Traduction : Turand

Relecture : Emiko Yure (AO3), Tressym383

Résumé : Parfois, l'introspection devient incontrôlable [CW].


En règle générale, Jiro était au courant de tout. Et même en résistant à la tentation d'écouter aux portes les conversations concernant Bakugo, elle avait compris l'essentiel de sa situation. La maltraitance subie durant son enfance combinée à son enlèvement l'avaient poussé dans une crise suicidaire. Son groupe d'amis s'était soudé davantage suite à sa tentative, tandis qu'Aizawa était devenu protecteur de façon compulsive.

Elle n'en avait jamais parlé, mais elle avait toujours tout entendu. La dispute avec Ochako, les sanglots avec Kirishima et le moindre mot cruel sorti de la bouche de sa mère lorsque celle-ci était venue. Alors, lorsque Monoma se lança dans ce qu'il pensait être une « farce », elle vit le désastre arriver comme un train lancé à pleine vitesse. Il n'y avait aucun moyen de l'arrêter, elle ne pouvait que contempler les dégâts sans pouvoir détourner les yeux.

Dans le calme régnant après le désastre, les voix semblaient flotter autour d'elle.

"Qu'est-ce qui s'est passé, bordel ?"

"Monoma est vraiment un crétin."

"Vous pensez que les vilains lui ont fait quoi ?"

Elle savait que les choses allaient mal, mais ça ne lui avait jamais paru réel, pas jusqu'au moment où elle le vit s'écorcher frénétiquement la peau de la bouche et du cou, submergé par la peur, comme si Monoma était une menace.

Soudainement, elle se trouva terrifiée.

Était-ce à ça que menait la vie de héros ?

Lors de l'incident du SCA, Bakugo n'avait aucune limite, aucune crainte. À ce moment-là, elle pensait qu'il lui manquait la capacité humaine et normale lui permettant de ressentir de la peur. Si les Vilains étaient parvenus à mettre Bakugo dans cet état, comment le reste d'entre eux allaient finir ?

Lorsque Aizawa revint finalement, il isola Kaminari et Monoma un peu plus loin. Elle repéra leur emplacement et se brancha sur le mur extérieur, se concentrant sur la voix familière de son professeur.

"Kaminari, je comprends pourquoi tu es contrarié. Mais tu ne peux pas frapper impunément tes camarades de classe."

"Oui, monsieur." il acquiesça.

"Tu auras un jour de retenue. Tu le passeras à nettoyer les dortoirs."

"Oui, monsieur."

"Tu peux y aller."

Il a été cool.

Les pas de Kaminari s'éloignèrent rapidement.

"Monoma." La voit d'Aizawa devint glaciale. "À quoi tu pensais, bordel ?"

"Je- J'essayais pas de lui faire du mal, je le promets, je- " il balbutia.

"Je ne sais pas comment tu as découvert quels étaient ses déclencheurs, mais j'ai du mal à imaginer un seul contexte dans lequel c'était un tant soit peu quelque chose à faire."

"Honnêtement, je pensais que ça le ferait juste un peu chier ! Je voulais pas- ça."

"Si quelqu'un te dit spécifiquement de ne pas faire quelque chose, ne considères-tu même pas qu'il pourrait y avoir une bonne raison à ça ?"

"Je pensais que UA faisait à nouveau du favoritisme !"

"Il a été kidnappé ! C'est du bon sens."

"Je suis désolé !" Monoma fondit finalement en larmes.

"Je comprends que vos classes soient rivales." Aizawa reprit sur un ton légèrement plus calme. "Et que tu n'as pas voulu le résultat que tu as eu. Mais ce que tu as fait est la pire chose que tu aurais pu lui faire."

"Je suis désolé !" il répéta.

"Tu as trois jours de retenue." il conclut. "Et si je te vois t'approcher à nouveau de Bakugo Katsuki, c'est la fin de ta carrière à UA. Compris ?"

"Oui, monsieur."

Oh bordel.

"Qu'entends-tu ?" Momo demanda, faisant sursauter Jiro.

"J'ai jamais entendu Aizawa aussi énervé."

"Il est devenu assez protecteur envers Bakugo ces derniers temps." Momo sourit doucement. "C'est plutôt mignon, honnêtement."

"Je suis surprise que Monoma s'en sorte avec seulement quelques jours de retenue."

"Eh bien… techniquement il n'a fait qu'attaquer Bakugo lors d'un combat dans lequel il était censé l'attaquer."

"Tu sais que ce n'était pas que ça..."

"D'où les trois jours de retenue." Momo vit le scepticisme de Jiro et s'expliqua davantage. "Je ne pense vraiment pas que Monoma voulait lui faire du mal. Il semblait sincèrement troublé par la réaction de Bakugo."

Si elle était honnête avec elle-même, avant ces dernières semaines elle aurait probablement trouvé l'idée de Monoma assez drôle. À l'époque où Bakugo n'était que le crétin hyper-compétitif qui hurlait tout le temps sur Midoriya, le brusquer un peu lors d'un entraînement ne lui aurait pas semblé être une si mauvaise idée. À présent, cette pensée lui donnait la nausée, mais elle ne pouvait pas nier que la cible sur le dos de Bakugo était celle qu'il avait lui-même placé là.

"C'était quand même un plan foireux."


Bakugo était toujours avec Kirishima et Kaminari lorsque Aizawa vint le chercher.

"Tu n'iras pas en classe demain." il informa. "Tu veux me contester ?"

L'adolescent secoua la tête, trop épuisé pour combattre quiconque sur quoi que ce soit.

"Bien. Allons voir Recovery Girl."

À la seconde où l'infirmière porta son regard sur lui, elle remarqua ses brûlures boursouflées et une pure compréhension s'installa dans ses yeux. La poitrine de Bakugo se serra.

"Oh, chéri, je suis tellement désolée."

"Ça va." Il pouvait encore sentir la forte pression autour de ses membres et le goût de la vigne sur sa bouche, la panique résiduelle brûlant plus que les brûlures physiques. Mais ça allait.

"Tu n'arrêtes pas de répéter ça." Elle soupira. "Que s'est-il passé ?"

"Monoma a pensé que ce serait drôle de jouer un peu avec moi." il cracha amèrement. "Puisque c'est devenu si facile de me faire paniquer."

Elle dirigea immédiatement son regard vers Aizawa, qui répondit à la question silencieuse.

"Je m'en suis occupé."

"Vous dites ça comme si vous l'aviez tué." Bakugo sourit légèrement.

"J'y ai peut-être pensé." il marmonna. Le léger rictus de Bakugo se transforma en un sourire réellement sincère cette fois-ci. Aussi horrible qu'ait été l'expérience, les répercussions étaient étrangement… lénitives ? Il n'avait même pas été si gravement blessé, il s'était lui-même infligé la plupart des blessures, mais pourtant Todoroki s'était enflammé et Kaminari avait usé de son poing. Il ressentait la même chaleur un peu confuse que lors du camp d'été lorsque ses camarades avaient essayé de s'organiser pour le protéger. Ils avaient foiré, mais c'était toujours sympa de savoir qu'ils avaient tout de même essayé.

Il ne devait pas s'être blessé trop sévèrement cette fois, car il ne tomba pas immédiatement de fatigue après sa guérison express.

"Tu es censé avoir une autre séance avec ta mère demain." Aizawa mentionna. "On peut l'annuler si tu en as besoin."

"Vous m'avez déjà exclu des cours." La dernière chose dont il avait besoin était de passer toute la journée seul avec lui-même. Aucune de ses pensées ne pourrait être de bonne compagnie à l'heure actuelle. "Qu'est-ce que j'aurai à faire d'autre ?"

"D'accord, tu as raison."

"Est-ce que mon père va venir à l'une de ces séances un jour ?"

"Ton père a été… évasif." Aizawa admit. "Je pense qu'il est un peu dépassé par la spirale médiatique."

"Ça lui ressemble bien."

Il savait que son père l'aimait, mais il savait tout aussi bien qu'il ne pouvait pas compter sur lui. Ça ne faisait plus aussi mal qu'avant désormais. Pendant que son père se cachait de la vie, les personnes qui l'entourait l'avaient défendu.

Oh, merde, maintenant la fatigue le frappait vraiment. Aizawa le surprit en train de bâiller.

"Allonge toi et dors, gamin."


"Comment il va ?" Mina demanda à Kirishima. Elle était affectueusement installée contre lui dans la salle commune.

"Il était bizarre." il répondit honnêtement.

"Bakugo est toujours bizarre." Kaminari fit remarquer. "Tu vas devoir être plus précis."

"Je sais pas... Distant, en quelque sorte ?" il essaya d'expliquer. "Mais aussi, il m'a dit que- Hm, c'est assez dur..."

"Prends ton temps et utilise tes propres mots. Je crois en toi." Sero encouragea, qu'à moitié sarcastique.

"J'avais une vague idée de ce à quoi il devait faire face, mais aujourd'hui il m'a clairement dit ce qui s'était passé et... je sais pas pourquoi, ça a rendu les choses encore pires."

"Le fait d'être spécifique à rendu ça plus réel." Mina répondit. "C'est plus seulement un concept abstrait, mais une réalité physique qui est arrivée à une personne qui t'est chère."

"J'imagine." il accepta doucement.

Il réalisa alors que Bakugo n'avait encore jamais dit le mot. Jusque-là, il éclatait en sanglots et faisait exploser des affaires lorsqu'il essayait de le décrire et frémissait lorsque quelqu'un d'autre le mentionnait.

"D'habitude quand il essaie de parler de son passé, il est vraiment bouleversé et n'arrive pas à faire sortir les mots qu'il veut. Tout à l'heure, il avait l'air si vide d'émotion. Comme s'il n'était pas tout à fait là."

"On dirait qu'il se dissocie." Mina suggéra.

"À en juger par le contexte, vous ne parlez pas de faire de la vodka." Kaminari répliqua.

"Ça c'est distiller." Sero corrigea.

"Ah ouais. L'autre mot veut dire quoi alors ?"

"C'est genre…" Elle chercha une bonne métaphore. "T'as déjà eu un gros choc émotionnel, ou fais une grosse connerie peut-être, qui t'a fais penser un truc du style : « Punaise, est-ce que ça vient réellement d'arriver ? Pitié que ça soit qu'un rêve » ?".

"Oh oui." Il sourit, sans humour.

"Je pense que c'est un peu comme ça, sauf qu'au lieu que ton cerveau se rattrape quelques secondes plus tard, tu restes juste au stade du « Mon Dieu, ça n'a pas pu vraiment se passer »."

"Je suppose que ça fait sens." Kaminari acquiesça. "Si ton esprit ne peut tout simplement pas gérer ce que la vie te balance, tout bloquer t'empêche de t'effondrer totalement."

"T'as compris assez vite sur ce coup-là, Kam." Sero observa avec fierté.

"Eh bien…" Il baissa la voix. "Je pense que je l'ai déjà fait plusieurs fois, en fait."

"C'est malheureux." il compatit.

"Bakugo a pas mal été dans cet état-là récemment." Kirishima déclara anxieusement. "Comme si être enragé ou émotionnellement absent étaient ses deux seuls modes de fonctionnement."

"J'ai été violée par un connard sadique et fétichiste de l'étranglement."

Il tressaillit au souvenir et ajouta, "Non pas que je le lui reproche."

Tout ça l'inquiétait. Si Bakugo se coupait désormais de ses émotions, que se passerait-il lorsqu'elles reviendraient ?


Il ne se réveilla que vers dix-neuf heures. Tout le monde était retourné à l'internat et sa bande d'idiots était rassemblée dans la salle commune. Sero et Kaminari riaient devant l'écran d'un téléphone pendant que Mina était allongée sur Kirishima comme s'il était un oreiller particulièrement confortable.

Il est particulièrement confortable.

C'est quoi ce bordel. Cerveau, non.

"Hey, Bakugo !" elle l'acceuillit. Il lui fit un bref signe de tête, ne sachant pas comment exprimer le fait qu'il voulait qu'elle bouge de là. Ce n'était pas comme si il allait utiliser la capacité miraculeuse de Kirishima à rester parfaitement immobile dans la même position dès que quelqu'un s'installait confortablement contre lui.

"J'ai piqué ta place ?" elle répondit à son regard insistant. Il souffla dédaigneusement entre ses dents et se jeta sur une chaise à environ un mètre de qui que ce soit.

Il était agité et tendu à quasi-chaque fois qu'il partageait une pièce avec un autre être vivant. Il n'arrivait pas à simplement se détendre lorsqu'il était en contact avec une autre personne, à moins qu'il ne soit tellement fatigué et émotionnellement submergé qu'il était sur le point de s'évanouir. Et par « une autre personne », il voulait dire Kirishima. Il ne pouvait pas s'imaginer être capable de se tenir de dos et contre un être humain qui n'était pas Kirishima. Même lorsque c'était le cas, son anxiété fredonnait toujours plus de la moitié du temps dans un coin de sa tête que le danger était présent.

Mina, quant à elle, jouait sur son téléphone tout en étant parfaitement à l'aise sur les genoux et la poitrine du carmin.

Il était-

Putain de merde, il était jaloux.

La réalisation lui fit l'effet d'une bassine d'eau froide déversée sur lui. Après des années à rejeter tout contact avec d'autres personnes comme si c'était une stupide perte de temps, il était jaloux. Il voulait être celui qui était au milieu d'amis, absorbant la chaleur corporelle de Kirishima avec un air absolument satisfait.

Arrête de les fixer.

Pourquoi reprochait-il à Mina quelque chose qu'il ne pouvait pas avoir de toute façon ? C'était son propre cerveau délabré qui le faisait grincer des dents d'inconfort quatre-vingt-dix pour cent du temps lorsque quelqu'un le touchait. Ce n'était pas la faute de Mina.

Il resta malgré tout irrationnellement énervé contre elle.

"Je vais me coucher."

Il remonta les escaliers en vitesse, pleinement conscient qu'il n'avait aucune raison de trainer des pieds.

Sa longue habitude qui consistait à dévaloriser les autres autours de lui avait longtemps évité tout regret quant à son incapacité d'être proche des gens. Il avait cependant fini par se laisser désirer des choses, et c'était venu avec la prise de conscience écrasante qu'il ne savait pas comment être un bon coéquipier, un ami, un partenaire ou quoi que ce soit d'autre. Il ne savait qu'être seul. De bonnes personnes lui offraient constamment leur compagnie, mais il était complètement dysfonctionnel et ne savait pas comment l'accepter sans avoir l'impression d'étouffer.

Ce fut à ce moment-là qu'il se souvint de ce qu'il avait dit à Kirishima.

Putain, je l'ai dit à haute voix.

Encore une fois, il eut l'impression d'avoir été plongé dans de l'eau glacée.

Qui disait ça, bordel ?

Est-ce que Kirishima allait toujours être capable de le regarder dans les yeux après ça ?

Pourquoi j'ai fait ça ?

Pourquoi j'ai fait ça, putain ?!

Il s'effondra la tête la première sur son lit et cria dans le matelas.

J'ai perdu contre Monoma, putain !

Si ça avait été un vrai combat, il serait mort. Si Monoma savait comment le battre, qui d'autre le savait aussi ? Punaise, il était tellement débile de raconter cette merde aux gens.

"Même Eraser a une limite sur la quantité de conneries qu'il peut supporter. Il finira par en avoir assez de te défendre."

Elle avait raison. Il allait tout foutre en l'air. Tout le monde allait finir par se lasser de ses conneries et il serait seul avec son putain d'impuissance absolue.

Respire, crétin.

Il enfonça ses ongles dans son bras, essayant de bloquer le bourdonnement suffocant présent dans sa poitrine avec une douleur physique.

Pas assez.

Il activa son alter contre son avant-bras gauche jusqu'à ce que la brûlure soit plus forte que l'anxiété. Il serra les dents avec un sifflement et se rendit compte qu'il était probablement allé trop loin.

Au moins, il pouvait à nouveau respirer.

Après quelques minutes, les restes de panique se dissipèrent, le laissant épuisé et sans force. Il lui fallut un effort considérable pour lever son bras gauche devant lui.

Merde.

C'était... vraiment moche.

Stupide stupide stupide !

Non, tais-toi, ça va. Il pouvait gérer ça. Une couche de bacitracine et un bandage, il enveloppa et fixa bien le tout. Désormais ça ne s'infecterait ou ne collerait pas à ses vêtements, il allait juste devoir porter des manches longues pendant… un moment. Ce sera chiant, mais il pourra prétendre que c'était pour tenter de booster sa transpiration pour son alter. Ça allait.

Tout allait bien.


[CW] automutilation.

NAO : Je réalise petit à petit que toute cette fic est juste un AU où les personnages de MHA ont des vécus similaires à ceux des gens de mon ancien lycée. Ça pourrait vous choquer, mais je n'ai pas étudié dans un très bon quartier *victory hand emoji*