C'était la première fois qu'il dormait aussi mal.
La veille, la veille il avait été un connard fini. Il avait croisé une fois le regard de Temari puis avait détourné les yeux et fixé la bouilloire avec intensité sans se retourner. Elle avait échangé quelques mots avec Kakashi et Yamato comme si de rien était puis était repartie.
Ils savaient tous qu'elle était venue pour lui, y compris Shikamaru. Une partie de lui était mortifiée de lui infliger ce rejet des plus lâches. Mais l'autre, bien plus importante, était obsédée par sa mission actuelle et les nuages qui planaient sur leur relation. Il n'avait confiance en rien, pas même en lui.
Ses collègues ne lui avaient fait aucun commentaire. Ils avaient juste échangé leurs remarques et impressions sur cette première réunion.
Mais Shikamaru n'avait pas oublié l'événement. Il y avait pensé toute la nuit, pour la simple et bonne raison qu'il était plein de culpabilité. Mais ce n'était malheureusement pas la seule source de remords pour lui. Sa prise de parole tournait et retournait dans son esprit. Il avait cette insidieuse impression qu'il aurait pu faire mieux pour son Hokage, qu'il n'avait pas été à la hauteur en se laissant dépasser par les événements.
Le soi-disant génie qu'il était ne parvenait pas à savoir ce qui lui manquait. Le savoir historique et encyclopédique des guerres, des trahisons, des exactions de chacun ? La connaissance exhaustive des lois et des règlements des différents pays ninja ? Ou juste la bonne vieille haine qui ne s'acquiert qu'au fil d'années de blessures et de tragédies ?
Tout ça le dépassait. Il n'était même pas capable de fréquenter une fille sans la blesser, pourquoi lui confierait-on l'avenir de plusieurs pays entre les mains ?
Exactement comme il y a un an, Shikamaru n'arrivait pas à dormir. Pas parce qu'il n'avait pas le temps, juste parce qu'il avait la boule au ventre. Exactement comme il y a un an. Ses yeux étaient grand ouvert, fixés sur les brins d'herbe, envieux de ces petites plantes. Il savait qu'il n'allait pas bien, même selon ses standards extrêmement bas. Alors quand il vit un petit animal s'approcher de lui, il crut que c'était une hallucination.
Puis la petite belette lui lécha la main et il se ressaisit. Quelqu'un essayait de communiquer avec lui. Il avisa le collier et le rouleau qui y était glissé, la belette lui permit de le prendre et repartit aussi vite qu'elle était venue. Juste des indications pour se rendre à un lieu. Shikamaru faillit ignorer le papier mais c'était l'écriture de Temari alors il voulut essayer.
Il se mit silencieusement en route et trouva un arbre. Il leva la tête mais il n'y avait personne. Prenant de la hauteur, il relut la note mais il n'avait aucune indice supplémentaire. Il regarda le dos : une disposition de shogi. Comme s'il prenait une partie en cours. Ça le fit sourire et il se détendit un peu.
Il parvint facilement à s'installer sur une des épaisses branches et observa la configuration, laissant son esprit imaginer la suite de l'affrontement. Un camp était mieux placé mais avec un peu d'opiniâtreté, il parvenait quand même à monter des stratégies pour assurer à son adversaire la victoire.
Il s'endormit ainsi, veillé par la Lune.
À son réveil, il sut directement qu'il était en retard. Des années d'habitude l'avait entraîné à reconnaître instinctivement la gravité d'un retard. Et pour son premier poste de conseiller du Hokage, il allait être en retard, devant tous les autres Kage. Pourtant, il se leva, avala une barre aux céréales qui restait dans son gilet, prit son temps pour marcher jusqu'au lieu de réunion. Il savait que pire qu'être en retard, il pourrait avoir l'air fatigué et ça personne ne le lui pardonnerait.
Il arriva dérangeant la réunion, il s'excusa bassement et se fit discret. Une fois assis, il regarda Temari mais elle était concentrée sur la discussion entre son frère et la Mizukage. Ça avait l'air important. Elle avait l'air d'aller bien aussi, tant mieux.
Pendant son absence, d'à peine trois quart d'heure, Kakashi avait eu le temps de chiffonner les papiers qu'il avait transportés avec tant de soin. Il dut se retenir de soupirer à cette constatation. Il se mit plutôt à lire les notes qu'avait prises son supérieur et qui lui donnèrent des indications sur ce qu'avait été le début de séance.
Pour ce deuxième jour, la discussion avait commencé sur les chapeaux de roue. Et le rythme ne décrut pas pendant les quatre heures de suite. Personne n'eut l'audace de demander une pause, au grand malheur de Shikamaru.
Les discussions restaient aigres car les différents dirigeants n'avaient pas l'habitude de demander des services ou d'établir des relations commerciales. Chaque demande devenait une révélation intime de la situation nationale et trop de méfiance subsistait pour un libre échange.
Si Shikamaru crut que de cette discussion résulterait de grand changement pour le monde ninja, il fut durement ramené sur Terre. Très peu de sujets abordés parvinrent à une proposition concrète et satisfaisante. C'était grandement dû à la méfiance généralisée et à la volonté affichée ou non de ne céder aucune satisfaction à l'ancien adversaire.
À la fin du deuxième jour l'ambiance était morose car chacun savait qu'il ne remplirait aucun de ses objectifs durant la dernière cession.
Shikamaru passa la soirée à échanger avec Kakashi. De temps en temps Yamato donnait son avis – seulement lorsqu'il était explicitement requis. Nara était content de pouvoir échanger avec le chef du village qui avait un esprit analytique très semblable au sien. À eux deux, ils parvenaient bien à décoder les différents Kage.
Le chûnin faisait toujours attention lorsqu'ils évoquaient Suna. Il ne voulait pas être accusé de complaisance ou de mièvrerie. Il se contentait des faits et des informations apprises à la volée via Naruto. Et puisqu'il n'avait jamais fréquenté Gaara, cette technique fonctionnait plutôt bien.
Cette nuit-là, il réussit à s'endormir sans trop de mal. Toute la pression qu'il ressentait pour le Sommet s'était envolé quand il s'était rendu compte que toutes ces discutions ne serviraient pas à grand chose. Il se réveilla donc au petit matin, heureux d'entendre les piaillements des oiseaux aux alentours.
C'était aussi un signe que personne ne trafiquait dans les environs. Bon point.
Vint le dernier jour. La perspective du chemin du retour le lessivait d'avance. Mais avant ça il eut le droit de passer quatre heures et demi les fesses tassées par cet horrible tabouret.
De nombreux sujets déjà abordés furent remis sur la table pour offrir la possibilité d'une décision ou d'un accord de dernière minute. Et cela fonctionnait plutôt bien : réticent à ce que ce Sommet ne serve définitivement à rien, chacun était prêt à davantage de concessions. Ils purent établir des accords commerciaux de longue durée avec Kiri, de l'entraide aux missions avec Suna et des échanges technologiques ponctuels avec Kumo.
Iwa ne faisait pas parti de la liste car quand la discussion s'envenima au sujet des ninjas criminels, le Tsuchikage avait explosé de colère et était parti. Le Raikage avait très clairement expliqué qu'il était d'accord avec son argumentaire et qu'il ne comptait pas accorder à ses nouveaux alliées la possibilité de mal gérer leurs troupes ou de l'agresser sous couvert d'actes « isolés et individuels ». Ce point était encore trop tendu pour qu'ils parviennent à un accord de grande envergure.
Et cela rendait la gestion des troupes encore plus capitale. Shikamaru repensa à la sanction qu'il avait définie contre ces trois chûnins. Il se demandait sans cesse si ce serait suffisant, s'ils recommenceraient leur attaque ou pire si d'autres ninjas arriveraient au même conclusion qu'eux.
Le Sommet prit fin, on leur remit les documents et il fut temps de reprendre la route. Les délégations de Suna et Kumo partirent presque immédiatement mais eux prirent un en-cas avant de disparaître. Shikamaru eut juste le temps de croiser le regard alerte de Temari qui lui offrit un simple et discret hochement de tête. Les ninjas de Kiri les accompagnèrent durant ce moment et ils parlèrent principalement de Naruto qui était en mission là-bas et s'était rapidement fait connaître, comme à son habitude.
À l'approche du départ, alors que les ninjas de Kiri était déjà partis, Shikamaru entraîna son Hokage sur une discussion des plus techniques pour qu'il n'ait même pas le temps de penser à retarder leur voyage. Cela fonctionna bien mais pas durant tout le trajet ç'aurait été trop beau.
Alors que Kakashi s'était ménagé une pause pour il ne savait trop quoi, Yamato lui fit une révélation qui le laissa ébahi :
— no Sabaku Temari est venue nous trouver hier matin. Elle trouvait que Kakashi-sama ne prenait pas assez soin de ses lieutenants.
Il s'esclaffa doucement. C'était tellement cocasse. Il faudrait qu'il la remercie et qu'il s'excuse à leur prochaine rencontre. Elle avait été cordiale et professionnelle quand il avait paniqué et s'était ridiculisé. Il aurait bien de la chance si elle le laissait s'en sortir qu'avec des excuses.
— Tu pourrais certainement faire un détour si le cœur t'en dit, proposa le ninja d'élite l'air de rien.
Shikamaru réfléchit deux secondes mais déclina la proposition. Sa mission n'était pas encore finie et il n'aurait pas l'esprit tranquille tant que cela ne serait pas fait. Il verrait Temari bientôt il devait juste prendre son mal en patience.
Ils reprirent leur route jusqu'à Konoha, heureusement leur Hokage demanda moins de pause qu'à l'aller. Sans doute était-il lui aussi pressé de rentrer. La première chose qui vient à l'esprit de Shikamaru fut l'impression de changement quand il pénétra dans le village. Il y avait plus de personnes, peut-être pas autant qu'avant la guerre mais quand même. Il vit cela comme une marque de confiance envers le Hokage et ses décisions et s'en réjouit. Peut-être qu'ils reviendraient à un rythme normal après tout.
Le Conseil ne le laissa partir qu'en plein milieu de la nuit et après deux jours de trajet, Shikamaru sentait que c'était la demande de trop. Il comprenait que plus le rapport était effectué rapidement, plus il était précis. Mais dans son cas, une bonne nuit de sommeil l'aurait aidé à remettre ses idées en ordre. Il se promit de faire un rapport écrit à Kakashi dès le lendemain – il était certain que criblé de questions, il avait dû oublier des points utiles.
Les jours suivants furent d'une grande banalité en comparaison. Il aurait aimé que Chôji soit dans les parages pour un resto ou une après-midi détendue. Malheureusement, il n'avait que Ino dont il était un peu proche et la jeune femme était très occupée à soigner les blessés mentaux de la guerre. Et ses anecdotes étaient déprimantes, c'était pour cela qu'il préférait la voir quand elle travaillait à la boutique de fleurs.
Il se retrouvait à passer beaucoup de temps seul et même s'il appréciait ces moments, cela devenait long. Il attendait impatient que Temari lui annonce qu'elle passait prochainement à Konoha. Il avait eu le temps de préparer ses excuses et puis il voulait vérifier si l'embrasser serait toujours aussi agréable.
Malheureusement, cette visite tardait à s'annoncer. Le seul événement notable fut des nouvelles de Chôji qui s'acclimatait bien à Kumo. Il parlait de ses découvertes culinaires, de la différence de géographie et dans la dernière lettre, lui annonçait qu'il s'était mis en couple. Cette nouvelle surprit Shikamaru qui pensait que son ami serait moins empressé à se mettre en couple. Il aurait aimé pouvoir en parler avec lui de vive voix.
Et le charrier aussi. Depuis quand en étaient-ils à cette période de leur vie ? Il lui semblait que l'époque où il se plaignait des filles et assurait ne pas vouloir les approcher datait d'hier. Mais sans doute que la guerre leur avait laissé un sentiment d'urgence, une volonté de vivre plus.
Il fut bien obligé d'aller annoncer la nouvelle à Ino, sachant qu'elle serait capable de prendre son silence pour une trahison, ni plus ni moins. Il la rejoignit donc en fin de semaine et la surprit accompagnée de Saï. Ils étaient tous les deux occupés à composer des bouquets pour préparer la fête du solstice d'hiver et de la naissance du Shodaime Hokage.
Il les regarda faire un moment et apprit beaucoup sur ce qu'il s'était passé pendant qu'il avait le nez plongé dans ses missions. Il eut des nouvelles de Naruto et Neji et de leur mission à la péninsule de Kiri : ils avaient dû arrêter les mercenaires qui avaient revendiqué plusieurs territoires et étaient difficiles à déloger. Mission réussie.
Hinata était « plus jolie que d'habitude » et affairée au service de sécurité. D'après Ino, elle avait de bonnes chances d'intégrer l'ANBU comme elle l'espérait. Kiba avait apparemment un millier d'anecdotes sur les déserteurs que Shino et lui avaient identifiés. Il eut même droit à un « secret » : Sakura pourrait partir à Kiri pour six mois pour partager ses connaissances médicales.
Toutes ces informations assommaient Shikamaru pourtant il se forçait à les écouter. Après tout, c'est seulement en ayant un bonne connaissance de la situation de son pays qu'il pourrait être de bons conseils à son Hokage.
Alors que Ino devait reprendre son souffle, Shikamaru en profita pour donner des nouvelles de leur coéquipier. Quand il évoqua sa mise en couple, la blonde joignit ses mains et ses yeux brillèrent.
— Comment elle s'appelle ? Comment ils se sont mis ensemble ? Depuis quand ?
— J'en sais rien, calme-toi.
— Ça me surprend, observa Saï. Je croyais qu'il fallait être beau pour sortir avec une fille…
— Ne dis pas n'importe quoi, gronda son amie avec force. Chôji est charmant, s'il a la bêtise de sortir avec ce genre de fille, je m'occuperai d'elle !
Devant son regard énervé et son poids serré, les deux shinobi se contentèrent d'opiner bien sagement. Mais ce silence laissa trop d'opportunités à la Yamanaka :
— Et toi et Temari, vous en êtes où ? Vous vous êtes vus au Sommet ? C'est du sérieux ?
— Ah je savais pas pour vous deux, la voix de Sai arrivait à être détachée et curieuse. Ça ne te dérange pas qu'elle soit plus grande que toi ? C'est bizarre non ?
Shikamaru se renfrognait un plus plus à chaque nouvelle question. Il avait tout sauf envie d'en parler, en tout cas avec eux. Et puis pourquoi devrait-il avoir des réponses à tout ça ? Il dut inspirer doucement pour se calmer et retenir une réplique acerbe contre sa coéquipière. Quant à Sai… il le préférait en mission.
— Ça nous regarde, se contenta-t-il d'opposer les yeux fixés sur un bouquet.
Devait-il offrir des fleurs à Temari en gage d'excuse. Il essaya de l'imaginer le bouquet à la main… Elle allait tellement se moquer de lui. Sentant qu'il avait refroidi l'ambiance, il chercha une manière de relancer la discussion.
— Vous ouvrez bientôt ? questionna le Nara en observant la boutique.
Cette simple question fit soupirer son amie avec emphase.
— Tout le monde me le demande mais ma mère est toujours en train de passer de villages en villages pour essayer d'aider. Kakashi-sama prend du temps pour aider ces gens.
— Il manque de personnels mais je suis sûr que ça arrive, l'apaisa Saï.
— Tu pourrais ouvrir deux ou trois heures par jour, les vieux adorent cet endroit.
— Ça me rajouterait beaucoup de travail, j'ai aussi besoin de dormir vous savez.
Shikamaru réfléchissait à une excuse pour repartir quand Saï proposait de travailler avec Ino pour alléger son travail.
— Et qu'est-ce que tu diras au Maître Hokage pour expliquer que tu n'effectueras aucune mission entre seize et dix-huit heures ? C'est très gentil, s'adoucit-elle, mais ne fait pas de promesse irréaliste. Tu veux y aller ?
Shikamaru qui observait l'allée mit quelques secondes à comprendre qu'elle lui parlait à lui. Il hocha simplement la tête et leur souhaita une bonne soirée.
Shikamaru dédia beaucoup de temps à réfléchir à sa situation avec Temari. Ce qu'il avait envie de lui dire, ce qu'il avait envie de faire avec elle. Il regrettait vraiment de ne pas pouvoir en parler avec son meilleur ami. Heureusement, il reçut la nouvelle qu'il attendait : Temari serait présente d'ici une semaine.
