La Flamme du Dragon

II

Le Sanctuaire d'Alféa était tout de marbre rose, de toits en ardoise bleue, de dômes et de vitraux plutôt que de fenêtres, cerné par des remparts qui, de l'extérieur, n'en laissaient voir que les deux plus hautes tours. De lourdes portes gravées de plantes et d'animaux étaient grandes ouvertes sur une cour aux allées bordées de parterres fleuris. Tous les chemins convergeaient vers une fontaine où se dressait un socle supportant les statues des fondatrices, Ress, Chevonne et Farcelia. Je passai sous la herse relevée en notant combien les pieds en semblaient aiguisés…

Il ne s'était écoulé que quelques heures depuis ma rencontre avec Stella, mais je découvris que son père, averti de la disparition de sa fille, avait immédiatement déployé les grands moyens. L'école grouillait de soldats, et je présumais que la forêt alentour aussi. La fourmilière remarqua aussitôt notre arrivée. Un cor sonna et un homme courut à la fée, devant laquelle il s'agenouilla. J'ignorais ce qu'il lui disait, mais une voix tonna bientôt. C'était celle d'un colosse dont l'armure et les lourds bijoux rendaient sa carrure plus impressionnante encore. Son pas furieux faisait voler une cape épaisse. Il avait les traits durs, d'autant plus que la sévérité de son expression anéantissait tout charme qu'on aurait pu lui trouver. La princesse demeura ferme à l'approche du géant qui ne m'accorda -en j'en fus ravie !- aucune attention.

Il ne parla pas tant qu'il aboya, plus mécontent des troubles engendrés que réjoui de revoir sa fille saine et sauve. A celle-ci, il avait légué la couleur de ses yeux. Rien d'autre. Je crois que Stella avait un peu peur de son père, qu'elle aimait sans doute, mais qui était peut-être avant tout le roi, même pour elle. Elle ne répliqua si effrontément que parce qu'il s'agissait de défendre autant la volonté du Galorze que mon honneur. Aussi s'exprima-t-elle en vieil anglais, dialecte d'une planète reniée, devant une foule de témoins.

-Allons, père ! Pensez-vous que votre héritière soit si indigne qu'elle ait joué si stupide partie ? Sur Terre j'ai été menée contre mon gré… et sur Terre j'ai retrouvé la Flamme du Dragon, que voici !

Elle se répéta néanmoins dans une langue que chacun pouvait comprendre, assez fort pour que tous l'entendent. Personne ne mit en doute sa parole, l'affirmation étant trop énorme pour que ce puisse être un mensonge. Alors que la fée m'indiquait d'un geste, j'eus la satisfaction de voir ce royal monstre d'orgueil me détailler… et pâlir.

-Marion…, murmura-t-il.

Aurait-il vu un fantôme qu'il n'aurait pas tant paru fondre dans son armure, crouler sous le poids de sa couronne. La princesse elle-même sembla surprise de le découvrir aussi blessé, aussi vulnérable… Mais cela ne dura qu'un instant et j'eus ensuite préféré disparaître. Parce qu'il s'abattit devant moi, tête basse et genou en terre. Tous ses soldats l'imitèrent. Je me sentis absolument ridicule et illégitime. Fraîchement débarquée de ma Terre isolée, les yeux encore rouges et gonflés d'avoir pleuré sur ma séparation d'avec mes parents, je portai sur Stella un regard horrifié et implorant. Que cela cesse ! Que cela cesse tout de suite ! Elle me prit alors la main et mes bagages se posèrent lentement derrière nous.

-Père ! Je dois voir madame la directrice séance tenante ! Viendrez-vous avec moi ?

Avec la dignité d'un homme qui se relève après avoir été poignardé et retourne au combat en dépit d'une plaie béante, le roi Radius donna quelques ordres mais n'eut pas à nous guider. Déjà les professeurs s'assemblaient tandis que les balcons se chargeaient d'élèves. Une femme à la longue robe lavande, corsetée sous une veste cintrée, accueillit avec un soulagement évident la réapparition de la princesse et le départ des soldats, dont une poignée seulement resta à l'orée de la forêt pour attendre le souverain. De grands anneaux pendaient à ses oreilles, et c'était là l'unique coquetterie de Faragonda, qui ne garda avec elle que son adjointe Griselda lorsqu'elle nous ouvrit les portes de son bureau. Elle me fit asseoir, ainsi que Stella, et écouta celle-ci lui faire le récit des dernières heures. Je m'attendais à un long entretien mais, dès que la princesse eut terminé, la directrice dit très doucement ;

-Notre joie est sans mesure de découvrir que Domino a encore un avenir, et votre présence honore toute l'école, Merida. Nous vous accueillerons, bien sûr… si c'est cela que vous souhaitez. Car d'autres écoles existent, ou d'autres voies. Votre sang et votre pouvoir vous engagent en certaines matières… Cependant je dois, puisque vous ignorez tout de notre belle dimension, vous informer d'autres possibilités qui, peut-être, vous plairaient davantage. Et nous parlerons, chère enfant. Nous parlerons longuement, dès demain. Pour le moment, il vous faut vous reposer. Vous êtes… visiblement éprouvée. La princesse Stella, comme toute héritière, dispose de sa propre chambre. Nous pouvons vous en arranger une semblable… ou vous loger chez une de nos pensionnaires qui n'a pas encore de colocataire.

Elle me laissait le choix, et pour cela je lui en fus reconnaissante. Bien que j'aurais aimé être seule, je ne voulais surtout pas d'appartements privés qui m'auraient fait un piédestal supplémentaire ; j'avais assez de « Merida » pour ça. Aussi je demandai à être traitée « comme tout le monde », ce qui scandalisa Radius, sa fille, et l'adjointe Griselda, mais parut beaucoup amuser Faragonda, à qui je trouvai la force de sourire en retour.

-Mademoiselle Griselda va vous accompagner jusqu'à votre chambre et y porter vos bagages.

Ainsi fut fait. Je suivis Griselda en m'efforçant, une fois arrivée dans le bâtiment des dortoirs, d'ignorer les têtes qui passaient par l'embrasure des portes au fur et à mesure des conversations que mon passage interrompait. J'arrivai dans une chambre qui aurait été relativement spacieuse si elle n'avait pas été encombrée de plantes diverses et variées. Parmi les plus remarquables, l'une grimpait le long des rideaux, l'autre rampait sous un lit, deux se menaçaient en claquant des mâchoires, une autre sifflait dans un coin… Un pot était renversé, dont l'occupante trottinait sur ses racines en mettant de la terre partout.

Ma colocataire s'appelait Flora, originaire de Linphea. C'était une fée de la nature, plus exactement du monde végétal. Elle avait de longs cheveux châtains, ainsi que de beaux yeux verts et une peau mate. Elle était actuellement en train d'essayer de récupérer une chaise sur laquelle une plante ventousée au plafond maintenait obstinément sa prise. Griselda leva les yeux au ciel mais n'intervint pas, se contentant de faire les présentations. Flora répondit quelque chose entre ses dents serrées sous l'effort, que l'adjointe traduisit.

-Elle dit qu'elle est enchantée, et s'excuse parce qu'elle ne connaît que le linpheroy et la langue commune. Elle vous demande aussi pardon pour le chantier et assure que c'est le changement d'environnement qui stresse ses plantes, que cette agitation n'est que l'affaire d'un jour ou deux. Enfin, elle souhaite savoir lequel de vos prénoms vous préférez qu'elle utilise.

Mes valises entrèrent alors et se posèrent sur le second lit. Griselda tourna aussitôt les talons, me laissant seule avec Flora. Ne sachant trop jusqu'où la curiosité pouvait pousser mes autres camarades, je fermai la porte et m'avançai vers mon côté de la chambre. Le matelas était confortable, les oreillers moelleux. Je disposais d'une table de nuit, d'une commode, d'un bureau auquel la chaise manquait, ainsi que d'une penderie réduite et de quelques étagères. Prudemment, j'approchai de ma colocataire et tendis la main vers la chaise dérobée. Je n'en avais pas encore agrippé un pied que la voleuse abandonna son butin. Flora perdit l'équilibre, emportant la chaise avec elle tandis qu'elle basculait en arrière. Je l'aidai à se relever et nous demeurâmes face à face, aussi gênée l'une que l'autre. Déjà, la plupart des plantes qui avaient commencé à envahir mon espace repassaient chez leur maîtresse avec l'air de raser les murs. Un réflexe de survie devait les pousser, désorientées ou non, à ne pas trop embêter une fée du feu. Je me grattai la nuque puis me pointai du doigt.

-Bloom.

Que cette fille ait pensé à demander quel prénom avait ma préférence me la rendait d'emblée sympathique. Elle sourit largement, tapota sa poitrine et se présenta bien que ce ne fut plus nécessaire.

-Flora.

Elle alla ensuite fouiller dans la jungle autour de son bureau et en extirpa un lapin dont le pelage blanc avait des reflets roses. Deux cornes légèrement ramifiées avaient poussé à la base de ses oreilles. Elles étaient nues de toute fleur ou bourgeon, car c'était l'hiver sur Linphea. Ma colocataire me dit ce qui était certainement son nom, mais je ne le compris pas. Cette femelle pimpel s'appelait en fait Jolie, et je me ferais plus tard la réflexion que la plupart des noms attribués aux familiers n'étaient pas très recherchés. Pour cause, c'était entre sept et dix ans que les enfants étaient amenés à rencontrer leur -pas toujours si- petit compagnon. Quoi qu'il en soit, je souris sans pour autant oser une caresse, ce dont je me félicitai lorsque je vis Jolie, aussitôt relâchée, retourner se cacher. J'entrepris ensuite de m'installer, Flora s'évertuant à calmer et réagencer ses plantes. Je fourrai rapidement mes habits dans un tiroir de ma commode, mis sur cintre un manteau, deux robes et quelques vestes, puis m'absorbai dans l'arrangement de mes livres. Je respirai leur parfum, vérifiai qu'ils n'avaient pas souffert du transport et plaçai mes favoris dans le tiroir ma table de nuit.

-Flora ? Interrogeai-je alors ma colocataire en lui montrant ma trousse de toilette.

Les mains couvertes de terre, elle désigna une porte de son côté, qui disparaissait presque derrière la végétation. Elle donnait sur une salle de bain. Deux éviers avec chacun leur miroir et leur placard, cela à un pas d'une petite baignoire, et dans un coin les commodités. C'était trois fois moindre que chez mes parents, mais ça restait le grand luxe comparé aux douches communes du lycée que j'étais supposée intégrer en Septembre. Je laissai mon ordinateur, mon portable ainsi que mes consoles dans une valise, et je glissai les trois bagages sous mon lit. Je n'avais pas vu une seule prise électrique depuis mon arrivée, alors autant m'éviter la frustration d'une panne de batterie, même si la musique allait très vite me manquer.

Ne me restait plus que le fameux drap armorié que ma mère m'avait remis. Il était trop petit pour servir de couverture à une adulte, constatai-je après l'avoir déplié. Je le tenais étendu devant moi, me demandant quoi en faire, quand une bouffée d'angoisse et de colère mêlées me bouscula dans mon chagrin. Qu'allais-je devenir ? Comment pouvait-on assassiner des gens dans le seul but d'arracher son pouvoir à un nourrisson ? Et reverrais-je un jour ma terre et mes parents d'adoption ? Je me sentais soudain terriblement seule, ignorante et faible. Des hurlements avortés étranglaient mes sanglots, alors que le visage déformé par la rage je serrais contre moi ce bout de tissu échappé au carnage.

D'une part, j'aurais voulu voir des têtes rouler, des coupables me supplier de les épargner… D'autre part, j'aurais souhaité n'avoir jamais su, être toujours à ma vie tranquille, sur Terre. Un vertige me mit à genoux, et une nausée menaça de me faire rendre mon généreux morceau de gâteau d'anniversaire. Étais-je d'ailleurs bien née un 18 Juillet ? Peu probable. Comment mes parents auraient-ils pu deviner ma date de naissance ? Et que fichait ce maudit dragon lorsqu'un peuple courait au massacre ? Le fracas des armes et des sortilèges, d'un royaume qui s'effondre avaient-ils perturbé un tant soit peu son divin sommeil ? Pourquoi m'avoir confié sa flamme ?

Une voix douce, un murmure mélodieux me tira peu à peu de mes sombres pensées. Je tournai lentement les yeux vers Flora, qui chantonnait en ne me lançant plus que des regards fuyants. Cette berceuse faisait monter en moi une vague de chaleur en même temps qu'un souvenir. Daphné était penchée au-dessus de mon berceau, mais le chant était celui d'une ombre, une masse de cheveux roux dont je tenais l'une des longues boucles. Le gros du tableau me demeurait indistinct, mais le sens des paroles me parvenait dans un écho. C'était une berceuse que tous connaissaient, au sein de la dimension magique. Une berceuse que j'avais un jour comprise.

« Les étoiles peuvent bien tomber, les fleurs se faner… Quand les soleils se seront éteints, quand les mers seront sèches et les palais écroulés… Toi, tu seras l'univers. Alors qu'importe ! Les étoiles rient encore, et les fleurs dansent… La lumière sera toujours éclatante, sur les eaux tumultueuses et les palais des rois… Car tu es l'univers, tu es l'univers. »

Je reniflai, essuyai mes larmes et reniflai encore. Pleurer ne m'apporterait rien, sinon un peu plus de fatigue. La directrice avait raison : j'avais besoin de me reposer. Je remerciai ma colocataire d'un sourire hésitant, qu'elle me rendit sans plus d'assurance. Le soir tombait, ou plutôt l'obscurité tandis que les remparts dévoraient le soleil plus vite que l'horizon. Accablée, je me couchai toute habillée et m'endormis au son étonnamment plaisant des frémissements des plantes. Je me réveillai le lendemain, alors qu'il faisait grand jour. Le dîner et le petit-déjeuner que j'avais tous deux manqués attendaient sur mon bureau, ainsi qu'un mot.

« La princesse Stella a bien voulu traduire ceci pour moi. Je n'ai pas osé te réveiller, alors j'ai demandé l'autorisation de t'apporter à manger dans notre chambre. Si tu as des allergies, il faudra absolument que nous allions à l'infirmerie pour l'inscrire dans ton dossier et faire passer l'information aux cuisines ! N'hésite pas à laisser traîner tes miettes de pain, Jolie se fera un plaisir de tout nettoyer. Ça ne la nourrit pas vraiment, mais elle est gourmande. Si tu me cherches, je serai à la bibliothèque ou à la serre ! Bien à toi, Flora. »

Elle m'avait même fourni un plan de l'école, qu'elle avait légendé de dessins schématiques plutôt que fait traduire, n'ayant peut-être plus Stella sous la main à ce moment. Tant de bonté venant d'une étrangère me laissait soucieuse… Était-elle de ces gens si serviables qu'ils se pliaient constamment en quatre pour tout le monde, ou bien devais-je une telle attention à mon rang et mon pouvoir ? J'essayai de me rassurer en me disant qu'elle me tutoyait, une liberté qu'elle n'aurait pas prise si ma couronne avait déjà creusé un fossé entre nous. Je mangeai donc d'aussi bon cœur que me le permettaient mes nombreuses préoccupations, me lavai et passai des vêtements propres avant de prendre le chemin du bureau de Faragonda. Je m'excusai d'avoir dormi si longtemps, ce à quoi elle répondit qu'elle n'avait pas fixé d'heure à notre rendez-vous. Assise en face d'elle, je l'écoutai ensuite m'exposer toutes les options qu'elle jugeait suffisamment pertinentes pour les porter à ma connaissance, mais je refusai d'y réfléchir.

-Madame… Je ne sais pas si c'est la meilleure chose à faire pour moi, mais j'aimerais autant rester ici. Je me suis déjà installée, et je ne veux pas d'autres chambardements. L'idée que je me faisais de ma vie a déjà été torpillée une fois, alors… Disons que les plans de Stella pour moi ont l'avantage de caresser la possibilité que je revoie un jour mes parents… et il me semble que le courant est bien passé avec Flora.

-Je comprends, fit la directrice. A vrai dire, je suis même soulagée que tu entendes rester là où je peux assurer ta protection. Mais nous devons néanmoins régler un problème majeur… Tu ne parles ni ne lis la langue commune.

Oh non ! Comment avais-je pu oublier ce détail pourtant du genre capital ? Je me pris la tête à deux mains en me voyant déjà à part des élèves suivre des leçons de langue exclusivement et accumuler encore plus de retard dans les matières travaillées par mes camarades. Je suffoquais d'horreur.

-Allons, allons ! Du calme, Bloom. Il y a bien une solution, seulement… Il s'agirait de t'inculquer cette connaissance comme on téléchargerait un logiciel.

Mes paupières papillonnèrent et je me redressai.

-Quoi ? Mais c'est génial ! Pourquoi ne pas faire ça avec tout ?! Et pour tout le monde ?!

-Parce qu'un organisme vivant n'est pas un ordinateur, répliqua gravement Faragonda. On ne peut pas le gaver de fichiers et espérer que tout rentre dans des dossiers bien ordonnés, sans qu'aucune donnée ne se corrompe… et sans que la machine ne cède sous l'effort. C'est un processus dangereux et douloureux.

-Que vous me proposez cependant, au moins pour l'apprentissage de votre langue commune, insistai-je.

-Dont je t'indique qu'il existe afin que tu ne te décourages pas, me corrigea-t-elle.

Elle souhaitait que je tente d'abord les leçons, et je me cabrai. Je n'avais pas le temps, ou du moins en avais-je l'intime conviction. Surtout, je ne supporterais pas de ne pouvoir discuter qu'avec une poignée de personnes, des princesses comme Stella ou des professeurs. Si j'espérais m'intégrer, je devais parler la langue commune. Sinon combien d'élèves finiraient par me tourner le dos, lassées d'avoir à dessiner, mimer, deviner ? Il y avait une nuance de taille entre être solitaire de caractère et être isolée faute de pouvoir communiquer ! Je bataillai longuement avec la directrice afin de lui faire accepter ma résolution.

Le rituel se déroula le lendemain, la veille du début des cours. Je ne devais en garder que le souvenir d'une indescriptible souffrance, de hurlements qui me déchirèrent la gorge, et de regrets sur le vif de n'avoir pas écouté les conseils de Faragonda. Je passai par la suite une semaine à l'infirmerie, comatant dans ma fièvre. Mais enfin je réintégrai ma chambre le 28 Juillet, de Jol d'après un certain calendrier dit « accordé ». On avait posé sur mon bureau de nombreux manuels, des cahiers, des plumes et encriers… ainsi que mon emploi du temps.

Mon matériel dans un sac à dos dont le cuir usé trahissait que je l'avais traîné partout depuis une époque où il était pour ainsi dire plus gros que moi, je gagnai un amphithéâtre. Les études des fées s'étalaient sur dix ans, quoiqu'une majorité quittait l'école au bout de quatre à six ans. Un système de redoublement sans menace de renvoi existait, si bien qu'il n'était pas surprenant pour une « entrante » comme moi de se retrouver avec des aînées qui s'acharnaient sur les bancs malgré des échecs successifs. D'autres « entrantes » comme Stella, ayant bénéficié d'une éducation extrêmement poussée dès leur plus jeune âge, étaient placées dans une classe de plusieurs niveaux supérieure et grillaient ainsi autant d'années de cours. De même, les individus particulièrement doués dans certains domaines changeaient de classe en fonction des matières. Quant à moi, j'avais été intégrée au comité réduit des rattrapages, où nous étions une vingtaine. Il s'agissait là de fées n'ayant reçu qu'une éducation sommaire, issues de familles trop défavorisées pour avoir ne serait-ce que le moindre contact avec quiconque aurait pu leur enseigner les bases. Des fées du fin fond des campagnes ou des ghettos dont le souci principal était de survivre en attendant leurs quinze ans et une bourse.

Musa était l'une d'elles, à côté de laquelle je m'assis. Une raie séparait ses cheveux épais en deux parties égales, chacune ramenée en petit chignon sur le haut du crâne. Ils étaient d'un bleu à la fois vif et sombre. Une frange droite tombait sur des sourcils très fins au-dessus d'yeux en amande un peu plus clairs. Elle avait la peau étrangement blanche pour des traits aussi évidemment asiatiques. Le cours n'avait pas encore commencé qu'elle semblait déjà profondément ennuyée et elle accueillit la distraction que je représentais avec un indéniable intérêt.

-La place n'était pas déjà prise, j'espère ? Articulai-je péniblement.

J'avais beau avoir « appris » la langue commune, mon corps avait toutes les difficultés à la prononcer. Pourvu que je sois tout de même compréhensible ! Ma voisine écarquilla les yeux et sa bouche forma un « oh » muet. Un coude sur la table, le visage dans la paume de sa main, elle lâcha finalement ;

-Merde. Tu l'as vraiment fait.

-Fait quoi ? M'inquiétai-je, l'esprit tournant encore au ralenti.

-Le rituel ! Cette expérience est réputée abominable

Je frissonnai.

-C'était nécessaire.

-Que tu dis ! Je serais rentrée chez moi sans m'infliger un truc pareil ni me farcir des mois de leçons ! N'a pas la Flamme qui veut…

Bien. Mon inconscience ou mon courage passait pour l'effet d'une influence divine, mais je parvenais à discuter avec une autre élève. C'était déjà ça.

-Peut l'avoir qui n'en veut pas…, rétorquai-je en me forçant à sourire.

Ce qui m'en valut un franc de la part de Musa.

-Je ne voudrais être à ta place pour rien au monde.

Je ne savais vraiment pas comment prendre cette remarque.

-Est-ce que je dois t'appeler « princesse » ? Poursuivit-elle.

-Techniquement, je suis reine.

C'était sorti tout seul. Nous nous considérâmes avec la même expression de chat éclaboussé, peut-être parce que ça pouvait paraître une réflexion très snobe, mais surtout car ce détachement avec lequel nous en parlions ne dissimulait pas vraiment l'horreur qui m'avait valu d'hériter si tôt de ce titre.

-Bloom, soufflai-je alors. C'est le nom que m'ont donné mes parents d'adoption.

Que cela se traduise « floraison » était un brin ironique étant donné la source de mon pouvoir… Une information que je gardais pour moi afin que nul n'en fasse une plaisanterie potentiellement récurrente au bon goût douteux. Ma voisine acquiesça.

-Moi, c'est Musa. Je viens de Mélodie. Mon truc, c'est la musique.

Sur quoi notre professeur se racla la gorge et nous dûmes différer la suite de notre conversation. Nous passâmes deux heures dans cet amphithéâtre, à alterner théorie et pratique. J'étais de loin la plus minable, calcinant ma plume alors que j'étais supposée la « charmer » afin qu'elle prenne d'elle-même en note les prochaines leçons. Je ne fus cependant pas aussi atterrée que j'aurais pu l'être, fascinée de parvenir à un résultat, même désastreux. J'étais une fée, bon sang ! Une vraie, avec des pouvoirs ! Aussi, lorsque le verre de mon encrier explosa, heureusement sans blesser personne, je pris ma voisine à témoin d'un regard émerveillé qui la fit pouffer.

Dans les jours qui suivirent, j'en appris davantage à son sujet. Mélodie était une belle planète aux sols cependant trop pauvres pour entretenir une agriculture et des élevages capables de nourrir toute la population. La pêche ne palliait en rien puisque la faune aquatique était majoritairement constituée d'espèces protégées ou indigestes, quand ce n'était pas purement du poison. Impossible, aussi, de se reposer sur la chasse… Cela n'aurait pu durer que jusqu'à l'inévitable épuisement des ressources animales. Sans parler du relief : les villes étaient pressées au fond de larges cuvettes ou au bord de la mer par d'immensément hautes chaînes de montagnes. Les Mélodiles devaient donc compter sur le commerce avec les autres royaumes, en particulier Linphea.

Malheureusement, une monstrueuse épidémie avait frappé cette planète, si bien que le roi Kuartz avait pris la décision de mettre ses portails hors d'usage, se condamnant avec son peuple plutôt que de risquer de voir la pandémie se propager aux autres royaumes. Il avait été catégorique : si des vaisseaux leur étaient envoyés pour x raison, passant par voie spatiale faute d'un accès magique, il ne les laisserait pas repartir. Et Mélodie avait connu la famine. Linphea était son principal partenaire commercial, et surtout le « grenier à blé » de la dimension magique. Ses souffrances avaient impacté tous les royaumes, et les prix des denrées alimentaires avaient flambé. Mélodie n'avait pas les finances. Voilà ce qui avait coûté la vie à la mère de Musa, comme à tant d'autres. Son père, fou de douleur, était devenu dangereux lorsque les pouvoirs de sa fille avaient commencé à se manifester, allant jusqu'à la séquestrer. Une fée avait des devoirs à accomplir, qui nécessitaient forcément de les séparer quelques années. Il avait fallu que Musa fugue, environ trois mois avant la rentrée, pour demander l'asile au temple du Braukwin, lequel avait pris contact avec Alféa.

-Le Fléau a duré quatre ans. Quand Linphea a rouvert ses portails…

Allongée sur mon lit, un manuel ouvert sur sa poitrine, Musa secoua la tête. Elle avait l'air de ne pas vouloir continuer mais, ayant toutefois raconté le plus dur, elle acheva son récit.

-Les morts-vifs, qu'on a surnommé les survivants. Ce n'était même pas de l'humour noir… juste la vérité ! Enfin… Tu verras des photos bien assez tôt. D'avoir relevé son peuple malgré la perte de son mari et de son fils, en dépit aussi de l'état de ses terres, la reine Alinor est très, très hautement considérée. N'en parle jamais mal, d'accord ? Surtout devant sa fille ! La princesse Krystal est à Alféa, elle aussi. C'est la meilleure amie de la princesse Galatea de Mélodie, qui était d'ailleurs promise à son frère… C'est te dire les liens qui unissent leurs royaumes !

Je portai un regard très différent sur les plantes de ma colocataire, absente pour le moment. Musa devina ce que je n'osais dire.

-Non. Ta Flora n'était pas sur Linphea quand la maladie a frappé. Et elle aura été bloquée à l'extérieur après le décret du roi. C'est… un truc dans leurs yeux. On sait qui a vécu le Fléau. Mais une partie de sa famille a dû y passer, oui.

-En fait…

Musa et moi sursautâmes. Livides, nous déglutîmes avec la même difficulté tandis que ma colocataire s'avançait. Qu'avait-elle entendu, au juste ? Jusqu'à quel point avions-nous retourné le couteau dans la plaie ? Mais je venais de regarder ses plantes ; c'était forcément durant le bref intervalle ensuite qu'elle était entrée… Sans expression ni dans sa voix, ni sur son visage, elle s'installa à son bureau.

-La seconde grossesse de ma mère se passait mal. Elle avait peur pour sa vie et celle de l'enfant à venir. Beaucoup de femmes inquiétées par l'accouchement pensent que se rapprocher de Roccaluce peut faciliter le travail. Ma mère n'échappe pas à la règle et a donc voulu rejoindre Magix. Bien entendu, mon père et moi l'avons accompagnée. Mes grands-parents, mon oncle paternel, ma cousine… Aucun d'entre eux n'a survécu au Fléau, ni la famille de ma tante par alliance, ni mes amis… En vérité, la plupart des gens que nous connaissions sont morts. Alors, de retour à Linphea, nous avons abandonné notre village fantôme pour la capitale.

Elle se tut et se plongea dans la relecture de ses notes, qu'elle entreprit de reproduire, peut-être parce que ça l'aidait à mémoriser.

-Je suis désolée, fis-je, piteuse.

-Nous ne voulions pas…, tenta à son tour Musa.

Flora balaya nos excuses d'un « non » que nous entendîmes à peine. Elle reprit cependant plus fort et plus fermement.

-Il y a eu le Fléau sur Linphea et la famine sur Mélodie. Avant cela, il y a eu la chute de Domino, et avant encore l'Interdit d'Avalon. Aujourd'hui il y a les complots qui embrasent régulièrement une ville ou l'autre de Zenith. Ne demandons pas pardon d'évoquer des malheurs dont nous ne sommes pas responsables. Faisons de notre mieux pour que d'autres ne se produisent pas. Nous sommes des fées. C'est ce pour quoi nous sommes nées.