Note de l'auteur : Un certain nombre de créatures évoquées sont des familiers d'Eldarya. Cette fanfiction n'en est pas pour autant un crossover et il n'est absolument pas nécessaire de jouer à cet otome game pour comprendre l'histoire. Je vous invite seulement à checker la bouille des bestioles sur Google au fur et à mesure que leurs noms sortent.
[… … …]
La Flamme du Dragon
I
J'avais quinze ans lorsque mon univers, dont mes études m'avaient déjà appris l'infinie étendue, se dévoila soudain encore plus vaste. Je menais alors une vie simple et solitaire. Je n'étais pas isolée à proprement parler. On ne m'évitait pas, non… Mais mon tempérament excessif me valait autant d'ennemis que d'admirateurs. Je n'avais aucun ami. Personne ne semblait vraiment vouloir mieux me connaître et, pour la défense de mes camarades autant que de mon voisinage, je ne faisais pas tellement d'efforts pour m'intéresser durablement à quiconque non plus. Je ne mettrais de mots sur mon malaise qu'une fois que j'aurais quitté ce monde ; je m'ennuyais de l'humanité. Je rêvais de monstres et de fées, de forteresses assiégées et de chevaliers menant des charges héroïques. Je n'allais pas être déçue…
Une volonté présida ma rencontre avec Stella : celle du Galorze, divinité tutélaire de Solaria, à travers le sceptre dont l'héritière au trône de ce puissant royaume ne s'était jamais séparée depuis qu'il l'avait élue sa gardienne. Cet artefact avait été offert par le Galorze après l'érection du temple qui lui était dédié, et il était réputé béni par le Dragon, démiurge de la dimension magique. Puisque la Terre en avait été exclue quelques centaines d'années auparavant, frappée d'Interdit, bouclée et privée de son nom d'origine, Avalon, il fallait bien le pouvoir et le bon vouloir d'une telle entité pour réussir à y pénétrer ou en ressortir. Ce fut ainsi que Stella, passant un portail devant la mener de Solaria à Magix, se retrouva privée de son escorte, en Angleterre, dans le parc de mon petit quartier.
Je la vis apparaître juste devant moi et manquai de la renverser. Heureusement, mes réflexes nous jetèrent, mon vélo flambant neuf et moi, dans une courte haie proprement taillée où je déchirai mes vêtements et m'éraflai les bras. La fée, dans une robe qui laissait fort peu de place à l'imagination et qui me fit rouler des yeux encore davantage que son inexplicable entrée en scène, bondit à mon secours en déversant sur moi une avalanche de charabia. Je ne parlais pas la langue commune, ni aucune autre de la dimension magique, pas davantage que la princesse n'avait quelque notion que ce fut dans aucune langue datant d'avant l'Interdit. Remarquant sans tarder que je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'elle racontait, elle tenta bientôt sa chance dans toutes les langues qu'elle connaissait, jusqu'à convoquer le souvenir de ses rares leçons de dialectes avaloniens.
-Me comprends-tu ? Me comprends-tu ?
Du vieil anglais, que mon absence de connaissances en langages anciens et son terrible accent ne me permirent qu'à grand peine de décrypter. Je l'arrêtai aussitôt et elle sauta de joie, me prenant dans ses bras avant de reculer brusquement. L'inquiétude que lui causaient ma chute et notre incapacité à communiquer venait de céder la place à un terrible malaise. La respiration courte, elle regardait alentour en craignant visiblement pour sa personne. Elle triturait nerveusement une bague à son annulaire droit. Je crus identifier du quartz bleu dans lequel était enchâssée une petite perle de cristal. J'appris plus tard que le sceptre de Solaria revêtait la forme d'une bague pour des raisons pratiques, mais que son aspect dépendait de la personnalité de son détenteur légitime. Les matières apparentes n'étaient donc que pure illusion. Quoi qu'il en soit, Stella semblait désormais surtout s'adresser à elle-même.
-Je ne devrais pas être ici. Non, non, non… C'est impossible. Comment ?… Mais comment ?… Pourquoi ?…
Elle se mit à faire les cent pas, marmonnant de nouveau en charabia. Ses voiles éclatants volaient autour de ses jambes nues, tandis qu'un large collier et un pectoral de délicates pierreries, tous deux me rappelant vaguement l'antique mode égyptienne, ponctuaient son agitation d'un léger tintement. Elle était coiffée d'un genre de couronne, qui paraissait capter toute la lumière disponible pour la renvoyer dans ses longs cheveux dorés. Ses yeux noisette, avec leur brun clair et doux ainsi que leurs nuances orangées plus tranchantes, étaient peut-être ce qu'il y avait de plus banal chez elle, et paradoxalement de plus attirant. Je cherchai plusieurs fois à capter son regard, ne serait-ce que pour relancer l'échange, mais elle ne me prêtait attention qu'un instant pour mieux repartir dans son monologue. Je pris mon mal en patience. Que pouvais-je faire d'autre, sinon l'abandonner là alors qu'elle était visiblement perdue ?
Il fallut qu'un vieillard promenant son chien la dévisage, puis qu'un couple soit contraint de retenir deux enfants en bas âge de se jeter sur elle avec leurs questions indiscrètes, pour qu'enfin la fée m'agrippe le poignet avec une force insoupçonnable. En dépit de la détermination qu'elle affichait à présent, elle tremblait d'une angoisse péniblement contenue.
-Nous devons parler. Où pouvons-nous aller ?
-Chez moi ! M'exclamai-je naturellement. Ce n'est pas très loin, et mes parents ont pris un jour de repos pour mon anniversaire. Ils sauront certainement quoi faire !
Au pâle sourire que la princesse m'accorda, il fut évident qu'elle ne les croyait pas capables de quoi que ce soit, ce qui me vexa un peu. Une part de moi savait pourtant pertinemment que nous risquions de passer pour des échappées d'asile. Mais j'avais de toute façon déjà trop tardé à rentrer, et mes parents se demandaient sûrement ce que je faisais. Autant leur exposer la situation, et peut-être que Stella, une fois calmée, avec un toit sur la tête et un thé entre les mains, saurait les convaincre de… Eh bien de peu importait quoi. Je la guidai donc jusque chez moi et réalisai, au moment de la présenter, que j'ignorai comment elle s'appelait. Cependant, elle avait repris du poil de la bête tandis que nous marchions, et elle leur fit une élégante révérence.
-Princesse Stella de Solaria. J'étais en chemin pour le Sanctuaire d'Alféa quand… quand je me suis soudain retrouvée sur la route de votre fille. Elle a de bons réflexes.
Je saisis aussitôt la perche qu'elle me tendait.
-J'ai bien failli l'embarquer dans mon panier ! Pendant une seconde, je nous ai vues aux urgences !
Le meilleur moyen de faire oublier une minute son nom étrange et son accoutrement à mes parents était de leur donner l'impression qu'il fallait nous bichonner après que nous ayons frôlé un terrible accident. C'était un peu de la manipulation, mais je me sentais avec la fée une délicieuse alchimie et l'excitation grimpait sans que je puisse alors me l'expliquer.
-Elle est perdue ! Surenchéris-je.
-Je ne le suis jamais.
Je tournai brusquement la tête vers la princesse et ses pommettes me firent la grâce de rosir. Elle rit tout en entortillant une mèche blonde autour de son index.
-Pardon. Devise familiale : « Jamais égaré. »
-Donc tu es perdue ou ?…
Mon père se grattait la nuque, l'air perplexe.
-Je sais où je suis. Je ne sais pas encore pourquoi.
-Elle est clairement étrangère, et un taxi local se sera moqué d'elle, conclut ma mère avec une moue réprobatrice.
-Oh… Et c'est où, ça, Solaria ? S'enquit mon père. On peut peut-être t'aider à rentrer chez toi ?
-C'est une aimable proposition, mais je crains de devoir d'abord découvrir ce que de plus grandes forces attendent de moi.
-De plus grandes… Hein ?
Mon père décrochait déjà dangereusement.
-Mike ! Elle a parlé d'un sanctuaire ! Elle s'apprête probablement à entrer en religion !
-Ouais bah j'ai jamais vu une apprentie nonne habillée comme ça…, grogna-t-il.
Stella et moi nous jetâment le même regard mi-inquiet, mi-satisfait : mes parents faisaient tout le travail à notre place.
-Maman ! M'écriai-je alors. Pendant que papa et toi discutez, tu veux bien lui préparer un thé ? J'aimerais lui montrer ma chambre, et je ferai quelques recherches sur Internet au passage !
-Excellente idée, ma chérie !
Elle m'embrassa sur le front et traîna mon père dans la cuisine. Non, je n'avais pas menti. J'allais vraiment entrer tous les noms que Stella nous avait donnés dans un moteur de recherche, bien qu'ayant l'absolue certitude de n'obtenir aucun résultat. Je pianotai bientôt sur le clavier de mon ordinateur tandis que la fée fouillait mes tiroirs avec ma permission. J'eus la surprise de découvrir une dizaine de liens sur Google et les épluchai méthodiquement. Tous faisaient référence, sur des sites plus ou moins bien entretenus, dont celui d'un petit musée en Irlande, à des fragments de manuscrits antiques ou médiévaux. D'après les chercheurs, il s'agissait de minuscules morceaux de légendes transmises habituellement oralement et perdues avec le temps. Lorsque je l'annonçai à la princesse, elle s'assit sur mon lit avec à côté d'elle mes carnets de dessins.
-Tu dessines bien… Très bien, même…
Elle tournait lentement les pages, prenant soin de ne laisser échapper aucune feuille volante. Mimique héritée de mon père, je me grattai la nuque, bien que ce fut pour ma part d'embarras.
-Je ne suis pas beaucoup demandée… J'ai eu tout le temps de travailler mon trait.
-Et tu as des sujets intéressants…
Je grimaçai.
-Disons que j'ai autant de temps que d'imagination.
Elle me transperça alors du regard.
-Tu sais aussi bien que moi que tu as vu ces créatures.
Je me tassai sur ma chaise, les mains entre les cuisses.
-Oh non, non… Il arrive que je voie ce que j'aimerais voir, mais je ne les ai pas vues… J'ai cru les voir mais je…
Elle m'interrompit d'un soupir.
-Ce sont des familiers. Ici -elle désigna un chien aux quatre yeux rouges, à la gueule fumante, aux antérieurs en pattes de rapace et à la queue achevée par de longues plumes orangées- c'est un warrifang. Là -elle tapota un bouc aux quatre longues cornes tordues, aux os des pattes et des côtes apparents, une lueur rougeâtre émanant de ses entrailles- un bakhrahell. Tous les autres aussi sont connus : black gallytrot, chead, ptérocorvus… Je pourrais même en citer que tu n'as pas vus mais qui sont tous originaires de la Terre.
Elle frissonna et referma brusquement le carnet qu'elle tenait.
-Je m'étonne que les simples…
Je fronçai les sourcils et elle éclaircit le terme.
-Les sans-magie, si tu préfères. Je m'étonne que les simples ne les aient pas exterminés. Les œufs de nos nurseries ont muté après que l'équilibre ait été rompu, mais nous pensions que ceux restés à l'état sauvage avaient subi un sort analogue à celui de vos fées. Peut-être que vos sorciers les auront protégés… ils avaient tout à y gagner, d'ailleurs. Ou peut-être que les familiers auront trouvé d'eux-mêmes une parade. Peut-être le Zarali en personne aura-t-il décidé d'agir…
Si elle ne s'égarait jamais, ce n'était pas mon cas et je le lui fis savoir.
-Eh, doucement ! Qu'est-ce que… quoi ?
Stella me considéra avec la gêne de qui n'a pas la patience d'un bon enseignant, mais elle finit par soupirer et m'exposa une réalité qui me gifla.
-Il y a plusieurs centaines d'années, cette planète était un grand royaume, comme Solaria. Il s'appelait Avalon. Les fées avaient leur capitale à Tír na nÓg, au large à l'Ouest de la province d'Irlande. Elles étaient réputées puissantes et orgueilleuses, avisées mais néanmoins férues de combats. Elles refusaient de se mêler des affaires de la dimension magique, aussi ne les voyait-on guère que si Domino les convoquait, ou durant les pèlerinages à Roccaluce. Lorsqu'elles tombèrent… les autres royaumes paniquèrent. Nous ne savions pas ce qui s'était passé, ni en combien de temps. Aucun secours n'avait été mandé, aucun messager envoyé pour nous expliquer quoi que ce soit… Mais l'équilibre entre le Bien et le Mal, la magie blanche des fées et noire des sorciers… Nous le sentîmes soudain rompre. Les fées d'Avalon… avaient disparu, probablement massacrées. Les invincibles n'étaient plus, et les peuples tremblaient, les couronnes vacillaient… Un à un, les royaumes brisèrent celui de leurs portails qui menait à Avalon, afin de s'assurer que rien n'en puisse venir jusqu'à eux. Puis le Conseil fut réuni, qui trancha promptement. On frappa Avalon d'Interdit, ce qui signifiait que nul ne pouvait plus prendre la décision de remettre son portail en état sans encourir des représailles de la part des autres royaumes, et qu'en reniant son nom, Avalon devenant la Terre, on reniait jusqu'à son existence.
-Parce qu'on peut se préserver d'un malheur en refusant simplement de l'évoquer…, murmurai-je.
Je peinai à avaler ma salive, et la fée acquiesça.
-D'après certaines croyances, oui. Quoi qu'il en soit, les familiers de la Terre, soumis à la seule influence de la magie noire, mutèrent et prirent cet aspect globalement malfaisant, ce qui ne définit toutefois pas leur caractère. Les royaumes disposent de nurseries, afin d'aider les populations à trouver leur compagnon-familier, où ceux-ci sont conservés dans leurs œufs. Le lien des familiers avec leur planète d'origine est si étroit que ceux-là aussi mutèrent. Mais tuer un familier est un crime, alors l'Interdit ne valut pas pour eux. Quant au Zarali, il s'agit de la divinité tutélaire de la Terre.
Nous étions aussi crispées l'une que l'autre, et toutes ces informations m'assommaient. Je parvins cependant à relever un point qui selon moi coinçait.
-S'il n'y a plus de portails donnant sur la Terre, comment t'es-tu retrouvée en Angleterre ?
La princesse se releva, à nouveau pleine d'énergie bien que l'air toujours très préoccupée. Elle me présenta sa main droite, afin que je puisse y admirer sa bague.
-Par la volonté du Grand Galorze ! Le Zarali de Solaria. Cet anneau que je porte, c'est le sceptre qu'il nous a offert, un lien direct vers sa conscience et son pouvoir, une présence physique constante ! Et il m'a choisie pour être sa gardienne !
Un instant, elle irradia de fierté mais se tempéra très vite.
-Pour être sa servante, surtout. Ce qui est un honneur sans pareil, n'en doute pas ! Et toi…
Elle avança sa main jusqu'à mon visage, qu'elle observa longuement avant de glisser ses doigts dans mes cheveux. Alors toute crainte parut la déserter et la conviction dans ses yeux me pénétra, me réchauffant et me glaçant tout à la fois.
-Toi, Merida de Domino, tu es ma mission.
Elle était si solennelle que je n'osai pas l'interroger sur ce nom dont elle m'affublait, ni sur ce qu'elle entendait par « mission ». Mais lisant sans mal en moi, elle me sourit avec une infinie tristesse, presque douloureusement, puis elle récupéra un des carnets sur mon lit.
-Mes prochaines révélations seront encore pires que les précédentes. Mieux vaut que tu aies tes parents pour te soutenir… et réciproquement.
-Je m'appelle Bloom, me contentai-je bêtement de rétorquer.
-Bloom…, répéta-t-elle pensivement. Oui… Cela ira pour l'instant.
Mes parents nous attendaient dans la cuisine, avec du thé et des gâteaux secs, mais aussi du coton et du désinfectant pour mes bras égratignés. Stella les remercia pour leur hospitalité et but élégamment quelques gorgées tandis que ma mère tamponnait mes coupures. Je crois que, si mon père s'était montré moins ouvertement soupçonneux à son égard, la fée aurait tourné autour du pot de façon à nous épargner aussi longtemps que possible, à préparer le terrain en vue des nouvelles qu'elle nous réservait. Mais face à son regard inquisiteur, la princesse perdit patience et ouvrit mon carnet sur le portrait d'une jeune femme au franc décolleté et dont le masque dissimulait les yeux. Elle irradiait d'une lumière qui me hantait depuis toujours, m'enchantant et me terrorisant.
-La légende veut les nymphes immortelles, dit Stella d'un ton qui n'admettait ni contradiction, ni interruption. Mais ce sont en vérité des fées ayant reçu la mémoire de celles les ayant précédées. Ces existences passées se fondent peu à peu dans la personnalité du nouveau réceptacle, qui finit tôt ou tard par suivre la voie que ces nombreux souvenirs et ces grandes connaissances lui ouvrent. Elles sont certes puissantes, mais pas autant que les histoires le prétendent ; ce sont avant tout des guides. Sur les neuf nymphes originelles, celle à s'être ainsi « réincarnée » le plus souvent est Daphné, dont ses élues empruntent le nom en même temps que la voie. Calysto, princesse de Domino, est ainsi progressivement devenue la nymphe Daphné, mais princesse elle était née, et princesse elle est restée, combattant auprès de ses parents lorsque le royaume a été attaqué… et disparaissant avec lui. Nous pensions sa sœur, alors âgée de moins de six mois, perdue avec le reste de sa famille. Mais de toute évidence, Daphné est parvenue à se replier sur le palais et à sauver sa cadette de la catastrophe. Seule une nymphe, servante privilégiée du Dragon, pouvait avoir la force d'ouvrir son propre portail vers la Terre, planète isolée et méprisée où personne ne songerait à aller la chercher, sachant aussi que celles qui lui voulaient du mal ne pouvaient l'atteindre là-bas… Mais elle aura été rattrapée, j'imagine, et aura dû défendre le portail pendant qu'il se refermait, sans pouvoir rejoindre l'enfant. Sinon elle aurait elle-même élevé sa sœur, croyez-moi, et l'aurait ramenée en temps voulu vers les rares survivants de son peuple. En tant que nymphe, Daphné ne pouvait plus prétendre au trône, dont Merida se retrouvait l'héritière. Elle était d'autant plus précieuse que le pouvoir qu'elle portait était unique, et la raison pour laquelle les siens avaient été exposés aux convoitises des plus puissantes et des plus maléfiques sorcières que la dimension magique ait jamais portées. Merida de Domino…
J'entendais, mais je n'écoutais plus vraiment. Je fixais le portrait de Daphné avec une boule au ventre. Dans mon rêve, j'entendais son souffle saccadé, je percevais les battements frénétiques de son cœur contre ma tempe, et je la voyais jeter derrière elle un regard que je devinais affolé sous son masque. L'eau m'éclaboussais tandis qu'elle s'engageait dans ce qui était peut-être une fontaine intérieure, et elle se mettait à psalmodier dans une langue étrangère, d'une voix magnifique bien qu'étranglée. Elle pleurait alors qu'elle m'abandonnait. Et je pleurais moi aussi, dans la cuisine de mes parents… mes parents adoptifs, tandis que la fée concluait.
-… détenait la Flamme, celle du Dragon. Dans quelles circonstance avez-vous-… Oh, Bloom !
La princesse saisit ma main et la pressa. Mon père se leva si violemment qu'il fit basculer sa chaise et ma mère poussa un petit cri en portant les mains à sa bouche.
-Ça suffit ! Rugit mon père. En voilà une qui débarque de nulle part, qui raconte des histoires à dormir debout et qui fait pleurer ma fille ! Ça va bien, oh ! Vanessa, tu restes avec Bloom ! Moi, j'emmène celle-ci au poste, où la police l'aidera ou l'enfermera, mais ce n'est pas notre problème !
Je sanglotai désormais, incapable de prononcer un mot. J'étais effondrée de me souvenir -oui, je me souvenais, car ce n'était pas un rêve !- du jour où ma sœur était morte afin de me mettre à l'abri et, si j'en croyais Stella -et je la croyais- du jour où de trop nombreux innocents avaient péri… à cause de moi ! Mon père attrapa la fée par un bras, qu'elle lui arracha sur-le-champ. Comme il revenait à la charge, ma mère se jeta alors à mes genoux, qu'elle se mit à frictionner en retenant ses propres larmes.
-Bloom, ma petite Bloom, regarde-moi. Regarde-moi, ma chérie. Tu es ma fille, aussi vrai que le monde est monde, aussi vrai que tu le seras toujours, même si des choses… des choses que ton père et moi ne comprenons pas viennent jusqu'ici te réclamer.
-Vanessa ! Protesta mon père.
-La ferme, Mike ! Il s'est produit trop de choses bizarres, et tu le sais ! Tu ne peux plus te voiler la face, c'est pourquoi tu es en colère ! Mais cette pauvre fille apporte des réponses et, que ça nous plaise ou non, des réponses dont Bloom a besoin !
Mon père se calma tout aussi subitement qu'il s'était emporté. Il se décomposa et là, bras ballants à côté de la fée, se figea. Ma mère tira sa chaise vers moi, se rassit et me serra tout contre elle.
-Mike t'a trouvée dans un bâtiment en feu. Il n'y avait personne d'autre dedans, et l'enquête sur le déclencheur de l'incendie n'a jamais abouti. Tu étais enroulée dans un très beau drap, rouge écarlate, avec un serpent ailé se mordant la queue brodé au fil d'or.
-Le Dragon en sommeil, commenta la princesse dans un murmure.
-Ton père t'a portée à l'hôpital, reprit ma mère. Mais tu n'avais rien, puis aux autorités, qui n'ont pas su retrouver ta famille. Tu aurais dû être mise dans un foyer, mais alors que ton père revenait prendre de tes nouvelles, le chef de la police nous a félicités, prétendant que notre demande d'adoption avait été acceptée. Ton père a eu beau lui dire que nous n'avions jamais… oh, Bloom, nous le voulions, bien sûr, mais tu n'étais même encore officiellement placée ! Donc, ton père a eu beau lui dire que nous n'avions jamais fait cette demande, ses protestations et ses questions tombaient dans l'oreille d'un sourd. Tout le monde semblait trouver normal que l'on te jette dans nos bras, sans passer des mois dans les rendez-vous et la paperasse. On n'adopte pas un enfant comme ça, ma chérie…
-L'œuvre du Zarali, peut-être ? Fit Stella, sourcils froncés, qui essayait de comprendre.
-Et après… Après, Bloom, tu as grandi ! Mais tu as gardé cette affinité avec le feu… Tu trouvais les bains que nous te donnions tièdes, sinon froids, alors qu'ils nous paraissaient déjà bien trop chauds pour la peau fragile d'un enfant. Quand tu as voulu commencer à m'aider à cuisiner, j'ai dû t'apprendre à attraper les casseroles par la queue, sans quoi tu les prenais à pleines mains… sans jamais te brûler ! Et puis il y a eu notre séjour à la montagne… Nous avions loué un chalet et tu étais fascinée par la cheminée. Tu as posé les mains sur la vitre de protection et… Oh, ma Bloom ! Le feu s'est mis à flamber plus fort, les flammes à danser… Elles avaient pris la forme de couples qui tournoyaient, elles… En fait, elles reproduisaient une illustration d'un conte que nous venions de te lire. Après ça, nous n'avons plus jamais approché de flamme vive de toi… C'est pourquoi nous n'avons pas allumé de bougies lorsqu'il y a eu cette longue coupure d'électricité, il y a trois ans… C'est aussi la raison pour laquelle ton père a refusé que ton stage, au collège, se fasse chez les pompiers. Nous voulions tellement… Nous voulions tellement te protéger ! De ce que toutes ces choses pouvaient vouloir dire, ou de ce que des gens méchants auraient fait de toi s'ils avaient découvert que tu étais différente…
-Vous avez bien fait, intervint à nouveau la fée.
Elle esquissa un geste en direction de la chaise renversée, qui se redressa toute seule. Elle invita mon père à se rasseoir et, puisque je m'étais un peu calmée, se relança dans d'énièmes explications.
-Il n'y a plus de fées sur Terre, mais la magie noire des sorciers est toujours très présente. Cela implique qu'ils sont encore actifs, et je n'aurais pas donné chair de la peau de Bloom s'il leur était apparu qu'une fée se promenait parmi eux. Dans le meilleur des cas, elle aurait beaucoup souffert, et vous avec. Dans le pire, ils auraient même trouvé un moyen de s'emparer de la Flamme. Heureusement, et je ne pense pas que ce soit un hasard, ses pouvoirs ne se sont guère manifestés. Si elle a par conséquent un gros retard dans la maîtrise de ses capacités comparée à d'autres fées de notre âge, elle a au moins pu demeurer cachée jusqu'à ce que l'heure soit venue.
Elle se leva et, alors que je me détachais enfin de ma mère, posa les mains sur mes épaules.
-Bloom, tu dois venir avec moi au Sanctuaire d'Alféa. C'est une prestigieuse école pour fées où tu recevras toutes les leçons et toute l'aide nécessaires. J'écrirai à mon père, et il sera trop heureux de pouvoir subvenir financièrement à tes besoins. Je suis aussi certaine que la directrice te fournira une bourse. Et c'est sans compter sur les caisses du quartier dominial de Magix. Tu ne peux rester sur Terre. Tes pouvoirs sont sur le point de jaillir après avoir trop longtemps couvé. Le Galorze m'envoie pour te mettre en sécurité. Ce faisant, tu protégeras aussi tes parents. A présent, tu cours ici d'inutiles dangers, alors que la gloire de ta couronne et le sacré de ta flamme te permettront, avec une bonne éducation, de peser au sein du Conseil. Tu portes en toi tous les espoirs d'un peuple déchu ; tu es la reine de Domino. Mais tu pourrais aussi réussir à ramener la dimension magique à de meilleures dispositions vis-à-vis de la Terre. Alors ton départ aujourd'hui ne serait pas un adieu, mais un au revoir. Tu n'as pas à cesser d'être Bloom… mais trop de vies dépendent de Merida.
La décision me semblait impossible à prendre, et cependant j'y parvins. Peut-être parce qu'au fond de moi, j'avais su que je suivrai la princesse de Solaria, qui qu'elle soit, où qu'elle aille, dès l'instant de notre rencontre. J'étais appelée ailleurs, je l'avais toujours été. Aujourd'hui, la voie s'ouvrait par la volonté d'un dieu. En serais-je digne ? Que la réponse puisse être négative était ce qui me terrifiait le plus à l'heure où je faisais mes valises. Une de vêtements, avec mon ordinateur et mes vieilles consoles de jeu. Deux autres avec autant de livres que je pouvais y loger, mes carnets et un album photo. Ma chambre était presque vide lorsque j'eus terminé et que Stella fit léviter mes bagages jusqu'au salon. Un silence de mort s'installa, que je brisai d'une voix cassée.
-Ce n'est pas un adieu, mais un au revoir, empruntai-je à la fée. Je vais… rétablir Domino et laver l'honneur de la Terre. Je reviendrai, je vous le promets.
Mon père était livide, soutenant ma mère qui tenait à peine debout. Je les pris dans mes bras et serrai de toutes mes forces.
-Je vous aime. Je vous remercie pour tout. Vous serez toujours mes parents, et cet endroit ma maison. Je reviendrai. Je reviendrai.
Je répétai longtemps ma promesse, et je la répétai encore lorsqu'ils s'écartèrent et que la fée prit place près de moi. Elle joignit les mains sur sa poitrine, doigts entrecroisés, dans un signe de prière ou de communion. Il me sembla entendre un sabot claquer, loin dans un vide inconnu, et…
Je fus aux portes d'Alféa.
