Bonsoir à toustes !
Les vacances sont enfin là ! (enfin pour les enfants seulement mais c'est déjà ça XD)
j'en profite pour reprendre la publication, en vous souhaitant une bonne lecture :)
F.
Dans trois mois, Raven et moi serons diplômés de l'International French School of Sydney et nous serons prêtes à attaquer nos études supérieures. Je ne dis pas que ces trois dernières années ont été un long fleuve tranquille, mais on l'a fait.
Après avoir passé environ la moitié de la première année à essayer de me caser, Raven a fini par en abandonner l'idée. J'ai d'abord cru qu'elle ne me laisserait que quelques semaines de répit, mais contre toute attente, elle n'a plus jamais abordé le sujet de ma vie amoureuse. Sans doute, avait-elle fini par percevoir cette blessure que je m'efforçais de cacher.
Elle, à l'inverse, ne se privait pas d'emballer bon nombre de filles et de garçons, sans distinction particulière. Bien sûr, il y a eu des engueulades. Concernant la place qu'occupait chacune d'entre nous dans l'unique dressing de la chambre, le temps passé sous la douche avant nos sorties, la lumière que je laissais allumé tard dans la nuit, penché sur mes dessins. Mais même si à chaque prise de bec je restais boudeuse pendant un temps, au fond de moi, j'appréciais chacun de ces moments, qui pour moi faisait partie intégrante de la vie de famille.
Avec le recul, je réalise que ces trois années ont été les plus stables que j'ai vécues, depuis probablement toute ma vie, aussi loin que je me souvienne. Je ne suis jamais restée aussi longtemps au même endroit, ou sans bouleversement majeur. On pourrait presque croire que ça va durer. Mais évidemment, dès nos diplômes obtenus, tout ça va changer, même si nous n'avons pas encore décidé de ce que nous ferons à la prochaine rentrée. Raven s'est révélée être un petit génie et est déjà courtisée depuis plusieurs mois, par de nombreuses écoles toutes plus prestigieuses les unes que les autres. Certaines d'entre elles lui proposant même des avantages en nature carrément indécents. Ça la rend parfois imbuvable, mais je suis capable de la faire redescendre sur terre en moins de deux. Maman et papa en ont déjà longuement discuté avec elle, pour la conseiller sur le choix avisé qu'elle devra faire. Je n'ai aucune inquiétude en ce qui la concerne, Raven est la fille la plus intelligente que je connaisse, elle saura prendre cette décision.
En ce qui me concerne, c'est le flou total. Ce sera à moi de démarcher les écoles d'art susceptibles de m'intéresser et pour le moment, aucun choix ne s'impose à moi. Même si je refuse de l'admettre, je sais que j'attends après Raven. Mon syndrome d'abandon se manifeste sans équivoque à l'arrivée de ce grand changement dans ma vie. N'ayant aucune envie de lutter contre, j'attends patiemment que madame se décide, pour pouvoir regarder quelles options s'offrent à moi.
Le professeur Diyoza m'a épaulée durant toute cette période, me permettant de développer mon talent au maximum grâce à ses cours le soir. Sur ses conseils, j'ai commencé à travailler sur un roman graphique, réorganisant et refaisant mes dessins pour en sortir une histoire qui tient la route. Me plonger corps et âme dans ce monde est l'une des choses les plus difficiles que j'ai eu à faire de ma vie. La date butoir pour lui présenter le projet fini arrive dans quelques semaines, me prenant tout mon temps libre pour réussir à le boucler en temps et en heure. Le problème, c'est qu'à force d'acharnement et de passer mes journées dans cet univers en ruine qui renaît lentement de ses cendres, j'en rêve la nuit. Et plus je m'enfonce, plus les rêves sont intenses. Rêves, visions, ou plutôt cauchemars, ils ne me laissent jamais indemne.
Κ∞Λ
La pièce est richement décorée, enfin, si l'on considère le monde dans lequel je me trouve. Nous sommes au sommet de cette tour qui surplombe toute la ville, seul vestige des immenses gratte-ciel qui s'étendaient, à l'époque, à perte de vue. Je me souviens de la vue, des ruines aux pieds des quelques dizaines d'étages, grouillantes d'activités, de vie. Treize sièges sont disposés en demi-cercle autour de la pièce, chacun occupé par un personnage à l'air grave. Le trône, légèrement en hauteur, leur fait face, occupé majestueusement par le commandant. Elle est leur lien, la seule personne qui garde unie ces clans, qui jusqu'à il y a peu, s'entre-déchiraient sans merci. Mon coeur se serre en la contemplant, entourée et pourtant si seule. Lourde est la couronne. On fait rentrer la prisonnière. La femme plus âgée aux multiples cicatrices sur le visage, marche avec une prestance que seul le commandant égale. Fière, malgré ses entraves, provocante malgré sa situation. Même son fils, qui se tient en retrait, derrière l'ambassadeur de son clan, courbe l'échine en sa présence. Tout le monde s'agite lorsque la reine des glaces parle dans la langue que je ne connais pas. Un à un, les ambassadeurs se dressent, prononçant à leur tour la même phrase, faisant à chaque fois grimper d'un cran la tension ambiante. Il n'y a plus que moi qui reste assise sur mon siège, complètement déconcertée, mais persuadée qu'il ne faut absolument pas que je me lève. Je m'adresse directement à la seule personne à qui je fais confiance dans cette pièce.
— Commandant, qu'est ce que ça signifie ?
Je tombe. Le son de ma voix m'a réveillée. Quelqu'un se débat, il y a un corps sur moi. La dernière chose dont je me souviens, c'est Lexa, le visage crispé, les doigts serrés sur son trône.
— Lex…
— Clarke ! Réveille-toi !
L'intonation affolée me ramène définitivement à la réalité. C'est moi qui me débats et Raven est dans mon lit, tentant de me réveiller. Encore une vision, plus intense que les autres, qui déborde dans ma réalité. Je prends de grandes inspirations pour calmer mon coeur qui bat à cent à l'heure, et m'assois dans mon lit en ramenant les genoux contre ma poitrine. Malgré la pénombre, je vois bien le regard inquiet de ma meilleure amie qui reste silencieuse, attendant probablement que je lui explique mon agitation.
— Ça va, Raven. C'est juste un rêve.
— Un rêve ? Un cauchemar oui ! Tu étais à la guerre ?
— La guerre ?
— Tu parlais à un commandant.
Parfait. Je parle en dormant maintenant. J'esquive le sujet en prétextant ne pas me souvenir, d'ailleurs, les détails commencent déjà à m'échapper. La seule chose qui ne diminue pas, c'est la sensation qu'il y a un problème. Que Lexa a des problèmes.
Cette étrange et désagréable sensation ne me quitte pas de la journée. Si mes visions sont de plus en plus intenses, c'est cependant la première fois qu'elles me laissent une marque aussi forte, aussi longtemps. Ce poids sur mon estomac n'est pas normal, en désespoir de cause, j'ai presque envie de me saouler pour ne plus y penser. La soirée avance, et plus l'heure d'aller me coucher s'approche, plus l'angoisse augmente. Je m'isole dans la cuisine, un bouquin de cours ouvert devant moi pour faire semblant d'être occupé. Je me concentre sur ce qui se passe autour de moi.
Au salon, Papa tente une énième fois de battre Raven aux échecs. Moi, j'ai laissé tomber depuis longtemps et je refuse de jouer avec elle à un quelconque jeu qui n'inclut pas un minimum de chance pour gagner. Elle est bien trop forte en stratégie et j'en ai marre de perdre tout le temps. La sonnerie du téléphone vient déchirer l'ambiance tranquille qui règne dans notre foyer. Maman lève les yeux de son livre, lançant au combiné un regard étonné. Je baisse la tête pour consulter ma montre, il est presque vingt-deux heures. Qui appelle sur un fixe à cette heure ? Papa et Raven n'ont même pas remarqué qu'un bruit assourdissant résonnait dans l'appartement. La boule d'angoisse remonte jusqu'à ma gorge, bloquant presque ma respiration. Je suis perchée sur un tabouret haut et sais pertinemment que si j'en descendais à l'instant, mes jambes plieraient sous mon poids. C'est à peine si je les sens encore. D'un geste mécanique, je referme mon livre et mes yeux suivent le mouvement lent de ma mère qui s'approche du téléphone. Comme au ralenti, je la vois décrocher le combiné de manière suspicieuse. Un sourire éclaire son visage au moment où elle reconnaît son interlocuteur, mais tout à coup, il se transforme en expression d'intense tristesse. Elle parle doucement, ne me permettant de capter que quelques mots. Comment ? Quand ? Et les enfants ? Elle lève un regard bouleversé vers moi en écoutant la réponse qu'on lui fait. Sa tête fait des petits mouvements, elle a bien vu que je la fixais et que j'ai compris. Enfin, pas tout, j'attends qu'elle termine pour avoir les détails, il s'est passé quelque chose de grave. Je pense que j'ai oublié de respirer, la tête me tourne, ça bourdonne dans mes oreilles.
Le combiné retrouve son socle avec douceur. Elle ne me regarde plus, elle cherche de quelle façon elle va nous annoncer ça. Au loin, je crois comprendre que Papa se désintéresse du jeu, car Raven pousse un petit cri suite à une erreur qu'il a commise.
— Jake ? demande-t-elle d'une voix inquiète.
Raven vient de se rendre compte du malaise qui s'est installé dans la pièce. Elle sort de son monde, nous cherchant du regard, ma mère et moi et constate effectivement qu'elle a loupé un épisode.
— Qui est mort ? lance-t-elle naïvement pour briser le silence pesant. Les larmes de maman la prennent par surprise, elle a dit ça juste comme ça. Elle se lève et s'approche d'elle en s'excusant platement de sa maladresse.
Maman nous dévisage tour à tour avec papa, avant de lâcher sans plus de cérémonie :
— Becca.
Papa hésite, nous observant l'une et l'autre, ne sachant pas à qui apporter son réconfort en premier. Je lui facilite la tâche en filant dans ma chambre sans un mot. Du coin de l'œil, je vois Raven esquisser un geste dans ma direction, mais maman la retient. Tant mieux. J'ai besoin d'être seule.
Je referme doucement la porte. La boule d'angoisse qui a grandi toute la journée vient d'éclater, libérant mes émotions sous la forme d'un ouragan. C'est du moins l'impression que j'ai à cet instant. Une immense tempête dévastatrice qui vient de se libérer en moi, poussant des larmes dans mes yeux que je m'efforce de retenir. Me remuant les entrailles, rouvrant mes blessures une à une. Adossée contre le chambranle, les poings serrés, la respiration laborieuse, je m'efforce de garder tout ça à l'intérieur. Pourtant, j'ai envie de hurler.
Si la disparition de Becca m'attriste, de toute évidence, Lexa occupe toutes mes pensées à cet instant. Lexa et son petit frère, Aden, qui était presque comme le mien il y a quelques années. Je ressens leur douleur, leur impuissance, ou est-ce la mienne ? Ma douleur de ne pas être à leurs côtés dans cette épreuve. Mon impuissance d'être à des milliers de kilomètres d'eux.
J'ai passé quatre ans à essayer de les oublier, de refaire ma vie sans eux, de me construire un futur. J'avais réussi. Ce fragile équilibre vient de voler en éclats, alors que je réalise que cette entreprise sera toujours vaine. Ils feront toujours irruption dans ma vie sans prévenir, car quoi qu'il arrive, ils feront toujours partie de ma famille et je les aime, je les aimerais toujours. On ne peut pas oublier les gens qu'on aime.
Ça me tue d'être aussi loin. Carrément pas sur la même moitié du globe. Je fais les cent pas dans ma chambre, entre les deux lits qui ne laissent plus beaucoup de place pour marcher. Je me sens piégée, je voudrais me téléporter auprès de Lexa, pouvoir la prendre dans mes bras, la protéger. Les larmes ne coulent pas, la rage prend le dessus, j'attrape une chaussure qui traînait par-là et la balance de toutes mes forces contre le mur en lâchant un grognement sonore. Sa jumelle suit le même chemin contre la porte de la salle de bain qui s'ouvre à la volée. Il faut que je laisse sortir ça, d'une manière ou d'une autre. Mais pas ici, je risque de tout détruire. Je refuse de laisser ma colère revenir, blesser mes parents, ou pire encore, Raven. Je sors en trombe de ma chambre et traverse l'appartement sans un regard pour ma famille.
— J'ai besoin de prendre l'air.
— Je viens avec toi. Se précipite Raven en faisant mine d'aller chercher ses chaussures.
—Non. Je l'arrête d'un geste et ajoute à l'adresse de ma mère un mot rassurant, pour lui faire comprendre que je ne m'enfuis pas, comme je l'ai déjà fait à plusieurs reprises. Je reviens vite. Promis.
Je ne leur laisse pas vraiment le temps de répondre, me voilà déjà en train de dévaler les escaliers. Loin de moi l'idée de leur rappeler des souvenirs de mes fugues, mais j'ai besoin d'espace et de solitude. Je pars en courant et lorsque mon souffle ne suit plus, je continue en marchant sans but. Mon besoin de mouvement est plus fort, c'est la seule chose qui me paraît claire. Que va-t-il se passer, ce soir ? Demain ? Je n'en ai aucune idée, mais je sais que j'ai besoin de bouger. C'est inutile, mais c'est quelque chose. Rester chez moi sans rien faire, c'était au-dessus de mes forces. Mes pas m'ont menée jusqu'au tunnel qui apparaît devant moi, je n'étais plus revenue ici depuis une éternité. La fresque a été malmenée, des tags disgracieux la souillent ici et là, mais pas aux endroits les plus importants. Se peut-il qu'il y ait comme une sorte de respect chez ces tagueurs ? Celle de Miles a été partiellement recouverte. Peut-être même par lui, le style lui ressemble assez. Mais ce n'est plus aussi bien qu'avant. L'œuvre est dénaturée. Où peut-il bien être ? J'imagine que je n'aurais jamais de réponse à ma question. Après la mort de Charlotte, je ne l'ai jamais revu. Ni lui ni McCreary. J'ai aperçu Nikki un jour dans la rue, nous ne nous sommes pas salués. Elle ne m'avait jamais beaucoup aimée de toute façon. Je traverse le tunnel et continue mon chemin. Mes pas me mènent sans que je m'en rende compte au centre-ville. Je passe devant un bar qui me semble familier, et deux rues plus loin, je reconnais l'endroit.
C'est ici que vivait cette fille, qui m'avait ramassé la nuit où j'avais pris des champignons. J'avais erré inconsciente dans toute la ville et m'étais réveillée chez elle. Comment s'appelait-elle déjà ? Niylah ? Tout à coup, les marches en bas de l'immeuble m'attirent. Je n'ai plus envie d'avancer. Je réalise que j'ai mal au pied et les jambes en feu. La fraîcheur des dalles me fait du bien quand je m'installe dessus. Tout cet exercice m'a permis d'évacuer un peu la pression, et j'ai les idées plus claires à présent. Je me prends la tête entre les mains pour réfléchir.
Il faut que j'y aille. Peu importe comment, mais je dois y aller. Dès que je ferme les yeux, je vois Lexa, le visage strié de larmes. C'est insupportable, j'ai besoin de les faire disparaître, de passer ma main sur sa joue pour les essuyer. De la serrer contre moi, aussi fort que possible, pour lui faire oublier, ne serait-ce qu'un instant, qu'elle est orpheline. Je vais rentrer. L'effort physique m'a fait du bien, je me sens plus calme. Plus capable. Mes idées ne sont plus emmêlées comme une pelote de laine. Je dois rentrer.
Tiens, c'est étrange, "rentrer", ça faisait longtemps que je n'avais plus pensé à mon village en ces termes. Acceptant au final mon destin et ma nouvelle vie, c'est chez moi ici. Non, c'était chez moi. Mais je dois rentrer maintenant. Jamais les choses n'ont été aussi limpides.
— Clarke ?
La voix inquiète d'une jeune femme me sort de ma rêverie. Niylah bien sûr. Elle est accompagnée et surprise de me voir sur le pas de sa porte. Moi aussi d'ailleurs. Qu'est-ce que je fais là ?
— Heu...salut. Je passais par là. Je pensais pas te voir.
Peut-être que si, au fond. Peut-être que je suis là, car c'est elle qui, un jour, a pris soin d'une parfaite inconnue qui traînait dans la rue, sans rien attendre en retour. Peut-être ai-je besoin de sa force, de sa bonté, pour être moi-même capable de soutenir Lexa dans l'épreuve qui l'attend ? Niylah chuchote quelque chose à sa compagne qui me jette un regard noir avant de s'éloigner. Pas sans avoir auparavant, échangé un long et langoureux baiser avec ma bienfaitrice. Je souris devant cet acte volontaire pour marquer son territoire. Il ne s'agit pas de cela.
— Tu viens ? Demande Niylah une fois que l'autre femme est partie.
Sa main est tendue vers moi. Je m'en saisis sans hésiter et la suis dans son appartement. Une fois la porte franchie, je réalise que ça fait quelques heures que je me suis enfuie et m'empresse de passer un coup de fil à maman pour la rassurer, pour lui dire que je suis chez une amie. C'est étrange de l'appeler comme ça, on ne s'est vu qu'une fois et pourtant, c'est la définition la plus juste que je peux trouver. Maman me dit qu'elle passera me chercher dans une heure, j'accepte son offre. Je n'ai pas vraiment envie de rentrer à pied ni d'abuser de l'hospitalité de Niylah, qui sans savoir ce qu'il se passait, m'a immédiatement proposé de passer la nuit chez elle. Et dire que je lui ai pourri sa soirée. Cela me laisse le temps de boire le thé qui vient d'être préparé par des mains habiles. On s'installe dans le petit salon de l'appartement, la tasse coincée entre mes jambes et mon ventre. J'ai froid à présent.
— Tu vas me dire ce qu'il se passe ? Ou tu comptes repartir comme tu es venu ?
— Tu m'en voudrais si je ne te disais pas ?
— Non, sourit-elle tendrement en réponse. Son regard se détache de moi et va se perdre par la fenêtre. Je souris aussi, sa présence est apaisante. L'odeur fleurie du thé me chatouille les narines, je suis bien ici. Personne n'attend rien de moi. C'est sans doute la seule chose qui m'incite à me livrer.
— Là d'où je viens, il y a cette fille.
— Cette fille ?
— Lexa. Je suis amoureuse d'elle depuis que j'ai dix ans. Depuis que j'ai croisé son regard dans la salle de classe.
— C'est mignon.
— Quand j'ai eu quinze ans, on a dû partir, pour venir ici. Je n'ai pas supporté. J'ai coupé les ponts.
— Je vois. Et pourtant quand tu dis « je suis amoureuse », tu parles au présent.
— Je croyais avoir réussi à l'oublier, parfois, j'arrive à ne pas penser à elle pendant toute une journée. Disons plutôt que je pensais être arrivé à avancer malgré ça. Parce que l'oublier... J'en suis incapable.
— Et aujourd'hui ?
— Et aujourd'hui, sa mère est morte. Elle n'avait plus qu'elle et son petit frère. Pas d'autre famille.
— Et tu t'en veux parce que tu n'es pas là pour elle.
Je ne réponds pas, mon regard coupable en dit long. Elle lit en moi comme dans un livre ouvert. Niylah pose sa tasse sur la petite table en verre qui se tient entre nous, avant de se décaler pour être à ma portée. D'un geste délicat, elle pose sa main sur mon genou, établissant le contact. Je plonge dans ses yeux gris qui m'enveloppent de leur compassion.
— On ne peut pas changer le passé. Mais il n'est jamais trop tard pour faire mieux.
— J'ai décidé d'y aller. Mais j'ai peur.
— Cette fille, Lexa, elle t'aime ?
— Je crois qu'elle m'aimait, oui. Maintenant, je n'en sais rien. Mais il n'y a pas qu'elle que j'ai abandonnée. Les autres, mes amis, je les ai blessés. Comment ils vont réagir ?
— Commence par t'excuser. Et pour le reste, tu verras bien. Tu ne peux pas maîtriser ce que vont penser ou faire les autres. Mais tu peux maîtriser ce que toi, tu fais. Il vaut mieux essayer et échouer que de ne pas essayer du tout. Toujours cette vieille histoire de regrets et de remords.
Je lui souris. La seule personne avec qui je parle aussi librement, c'est Wells, mais ce n'est que par correspondance, c'est différent.
— Je ne pourrais jamais assez te remercier Niylah. Tu es vraiment une bonne personne.
— J'essaye.
Sa main se serre doucement sur mon genou, me faisant savoir qu'elle est là. La sonnerie de l'interphone nous interrompt. J'avale mon thé rapidement pendant que Niylah va ouvrir à ma mère. Elles échangent quelques mots rapides, mais je ne laisse pas faire plus ample connaissance. Les aux revoirs avec Niylah sont plus amicaux que la première fois. Je la prends dans mes bras en la remerciant, elle me rend mon étreinte avec un sourire rassurant, me glissant discrètement à l'oreille "Bonne chance".
Nous nous retrouvons dans le premier avion pour la France, ça n'a même pas été sujet à débat. Maman et Becca avaient été proches lorsqu'on habitait là-bas. Je crois qu'elles étaient restées en contact discret malgré tout. Je refuse d'y penser, d'envisager que les choses auraient pu être différentes, si seulement j'avais su affronter cette séparation. De toute façon, c'est trop tard. Il n'y a rien que je puisse faire pour changer le passé. Ce qui compte, c'est ce que nous faisons maintenant. J'ai foiré à l'époque, je me suis laissé sombrer dans ma douleur, mais je peux faire mieux. J'en suis capable.
Κ∞Λ
Nous sommes partis au petit matin, de façon précipitée, après une courte nuit. Mais nous sommes trop justes. Si seulement cet avion n'avait pas eu six heures de retard ! Bon d'accord, je préfère être en retard et voyager avec un avion en bon état. Sauf que là, quand la voiture se gare sur le bas-côté, je ne vois personne dans le cimetière. Au point où je doute.
— C'est le bon endroit ?
— Oui chérie, le Dr Jackson m'a dit que c'était ici. Il a eu les informations via les pompes funèbres qui ont organisé les funérailles.
Papa et maman s'avancent, je les suis docilement. Le froid mordant de l'automne au coeur des montagnes contraste durement avec la douceur de Sydney à laquelle je me suis habituée. Pourtant, si mes mains tremblent, c'est seulement à l'idée de voir Lexa dans quelques minutes. L'endroit est désert, on franchit le petit mur qui entoure les stèles et observe les tombes qui s'alignent de chaque côté de l'allée. Le cimetière n'est pas très grand. Papa repère sans mal la nouvelle dalle qui vient d'être installée. Le soleil couchant se reflète dans le marbre lisse, ça serait presque beau si ce n'était pas si triste. Lexa n'est nulle part en vue, mais à cet instant, ça me soulage. Imaginer Becca là-dessous est déjà assez éprouvant en soi. Mes parents se recueillent en silence quelques minutes et se retirent. Papa hésite quand il voit que je ne les suis pas, la main de ma mère sur son bras l'entraîne à sa suite. Elle se doute que j'aie besoin d'un peu de temps.
Dès qu'ils ont disparu, quelque chose se brise en moi et l'émotion me submerge. Mes jambes refusent de continuer à me porter, m'obligeant à m'accroupir en posant un genou à terre. Les pointes des cailloux saillent à travers mon pantalon, cet inconfort me permet de garder le contact avec la réalité. Je pose une main sur la pierre glacée, traçant du doigt les sillons blancs qui la marbre.
— Je suis désolée. Je tâcherai de prendre soin d'elle à présent. Promis.
Ma promesse à Becca n'est qu'un murmure, à peine audible. Je ferais mieux. Mes yeux sont rivés sur les mots gravés dans le marbre, quand une présence attire mon attention derrière moi. Pas besoin de me retourner pour deviner que c'est elle. Je le sais à la chair de poule qui vient d'envahir mes bras. À ce frisson qui remonte le long de ma colonne. Lentement, je me relève. Elle est là, ouvrant de grands yeux stupéfaits. Ces magnifiques yeux verts qui m'ont tant manqué. Elle a grandi, un peu, elle a changé, beaucoup. Ses joues pleines sont creusées à présent, faisant ressortir ses pommettes. D'une manière générale, ses traits se sont affinés. Et son corps a mûri lui aussi. Ce n'est plus une adolescente, elle n'est plus "jolie". Elle est d'une beauté à couper le souffle, là, debout à côté de ce chêne, le soleil reflétant ses derniers rayons dans ses cheveux châtains. Je suis pétrifiée, je ne sais pas quoi faire.
Soudain, les larmes brillent dans ses yeux, juste avant de dévaler ses joues. Il y a tant de souffrance dans son regard, dont je suis en partie responsable. Mon coeur se serre douloureusement. Ai-je le droit de m'avancer ? De l'enlacer ? J'arrête de me poser ces questions un instant plus tard lorsqu'elle s'échoue dans mes bras que je referme sans hésiter. Je serre, fort, comme je l'avais imaginé. Elle me rend mon étreinte, s'agrippe à moi comme si j'étais une bouée au milieu de l'océan. Je retiens mes larmes, je n'ai pas le droit de pleurer, il faut que je sois forte pour Lexa.
Instinctivement, ma main lui caresse les cheveux, pendant que je murmure contre son oreille des mots doux.
— Je suis désolée, Lexa. Tellement désolée... J'aurais dû être là pour toi.
C'est un aveu à demi mots, j'ai merdé le jour où j'ai décidé de couper les ponts. Mais Niylah à raison, on ne peut pas défaire ce qui a été fait. Je la garde contre moi, longtemps, prenant conscience de la moindre parcelle de son corps pressé contre le mien. L'humidité de ses larmes contre mon cou, sur ma joue, son odeur qui n'a pas changé. Au bout d'un moment qui m'a semblé à la fois interminable et bien trop bref, on se sépare. Ses larmes ne coulent plus, j'essuie le reste d'humidité sur sa joue, laissant traîner plus qu'il ne faut mes doigts sur sa mâchoire. Je n'ose pas toucher ses lèvres, j'en ai pourtant envie.
Ma main quitte son visage et machinalement, attrape la sienne. Je ne peux pas ne pas la toucher, pas après cette étreinte, j'ai besoin de contact. Elle n'esquisse pas un geste lorsque j'entremêle nos doigts de manière plus intime. Reculerait-elle seulement si j'essayais de l'embrasser ? Je m'en veux immédiatement d'avoir ce genre de pensées à cet instant.
— Il faut que j'y retourne, les autres vont s'inquiéter, soupire-t-elle. Si la voir m'a transporté, entendre sa voix me fait autant d'effet. Ça fait tellement longtemps, je réalise que je n'en ai oublié aucune intonation, mais je n'ai pas le temps d'approfondir mes sentiments. Les autres. Mes amis ne sont pas loin. Mes parents m'attendent aussi. Malheureusement, nos obligations professionnelles et scolaires n'ayant pas disparu miraculeusement, malgré le drame, un nouvel avion nous attend déjà pour le retour.
— Moi aussi il faut que j'y aille.
— Non, rétorque-t-elle fermement. J'esquisse un geste peu résolu pour tenter de reprendre ma main, il faut que je lui dise que je reviendrais. Bientôt.
— Non !
— Lexa...
— J'ai besoin de toi."
J'essaye de garder un semblant de neutralité en entendant cet aveu, la vérité, c'est que j'ai tellement rêvé qu'elle me dise ça, que je suis incapable de prononcer une phrase correcte, même pas dans ma tête.
— S'il te plaît, juste aujourd'hui, s'il te plaît.
Comment veut-elle que je lui résiste ? D'ailleurs, je suis venue pour ça non ? Alors pourquoi j'essaye de me défiler ? Je suppose que papa et maman voudront bien qu'on reste encore un peu. Mais je suis stressé tout à coup à l'idée de l'accompagner rejoindre ces "autres" qui s'inquiètent.
— Je ne sais pas si c'est une bonne idée... Notre train part dans quelques heures... On a un avion tôt demain ... Et il y aura les autres...
Mon bredouillement pathétique se termine à mi-voix, mais aucun de mes mots n'échappe à Lexa. Un sourire vient illuminer son visage. Les rôles sont inversés, c'est elle qui tente de me rassurer à présent. Son sourire illumine l'espace comme si le soleil avait inversé sa course pour venir nous réchauffer une dernière fois de ses rayons.
— Tu n'es pas obligé de t'expliquer, Clarke. En tout cas, pas aujourd'hui... Viens, allons chercher tes parents.
Le claquement du "k" résonne encore dans ma tête quand on quitte cet endroit pour rejoindre mes parents. Elle est la seule à prononcer mon prénom de cette manière si singulière.
Κ∞Λ
Au final, ma main est restée nichée dans la sienne jusqu'au restaurant, qui est situé à quelques minutes de marche. On ne peut pas vraiment dire que ça me dérange, je suis certaine qu'elle reste proche de moi comme ça. Pas plus loin qu'une longueur de bras. Jamais elle n'aurait dû être plus loin que ça. Je sais que je vais devoir repartir dans peu de temps. Mais ça sera temporaire, car j'ai décidé de revenir, pour de bon. Mais mon corps lui, va mal réagir à une nouvelle séparation. Alors tant que je peux, je profite du contact. Sans raison particulière pourtant, elle me lâche au moment de franchir la porte. J'ai comme un mauvais pressentiment. Dans quelques secondes, je serais confrontée à un autre problème cependant et je m'applique à m'armer de courage pour affronter mes amis. J'aurais préféré qu'elle me tienne la main encore un peu, juste encore un peu.
J'ai beau me creuser la cervelle, je ne crois pas avoir déjà vécu de moment plus gênant que celui-là. Au centre de la pièce, j'attire tous les regards, ils se sont tous immobilisés en m'apercevant. Normal. L'angoisse me saisit violemment, qu'est-ce que je fous ici ? Heureusement, Aden se dirige vers moi, alors que tous les autres sont encore trop abasourdis pour réagir. Il a grandi lui aussi, passant de l'enfance à l'adolescence. Il se poste devant moi et me touche le bras comme pour s'assurer que je suis bien réelle. En un battement de cœur, je revois le petit garçon de sept ans qui s'endormait sur mes genoux. Sans plus attendre, je le prends dans mes bras, étouffant le hoquet de surprise qu'il lâche sous mon impulsion.
En un instant, je me retrouve noyée au centre d'une effusion de câlins et de baisers, Octavia nous a rejoints, puis Lincoln et Anya. Ils saluent avec joie mes parents qui leur rendent la pareille. C'était une bonne idée finalement. Je veux remercier Lexa, je la cherche des yeux, elle s'est éloignée et discute avec une fille métisse qui affiche un air contrarié.
Une jalousie déchirante m'envahit instantanément, à la vue de ce tableau, mon mauvais pressentiment s'accentue. Sans réfléchir, j'avance vers elles et pose ma main sur l'épaule de Lexa pour attirer son attention.
— Clarke, je te présente Costia...
— Sa petite amie. Ravie de te rencontrer, Clarke, fini Costia en apportant une précision dont je me serais bien passé.
Tout naturellement, elle me tend la main, sondant mon expression. Est-ce que je rêve ou je décèle un brin de provocation dans son attitude ? Contre toute attente, j'arrive à rester quasiment impassible à cette révélation. Sans doute parce que je suis bien trop choquée pour avoir une quelconque réaction. À mesure que je prends en considération les implications de ce que je viens d'apprendre, mon coeur bat de plus en plus fort. Je prends conscience de chaque contraction qui vient faire cogner le sang contre mes tempes. Mon champ de vision se rétrécit, ne gardant que Lexa et sa petite amie en vue. Au prix d'un effort surhumain, je réussis à répondre d'une voix maîtrisée, qui ne reflète en rien mon état émotionnel.
— Enchantée.
Je crois que mon cœur vient de sauter hors de ma poitrine pour s'écraser lamentablement à nos pieds. Si cela n'est pas suffisant, il est en train se faire piétiner sans ménagement, par la grande brune aux yeux bridés, qui vient de passer son bras autour des épaules de Lexa. Je reste un moment interdite, à la regarder s'éloigner de moi, sans égard pour mon cœur meurtri qui gît sur le sol.
Très vite, j'ai besoin d'air. J'étouffe ici. Je me précipite à l'extérieur et descends les quelques marches en pierre qui mènent au jardin, jusqu'à la petite étendue d'eau. À cette époque de l'année, il n'y a déjà plus une seule fleur pour adoucir un peu cette odeur crue de sapin et de terre qui m'enveloppe. Il fait sombre, les lumières de la salle peinent à éclairer assez pour que je distingue les formes des arbres un peu plus loin. Je suis gelée. Il fait nuit. Mes dents claquent les unes contre les autres, mais je ne suis pas certaine que ce soit à cause du froid. Je suis revenue trop tard. Lexa n'a plus besoin de moi, elle a sa famille et je n'en fais plus partie. Quelle prétentieuse je fais, à croire qu'elle était là, à m'attendre. Évidemment qu'elle vit sa vie, je n'ai aucun droit d'être jalouse. Ça fait mal. Je me sens soudain vide de toute substance, alors qu'il y a quelques minutes, je me sentais revivre, en la tenant dans mes bras. C'est fini.
Un froissement de feuille dans mon dos attire mon attention. Une douce chaleur se répand sur moi, quand Lexa dépose son manteau sur mes épaules. Je fais volte-face, pourquoi faut-il qu'elle rende ça aussi difficile. Sa main vient frôler ma nuque, sortant mes cheveux coincés dans le col de la veste. Je tressaille au contact, fermant les yeux et adressant une prière silencieuse pour qu'elle cesse de faire ce genre de truc.
— Tu ne vas pas avoir froid ?
Le silence est bien trop pesant, je dirais n'importe quoi pour le briser. Ça fonctionne, Lexa engage la conversation. En quelques mots, je lui fais un résumé des derniers évènements. Le coup de fil du Dr Jackson, l'avion, le retard. C'est si facile de se perdre à nouveau dans ses yeux, elle avance sa main vers la mienne, j'esquive en repensant aux yeux noirs de Costia et ne peux pas m'empêcher de satisfaire ma curiosité. J'en déduis que j'ai définitivement un côté masochiste, c'est obligé.
— Alors...Costia ? Ça fait longtemps ?
— Hum... Bientôt un an et demi.
— Waouh... C'est sérieux alors.
— J'imagine que ça l'est.
— Je suis contente que tu sois heureuse.
— Et comment tu pourrais savoir si je le suis ?
Ça claque, ça fait mal. Le ton n'a pas changé, mais le reproche n'est pas voilé. Voilà la colère que j'attendais.
— Tu as le droit, tu sais. Dis-je timidement.
— De quoi ?
— D'être en colère après moi.
— Je sais... J'ai souvent pensé à cet instant. Comment je me sentirais, ce que je te dirais quand je te reverrai. Mais je ne suis pas en colère. En fait, je crois que je ne t'en veux même pas. Octavia par contre...
Je souris à la réflexion, d'un sourire sans joie, en imaginant l'Octavia que je connaissais pendant ses crises de colère. Sans me laisser le temps de répondre, Lexa change de sujet à nouveau.
— Alors ? T'étais où ?
— On a rejoint mon père à la caserne dans un premier temps. On est parti rapidement en Australie. C'est de là qu'on vient.
— Ah oui, je comprends. C'est sûr que ça devait être difficile de n'avoir qu'un Didgeridoo pour communiquer. Pas de téléphone, pas d'internet…
Elle prétend ne pas m'en vouloir, mais l'amertume revient pourtant. Comment pourrais-je le lui reprocher ? Il n'y aura pas de bavardage entre nous tant qu'on n'aura pas crevé l'abcès. Alors je me lance.
— Tu n'imagines pas à quel point c'est dur... De revenir... De vous revoir.
Mes pieds bougent, réduisant la distance entre nous. J'ai envie de la prendre dans mes bras, encore, mais depuis tout à l'heure, je ne m'en sens plus la légitimité. Malgré le fait que j'astreins mon corps à une immobilité parfaite, l'espace entre nous se consume en douceur. Mes yeux se ferment pour me laisser glisser un instant vers des souvenirs heureux et vers ce premier baiser, échangé à la cascade, par une chaude journée d'été. Son front échoue tendrement contre le mien, mêlant nos souffles brûlants qui laissent échapper des volutes de vapeurs blanches. La chaleur qui émane de son corps m'appelle dans cette froide nuit d'automne. Nos respirations se synchronisent, soulevant nos poitrines d'un seul mouvement, comme dans un ballet. Je sais que je n'en ai pas le droit et pourtant, je me damnerai pour un baiser. C'est d'ailleurs probablement ce qui arriverait si j'osais l'embrasser. J'irais tout droit en enfer. J'ouvre les yeux affolés, cherchant une raison de ne pas craquer.
— Clarke ! L'avion n'attendra pas !
Il me faut quelques secondes pour me reprendre, pour comprendre que non, ce n'est pas une intervention divine, mais simplement mon paternel qui hurle depuis le haut des marches. Sonnée, je prends mes distances.
— Encore...accuse-t-elle de façon acerbe.
Un torrent de larmes dévale le long de mes joues. Ce n'était pas une si bonne idée après tout. C'est trop dur. Pour moi comme pour elle. Ma présence ici fait plus de mal que de bien. Elle a Costia maintenant. Elle n'a plus besoin de moi.
— Ne fais pas ça Lexa. Ne fais pas comme si tu étais la seule à souffrir.
—Tu réapparais comme ça, au moment où j'en ai le plus besoin, pour m'abandonner juste après...c'est pas juste.
Ce n'était pas le plan. Pas du tout, mais tout est allé de travers. À court de mots, je cède à mon impulsion et l'enserre dans l'étau de mes bras.
— Je serais toujours avec toi.
C'est la seule chose que je suis capable de dire, elle fait partie de moi comme je fais partie d'elle. Une part de moi sera toujours là, mais là, je ne peux pas. Mon cœur est en miette et je dois partir. Je m'enfuis en courant presque, sans un regard en arrière. Je sais que si je me retourne, je vais craquer, faire une crise de nerfs, ou quelque chose dans ce genre.
Je pleure à chaudes larmes quand je rentre dans la voiture, maman et papa n'en mènent pas large. Il en rajoute une couche quand, en essayant de me réconforter, il insiste sur le fait que Lexa n'est pas seule dans cette épreuve. Justement, c'est un peu ça le problème. Je me fais l'effet d'un monstre d'égoïsme en réalisant que si je suis si mal, c'est parce que Lexa va bien, parfaitement bien, sans moi. Avec Costia. Je déteste cette fille.
Il me faut un bon moment avant de réaliser que j'ai chaud. Je lui ai piqué son manteau. Il me tient trop chaud, mais je ne le retire pas pour autant, m'enfonçant dans le siège, enfouissant mon visage dans le col qui porte son odeur, les mains dans les poches. Je triture un bout de papier glacé que j'imagine être un prospectus. Par curiosité, je le porte à la lueur blafarde qu'apportent les lampadaires au bord de la route. Je reconnais immédiatement les trois bouilles d'anges sur la photo. Un tendre sourire s'étire sur mon visage à cette vision du passé. L'anniversaire de Lexa. Oui, elle a changé. Moi par contre, je suis toujours aussi désespérément amoureuse d'elle. Ça, ça n'a pas changé et ça ne changera jamais.
