au Bureau des Aurors, et de John Dawlish, lui-même identifiable par ses yeux de grenouille et son air si tendu qu'on aurait dit qu'il s'apprêtait à sauter.
— On peut entrer ?
Non. Elle avait peut-être le droit de refuser, elle n'en savait rien, mais l'œil bleu, étrange et menaçant, de Maugrey la dissuada de s'y opposer.
Jack se tenait toujours debout dans la pièce. L'Auror le toisa un instant avant de s'attarder sur la batte ensanglantée qui gisait toujours au sol.
— Pas l'enquête la plus mystérieuse, commenta-t-il d'un ton cinglant. Le guérisseur Willem Davis a signalé une agression il y a une heure sur le Chemin de Traverse. Pas votre jour de chance non plus, Adams. Sturgis que vous voyez là est un excellent physionomiste. En entendant votre description, il vous a reconnu tout de suite.
Il grimaça.
— Faut dire que vous n'avez pas été d'une discrétion folle, à vous balader dans les rues avec votre batte en sang devant des fêtards terrifiés.
Pire que l'odeur de brûlé, la simple présence Maugrey consumait tout l'air de l'appartement.
— Ce n'est pas si... simple.
— Rowle, c'est bien ça ? Ça me paraît plutôt simple personnellement. (Il désigna Marlène du menton.) Alors, Adams, elle vous trompait avec Davis ? C'était trop difficile à supporter ?
— Il me faisait du chantage pour que je couche avec lui, répliqua Marlène sans trembler.
— C'est pénible, je sais, mais même les pires connards, on n'est pas autorisé à leur donner des coups de batte. Allez, Podmore, sors-moi les entraves. On l'embarque, qu'on en finisse.
— Attendez, on peut au moins discuter !
— Je n'ai pas que ça à faire, de discuter. Plus je passe de temps ici, moins j'en ai pour les véritables affaires qui m'attendent.
Sturgis s'exécuta avec à son adresse un regard d'excuse. Plus que de le voir partir, c'était l'attitude de Jack qui lui brisait le cœur – l'absence de toute révolte qu'elle lisait dans ses yeux. Dawlish saisit son épaule d'un mouvement vif et suivi de ses deux collègues, l'embarqua sans un mot en refermant la porte sur le silence.
Marlène tituba vers le canapé et s'y assit, la tête plongée entre ses mains. Alice s'installa à côté d'elle et la laissa se blottir dans ses bras.
— Pourquoi il a fait ça, bordel, pourquoi ?
Alice garda le silence. La réponse était si évidente que Marlène ne pouvait pas ne pas la connaître.
— J'ai essayé... Je pensais vraiment qu'avec moi, il irait mieux...
— Tu sais, je ne suis pas sûre que ça dépende de toi.
— J'aurais aimé que si.
Alice lui caressa doucement les cheveux.
— Si c'est la faute de quelqu'un, tu ferais mieux de me blâmer moi.
— Pourquoi toi ?
— C'est à cause de moi que tu lui as parlé de ta situation.
— Il aurait fini par le deviner tout seul.
Les larmes de Marlène n'étaient pas loin de noyer son pull, mais Alice ne bougea pas.
— Je peux peut-être essayer de parler à Maugrey...
— Il ne m'a pas l'air de briller par sa souplesse, ton Auror.
Alice prit le temps de réfléchir.
— Ça vaut le coup d'essayer. Les Prewett le connaissent bien, peut-être que...
— Peut-être, admit Marlène, mais Alice voyait bien que c'était pour lui faire plaisir.
Les deux amies restèrent blotties sur le canapé jusqu'à l'aube.
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Des feuilles, des branches, de la poussière volaient sous l'effet du vent de l'autre côté des fenêtres illusoires. Un vent qu'elle aurait pu entendre gémir.
Le soleil, fictif ou réel, n'était pas encore levé.
Il fallait faire quelque chose et c'était dans cette idée qu'Alice errait dans les couloirs du Ministère, comme si la réponse se trouvait derrière une porte ou dans les détails d'un tableau. Mais Jack était coupable et Maugrey pas du genre à céder au regard du chaton éperdu. Que pouvaient bien lui apporter supplications et sentiments ? Il était coupable et il devait payer. Point.
Elle perdit quelques instant à se demander ce que Londubat aurait fait à sa place. Frank avait un don pour réfléchir avant d'agir, prendre la bonne décision les informations en main. Alice n'avait pas le temps de l'attendre. Maugrey avait peut-être déjà quitté le Bureau et il était temps d'agir – que ce soit irréfléchi ou stupide.
Deux hommes rédigeaient chacun un rapport dans l'open space : un Auror qu'Alice n'avait jamais vu, une trentaine d'années et les cheveux longs coiffés en catogan, et… Sturgis Podmore qui en réalité, piquait un somme sur une pile de dossiers.
— Excuse-moi…
Podmore sursauta. Il cligna plusieurs fois des paupières, désorienté. Des égratignures maculaient désormais son visage et une bosse tirant vers le vert avait pris place sur son front.
— Tu sais où je peux trouver Maugrey ?
— Je... quoi ?
— Maugrey, répéta Alice. Tu sais où il est ?
— Si j'étais toi, j'éviterais de l'approcher. Il a passé une sale nuit.
Conseil pertinent, mais elle avait quand même besoin d'une réponse.
— Où il est ?
— Il était en salle 106 tout à l'heure, soupira-t-il. Robards avait besoin de lui pour préparer ses portoloins. Tu as de la chance, il n'est pas encore parti. Enfin, chance…
— Je te remercie.
— Alice, c'est ça ? T'es sûre de ce que tu fais, Alice ?
— Absolument pas.
Pas le temps de s'attarder sur cette idée. Dans la section transplanage, portoloins, local à balais et tapis volants confisqués, Maugrey discutait avec Robards de la voix terne et fatiguée d'un homme qui ne désire qu'une chose : en finir au plus vite.
— On en est où niveau budget balai ? Celui de Podmore est tombé en panne ce soir, ils ont tous les deux fini dans un arbre.
— C'est pas le deuxième en un mois que Podmore nous fout en l'air ?
— Ça donne une bonne idée de la qualité de ces trucs...
Robards eut un rictus.
— Ou de la poisse qu'il se traîne. Portoloin chaussure, t'en penses quoi ?
— Je crois qu'on a un visiteur.
Alice se figea. Le regard bleu de Maugrey – l'artificiel – lui faisait toujours l'effet d'une décharge électrique. Il avait quelque chose de l'acier froid, inoxydable, qu'on ne pouvait forcer à fléchir.
T'es sûre que tu sais ce que tu fais ?
— Rowle...
— Je peux vous parler ?
La fatigue n'adoucissait pas son visage. A l'aube d'une nuit difficile, elle n'avait d'autre choix que d'aller droit au but en espérant qu'il lui accorde une miette de son temps.
— On s'en reparle plus tard, fit-il à Robards.
— Tu me vires ?
Robards recula, les mains levés en signe d'acceptation sous le regard bleu de son supérieur, les laissant seuls en compagnie des tapis et des balais défectueux.
L'œil de Maugrey n'était pas la seule chose qui vous donnait envie de saisir une pelle pour vous cacher six pieds sous terre. Elle avait à peine fait mine de parler que tout son être se délectait de la voir creuser.
— Je voulais vous parler de ce qui s'est passé cette nuit.
Alice échoua à déglutir. Sa bouche était un désert et sous l'aridité de son silence, toute trace de salive s'était évaporée.
— Où est Jack ?
Maugrey soupira.
— Adams se trouve là il doit être.
— C'est-à-dire ?
Il reporta son attention sur la chaussure que Robards lui avait désignée un peu plus tôt. Un instant, elle crut qu'il quitterait la pièce sans un regard pour elle.
— Un endroit qui ne te regarde pas.
— Mais vous pourriez quand même me le dire, non ?
— Je peux te dire où est Willem Davis : à l'hôpital avec une commotion cérébrale. Et plutôt énervé contre son agresseur.
— Son agresseur ?
Et Davis, une victime ? Alice sentait confusément qu'elle dépassait les bornes, mais cette simple idée lui donnait envie de vomir.
— Oui, un agresseur. Adams l'a agressé à coups de batte. Son sort est aux mains de la Justice, je ne peux rien pour lui.
— Vous ne pouvez rien pour lui, répéta-t-elle lentement.
— Maintenant, si tu permets...
— C'est ce que fait votre Département avec ses apprentis, je me trompe ?
Elle n'avait d'autre choix que de soutenir son regard.
— Vous les détruisez méthodiquement et quand ils craquent pour de bon après une énième chute libre, vous pouvez plus rien pour eux…
Elle insinuait que la formation était responsable et n'en savait rien. Peut-être que dans d'autres circonstances, Jack aurait saisi cette batte, peut-être qu'il aurait battu Davis à mort – il n'était pas du genre à fuir la bataille. Peut-être. Mais il n'y aurait pas eu ce vide vertigineux dans ses yeux, cette résignation qui lui était étrangère. Le système avait drainé sa force vitale jusqu'à la dernière goutte, un système dont Maugrey, qu'il le veuille ou non, faisait pleinement partie.
— On ne détruit pas, déclara froidement Maugrey.
— Bien sûr que si.
Ne vous plaignez jamais de votre si un Auror peut vous entendre. Les mots des frères Prewett disaient tout ce qu'il y avait à savoir. La force ou la faiblesse importait peu s'il y avait le silence, et c'était un silence qui les arrangeait bien.
— On les sauve avant qu'il ne soit trop tard.
Il l'arrêta d'un geste avant qu'elle n'ait pu protester.
— On n'oblige personne à suivre cette formation. La formation est trop pour vous ? Le métier sera trop pour vous.
Son ton cassant la défiait de répliquer ; il s'était déjà désintéressé d'elle mais Alice n'en avait pas terminé.
— Je n'ai jamais dit que ce n'était pas nécessaire.
Il la contempla de nouveau de ses yeux froids.
— Alors qu'est-ce que tu dis exactement ?
— Je dis simplement que si votre méthode consiste à détruire ceux qui supportent mal votre méthode, alors vous leur devez quelque chose.
— Personne n'a mis cette batte entre les mains d'Adams.
— Sans vous, il ne l'aurait jamais utilisée. Jack doit être aidé, soigné, pas entre les mains des Détraqueurs ! Vous vous rendez compte des dégâts que ça pourrait avoir sur lui ? Des dégâts que ça a déjà eu ?
Maugrey n'était pas du genre à apprécier d'être contredit sur son territoire. Alice comprenait parfaitement pourquoi selon les frères Prewett, il n'avait pas besoin d'ouvrir la bouche pour actionner le « Plan B ». Elle attendit sa réponse le cœur au bord des lèvres, rassemblant ses forces pour ne pas reculer.
— Premièrement, Miss Rowle, on n'envoie rarement quelqu'un à Azkaban pour coups et blessures sans casier préalable. Personne ne vous apprend la moindre notion de droit magique en première année ?
— Non. Mais on sait bien lire l'avenir dans les nuages.
Si les mots lui avaient échappé, elle crut lire un semblant de sourire sur le visage de Fol Œil.
— Deuxièmement, poursuivit-il, Willem Davis a été suffisamment raisonnable pour retirer sa plainte.
— Vous... vous êtes sûr ?
— Suite à ce qu'aux déclarations de Marlène McKinnon, je suis allé creuser un peu. J'en ai touché deux mots au directeur de Ste-Mangouste. Carrington est un homme que je connais bien... Tu peux dire à ton amie qu'il est hautement improbable qu'il continue son petit chantage. Il n'a aucun intérêt, maintenant qu'il est dans mon viseur.
Sous le coup de la surprise, il lui fallut un moment pour lui répondre.
— Pourquoi avoir dit que vous ne pouviez rien pour Jack ?
— Je suis un homme occupé, Rowle. Je n'ai pas le temps de discuter avec chaque apprenti de la manière dont je gère mes enquêtes.
— Je... je ne sais pas quoi dire.
Elle fit un pas de côté pour se rendre compte que ses jambes tremblaient sous le coup du soulagement.
— Tu peux commencer par merci.
— Eh bien, merci.
Ça ne résolvait pas la question la plus importante.
— Pourquoi vous avez fait ça ?
— Parce que contrairement à ce que tu as l'air de penser, on ne laisse pas tomber les gens ici.
— Je suis désolée, je ne voulais pas...
— Inutile de s'excuser, marmonna-t-il.
Maugrey reposa la chaussure sur l'étagère. Seul son œil magique s'arrêta sur elle.
— Adams est en train de subir un test psychologique à Ste-Mangouste. S'il arrive à sortir, il aura besoin de gens pour veiller sur lui.
— Je crois qu'il a ce qu'il faut, répondit Alice en songeant à Marlène.
— Bien. Cette conversation est terminée. La nuit a été longue et Robards étant incapable de gérer ses portoloins tout seul, j'ai du travail.
Alice hocha la tête. Cette fois-ci, l'attention de Maugrey s'était entièrement détachée d'elle. Elle commençait à s'éloigner de l'Auror pour rejoindre l'aile des apprentis quand une explosion brutale se fit entendre à l'extérieur de la salle 106.
— Qu'est-ce que…
Derrière elle, la baguette tendue dans sa main couturée de cicatrices, Fol Œil lui intima de ne pas bouger. Il fit un signe à Robards de l'autre côté du couloir et courut d'un pas vif en direction de l'open space. Un nouveau fracas, suivi d'un cri perçant, la fit sursauter.
Avec prudence, elle se dirigea vers l'agitation pour ne trouver sur son passage qu'un amas de fumée, des tables renversées, des morceaux de plâtre et une toux sèche crevant le silence.
Rien, elle ne voyait rien. Un trait de lumière surgit à sa gauche. Un trait d'un vert éclatant et le son d'un corps qui tombe dans le silence.
Maugrey la poussa sur le côté.
— A couvert !
Elle songea à Fabian et Gideon, à Sturgis qui dormait quelques minutes plus tôt dans cette même pièce, à tous ces Aurors qu'elle croisait chaque jour et dont elle ignorait le nom.
— Diffugio !
La poussière se figea en plein vol avant de s'amasser sur les côtés de la salle, libérant la lumière et dévoilant une pièce sinistrée, des corps dissimulés par les chaises et les bureaux, des Aurors perdus, la baguette devant eux, à la recherche de la menace.
Alice reconnut Gideon qui ne riait plus du tout.
Puis une silhouette qu'elle connaissait bien, debout au centre de la pièce, le regard neutre, qui faisait face à Robards et Maugrey côté couloir.
Un nouveau jet de lumière verte fusa dans leur direction. Ne bouge pas, intimait Maugrey en silence. Robards roula par-terre pour se cacher derrière un mur. Toujours couverte par le chef des Aurors, Alice sentit quelque chose de dur s'enfoncer dans son tibia.
— Collabor !
Le plafond s'effondra.
Dawlish.
Elle l'avait reconnu à sa voix : c'était lui qui avait lancé le sort, lui qui écartait les débris pour se dérober au Stupefix de Gideon. Fol Œil fit voler un bureau dans sa direction et un rai de lumière violette jaillit de la baguette de Gawain Robards.
Au centre de la pièce, Dawlish était prêt. Le bureau se brisa contre le mur, à quelques centimètres de l'endroit où s'était réfugié Robards. Tout allait vite. Trop vite. Le mur à côté d'eux se lézardait dangereusement.
— Couvre-moi, ordonna Maugrey.
Robards était trop loin. C'était à elle qu'il s'adressait.
Et elle cria.
— Par ici !
Si c'était un duel, un jeu d'échec, elle était le fou qui faisait diversion pour sauver la dame. Il lui fallait retourner contre Dawlish sa propre stratégie. Servez-vous de votre environnement, ordonnait Spellman en énumérant les objets disséminés dans leur salle d'entraînement.
Elle fit voler contre Dawlish un nouveau bureau qu'il n'eut aucun mal à écarter. Maugrey avait profité de sa distraction pour disparaître. Protégez-vous. L'épaisse colonne derrière laquelle elle s'était réfugiée vola en éclats. Un maléfice se brisa sur son bouclier de fortune, non sans lui valoir une violente décharge électrique.
— Alice !
Elle reconnut la voix de Gideon, coincé sous un bureau en position difficile, et n'eut pas le temps de s'y attarder. Une nouvelle colonne se disloqua et elle ne put que tituber sous la violence de la secousse. Aveuglée par la poussière, elle n'osait pas se défendre de peur de toucher un autre duelliste que Dawlish, et elle tentait de repérer une cachette lorsqu'un bruit sourd retentit quelques mètres plus loin, puis celui d'un corps qui rencontre le sol.
— Diffugio.
Elle aperçut enfin la silhouette de Maugrey penchée sur John Dawlish, étendu à terre dans un silence de mort. Il posa deux doigts sur la tempe de l'Auror. A gauche, Robards se tenait contre un mur, la respiration sifflante, crachant de la poussière. Sous son bureau, Gideon repoussait méthodiquement les débris dans l'espoir de les rejoindre.
Le cœur battant, submergée par l'adrénaline, Alice contempla un instant le triste spectacle, les fragments de marbre qui tapissaient le sol et les colonnes qui n'existaient plus.
— Il est mort ? souffla Gideon.
— Non, je l'ai assommé avec une chaise.
Maugrey se releva difficilement.
— Sacré duelliste.
— Imperium ?
Alice fit quelques pas au milieu des décombres, balayant la pièce du regard à la recherche des corps qu'elle n'avait fait qu'apercevoir.
— Là, souffla-t-elle.
Sturgis Podmore gisait au sol, le bras écrasé par un épais bureau.
— Je crois qu'il respire encore.
— Surveille-le, ordonna Maugrey à l'adresse de Gideon, le doigt pointé sur Dawlish.
En quelques enjambées, il fut à côté elle. A nouveau, il passa deux doigts dans le cou de l'Auror pour vérifier son pouls.
— C'est faible. Robards, j'ai besoin que tu ramènes ici Arnold Brooks. Immédiatement.
Plusieurs personnes se trouvaient désormais sur le seuil de la pièce en ruine, le visage confus et inquiet, parmi lesquels Alice reconnut Travis Wenworth et Jody Parker.
Pas Londubat.
— Circulez, y'a rien à voir ! s'écria Maugrey.
Un gémissement se fit entendre à côté d'elle. Sturgis avait ouvert les yeux, le visage tordu par une grimace.
— Ne touche à rien. Reste avec lui.
Alice se força à détacher son regard des deux corps qu'elle distinguait dans la salle. Le bras de Sturgis dévoilait une entaille écarlate où saillait, inquiétante, la blancheur d'un os ; seul le bureau qui faisait pression sur l'artère empêchait le sang de jaillir.
— Je suis là !
Elle n'avait jamais été aussi soulagée de voir apparaître Arnold Brooks.
— Ne baissez pas les bras, Podmore, nous allons vous sortir de là !
— Vous croyez que c'est le moment de plaisanter ? hurla Robards.
Sans lui prêter attention, Brooks se pencha sur Sturgis pour lui faire boire quelques gorgées de potion.
— Soulevez le bureau, Gawain. Maintenant !
Sous l'effet d'un sort du guérisseur, le sang se résorba à l'intérieur de la blessure. L'os craqua et sous les yeux horrifiés d'Alice, le bras reprit lentement sa forme initiale, refermant l'entaille pour ne laisser à la place de la chair à vif qu'une fine cicatrice rouge.
— Bonne nouvelle Mr Podmore, vous allez vivre !
Vivant, Sturgis n'avait l'air de l'être qu'à moitié, plus vert que la bosse qui avait pris place sur son front. Alice l'aida à se redresser ; il tituba, trop étourdi pour parvenir à marcher.
— Williamson va bien, annonça Maugrey en désignant à Brooks l'un des hommes allongés sur le sol. Il n'a été qu'assommé.
— Et…
— Perez est mort.
Alice entendit bourdonner la poussière. De l'endroit où elle se tenait, elle ne voyait du corps que ses chaussures noires. Perez. Juste un nom. Mort. Juste comme ça. D'une lumière verte.
— Ça va Alice ? souffla Gideon, qu'elle n'avait pas entendu approcher.
La gorge serrée, elle ne put lui offrir qu'un hochement de tête.
— Écartez-vous !
Bartemius Croupton fonça avec autorité en direction de Maugrey.
— Qu'est-ce qui s'est passé ici ?
— Je ne sais pas encore. Dawlish nous a attaqué. Podmore est blessé et Roberto Perez est mort.
— Dawlish ? répéta Croupton, incrédule.
— Il va falloir mener une enquête sérieuse. S'ils arrivent à avoir accès au Département, je ne peux pas penser à un pire désastre.
— Entravez Dawlish, ordonna Barty. Je vous veux vous, Alastor, ainsi que Robards dans mon bureau. On va comprendre ce qui s'est passé.
Maugrey hocha la tête.
— Bon travail, dit-il à Gideon. Toi aussi, Alice.
Il l'avait appelée par son prénom et elle était trop sonnée pour en tirer une quelconque conclusion.
— Mais c'est la dernière fois que tu me désobéis.
Maugrey fit léviter le corps inconscient de John Dawlish et suivit son supérieur dans le couloir pendant que d'autres s'occupaient d'évacuer le cadavre de Roberto Perez. Une main se posa doucement sur l'épaule d'Alice. Gideon la fit passer devant la Grande Horloge dont les aiguilles, pour la toute première fois, s'était arrêtée sur le rouge, pour l'entraîner dans un endroit plus calme.
Calme. Il fallait qu'elle se calme.
— Gideon !
— Quelqu'un est mort ?
— Vous saignez ! Il s'est passé quoi, bordel ?
Par la fatigue de son regard, elle comprit que sa quête avait échoué.
— Deux secondes ! cria-t-il. Foutez-nous la paix deux secondes, compris ?
Travis recula d'un pas.
— ... Alice ?
Frank. L'adrénaline s'était retirée au profit d'une sidération douloureuse. Elle ne parvenait plus à penser, à saisir ce qui se passait. Gideon desserra son étreinte. Frank allait bien. Au milieu du drame, de ce cette mort si proche qu'elle aurait pu la toucher, une mort que d'autres n'avaient pu éviter, la plénitude de cette pensée calma son cœur erratique.
— J'ai eu peur pour toi, dit-il.
Ce ne fut qu'une poignée de mots, mais qui esquissèrent pour elle un pont jusqu'à lui, et elle n'hésita pas à franchir la distance qui les séparait pour laisser Londubat la prendre dans ses bras.
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(A suivre)
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N/A
Je ne sais pas trop quoi vous dire après toutes ces péripéties, à part que j'espère que vous aurez apprécié ce chapitre, dont l'action est importante pour la suite. Le prochain s'appellera Apprendre à désobéir et traitera vraisemblablement des conséquences de l'attaque (il faudrait que je le relise avant d'affirmer quoi que ce soit). J'arrête de faire des promesses pour sa sortie mais je vais essayer de m'y remettre vite.
N'hésitez pas à laisser une petite trace de votre passage si vous avez été au bout, c'est toujours chouette de savoir qu'on est lu !
A très vite j'espère !
