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Coucouu !
Me voici de retour dans des délais raisonnables – incroyable ! –, il faudra remercier Marly McKinnon et son compte à rebours efficace (Joyeux anniversaire Marly, ce chapitre est pour toi, AVANT la deadline tu te rends compte ?). De mon côté, j'ai corrigé le 13 et le 14 mais je suis tombée sur un os avec le 15 et la suite, j'ai quand même envie de faire des modifications plus profondes à partir de là. Avec la rentrée je n'ai pas trouvé le temps de m'y mettre mais le prochain est déjà corrigé donc en soi, la suite ne devrait pas (trop) tarder.
Un grand merci à mes revieweuses d'avoir pris le temps de me faire un retour : katymyny (de rien pour le résumé, surtout que je mets tellement de temps à mettre la suite que je comprends tout à fait qu'on zappe des choses ! merci à toi !), Rhumframboise, Sun Dae V, Tiph l'Andouille, Maya et Ccie, Orlane Sayan et Louvrine !
Merci à Pamphile pour se relecture.
Bonne lecture !
Rappel des personnages
Apprentis du Bureau des Aurors : Alice Rowle, Frank Londubat, Benjy Fenwick, Andrzej Markiewicz, Travis Wenworth, Fabian Prewett, Gideon Prewett
Intervenants : Kevin (Dissimulation), Whittaker (Vol en milieu hostile), Spellman (Duel), Muddle (Potion – a vécu il y a peu un accident de barbe qui l'a beaucoup marqué)
Aurors mentionnés : Alastor Maugrey, John Dawlish, Reese Williamson, Roberto Perez, Kaitlyn O'Neil, Sturgis Podmore
Guérisseur du Bureau : Arnold Brooks
Chef de la Justice Magique : Bartemius Croupton
Chef du département de détournement des objets moldus : Loren Zeller (croisé une fois – n'aime pas trop Alice car c'est une « Rowle », « ils embauchent vraiment n'importe qui »)
Chef des Affaires Internes : Ambroise Selwyn, anti-moldu
Ministre de la Magie : Harold Minchum, également oncle de Travis, au dynamisme pas fou-fou
Autres personnages : Marlène McKinnon, meilleure amie d'Alice, Guérisseuse. Jack Adams, colocataire d'Alice et Marlène, ex-apprenti. Rabastan Lestrange, dont Alice a particulièrement peur. Narcissa Black, ancienne amie d'Alice.
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Previously on –
Toujours dans le cadre d'une formation pour devenir Auror. Dans le chapitre précédent, pas mal de trucs se sont passés : le plan pour débarrasser Marlène de son patron harceleur a échoué ; Jack, déjà fragilisé, qui vit chez Alice et Marlène depuis sa crise de panique au Bureau des Aurors, est sorti en pleine nuit pour l'attaquer avec sa batte de Quidditch. Débarquement de Maugrey pour le ramener au poste. A la première heure, Alice est allée au Bureau défendre sa cause. Elle discute avec Maugrey quand un bruit retentit ; Dawlish, Auror de son état, attaque ses collègues. Alice se bat aux côtés de Maugrey (qui lui a pourtant dit de rester à l'écart). Un Auror, Perez, meurt dans l'affrontement.
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Chapitre 12
Apprendre à désobéir
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oOoOo
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Protocole rouge, avait dit une silhouette affolée dans les couloirs. Rouge, mais c'était le vert qu'elle continuait de voir. L'image absurde de John Dawlish et de sa baguette pointée sur les siens, de ses yeux vides qui ne paraissaient pas voir la poussière, puis le vert encore, lumière aveuglante et mortelle. La panique et les cris, le fracas du marbre qui s'écrase, la volonté froide de Maugrey. C'est quand elle fermait les yeux qu'elle voyait le mieux le bras mutilé de Sturgis et les chaussures noires de Roberto Perez.
Alice aurait aimé qu'une explication vienne combler le gouffre creusé par ces images dépourvues de sens, mais même en s'empilant, les mots finissaient toujours par s'effondrer sous la difficulté de la tâche.
L'open space avait été scellé pour les besoins de l'enquête, les cours annulés pour la journée, pourtant personne n'avait quitté les lieux. Gideon avait fini par accepter de raconter à ceux qui restaient – notamment à Fabian qui avait loupé son réveil – ce qui s'était réellement passé.
— Donc n'importe qui peut entrer au Bureau pour nous tuer, conclut Travis. Je croyais que s'il y avait un endroit où on était en sécurité, c'était bien ici !
— Scoop, Wenworth : t'es en sécurité nulle part, lâcha Jody.
— Et si c'est la sécurité que tu voulais, c'est pas chez les Aurors qu'il fallait entrer.
Benjy buvait son troisième café d'affilée et ça commençait à se voir.
— Ça me tue que ce soit Dawlish, poursuivit Travis sans se démonter. On croise le gars tous les jours. Comment il peut arriver un matin et tenter de tuer tout le monde ?
La remarque jeta un froid, qui fut balayé par Gideon dans un haussement d'épaule.
— Excellente question. J'ai hâte que Maugrey sorte de son entretien avec Croupton pour en savoir plus. Ça va faire bien deux heures qu'ils discutent tous les deux – une de plus et faudra s'attendre à un deuxième mort.
Elle tenta un instant, pour se distraire, d'imaginer qui des deux serait le mort en question – quelque chose lui disait que Maugrey saurait surmonter l'obstacle de la moustache. Le regard qu'elle échangea avec Londubat lui indiqua qu'il pensait la même chose.
— Y'a pas de doute, intervint Fabian. Dawlish a des défauts. Il est aussi ennuyeux qu'une journée de pluie et absolument dépourvu d'humour, mais ce n'est pas un tueur.
— Deux possibilités, à mon avis, renchérit Gideon. Polynectar ou...
— Imperium, termina Alice.
Elle se leva pour inspirer une bouffée de l'air du couloir ; la salle de repos l'oppressait. Plus elle y pensait, plus l'idée de l'Imperium lui glaçait le sang. Indétectable, sans contre-sort possible, il pouvait toucher n'importe qui. Fabian, Gideon, Travis, Frank… ou elle. C'était tombé sur Dawlish cette fois-ci mais pourquoi pas un autre, la prochaine fois ? Qu'est-ce qui empêchait n'importe quelle personne de sa connaissance de lui sauter dessus pour lui infliger un sortilège de mort ?
La surface solide du mur sous ses doigts ne suffit pas à chasser son vertige. Rien. En réalité, elle n'avait rien à quoi se raccrocher. Il ne voulait pas sa mort. Pas pour l'instant. Mais cette pensée n'avait rien de rassurant. N'était-ce pas précisément pire ? Quel vide Dawlish éprouverait-il en se réveillant ?
— Ça va, Alice ?
Gideon l'observait dans l'encadrement de la porte. Il fit quelques pas vers elle, Frank non loin derrière, et si leur inquiétude la touchait, elle ne voulait pas leur imposer ses craintes tant qu'elle ne les avait pas élucidées elle-même.
— Je crois que je vais rentrer, souffla-t-elle.
— Je te raccompagne, si tu veux.
Elle s'apprêtait à répondre à la proposition de Frank quand Gawain Robards, apparu au bout du couloir, l'interpella d'une voix sonore.
— Alice Rowle ?
La poussière incrustée dans ses rides esquissait sur son visage des traits plus marqués. Sa barbe brune était encore parsemée de fins débris et les lourdes poches qui s'étalaient sous ses yeux témoignait d'une fatigue aussi physique que morale.
— Croupton veut te parler.
— Vous en êtes sûr ?
Parce que la dernière chose qu'elle voulait, c'était bien parler à Bartemius Croupton.
Robards hocha la tête.
— Juste Alice ou je dois venir aussi ? demanda Gideon.
— J'en sais rien, Prewett, il n'a pas précisé. Mais t'as qu'à ramener ta fraise, ça m'évitera de refaire un tour. Les autres, rentrez chez vous. Reposez-vous, revenez demain. On a beaucoup de choses à régler. Allez !
— Bon courage, murmura Londubat.
Alice suivit Robards pour une partie du couloir seulement ; arrivés à l'open space, il se tourna vers Gideon avec un air d'excuse :
— Tu connais le chemin. Je vous laisse, j'en ai un autre à retrouver.
Alice retint sa respiration. Dévasté. Il était trop tôt pour que les réparations soient engagées. Dans l'air, une fine particule de poussière flottait toujours. La main de Gideon se referma sur son bras ; il l'attira à elle le temps de traverser le désastre. Le Bureau n'était que débris, meubles renversés, foutues colonnes démolies.
— Il était grand temps de refaire la déco après tout, lâcha Gideon.
Après un habile slalom à travers le mobilier détruit, ils s'arrêtèrent devant une porte dont le panneau indiquait BARTEMIUS CROUPTON en lettres d'or.
— Prête ?
Gideon l'ouvrit comme on arrache un pansement ; d'un coup sec, sans lui laisser le temps de préparer une réponse, il dévoila à Alice un espace plus vaste qu'elle ne l'aurait cru. A la lumière des Aurors rassemblés dans un seul open space, le large bureau en bois massif et aux moulures soigneusement vernies, solitaire sur son grand tapis rouge, avait quelque chose d'indécent. Pas un dossier n'y traînait. Dans le reste de la pièce, tout était impeccable : les fauteuils rembourrés aux motifs datés, dont le tissu de l'accoudoir se confondait avec l'assise, étaient d'une propreté clinique, parfaitement lissés, et l'on avait aspiré sur le parquet jusqu'à la dernière trace de poussière.
Le long du mur de gauche trônait un grand buffet décoré des prix remportés dans sa carrière. Alice ne put s'empêcher de s'y attarder un instant. Les exploits de Croupton étaient variés : du Prix de l'Orateur de l'Année au Grand Tournoi de Bavboule de Gouroc St Vulfric en 1961. Une petite bavboule placée sous verre trônait au centre, si bien lustrée qu'elle captait toute la lumière.
Elle suivit Gideon jusqu'au coin salon, où Maugrey et Croupton lui-même étaient déjà assis.
— Sauf que je vous l'ai dit trois fois déjà : il a été avec moi une partie de la nuit. C'est vous qui me l'avez collé sur le dos, vous vous souvenez ?
— A quelle heure, cette séparation ?
— Vers quatre heures du matin.
— La Brigade ?
— Non, Zeller. Il avait besoin d'aide pour un code vert, encore cette affaire de faux scrutoscopes. J'ai envoyé John parce qu'il me restait des affaires à régler ailleurs.
— Vous n'avez pas revu Dawlish depuis ?
— Non. Vous voulez que je vous fasse la même en chinois ?
— Hum, hum.
Gideon avait fini par s'éclaircir la voix. Remarquant enfin leur présence, Croupton perdit son expression contrariée pour désigner à Alice l'ensemble du petit salon.
— Asseyez-vous, Miss Rowle.
Agacé d'avoir été interrompu dans sa diatribe, Maugrey détonnait dans son élégant fauteuil ; mains sur les accoudoirs, baguette visible dans sa manche, il se tenait tendu sur le rebord du siège, comme pour se préparer d'un bond à intervenir – ou à fuir la présence grave et silencieuse de Croupton, bien installé dans son canapé sur pilori.
Alice s'assit le plus loin possible des deux hommes.
— Ce n'est pas le premier usage de l'Imperium, déclara Croupton en reportant son regard sur Maugrey.
— M'est avis que ce sera pas non plus la dernière.
Croupton se leva et fit quelques pas dans la pièce.
— Il faut dissuader. On n'a pas le choix. Ce qui est Impardonnable doit valoir le baiser du Détraqueur.
— Dans de nombreux cas, ça le vaut déjà.
— Mais pas dans tous les cas. Il ne doit y avoir aucun doute.
Maugrey secoua la tête. Un bond et il s'était levé à sa hauteur ; les deux hommes faisaient presque la même taille et se toisaient en silence.
— Des promesses vides à destinations de vos futurs électeurs. Vous avez promis de laisser le terrain de jeu à d'autres, vous vous souvenez ?
Croupton eut un rictus glacial.
— Je crains que Zeller ait tendance à entendre des promesses qui n'existent pas. C'est une mesure préventive qui n'a rien à voir avec la politique.
— C'est un cadeau pour les Détraqueurs et je suis désolé de vous l'annoncer : les Détraqueurs ne votent pas.
— N'essayez pas de m'apprendre mon métier, Alastor.
Sans rien perdre du respect qui presque malgré lui animait sa voix, Croupton avait durci le ton, peu satisfait de se faire contredire en public par le grand Alastor Maugrey. Il finit par se rasseoir, invitant d'un geste agacé son collègue à faire de même.
— Miss Rowle, susurra-t-il en se tournant vers elle dans ce qui semblait être l'excuse parfaite pour clore la conversation. Comment allez-vous ?
— Je vais…
Incapable de dire Bien, elle jugea préférable de se taire.
— Ne prenez pas peur, ce ne sont ici que de simples questions de routine. Vous êtes témoin, pas accusée de quoi que ce soit.
— Je n'ai jamais pensé que…
— Avez-vous croisé John Dawlish en arrivant ce matin ?
— Non. Enfin, pas avant…
Il se détourna d'elle, fit quelques pas vers l'immense bureau et extirpa du tiroir une plume et un vieux carnet en cuir.
— Qu'avez vous vu dans ce cas, Miss Rowle ?
Gideon, Maugrey, Croupton, tous avaient le regard flanqué sur elle. Elle n'avait pourtant pas vu grand chose. Dans la brutalité de l'instant, elle n'avait eu d'autre choix que d'être actrice du duel, d'enfermer toute réflexion raisonnable et toute peur au placard. Mais dès lors que Dawlish était tombé, elle s'était sentie comme éloignée d'elle-même, comme si un voile de brume la coupait de ses émotions.
Convoquant une réalité qu'elle ne pouvait plus ignorer, chacun des mots utilisés pour décrire l'horreur en réduisait la distance, faisait gonfler en elle une masse dangereuse, explosive ; plus les mots effleuraient la mort, moins elle en avait la maîtrise. La dernière phrase la prit à la gorge et elle se tut sans pouvoir la finir.
— Prends ton temps, lui souffla Gideon.
La porte du bureau qui s'ouvrit en grand la sauva de l'intervention de Croupton qu'elle devinait beaucoup moins compatissante ; il avait reporté son attention sur la silhouette qui se dessinait dans l'encadrement.
— Loren Zeller ?
Le Directeur du Département de détournement des objets moldus portait un costume sur mesure qui, allié à son air grave, le dotait d'une prestance qui parvenait presque à faire oublier ses oreilles décollées. Il balaya de ses yeux de granit, l'étendue de la pièce avec rigueur. Ils prennent vraiment n'importe qui, ces temps-ci. Alice prit une profonde respiration pour se calmer, décidée à ne montrer aucune trace de faiblesse qui puisse lui donner raison.
— Lui-même, marmonna Robards avec lui-même, accueillant le Merci de Croupton pour ce qu'il était : davantage une invitation à quitter la pièce qu'une quelconque marque de reconnaissance.
La porte claqua.
— Gawain m'a dit pour John Dawlish…, commença Zeller, le visage marqué par l'inquiétude.
— Assieds-toi, Loren.
Zeller faisait les cent pas dans le salon sans lui prêter attention.
— John Dawlish ? Je l'ai quitté il y a quelques heures !
— Raison pour laquelle on t'a demandé de venir.
— C'est ici la cellule de crise ?
Croupton hocha la tête.
— Il ne reste pas beaucoup de temps, les Affaires Internes ne vont plus tarder.
A nouveau, il désigna le siège en face de lui. Résigné à s'asseoir, Zeller posa sur Gideon, puis Alice un regard appuyé. Il devait se demander ce qu'une novice dans son genre faisait assise dans le cabinet décisionnaire du Bureau des Aurors, quel besoin elle avait de participer à leur petite réunion informelle – pour sa défense, elle ne le savait pas plus que lui.
— J'ai envoyé Dawlish te rejoindre cette nuit comme tu me l'avais demandé, expliqua Maugrey. Il s'est passé quelque chose ?
— On a patrouillé un peu, marmonna Zeller en fixant ses mains, stupéfait. Ça remuait pas mal, cette nuit-là. Fisher a eu un signalement de la part d'un de ses informateurs. Un bar de l'Allée des Embrumes qui sifflait beaucoup... Dawlish nous a rejoint là-bas.
Il serra les dents.
— Un connard avait décidé d'acheter un de leurs scrutoscope à la con pour voir si ça marche. On y est allé en grandes pompes et comme d'hab' on a fait un peu le show mais on a raté le vendeur de peu.
— Personne n'a été capable de vous donner un nom ?
— Pas beaucoup de fans du Ministère dans l'Allée des Embrumes. Fisher en a embarqué un ou deux pour les cuisiner. Pas sûr que ça donne grand chose, mais t'es libre d'y faire un tour si tu veux tenter ta chance.
— Je verrai ça avec elle, acquiesça Maugrey.
Croupton fronça les sourcils.
— Et Dawlish ?
— Je l'ai libéré après l'opération. Il m'a dit qu'il rentrait faire son rapport. Rien d'incroyable. La dernière chose que je pouvais imaginer, c'est que… Bordel, une attaque de ce genre, c'est grossier, même pour Eux. Ils ont tué l'un des nôtres et après ? Ça renforce notre vigilance, ça ne les rend pas plus forts. Je veux dire, c'est quoi l'objectif à long-terme ?
Zeller fit une pause dans sa diatribe, soudain attristé.
— Perez, hein ? Je l'aimais bien. Un pro du barbecue… Imperium, vous croyez ? Ça aurait un lien avec cette histoire de scrutoscope ?
— Trop tôt pour le dire, grogna Maugrey.
— Merlin…
Il y eut un silence.
— L'enquête reviendra à Selwyn, j'imagine.
— Juridiquement oui, confirma Croupton. On peut toujours essayer de retarder le processus, mais on n'a pas beaucoup de temps.
Maugrey eut un rictus.
— Aucun doute là-dessus. Les requins sentent l'odeur du sang.
— Des scrutoscopes qui sifflent devant les Nés-moldus..., marmonna Zeller d'un ton amer. Il a dû trouver l'idée excellente.
— Il n'a pas l'air de vouloir qu'on les confisque, en tout cas.
— Au moins, on a pu observer un peu à quoi ils ressemblent. Des petites cocottes-minutes moldues. Ironique, non ?
Pas plus que Croupton, Fol Œil ne parut pas connaître la définition d'une cocotte-minute. Zeller n'y prêta pas attention.
— Et ça marche ? interrogea Croupton.
— Oui et non, difficile de juger. Tout le monde a au moins un moldu dans sa famille. Les familles « Sang-Pur » n'existent pas. Pas même la tienne, Barty, tu m'excuseras de ma franchise. Mais qu'il fonctionne ou non, c'est un concept dangereux. J'aimerais bien que Minchum se prononce contre toutes les merdes qui traînent dans les ventes.
— C'est beaucoup espérer d'Harold Minchum, commenta Fol Œil d'un air sombre.
Rien dans l'attitude de Gideon n'indiquait la surprise ; tous semblaient avoir oublié la présence d'Alice. Gravant les noms dans son esprit, elle se promit de creuser la question plus tard.
— Faut que le Ministère prenne parti, déclara Zeller. Ça ne peut plus durer, cette espèce de vague tolérance envers tout ce qui nous divise et qui nous tue à petit feu.
— Les élections sont dans trois ans.
Les yeux de Croupton étincelaient d'une lueur étrange.
— Il n'y a pas que les élections. Vous ne vous rendez pas compte qu'on perd du temps ? Ils ont formé leur groupe, on doit s'organiser de notre côté. Il faut que le Ministère devienne une force, une vraie, une force palpable et déterminée, qui se donne les moyens d'agir.
Même assis sur un fauteuil, la force de conviction dans sa voix octroyait à Zeller la grandeur qui manquait à Croupton. Peinant à suivre son enthousiasme, il s'effaçait dans son siège, avalé par la prestance de son allié.
— Mon Département est prêt, déclara Zeller. J'attends le vôtre.
— Ce n'est pas si simple...
Barty s'était levé. Fol Œil l'imita.
— Tu devrais partir. Selwyn ne va pas tarder à arriver. Comme on l'a dit, si on peut éviter de lui faciliter la tâche...
Zeller hocha la tête, le visage grave.
— Je suis d'accord. Je vais mettre aussi mon équipe sur le coup. On va trouver qui a fait ça. Et ils le paieront.
Le chef de la Justice magique ouvrit la porte pour les laisser partir ; Alice suivit le mouvement, perdue dans les informations, les coalitions qui se montaient dans l'ombre. Gideon la talonnait. Lui non plus n'avait pas prononcé un mot.
Zeller s'éloigna sans un regard pour eux et derrière lui, Alastor Maugrey.
— Viens, souffla Gideon. Je vais te raccompagner.
Elle le suivit sans réfléchir à travers le dédale des couloirs du Ministère, évitant soigneusement l'open space pour parvenir à la sortie et insistant pour la raccompagner jusqu'au bout une fois dehors. Même si ça ne tenait à rien – à peine plus qu'une coiffure élaborée –, Gideon avait toujours paru plus sérieux que son frère. Mais jamais elle ne l'avait connu si grave.
— Ça te donne une bonne idée de l'ambiance au Ministère, fit-il alors qu'ils arrivaient devant sa porte. Ou du métier d'Auror.
Un sourire sans joie flottait sur ses lèvres.
— J'aimerais beaucoup te dire qu'on s'y habitue.
— Ce n'est pas le cas ?
Gideon, qui était plus grand qu'elle, ébouriffa gentiment ses cheveux courts.
— Non. Mais c'est probablement mieux comme ça.
oOoOo
Il fallait s'y attendre ; dès le lendemain, l'attaque avait fait les gros titres de la Gazette. « Un Auror s'en prend aux siens ! » A l'intérieur du journal : « Attaque au sein du Bureau : un mort, plusieurs blessés » suivi d'un résumé succinct des événements. Alice passa en revue l'article sans rien apprendre – aucune mention des scrutoscopes suspect –, puis s'attarda davantage sur la rubrique nécrologie qui annonçait le décès de Roberto Perez.
Il avait trente-neuf ans, une épouse nommée Maria et deux enfants de huit et dix ans. Il avait d'abord été Brigadier pendant cinq ans avant de passer le concours d'Auror. Il avait laissé derrière lui une famille, des collègues, des amis et des souvenirs. Au milieu des lieux du crime fraîchement réparés – les joies de la magie –, Croupton avait organisé un hommage qui rassemblait les titulaires et les apprentis. Un discours monocorde sur la dévotion, le courage et le mérite, suivi d'une minute de silence qui disait bien mieux que lui leur émotion face à la tragédie. Les employés fixaient leurs chaussures avec gravité ; Alice était incapable de regarder les siennes sans penser à la paire noire qui dépassait du bureau.
— Si certains ont besoin de parler, annonça Croupton à la fin de l'hommage, Arnold Brooks se tient disponible pour vous.
Alice retint à peine un rire amer.
oOoOo
— Je peux entrer ?
— Bien sûr.
Alice avait profité d'une rare pause pour se réfugier dans leur petite salle. Elle avait besoin de s'éloigner des regards moroses et de l'agitation ambiante. Mais Frank ne faisait définitivement pas partie de cette agitation et elle était heureuse de le voir arriver.
— Ça te dérange si on ne travaille pas ?
Londubat attrapa une chaise pour se rapprocher d'elle.
— Je peux t'avouer quelque chose ?
— Je t'écoute.
— Je n'en ai pas très envie non plus.
Un sourire fit frémir les lèvres d'Alice.
— Incroyable ! J'espère ne pas avoir une mauvaise influence sur toi.
— Je ne dirais pas mauvaise.
Il lui rendit son sourire.
— Tu sais, je sais que je suis pas forcément le meilleur pour ce genre de truc mais… Je suis là si tu veux en discuter.
— Tu veux dire... de ce qui s'est passé ?
— Ou d'autres choses, c'est comme tu veux.
Alice esquissa un nouveau sourire, le deuxième d'affilée, touchée par sa délicatesse, cette manière qu'il avait de le lui proposer, sans jamais forcer. Elle avait connu des gens qui lui proposaient une oreille attentive pour se dédouaner d'écouter, simplement pour entendre C'est adorable, merci ; d'instinct, elle sentit que Londubat était sincère.
— Raconte-moi, dit-elle. Comment s'est passée ta dernière balade en forêt ?
— A merveille. Je suis allé faire un tour à Epping Forest, tu connais ?
— Non, mais je suis ravie d'apprendre des trucs. Est-ce que ça fait partie des « bonnes forêts » ?
Il eut l'air surpris qu'elle s'en souvienne. Mais son histoire de forêt avait réveillé en Alice un soupçon espièglerie, et ce fut une surprise qu'elle savoura à sa juste valeur.
— Je ne sais pas trop. Si je devais te faire découvrir une forêt, je ne prendrais peut-être pas celle-ci. Mais elle n'est pas si mal. Pas la plus sauvage, mais pas loin d'ici.
Elle se mordit la lèvre. Il était extraordinaire.
— Tu as un classement de tes forêts préférées ?
— Un top dix, pour être plus précis.
Troisième sourire.
— Tu sais, je comprends de plus en plus le besoin de s'éloigner un peu du monde, déclara-t-elle au bout de quelques secondes de silence. J'aime de moins en moins celui dans lequel on vit.
L'attaque de Dawlish lui avait prouvé que les Aurors étaient faillibles. Rien ne pourrait la rendre invulnérable. Rien, à part elle-même, ne pourrait garantir sa sécurité. Mais malgré ce qu'elle affirmait à Frank entre les lignes, elle n'avait aucunement l'idée de se cacher dans une forêt pour se faire oublier.
— Je t'en montrerais une, si tu veux.
Alice mit une seconde de trop à comprendre de quoi il parlait. Un instant, elle en oublia presque sa relation compliquée avec la boue, les insectes et la fourberie des racines. Un instant, la randonnée en forêt lui parut presque une activité envisageable.
— Ta préférée, j'espère !
Londubat parut réfléchir.
— On pourrait commencer par la dixième. Je ne voudrais pas t'éblouir trop vite.
— Deal.
oOoOo
— Comment vous vous sentez ?
Au moins, c'était Kevin qui se tenait devant eux et pas un autre. Alice ne se sentait pas encore capable de supporter un cours de duel. Ou la barbe de Muddle, question d'esthétique.
— Je vous rappelle la cellule psychologique mise en place par notre guérisseur, si vous ressentez le besoin de…
La porte de la salle s'ouvrit grand sur Maugrey Fol Œil.
— Alastor ? Qu'est-ce vous faites là ?
Excellente question. Depuis quand débarquait-il dans la section des apprentis ? Son regard bleu s'arrêta un instant sur Alice, indéchiffrable, avant de se reporter sur l'intervenant.
— Un Auror est mort hier. Je ne vous apprends rien.
Les mots étaient d'une brutalité sèche.
— L'enquête privilégie grandement la thèse de l'Imperium.
Benjy, Jody, Travis et les autres buvaient ses mots. Attendant l'opportunité d'en discuter avec les frères Prewett pour en tirer tous les éléments au clair, Alice n'avait pas parlé à personne de son entrevue avec Fol Œil, Croupton et Zeller. Travis avait bien tenté de lui tirer les vers du nez – fait très étrange, il lui avait même servi un café pour l'amadouer –, mais elle était demeurée sourde à ses prières.
Fol Œil eut un rictus.
— Même si on peut enquêter, mais difficilement prouver. C'est la caractéristique première de l'Imperium, être indétectable. Vous pouvez y aller, Kevin, je prends le relai.
— Pardon ? Attendez…
Ce n'était pas qu'il était petit, mais Kevin Hidden ne faisait pas le poids. Il n'opposait qu'un regard franc et doux face à la dureté – la plume écrasée par la pierre. Ses protestations s'éteignirent d'elles-mêmes.
— Vous êtes sûr que Mr Croupton...
— J'ai vu ça avec lui. J'ai des choses à mettre au clair avec nos apprentis.
— Vous avez un papier signé, Alastor ? Une attestation qui... ?
— Ma parole suffira, le coupa-t-il d'un ton sec. Mais passez chez Croupton pour vous en assurer, je suis sûr qu'il aura le temps de vous recevoir. Pénétrer l'antre de Croupton se faisait à ses risques et périls. Il était clair que Kevin n'avait pas envie de tenter l'expérience.
— Qu'est-ce que vous allez... ?
— Des travaux pratiques.
— Alastor, vous savez bien que ce n'est pas avant la deuxième année !
Si voir le doux Kevin Hidden tenir tête à un Maugrey passablement énervé était en soi un exploit, Alice n'était pas sûre que sa détermination soit suffisante.
— Même en première année, ils sont des cibles. C'est un apprentissage dangereux, dont tout le monde n'est pas capable. Et résister quand on s'y prépare n'a rien à avoir avec résister sous l'effet de surprise. Résister face à moi n'a rien à voir avec résister face à quelqu'un qui vous veut vraiment du mal. Mais vous devez savoir ce que ça fait.
— Pardon ?
— Chacun de vous.
Son œil magique fit deux tours dans son orbite.
— Il a suffi d'une seconde d'inattention à John Dawlish, un Auror accompli, pour être pris au piège. Il lui a suffi d'une fois pour débarquer baguette en main dans le Bureau et tuer l'un des nôtres.
La déclaration jeta un froid. Kevin s'était tu.
— Vous avez un accès au bâtiment donc vous êtes des cibles.
— Pour l'Imperium ? demanda Travis.
Maugrey se contenta d'un hochement de tête.
— Vigilance Constante. Mais parfois, ça ne suffit pas. Mieux vaut prévenir que guérir.
Alice ne savait des Impardonnables que le nom et les effets, comme si en creusant plus loin, leur professeur avait craint leur donner des idées. Prévenir. Elle échangea avec Londubat un regard silencieux. Maugrey était-il vraiment en train de… ?
— C'est important que vous sachiez quel effet ça fait.
— Alastor..., murmura Kevin.
— Je ne fais pas ça par plaisir. C'est la réalité du métier.
L'Auror désigna la sortie de son œil magique.
— Si ça dérange l'un d'entre vous, la porte est grand ouverte.
Personne ne bougea.
— Qui veut commencer ?
A nouveau, seul le silence lui répondit.
— Commencer quoi ? demanda Benjy avec angoisse.
— Je vais jeter un sortilège d'Imperium à l'un d'entre vous. Vous allez y résister.
— Mais Croupton n'a-t-il pas dit que…
Maugrey les fit taire d'un regard. Il ne plaisantait pas. Il allait vraiment, un par un, leur faire subir un Sortilège passible du baiser du Détraqueur. Il allait devoir vouloir leur faire mal. Pour les protéger, certes. Une part d'elle avait envie d'apprendre mais quelque chose dans l'œil magique qui la fixait la mettait mal à l'aise. Elle resta figée comme les autres, immobile alors que Londubat se levait le premier, le visage marqué par la détermination.
— Bien, grogna Maugrey. Impero !
Les autres s'écartèrent pour lui faire de la place. Debout devant la petite assemblée, Frank plia les jambes pour se rapprocher du sol ; à mi-hauteur, il se figea. Il demeura une poignée de secondes entre deux états, un filet de sueur perlant sur sa tempe alors que la baguette de Maugrey était toujours pointée sur lui. La pression de l'œil bleu se fit plus forte. Londubat lâcha prise et s'effondra, comme saisi par la force d'un courant électrique.
Fol Œil émit un sifflement impressionné.
— Pas mal du tout.
Pas si facile de lui arracher un compliment. Londubat se tenait la tête entre les mains pour en atténuer la douleur. Maugrey lui laissa quelques secondes de répit, le temps qu'il reprenne son souffle.
— Frank Londubat, c'est ça ? (L'autre hocha la tête, les yeux fermés.) Ça t'a fait quelle sensation, Londubat ?
— Comme si… C'était un ordre qui provenait de partout à la fois. Un ordre qui efface tout le reste et… ça faisait mal.
— Je lui ai ordonné de s'allonger, expliqua Maugrey. Pourquoi a-t-il eu mal, à votre avis ?
Andrzej leva une main peu assurée.
— Parce qu'il a résisté ?
— Bien ! Résister, c'est aller contre une force qui va de soi. C'est se faire violence. Bien sûr que ça fait mal. Relève-toi maintenant.
De nouveau, la baguette implacable de Fol Œil pointée sur lui. Plongé dans une concentration qui surpassait celle que nécessitait une potion, il refusa de se lever. Sa souffrance se lisait sur sa peau tendue, son front humide et fiévreux. Il ne criait pas mais c'était comme son cri était prisonnier de sa volonté, qu'il ouvrait pour en sortir des failles dans sa chair. Les ongles de Frank s'enfonçaient dans le parquet.
Il ne se levait pas.
— Arrêtez !
Elle avait crié sans même s'en apercevoir. Londubat retomba à terre comme une marionnette à qui l'on aurait coupé les fils. Alice dut se faire violence pour ne pas se précipiter vers lui ; l'œil bleu de Maugrey la défiait de bouger.
— Tu peux te relever. De ton plein gré, bien sûr.
Elle se leva lorsqu'elle vit qu'il n'était pas en état de le faire. Avec l'aide de Benjy, elle parvint à le guider jusqu'à sa chaise.
— Je crois bien que Londubat n'a rien à craindre d'un Imperium. Quelqu'un d'autre ?
Frank l'avait fait, lui. Épuisé, tenant à peine debout, mais elle commençait à le connaître : il était solide, il s'en remettrait. Mieux valait subir ça maintenant que plus tard. Ne pas prendre le risque d'être une marionnette à la merci d'un autre.
Alice leva la main.
— Prête, Rowle ?
Sans surprise, Fol Œil n'attendit pas sa réponse. Alice sentit son esprit se vider à la seconde où son poignet se mit en mouvement. Rien. Il n'y avait rien. Plus le moindre doute. Plus d'images noires, disparus la peur et les morts, l'open space taché de sang, disparus les regrets enfouis, l'ambivalence des sentiments. Rien. Sur un mur d'un blanc éclatant, seule la Voix se faisait entendre, douce et attrayante, effaçant la peinture, réparant les fissures. La Voix lui parlait. Agite les bras. La Voix lui parlait et il n'y avait rien d'autre à faire qu'obéir, puisque c'était la Voix.
C'était comme suivre une lumière dans la plus grande obscurité. Elle éprouva dans ce geste une satisfaction blanche et intense. Agite les bras et envole-toi. Dans le vide calme, plat et infini de son esprit, Alice agita les bras ; plus légère qu'une plume, elle brassa l'air plus fort encore et se sentit décoller. Voler. Plus rien d'autre n'avait d'importance. Juste ça, juste voler, juste écouter les mots prononcés par la Voix.
— Finite.
Le retour à la réalité lui fit l'effet d'un choc thermique, toutes les sensations physiques reçues comme une claque. Ses propres pensées, tout ce que l'Imperium avait momentanément effacé, jetées à sa figure.
Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu'elle imitait un oiseau sous les yeux des apprentis et ceux, presque déçus, d'Alastor Maugrey. Londubat. Elle éprouva en le regardant une honte un peu confuse. Était-elle à ce point dénuée de volonté ? Comment avait-il pu, lui, vaincre la Voix si puissante ?
Son échec permit au moins aux autres de relativiser leurs craintes. Chacun leur tour, tous tentèrent leur chance à l'Impardonnable. Benjy chanta – plutôt faux – deux tubes de Celestina Moldubec à tue-tête. Travis imita le marcassin avec un talent inattendu. Andrzej fit trois fois le tour de la pièce en se tenant le pied comme un mutilé de guerre et Jody, après une résistance de deux interminables secondes, réalisa avec entrain une bonne vingtaine de pompes.
— Ce n'est pas si simple, hein ?
Fol Œil les toisait tous d'un œil sévère.
— On sait ce qui nous attend. On se persuade qu'on réussira. Mais ce n'est pas si simple de prendre le contrôle.
— Je crois qu'on peut s'arrêter là pour la leçon, Alastor, intervint Kevin.
A la surprise de tous, Maugrey hocha la tête.
— Je suis d'accord. Ma première leçon sera celle-ci : Vigilance Constante. Pas seulement pour vous-mêmes. Vous protéger, c'est aussi protéger les autres.
L'Auror quitta la salle en laissant sur tous une forte impression. Benjy ne tarda pas à s'adresser à Frank avec des étoiles dans les yeux :
— C'était dingue ! Comment t'as fait ça ?
— J'en sais rien. J'ai juste... je voyais pas de raison de m'allonger...
— Maintenant t'en as une, lui murmura Alice.
D'une pâleur inquiétante, il paraissait encore sur le point de s'évanouir. Frank accepta de bonne grâce la tasse de thé que lui offrait Kevin et leur offrit une grimace, peu habitué d'être le centre d'attention, surtout pas celui de Travis Wenworth qui le fixait désormais avec la méfiance qu'il réservait à ses plus grands rivaux.
— Vous n'avez vraiment pas l'air bien, mon garçon, déclara Kevin d'un air compatissant. Allez vous reposer un peu, nous continuerons sans vous.
— Et pour les binômes ? demanda Londubat entre ses dents.
— Ne vous en faites pas pour ça. J'imagine qu'on pourra faire un groupe de trois.
Les yeux de Benjy étincelèrent de malice (« quel sacrifice ! », pouvait-on lire sur ses lèvres), mais devant le pas lent, presque vacillant, de Frank Londubat, Alice était trop inquiète pour s'en amuser.
— C'est une tête de pioche Londubat, déclara Benjy. Je le savais.
— Il est décidément beaucoup de choses, souffla Alice, sans se soucier de savoir s'il pouvait l'entendre.
Surprenant.
Il était définitivement surprenant.
oOoOo
Une fois la batte de Quidditch récupérée, Alice l'avait vite nettoyée et fourrée dans le placard sous la protection d'un sortilège de sa composition.
Davis avait retiré sa plainte. Ste-Mangouste n'eut d'autre choix que de laisser partir Jack Adams. Marlène et Alice purent à nouveau l'accueillir dans l'appartement. Jack gardait deux rendez-vous à l'hôpital par semaine, l'un pour assister à un groupe de parole et l'autre vérifier les effets de son nouveau traitement. Celui-ci, plus lourd que l'ancien, l'assommait davantage. Jack passait beaucoup de temps à somnoler sur le canapé, ne se réveillant que pour manger un peu ; il fallait insister pour qu'il avale quelque chose.
Si elle était toujours inquiète pour lui, Marlène se montrait plus détendue depuis la petite conversation entre Fol Œil et son superviseur. Willem Davis avait fini par se remettre mais n'approchait plus son apprentie à moins de trois mètres. En plus de respecter les distances de sécurité, il avait rendu sur Marlène un premier rapport très positif qui louait son implication dans les activités de l'hôpital.
C'était Marlène qui avait convaincu Jack de revenir habiter avec elles. Il avait d'abord refusé de remettre les pieds dans l'appartement. « J'ai tout gâché, Marlène. Je ne le mérite pas... » Assise dans un fauteuil inconfortable, dans un coin de cette chambre déprimante, Marlène avait passé des heures à lui répéter que le mérite n'avait rien à voir là-dedans. Elle n'avait pas l'intention d'abandonner un ami dans une situation difficile, point. Devant sa détermination sans faille, Jack avait rendu les armes.
Marlène combattait sur plusieurs fronts. Le temps qu'elle ne passait pas avec Jack, elle le passait avec Alice, à lui raconter des anecdotes divertissantes sur l'hôpital. Elle allumait la musique pour la faire danser, cuisinait des soupes et des sandwiches au fromage, faisait de son mieux pour lui changer les idées de l'horreur qu'elle venait de vivre. En retour, Alice tentait comme elle pouvait de ne pas redoubler son inquiétude. Elle évoquait le moins possible le duel de l'open space, la mort de Roberto Perez, le regard neutre de John Dawlish.
— Maugrey est dingue, lâcha Marlène en même temps qu'une bouffée de cigarette sur le balcon. Tu devrais peut-être le reporter à la hiérarchie. Il n'a aucun droit de vous faire subir des Impardonnables.
— Sa hiérarchie, c'est Croupton. Si je vais le voir...
Alice eut un demi-sourire.
— La prochaine étape, c'est Fol Œil qui m'entraîne à supporter le Doloris.
— C'est pas vraiment drôle, Alice.
— Ils veulent seulement nous protéger.
— Comme ils ont voulu protéger Jack ?
Alice songea à la lumière verte qui l'avait frôlée dans l'open space. Roberto Perez n'avait pu l'éviter, lui. Sturgis Podmore n'en avait réchappé que de peu. Elle commençait à penser que Whittaker avait raison quand il disait que Jack n'était pas fait pour ça. Un duel n'avait rien d'un jeu, ce n'était pas une plaisanterie, ce n'était même pas un concept lointain. Des attaques comme elle en avait vu à l'open space, en devenant Auror, elle en connaîtrait plein.
— Au moins, Jack est en sécurité maintenant.
Les lèvres pincées, Marlène rejeta une bouffée de cigarette sans répondre. Elle jeta un coup d'œil à travers la vitre.
A l'intérieur, Jack dormait sur le canapé.
— Tout à l'heure, il m'a dit qu'il ne comprenait pas pourquoi je restais avec lui... Qu'il ne comprenait pas comment je faisais pour ne pas haïr cette part de lui-même.
Marlène gardait les yeux dans le vague. La fumée qui sortait de sa bouche n'avait aucune forme particulière.
— Je lui ai répondu que la dépression, ce n'était pas ce qu'il était, c'était ce qu'il vivait. Je ne peux pas arrêter d'aimer ce qu'il est.
— Tu sais, après Rabastan…
Même pour elle-même, comme s'il détenait seul le pouvoir de convoquer son image, elle ne prononçait rarement son nom à voix haute ; Marlène la détailla du regard, tout aussi surprise de l'entendre lui dans sa bouche. Il était allié à des mots qu'Alice aurait dû lui dire depuis longtemps, mais qui n'étaient pas si faciles à sortir.
— J'étais seule, isolée. Il avait obligé tout le monde à me renier, et tout me paraissait… trop. Comme un vase qui rétrécit et qui déborde… Le monde s'est asséché d'un coup. Tout le monde me haïssait et je ne voyais pas pourquoi ils n'avaient pas raison. Tout le monde, sauf toi. Tu m'as aidée à me relever alors que rien ne t'obligeait à le faire.
— Alice…
Mais la voix de Marlène, étranglée par l'émotion, ne put aller plus loin.
— T'es là pour Jack et c'est ce qui compte, poursuivit Alice. T'as peut-être l'impression que là tout de suite, il ne peut pas t'entendre, mais ça viendra. Je sais que ça viendra.
— Aller vers toi, Alice, c'est la meilleure idée que j'ai jamais eu de ma vie.
— Tu comptes me faire pleurer ?
Marlène la poussa légèrement sur le balcon.
— C'est toi qui as commencé, je te signale !
Elle tira une dernière fois sur sa cigarette avant d'en écraser le bout le long du mur, traçant l'ombre d'un chemin sur la peinture écaillée.
— T'avais beau être à Serpentard, je sais pas, je t'aimais bien quand même. Tu me faisais mourir de rire quand tu râlais toute seule sur tes potions.
— Ravie que mes malheurs aient égayé un peu ta vie.
— C'était merveilleux de voir Slughorn sursauter chaque fois que tu déposais un ingrédient dans ta mixture.
Marlène éclata de rire à ce souvenir.
— Je me rappelle qu'on s'était amusé avec Benjy à compter le nombre de fois où il paniquait en hurlant ton nom… en une heure.
— Et alors, verdict ?
— Une bonne dizaine de fois. Toutes les sept minutes, je dirais.
— Ça me paraît une moyenne réaliste.
Appuyée contre le rebord du balcon, Alice reporta son regard sur le paysage qui s'offrait à elle : des immeubles gris entre lesquels surgissaient parfois l'ombre d'une bâtisse en brique, des fenêtres et balcons colorés par les vêtements, les plantes qui y étaient suspendus, des pans de ciel prisonniers entre deux toitures.
— T'as sans doute raison, déclara Marlène à côté d'elle. Tant qu'on est là les uns pour les autres, ça va aller.
— Je n'ai jamais dit un truc aussi niais, répliqua Alice, accueillant son regard noir de son amie par un large sourire.
Il lui fallut toute sa dextérité pour éviter le pied balancé dans le vide qui lui était adressé. Marlène ouvrit la bouche pour répliquer, puis s'arrêta net.
— Oh, regarde qui a recommencé à faire des pompes à moitié nu sur son balcon…
— Un des premiers signes du printemps !
Marlène adressa au sportif sur le balcon d'en face un signe de la main ravi.
— Tu es folle, qu'est-ce que tu fais ?
— Je suis polie, faut bien saluer l'artiste ! Oh Merlin. Alerte. Il m'a vue, ce con. Alice, il agite la main !
Alice éclata de rire.
— Va falloir l'inviter à faire des pompes dans le salon, maintenant !
oOoOo
Les leçons de Maugrey se firent plus fréquentes encore. Si Londubat continuait de briller par sa résistance, l'effort fourni lui laissait des marques de plus en plus profondes. Une douleur physique et mentale, une fatigue pesante. Après une séance avec Fol Œil, il ne pouvait rien faire d'autre que s'asseoir sur le canapé de la salle de repos et fixer longuement le mur de son regard vide, drainé par l'Imperium de toute son énergie vitale.
Face à la Voix, la détermination d'Alice n'avait pas changé. Mais elle avait beau la connaître, l'entendre fondait tout le reste dans le néant. Rien où se raccrocher, rien si ce n'était l'euphorie que procurait l'acte naturel d'obéir.
La Voix disait : Touche ton coude avec ta langue et dans cet espace vierge de tout, il n'y avait rien d'autre à faire que de toucher son coude avec sa langue, ou d'essayer, de sentir la satisfaction d'en lécher la peau râpeuse et...
La Voix changeait.
La Voix disait : Agite la main.
La Voix disait : Imite le strangulot.
La Voix, la Voix, la Voix, et « Alice », puis encore la Voix, la Voix, la Voix, la Voix dans le rien, la Voix et seulement la Voix et…
Alice ?
La Voix disait : Tire la langue.
Il faut écouter la Voix.
C'était quoi déjà ? Alice ? Un coup de jus, comme à l'approche d'un enclos électrique, la tira du néant ; la Voix se fit plus puissante encore. Le calme revint et d'une vague, emplit l'univers de ces trois mots : Tire la langue.
Suivi de l'éternel retour à la réalité. Maugrey abaissa sa baguette ; il l'observait, impassible, tandis qu'elle luttait pour ne pas se noyer dans ses émotions.
— C'est mieux.
— Mais j'ai tiré la langue.
— Tu as hésité, répondit-il. Une fraction de seconde, mais tu as hésité.
Alice ne gardait que peu de souvenirs des moments où elle était soumise à l'Imperium. Juste l'écho d'une sensation qui envahissait sa plénitude. Les ordres de la Voix – et la Voix elle-même –, demeuraient flous dans son esprit.
Alice.
Une autre voix, au timbre différent. Une voix diffractée à la manière d'un reflet cristallisé par la lumière, une pluie de couleurs et de sons. Une voix qui ouvrait une multitude de failles, sans se soucier du bien ni de l'unicité.
Cette voix-là s'effaçait déjà.
Sous la commande de Maugrey, Alice rejoignit Londubat sur les chaises des spectateurs installées au fond de la salle. Jody, comme lui, avait commencé à résister à la Voix implacable. A la dernière séance, elle avait tenu six secondes avant de lâcher, le visage en sueur, les joues rougies. Six secondes – plus que Benjy, Andrzej, Travis et Alice réunis.
Une nuée étoilée aussi belle que fictive éclaircissait la noirceur céleste, derrière les fenêtres. La nuit était tombée depuis des heures lorsque Maugrey les laissa partir, épuisés par les échecs. De tous, Londubat fut le dernier à se lever. Alice s'arrêta pour l'attendre, et comprit que ce n'était pas la fatigue qui l'avait ralenti.
— Monsieur...
Fol Œil se retourna.
— Avec l'Imperium... On peut faire faire n'importe quoi à n'importe qui, n'est-ce pas ?
Frank était pâle. Le visage toujours marqué par la douleur, il respirait avec lenteur, tremblant comme sous l'assaut de la fièvre. Mais face au regard double – d'un bleu et d'un brun pénétrant –, de l'Auror, il ne détourna pas le sien.
Maugrey fit quelques pas vers lui.
— En théorie, articula-t-il. C'est la définition de l'Imperium.
— Et on ne peut jamais savoir...
L'Auror secoua la tête.
— Le crime parfait n'existe pas, grogna-t-il. Parfois, les choses sont telles qu'elles semblent être.
— Mais parfois non...
Le regard d'Alice passa de l'un à l'autre sans comprendre.
— L'Imperium ne marche pas à tous les coups, lâcha Maugrey d'un ton brusque, tu es bien placé pour le savoir.
Frank tiqua. L'Auror parut soudain s'adoucir – si tant est qu'un tel homme pouvait s'adoucir.
— Laisse les morts là où ils sont, Londubat.
Alors que Fol Œil quittait enfin la pièce, Frank fut parcouru d'un frisson. Il s'appuya un instant contre le mur, les genoux tremblants et le souffle court.
— Hé, ça va ? souffla Alice.
Il ne répondit pas, l'air ailleurs, comme perdu dans ses pensées. Alice posa une main sur son front et le trouva un peu chaud.
— Tu devrais aller dormir un peu. Et dire à Maugrey d'arrêter de te faire subir ça.
— Ça va. J'ai juste... Je viens de comprendre quelque chose.
— Comprendre quoi ?
Brillait dans ses yeux la lueur d'une détermination nouvelle. Alice n'avait pas la moindre idée de ce dont il parlait. Londubat ne l'éclaira pas. Il n'eut pas même l'air de remarquer de sa présence.
— Frank, souffla-t-elle. De quoi est-ce que tu parles ?
Il glissa contre le mur, saisi par une nouvelle vague de douleur. Merlin, si Maugrey continuait ses essais sur lui, elle tuerait l'Auror elle-même. Il avait réveillé en elle des tendances plutôt sombres, et elle était à deux doigts de balancer un Imperium du côté de Frank pour qu'il reste deux jours chez lui se reposer si cet idiot n'avait été capable de lui résister.
— J'attends avec toi le Magicobus. Je refuse que tu transplanes dans ton état.
Alice le guida, depuis le sous-sol du bâtiment jusqu'aux ruelles bondées de Londres ; à l'abri des moldus, elle convoqua le Magicobus d'un mouvement de baguette. Une fois à bord, elle le laissa donner son adresse, mais insista pour qu'il s'allonge en attendant son tour sur l'un des lits disponibles.
— Cette nuit, tu vas la passer à dormir, tu m'entends ?
— Je ne comptais pas jouer de la clarinette, murmura-t-il, les dents serrées.
— Tu serais bien capable de travailler, répliqua-t-elle. Je ne te fais pas confiance. Promets-le moi.
Elle n'aurait accepté aucune autre réponse que oui. Londubat scella sa promesse et ferma les yeux sous les virages abrupts du Magicobus. Par chance, à cette heure-ci, les passagers étaient peu nombreux ; lorsque le lit de Londubat heurta violemment la paroi du bus, il était enfin arrivé devant chez lui. Alice lui tendit la main pour l'aider à se relever, puis à descendre les marches une à une.
— Souviens-toi de ce que je t'ai dit : dors.
Heureusement, Londubat n'avait pas l'air en capacité de se plonger dans quoi que ce soit d'autre qu'un sommeil réparateur. Une certitude qui valut à Alice un soupçon d'espoir. Si lui, roc ou tête de pioche, commençait à flancher, nul doute que le monde s'effondrerait avec lui.
A son propre arrêt, sous une nuit bleue et un lampadaire déjà éteint – ou que peut-être, la mairie n'avait pas pris la peine d'allumer –, Alice grimpa sans bruit les marches qui menaient à son appartement ; elle trouva Jack et Marlène immobiles dans l'obscurité, blottis l'un contre l'autre sur le canapé du salon. Paisible sous la pâleur de la lune, ils dormaient.
Elle songea en rejoignant sa chambre aux événements tragiques qui s'étaient enchaînés comme on enfile les perles d'un collier, des parties d'un même engrenage dont elle ne pouvait totalement saisir le dessin. Dawlish avait-il fait ce qu'on attendait de lui ? Que désiraient-ils, eux, une simple montée dans la terreur ?
Elle avait la certitude qu'il y avait quelque chose de plus derrière tout ça. Quelque chose se mettait en mouvement.
Elle s'étonna de ne pas ressentir de peur.
Alice.
La voix qui l'avait tirée de l'Imperium pour une fraction de seconde se rappela à elle, une voix étrangement familière.
Demain, peut-être, tout s'éclairerait.
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(A suivre)
.
N/A
Merci d'avoir lu !
J'espère que celui-ci vous a plu. Hâte d'avoir vos impressions, vos théories, quelles qu'elles soient. De mon côté j'ai même pris du plaisir à le corriger car beaucoup de Croupton et de Maugrey à l'intérieur. Petit clin d'œil sur la passion du premier hahaha. J'ai hâte de publier le chapitre suivant, qui devrait être plus léger, plus de Prewett en perspective, mais j'ai fini de faire des promesses. Il finira par arriver, c'est tout ce que je peux vous dire !
A très vite !
