Krystal

Lorsqu'elle était enfant, celle que l'on surnomme aujourd'hui la « Fleur de Linphea » avait pour habitude d'aller jouer avec les jeunes pousses de basse extraction. Astucieuse, elle échappait à ses nourrices et faisait fi, des heures durant, de son rang dont elle ne saisissait pas encore la valeur. Aussitôt qu'elle avait disparu, l'ordre était bien sûr donné aux gardes de la retrouver, mais étrangement pas de la ramener. Ils étaient alors tenus d'assurer sa sécurité sans la contrarier dans ses activités.

Ses parents n'étaient en effet pas très regardants quant à cette manie qu'elle avait de se soustraire à ses obligations. Confiants, ils avaient même à cœur de préserver cette insouciance. Ils estimaient que la fillette, en maturant, prendrait naturellement peu à peu ses distances afin de se consacrer à ses devoirs princiers. De plus, ce joli bourgeon royal ravissait le peuple, c'est pourquoi les souverains ne voyaient pas l'utilité d'infliger à la princesse comme à leurs sujets la cruauté d'une séparation prématurée.

Ils durent pourtant s'y résoudre quand une terrible épidémie frappa le royaume. On ignorait d'où venait le mal, comment il se propageait, et l'on ne parvenait pas à le guérir. Hommes et femmes poussaient leur dernier soupir, les uns après les autres, des suites d'une agonie de parfois plusieurs semaines. Les sols s'appauvrissaient, les arbres pourrissaient, les animaux tombant raides morts au bord de lacs ou de rivières empoisonnés.

Depuis la fenêtre calfeutrée de sa chambre, Krystal voyait chaque jour une épaisse fumée noire s'élever depuis les gigantesques bûchers où les corps des victimes du « Fléau » étaient entassés. On incendiait les forêts et les champs infectés. Les réserves de nourriture s'épuisant, la famine s'abattit sur les survivants. En quelques années, la population fut décimée. Terreur, colère et désespoir torturaient les âmes de ceux que l'on pouvait alors qualifier de cadavres ambulants.

La pandémie disparut tout aussi subitement qu'elle avait commencé à sévir. De nos jours, Linphea a redéployé ses pétales. Les moissons sont de nouveau généreuses, les eaux pures, et la faune vive. La tragédie est néanmoins commémorée par le « Monument aux Cendres ». Une immense stèle se dresse au sortir d'un bois. Des noms et dates y sont gravés. De semblables blocs de marbre se succèdent, formant un chemin serpentant jusqu'au sommet d'une falaise.

Là, dominant les célèbres « Chutes de Linphea », une sculpture représente le roi et son fils aîné, tous deux emportés par la maladie. Le père admire l'horizon, la main sur l'épaule du prince, tandis que celui-ci, souriant paisiblement, tient une coupe dans laquelle brûle une flamme éternelle. Derrière la cascade, un temple troglodyte abrite les innombrables jarres contenant les cendres des bûchers.

Légèrement ondulés, les cheveux rose pâle de la princesse Krystal lui caressent librement le dos et viennent lécher le pli d'un genou, le galbe d'un mollet découvert. La peau subtilement brunie par le soleil, il y a dans le vert agrume de ses prunelles tant de douceur que c'est à se demander si le traumatisme engendré par le « Fléau » n'aurait pas été effacé de sa mémoire. Il n'en est évidemment rien. Sa magie en est témoin...