Chapitre 20
« Partout je les évoque et partout je les vois,
Ces yeux ensorceleurs si mortellement tristes.
Oh ! comme ils défiaient tout l'art des coloristes,
Eux qui mimaient sans geste et qui parlaient sans voix »
« Les Yeux », Les Névroses, Maurice Rollinat.
Aidlinn avait pensé à eux durant tout l'été. A ce qu'ils avaient dû faire, ce qu'ils faisaient, ce qu'ils projetaient de faire. Tous les soirs, elle voyait Isaac rentrer, un peu plus distant que le jour précédent et elle repensait avec horreur à l'horrible soirée d'anniversaire de son frère. Ses traits s'étaient creusés, son menton durci. Il était plus fatigué, plus amer, plus secret. Il n'était plus seulement vif mais nerveux. Il se recueillait dans le silence, se ressourçait dans l'obscurité. Aidlinn ne pouvait que le regarder changer sans rien faire. Tous les deux n'appartenaient plus au même monde. Une partie d'elle espérait que ce gouffre ne serait que temporaire – l'autre le redoutait.
Et maintenant qu'elle était assise avec eux, dans ce compartiment du Poudlard Express, elle voyait qu'il en était de même pour les autres. Andrew ne riait plus. Sa tignasse blond virant sur le roux coiffée à la va-vite retombait tristement devant ses yeux ternes. Rodolphus avait le visage grave, non plus seulement paisible. Il avait une nouvelle cicatrice dans le coin de la joue droite que cachait à peine une mèche de ses cheveux foncés coupés au-dessus des épaules. Enfin Rosier était absorbé dans ses pensées, lointain. Son aura glacée dressait un mur entre lui et les autres. Il n'avait pas accordé un regard à Aidlinn alors qu'elle avait les yeux accrochés à lui. Il se contentait d'observer le paysage défilant à la fenêtre. Dehors, il pleuvait fort et des éclairs zébraient régulièrement le ciel sombre. Seuls Edern et Mulciber n'avaient pas changé et gardaient une humeur joyeuse. Comme elle, ils s'étaient ennuyés tout l'été, n'ayant pas le droit d'assister aux réunions secrètes ou aux soirées mondaines associées. Néanmoins, ils demeuraient la plupart du temps muets, affectés par l'humeur morose de leurs amis. Avery essaya malgré tout de faire la conversation :
-Qu'est-ce que tu t'es fait au poignet ?
Aidlinn baissa les yeux sur la légère cicatrice qui subsistait de son escapade à bicyclette.
-Je suis tombée, répondit-elle en haussant les épaules.
L'épisode lui semblait lointain alors qu'il ne datait que du début de l'été. Elle aurait volontiers raconté la vérité à son ami si les autres n'avaient pas été là. Si Edern détestait les moldus, il était toujours partant pour tenter de nouvelles expériences. Ainsi, le vélo l'aurait sûrement intéressé.
-Comment se sont passées tes vacances ?
Ils chuchotaient, de crainte de sortir les autres de la torpeur dans laquelle ils s'étaient réfugiés. Edern soupira.
-Pas si mal. J'ai fait beaucoup de Quidditch. Tout seul. Jared ne joue plus depuis…
Depuis qu'il est devenu mangemort, compléta Aidlinn intérieurement. Jared était le grand-frère d'Edern. Aidlinn le connaissait très peu, mais les deux se ressemblaient beaucoup physiquement. Edern parlait très peu de Jared pourtant Aidlinn devinait qu'il était très attaché à lui.
Mulciber grogna :
-Ne te plains pas, ma mère m'a obligé à récurer toute l'argenterie, puis à nettoyer la maison entière, même le grenier ! Juste à cause de cette histoire de bombabouses !
Les parents du garçon avaient été avertis par Mrs Chomsky du comportement de leur fils. S'ils avaient su que c'était loin d'être la pire des choses que Mulciber avait faites ! La voix indignée de Mulciber poussa Rodolphus à intervenir :
-J'espère que ça te servira de leçon. Ces pitreries sont indignes de notre maison.
Aidlinn échangea un regard amusé avec Avery.
C'est reparti.
Les sermons de Rodolphus ne leur avaient pas manqué.
La jeune Rowle posa son front contre la vitre froide. Rosier regardait toujours au-dehors, les ombres passaient sur son visage impassible. Elle aurait voulu lui dire quelque chose, attirer son attention. C'était à lui qu'elle aurait souhaité parler du doute qui s'était insinué en elle pendant l'été, lorsqu'elle avait rencontré les jeunes moldus, lorsqu'elle avait assisté au meurtre de l'un de leurs semblables. Mais après ce qu'il avait fait à Délia, le doute qu'il avait émis au sujet de ses aptitudes à rester parmi eux, était-ce raisonnable ? Pouvait-elle réellement lui faire confiance ? Il n'avait visiblement pas évoqué son malaise lors de la torture du moldu, ne l'avait pas trahie, mais était-ce suffisant ?
Edern se leva.
-Je vous laisse, il faut que j'aille dans le compartiment des préfets.
Il prit une moue dédaigneuse, fit mine d'épousseter son pull puis éclata de rire avant de sortir.
-Je ne saisis toujours pas la manière dont il s'y est pris pour amadouer Slughorn, songea tout haut Wilkes dont le visage s'était malgré tout éclairé après la pitrerie d'Avery.
Aidlinn secoua la tête, désabusée. Avery savait bien manipuler son entourage. N'importe quel professeur aurait su que nommer Edern à ce poste était une grossière erreur, mais Slughorn avait toujours adoré le jeune homme. C'était sans aucun doute grâce à lui qu'Avery avait eu cette distinction l'année dernière et jusqu'à présent, le garçon n'en avait pas usé trop abusivement. Il s'était contenté de se servir des prétextes de rondes pour traîner dans les couloirs après le couvre-feu.
Aidlinn se leva. C'était le moment ou jamais pour parler discrètement au garçon.
-Je reviens, dit-elle à l'intention des autres.
Avec un peu de chance, ils penseraient qu'elle allait simplement se rafraîchir. Elle remonta le couloir, apercevant la silhouette élancée d'Edern un peu plus loin. Il avait grandi durant les vacances scolaires et son visage s'était affiné, lui donnant un air plus âgé. Aidlinn se surprit à penser qu'il devenait beau garçon.
-Donne-moi ce sachet de Chocogrenouilles. C'est interdit dans le train, tu te crois où ?
-Mais je…
-Il n'y a pas de « mais » qui tienne.
La petite fille, visiblement une première année – elle n'avait pas de blason sur son uniforme – rougit de plus belle et tendit le sachet. Ses grands yeux humides contemplaient Edern avec anxiété.
-Allez ouste.
Suivant des yeux l'enfant qui s'était enfuie sans demander son reste, le garçon se mit à rire. Puis avisant Aidlinn, il lui tendit son butin d'un air triomphant :
-Tu en veux un ?
La jeune Rowle déclina la proposition, amusée.
-Alors Avery, déjà en train de racketter les première année ?
Trois garçons, aux uniformes de Gryffondor arrivaient en face d'eux. Aidlinn reconnut les cinquième année Sirius Black, James Potter et leur acolyte au visage de rongeur, dont elle avait oublié le nom.
-Rowle… Jamais loin des histoires louches, n'est-ce pas ? poursuivit Potter.
Il lui vouait une aversion tenace depuis qu'il la soupçonnait d'avoir fait du mal à Lily Evans, l'année passée. Avery se mit à rire et Aidlinn l'imita, tant la situation était ridicule. C'était Avery le méchant, après tout.
-Je ne vois pas votre copain Lupin ? demanda Edern. N'est-ce pas lui, le nouveau préfet ? Parce que dans ce cas, je dois dire que la direction ne prend plus autant à cœur la sécurité de ses élèves que par le passé…
Les Gryffondor avaient pâli. Aidlinn vit le sourire cruel d'Avery s'élargir et fronça les sourcils. De quoi parlait son ami ? Celui-ci poursuivit avec délectation :
- Il faudrait vraiment que quelqu'un en informe le Ministère avant qu'un incident ne survienne…
Black serra les poings et se tourna vers les autres :
-Venez, on s'en va.
Leur lançant des regards furieux, ils tournèrent les talons et disparurent plus loin dans un compartiment. Aidlinn se tourna vers Edern :
-Tu m'expliques ?
Il jeta un coup d'œil dans le couloir désert qui oscillait faiblement au rythme du train. Les lumières clignotèrent un court instant tandis qu'un éclair plus proche illuminait le ciel encombré de nuages noirs. Avery se pencha vers elle :
-Tu savais que leur ami était un loup-garou ?
-Comment ?!
Un loup-garou à l'école ? Edern eut un sourire suffisant devant sa surprise.
-Moi non plus, jusqu'à l'année dernière. Depuis, on va dire qu'ils se tiennent à carreau. Pratique, non ? Ça m'évite de devoir constamment les remettre à leur place.
En effet, les Gryffondor avaient préféré capituler. Aidlinn observa son ami triomphant d'un air admiratif. Il semblait toujours avoir réponse à tout, s'extirpait toujours des situations délicates d'une pirouette. Elle aurait aimé être comme lui, invulnérable.
-Il faut que je te parle de quelque chose, avoua-t-elle.
Edern s'installa plus confortablement contre le rebord de la fenêtre et fixa sur elle ses beaux yeux bleus. Ils avaient pris la teinte sombre de l'océan après une tempête, lorsque les fonds sont encore agités. Il lui tendit le paquet de Chocogrenouilles et cette fois, elle en prit un. Elle savoura un moment le chocolat contre son palais puis commença :
-Je me suis fait mal en tombant de vélo.
Et elle lui raconta ses essais sur la bicyclette. Avery, très intéressé, n'arrêtait pas de l'interrompre, si bien qu'elle abordait juste la partie la plus intéressante :
-Et ce n'est pas tout, j'ai…
Elle allait lui confier sa rencontre avec les deux jeunes moldus quand une voix l'interrompit :
-Edern, tu ne devais pas aller dans le wagon des préfets ?
Aidlinn sursauta au timbre grave familier qui venait de résonner dans son dos et se sentit honteuse, comme prise en faute. Edern consulta la montre en cuir qu'il avait au poignet et ses épaules s'affaissèrent de déception.
-Si. À plus tard, alors.
Le garçon s'éloigna nonchalamment dans le couloir, laissant Aidlinn seule avec Rosier. Elle était à la fois heureuse, craintive et frustrée de le voir venir vers elle maintenant. Dire que pour une fois, Edern l'écoutait vraiment ! Le septième année s'installa contre la fenêtre, piocha un Chocogrenouille dans le paquet qu'Avery avait laissé. La pluie avait redoublé d'intensité et tambourinait avec force contre les vitres des wagons. Le silence entre eux s'étira. Des élèves plus jeunes passèrent, murmurant et jetant des coups d'œil craintifs aux deux Serpentard.
-Tu ne devrais pas parler autant à Edern, finit par lâcher Evan.
Il avait un air indéchiffrable tandis qu'il fourrait la carte de Chocogrenouille dans sa poche. Aidlinn ne l'imaginait pas en faire la collection. Peut-être qu'elle se faisait trop d'idées sur qui était censé être Rosier.
-Pourquoi ? s'étonna-t-elle.
Il soupira en la regardant. Il semblait las et ses yeux bruns repoussaient la lumière.
-Crois-moi, je le dis pour toi.
Aidlinn ne comprenait pas pourquoi Evan lui disait cela. Elle avait toujours été amie avec Edern. Ils s'étaient toujours bien entendus. Dès la première année, Edern avait pris Aidlinn sous son aile. Elle avait toujours assisté à ses frasques, sans toutefois participer, mais au lieu de lui en tenir rigueur, il la laissait à l'abri.
-C'est mon ami ! Et c'est le tien aussi.
Rosier secoua la tête, un peu agacé, et Aidlinn eut un geste de recul car l'irritation d'Evan la gifla à la manière d'une effrayante bourrasque.
-Je ne dis pas le contraire, mais je pense que tu devrais faire plus attention.
Aidlinn croisa les bras, elle se refusait à le croire.
-Dans ce cas, à qui devrais-je me confier ? A toi peut-être ?
Elle avait pris un ton sarcastique mais elle espérait qu'il acquiescerait. Il ne répondit pas tout de suite, attendit qu'un nouveau groupe d'élèves passât et les suivit du regard.
-Tu dois savoir que tu ne peux te fier à personne. Pour ton propre bien.
Il effleura son bras gauche d'un air grave et elle acquiesça lentement. Une part d'elle souhaitait encore se rebeller contre cette triste réalité, mais une autre lui soufflait : Quand t'es-tu confiée à ton frère pour la dernière fois ? Et si elle essayait ?
-Et Isaac, alors ? C'est mon frère.
-Est-ce qu'il se confie encore à toi ?
Devant le silence atterré d'Aidlinn, Evan reprit en se redressant, la mine éloquente :
-Tu as ta réponse.
Il s'éloignait déjà, repartait à leur compartiment d'une démarche décidée sans lui accorder plus d'attention. Comme aimantée, Aidlinn le suivit, elle n'en avait pas fini.
-Alors c'est tout ? Tu me dis ça et tu t'en vas ?
Elle ne voulait pas le croire. Elle ne le pouvait pas. C'était impossible. Si c'était vrai, que resterait-il dans cette vie ? Il ne répondit pas et elle enchaîna, prenant garde de ne pas trop hausser la voix :
-Pourtant tu m'as fait confiance, l'année dernière.
Evan se retourna si brusquement qu'elle manqua de le percuter. Il la scruta d'un œil froid et hautain, si grand et terrible qu'elle regretta ses paroles.
-Tu te trompes, Aidlinn. Tu ne sais rien sur moi.
Elle demeura muette face à ce ton tranchant, cet éclat dur et sombre dans ses prunelles, ces lèvres plissées de mécontentement et de dédain. Il avait balayé en un instant la naissante complicité qui avait semblé s'installer entre eux. Pour lui, ce n'était rien pour elle, c'était tout.
-Je t'ai donné un conseil, à toi de décider si tu souhaites le suivre ou pas.
La jeune fille demeura interdite. A quoi jouait-il avec elle ? Quel intérêt de lui dire ça et de s'en aller ? Mais il était parti s'asseoir avec les autres. Elle les rejoignit à son tour. Les garçons étaient étrangement calmes. Avery revint plus tard, prenant place à côté d'Aidlinn. Régulièrement, son regard soupçonneux oscillait entre Rosier, qui plongeait dans la nuit un regard irrité, et la jeune fille, qui était un peu pâle après leur altercation.
Lorsqu'enfin le train s'arrêta à la gare de Pré-au-lard et qu'ils descendirent, Edern se pencha vers elle, l'abritant de son parapluie.
-Qu'est-ce que tu voulais me dire tout à l'heure ?
La pluie formait un rideau entre eux et le reste du monde. Aidlinn fut tentée de tout lui avouer, puis elle se rappela l'éclat dur dans les yeux de Rosier et, frissonnante, changea d'avis.
-Que les pneus du vélo se gonflent avec de l'air ! Il y a une machine spéciale !
Elle feignit l'enthousiasme et ils débattirent un moment là-dessus, prenant une des dernières diligences pour eux deux. Ils s'interrompirent lorsque le tonnerre gronda, tandis qu'ils traversaient la forêt. La lueur rassurante de Poudlard brillait au loin entre les troncs d'arbres.
-Que voulait Evan, au fait ?
Edern avait tâché de prendre un air détaché mais Aidlinn ne s'y trompait pas : il était intrigué.
-Il… Il m'a demandé comment allait Isaac.
La jeune fille haussa les épaules en son for intérieur. C'était plausible. Elle maudit Rosier en silence : elle était en train de mentir à son meilleur ami à cause de lui. Avait-il raison de lui dire de se méfier d'Edern ? A l'entendre, elle ne pouvait même plus se confier à son frère. Comment ce dernier aurait-il pu la trahir, alors qu'ils partageaient le même sang ? La discussion qu'ils avaient eue n'était pas finie, ce n'était que partie remise.
-Tu savais qu'il avait livré Edgar Bones au Seigneur des Ténèbres, cet été ? reprit Avery, pensif. D'autres mangemorts sont retournés chercher le reste de sa famille. Ils les ont tous tués, d'après mon frère. Mais Evan a gagné un certain respect, maintenant.
Aidlinn déglutit, s'attendant à ce qu'Edern l'accusât de complicité. Mais il continuait de fixer la vitre au-dehors.
-Je me demande comment il a eu cette information, étant donné qu'il était à Poudlard avec nous toute l'année… Ça ne t'intrigue pas, toi ?
-C'est Evan, je suppose, marmonna Aidlinn, soudainement attirée par le spectacle de la forêt gorgée d'eau.
-Tout de même. Il aurait pu nous mettre au courant…
Aidlinn acquiesça. Son ami se tourna vers elle et malgré la pénombre de la diligence, ses yeux bleus et glacés la transpercèrent.
-Edgar Bones faisait partie de l'Ordre du Phénix. Tu n'avais jamais entendu parler de lui ?
La jeune Rowle secoua la tête, heureuse qu'il ne pût remarquer son expression coupable.
-C'est drôle car tu m'as parlé de l'Ordre l'année dernière. Tu m'as demandé des informations, tu ne te souviens pas ?
Le ton semblait toujours badin mais la respiration d'Aidlinn se coupa. Elle devinait le soupçon qui faisait sournoisement son chemin dans les pensées d'Edern. Il fallait trouver quelque chose. Vite.
-Si. J'avais entendu Isaac en parler, une fois.
Avery marqua une pause, son buste oscillant en réponse aux cahots de la calèche.
-Evan te fait confiance, finit-il par dire. Plus qu'à nous.
L'amertume palpable dans sa voix interpella Aidlinn.
-Il te fait confiance car il sait que tu t'es entichée de lui.
Alors que la jeune fille s'apprêtait à démentir ses paroles, la diligence s'immobilisa devant l'entrée du château, au bas de l'escalier de pierre. Plus loin, on apercevait la double porte en chêne ouverte, béante, telle une bouche de lumière prête à les engloutir. Avery descendait déjà et se retourna :
-Mais ça ne veut pas dire que toi, tu peux compter sur lui.
Son visage maintenu dans l'ombre portait de bien mauvais augures. La gorge serrée, Aidlinn n'osa rien répondre. Peut-être parce qu'elle savait déjà qu'il avait raison.
Le diner de rentrée était somptueux. Les plats en or regorgeaient de succulentes victuailles, il y en avait tant que les assiettes des élèves tenaient à peine sur les longues tables brillant comme des miroirs. Le plafond magique avait reproduit l'orage mais, loin de donner un aspect sinistre à la pièce, il renforçait l'éclat des centaines de bougies éclairant la salle.
La répartition des première année et le discours du directeur terminés, les rumeurs de conversations s'élevaient dans la Grande Salle. Le tintement des couverts, les murmures, rires et exclamations se mêlaient dans un joyeux désordre. La beauté du château, le splendide festin et les visages familiers avaient mis du baume au cœur à Aidlinn et ses camarades. Néanmoins, la jeune fille ne pouvait s'empêcher de lancer régulièrement des œillades à Rosier. Il était toujours de mauvaise humeur et avait à peine touché à son assiette. Elle revoyait son air dur et cruel dans le train derrière ses traits crispés.
-Qui est-ce à votre avis ? demanda soudain Wilkes.
Il s'était tourné vers une inconnue de leur âge, portant l'uniforme de Serpentard. Elle discutait avec deux filles de septième année –Bulstrode et Beurk. Ces dernières, d'ordinaire inséparables et ne se mêlant jamais aux autres, semblaient sous le charme de la nouvelle venue, qui rejetait en arrière ses boucles d'un blond vénitien chaleureux. Sa bouche rose formait un o parfait tandis que ses yeux verts papillonnaient autour d'elle avec émerveillement. Jamais l'uniforme n'avait été si bien porté : il dévoilait ses formes voluptueuses, mettait en valeur sa longue silhouette gracieuse.
Isaac ricana, à la surprise d'Aidlinn.
-Tu ne l'as pas reconnue, Andrew ? C'est Melyna Moon.
Après un autre regard en direction de la fille, Andrew éclata de rire :
-Elle est trop habillée pour que je la reconnaisse.
-Ou alors, tu es trop sobre, observa justement Rodolphus.
Attirée par les rires gras des garçons, la dénommée Moon se leva pour se diriger vers eux, la moitié des élèves de l'école la suivant des yeux. Elle s'arrêta en face d'Isaac et d'Andrew, un sourire éclatant aux lèvres :
-Salut, les garçons !
Les Serpentard hochèrent la tête, hésitant à s'engager dans une conversation - même avec une jolie fille. Melyna Moon ne parut pas s'en formaliser et garda son air enjoué.
-Qu'est-ce que tu penses de Poudlard, Melyna ? demanda finalement Isaac avec un clin d'œil. Ils n'ont pas de plafond magique à Ilvermony, il me semble.
Il avait repris des couleurs et ses yeux pétillaient. Aidlinn tendit l'oreille, intéressée. Alors l'inconnue venait d'Amérique ?
-C'est vrai, il n'y en a pas. Je suis impatiente de voir ce que Poudlard réserve à ses élèves. Salut Evan.
Rosier sembla se rembrunir encore à la mention de son prénom et il hocha brièvement la tête, sans même la regarder.
-Salut Melyna. J'espère que tu as fait bon voyage.
Sa voix était polie mais glaciale et il ne prêta pas attention à la réponse.
-Oui, je te remercie. J'ai eu le temps de visiter le château cette après-midi avec mes parents.
Voyant que Rosier n'ajoutait rien et regardait ailleurs, elle reprit, cette fois un peu déstabilisée.
-J'imagine que nous nous verrons dès demain. Je vous souhaite une bonne soirée.
Elle exécuta un demi-tour élégant et retourna s'asseoir en compagnie de Beurk et Bulstrode. Son parfum capiteux flottait encore dans l'air. Les garçons n'y prêtèrent que peu attention et Aidlinn se demanda si elle était la seule à qui Melyna Moon avait fait forte impression.
Au vu de l'expression furieuse de Rosier, il semblait que non.
