Tey

Vraiment trop grande et un brin trop maigre, la nature n'a pas pourvu Tey des formes qu'on espère trouver chez une jeune femme. Sa chevelure est rasée sur la moitié droite de son crâne, qu'une importante cicatrice boursouflée vient labourer, lui mutilant l'oreille au passage. Sa paupière, rouge et fripée, est définitivement close sur un globe oculaire absent, le tout dissimulé sous un cache-œil des plus banals. En dehors de cela, ses cheveux sont crépus mais farouchement disciplinés, plaqués par le biais d'innombrables tresses africaines au bout desquelles tintent des perles colorées. La peau sombre, sa crinière et son iris restant joliment noirs, elle a des pommettes hautes, un nez comme un bec d'aigle, des lèvres charnues et un menton en pointe. Elle s'habille avec ce qui lui tombe sous la main. Tey n'est pas belle. Elle s'en fout. Ça l'embête juste que les gamins qui la croisent aient peur d'elle.

Il y a /à la fois beaucoup de choses et rien à dire sur Tey. C'est une gentille fille qui ne sait pas trop où elle en est, ni où elle veut aller. Un matin, elle est embauchée, le suivant, elle démissionne. Un après-midi, elle fréquente un café littéraire, le soir même, elle monte à l'arrière de la moto d'un type à la sale réputation. Parfois, elle se sent irrésistiblement attirée par une vie à la campagne, loin de la civilisation. L'instant d'après, elle respire goulûment l'odeur d'un pot d'échappement en se repaissant du brouhaha de la ville.

Sa mère est une sorcière. Son époux ayant été infidèle, elle l'a transformé en lézard. Tey étant une fée, elle ne s'entendait pas très bien avec sa génitrice. Sans haine aucune, elle est simplement partie vivre de son côté en emportant son père, qui habite désormais un vivarium dans son appartement. Il regarde de travers tous les garçons qui entrent.

« Je ne sais pas trop ce que je fais là, ni pourquoi. Souvent, je ne me sens pas à ma place. Souvent, je crois être exactement où il le faut. Il paraît que les fées de la Terre ont été exterminées ; c'est ma mère qui me l'a raconté. Depuis, l'équilibre est rompu. Et c'est peut-être bien ça qui me fait défaut. L'équilibre. Ça expliquerait pourquoi je ne m'explique pas. Ma magie est dangereuse ; ce n'est pas très féerique... Je me demande s'il en existe d'autres, des comme moi. Ma mère disait que la magie était innée, qu'il était normal que celle des fées finisse tôt ou tard par refaire surface. Pour autant, elle m'appelle « anomalie ». Je pense qu'elle a raison. C'est moi, le problème. Je suis une fée, oui, mais une fée issue des dérives de l'humanité. Je suis la quintessence de ces erreurs. D'une certaine manière, ça m'ennuie. D'une autre, j'apprécie être qui je suis. Il faudrait sûrement que j'apprenne à me connaître. »

_ Tey, fée nucléaire

[... ... ...]

Note de l'auteur : C'est un peu l'électron libre, presque à côté de la plaque, dans l'univers de ma Sororité. D'origine égyptienne, elle a grandi en France avant d'emménager au Japon. Pour ce qui est de ses pouvoirs, elle touche à tout ce qui est énergie atomique, radioactivité, gaz toxiques, armes chimiques, polluants et compagnie... Bref, tout ce qui est bon pour la santé. Ah, et j'ai été contrainte de mettre un vieux slash en plein texte, sans quoi c'était tout l'ensemble de mots qui sautait... Ces bons bugs...


Tel père...

Son père adorait inventer des comptines. Il l'en gratifiait à la moindre occasion. Pour la guérir d'un chagrin, la récompenser d'avoir bien mangé, pendant le bain tandis qu'il lui savonnait les cheveux, le soir venu pour la bercer... Tout était prétexte à pousser la chansonnette. La préférée de Tey était la suivante ;

« Ce matin, j'ai réalisé que ma tortue s'était échappée.
Alors je suis partie la chercher, demandant aux gens rencontrés ;

-Monsieur, avez-vous vu ? Avez-vous vu ma tortue ?
-Non, mademoiselle, je n'ai rien vu qui ressemble à une tortue.

J'ai longé très longtemps la chaussée, j'ai parfaitement tout observé.
J'ai retourné tous les potagers, demandant aux gens scandalisés ;

-Madame, avez-vous vu ? Avez-vous vu ma tortue ?
-Non, mademoiselle, je n'ai rien vu qui ressemble à une tortue.

J'ai tout fouillé toute la journée, j'ai même plongé dans un terrier.
De retour chez moi toute crottée, maman m'a mise de force à tremper.

-Allons, chérie, qu'est-ce qui te tracasse ?
-C'est ma tortue ! Je l'ai perdue ! Et toi, l'as-tu ? Dis-moi, l'as-tu vue ?

Mon papa entre avec un thé, il semble beaucoup amusé.
Il me dit qu'il a retrouvé, ma tortue si bien cachée.

-Pourquoi ris-tu ? Où est ma tortue ?
-Ta tortue est à sa place, à l'abri dans sa carapace ! »

Des années plus tard, la fée la fredonnait encore régulièrement. L'air n'avait pourtant rien d'entêtant puisqu'il changeait à chaque interprétation et subissait, en conséquence, le plus souvent la dysharmonie de l'improvisation. Dans son vivarium, son lézard de père se dandinait en rythme, avec une indéniable satisfaction.