Galatea

« La tradition veut que les membres de la famille souveraine de Mélodie tiennent des journaux personnels tout au long de leur vie. Ces ouvrages précieux, innombrables, sont conservés dans une bibliothèque considérée comme sacrée, férocement gardée, où nul ne peut entrer en dehors des têtes couronnées et des conservateurs. On nomme ces manuscrits royaux « Partitions de Mélodie ». Au fil des générations, bien des monarques sont venus se plonger dans les esprits de leurs défunts prédécesseurs, afin d'étudier leur pensée, d'apprendre de leurs erreurs, et souvent d'y trouver des conseils avisés. »

« Cet héritage est d'une telle importance que j'ai pour ainsi dire grandi avec une plume dans la main. J'ai brouillonné, griffonné toute mon enfance durant, sous le regard bienveillant de mon précepteur. J'ai gardé, nostalgique, mes carnets de petite fille, où je racontais mes journées, ce que j'avais mangé au goûter, ou encore que de jolis oiseaux étaient venus chanter sur mon balcon après que j'y aie lancé des miettes de pain. Les années passant, j'ai abordé des sujets plus sérieux avec une claire maladresse. Il m'arrive de rouvrir ces cahiers et d'y découvrir les pages froissées par ma main tremblante, où mes larmes ont déformé quelques mots. »

« J'ai longtemps eu peur du rôle que j'aurais à jouer au sein de mon royaume comme de la dimension magique. J'ai lu et relu de nombreuses « Partitions ». J'ai assisté à des conseils interminables, debout, en retrait derrière mon père. Un mot de ma part avait le pouvoir de chambouler les vies de milliers et de milliers de personnes. Ma couronne me pesait... Elle représentait toutes les responsabilités qui m'incombaient déjà, et les autres à venir. Plus d'une fois, je me suis éveillée, trempée de sueur, glacée d'effroi, avec l'envie de jeter ce fardeau dans la baie. Je n'avais pas le droit à l'erreur. »

« Alors mon précepteur, ayant saisi le fondement de cette terreur qui me rongeait, tenta de me faire relativiser. Il voulut me rappeler à ma nature de simple mortelle, à mes capacités restreintes. Je n'étais que poussière dans l'éternité. Être à la hauteur ne signifiait pas être en mesure de protéger tout un chacun. Il était sûr que j'échouerais à certaines tâches, que je prendrais, malgré des heures de réflexion, de mauvaises décisions aux conséquences peut-être désastreuses. C'était un homme pragmatique, et d'aucuns lui auraient donné raison. Je n'étais rien ; je ne faisais que porter une couronne. »

« Mais je suis Galatea, fée de la musique, princesse de Mélodie, héritière du trône et je n'accepterai jamais cet état de fait. Je ne saurai abandonner quiconque mériterait que je lui tende la main. Nul ne se tiendra, silencieux, nez bas, derrière moi, comme j'ai pu le faire, à moins que ce ne soit pour que je fasse rempart de mon être contre ce qui le tourmente. Je serai partout où l'on aura besoin de moi. Je ferai que l'on se joigne à ma cause. Et si je venais à me détourner de cette ambition, si je devais admettre faillir... Que l'on m'arrache les ailes. »

_ Partitions de Mélodie, princesse Galatea