Chapitre 32
Je te vois t'accrochant aux rêves.
Triste et dur sera ton réveil,
car poursuivant de faux soleils,
en eux se dessèchera ta sève.
.
En toi tu sais vivre par cœur
à force d'imagination.
Tristes et dures seront les heures
te ramenant à la raison.
.
Tu vas, t'inventant des images,
inversant les réalités.
Triste et dur sera le voyage
qui vient parfois te réveiller.
Esther Granek, Rêves
Rodolphus se tenait près de la porte du grand salon, debout, raide et dédaigneux. Son regard fier s'écartait du chaos s'étalant devant lui pour remonter le grand escalier de bois verni qui menait à l'étage. Ici, la musique ne l'émouvait plus comme elle arrivait à le faire si souvent, la compagnie de ses amis ne l'intéressait plus, l'ivresse qu'offraient les vins et spiritueux du bar ne le tentait plus. Il se sentait agacé, consterné. De loin, il voyait des groupes de jeunes gens discuter, des verres pleins à la main, leurs yeux débordant de folie douce ; il voyait sa fiancée rire trop fort, son cou pâle rejeté en arrière comme un serpent et autour d'elle, des hommes ricanaient avec les expressions arrogantes de ceux qui pensent savoir. Rodolphus se doutait bien qu'ils savaient certaines choses – comment tromper, voler, intimider, assassiner - cependant il doutait qu'ils sussent comment se comporter en société ; leurs manières étaient aussi abjectes que les monstres qui dormaient en eux. L'aîné des Lestrange supportait difficilement de les voir rassemblés dans sa demeure – une initiative de son père qui saisissait là une occasion de raffermir sa position parmi les familles qui servaient le Seigneur des Ténèbres. Si seulement Rodolphus avait pu s'excuser et monter dans sa chambre ! Il aurait retrouvé son antre à la douce obscurité, la lumière tamisée des lampes à huile des tables de chevet entourant son large lit aux draps brodés, son bureau de bel ouvrage reposant à l'autre coin, et ses étagères garnies des livres qu'il avait préférés.
-Tu recommences, Rod'.
La voix chaude et amusée appartenait à son frère Rabastan - Rodolphus n'avait pas besoin de tourner la tête pour le savoir.
-Je recommence quoi ? répondit-il avec une pointe d'exaspération.
-Tu te perds dans tes pensées et tu n'es plus tout à fait là, mais tu n'es pas tout à fait ailleurs non plus.
Son frère, trop jeune pour avoir le droit de se mêler aux mangemorts, avait quand même descendu l'escalier. Il était amusant de constater comme les deux frères pouvaient être différents. Rabastan, dont le cœur brûlait de l'ardeur de la jeunesse, aurait tout donné pour se joindre aux festivités ; Rodolphus, dénué d'audace, aurait tout donné pour s'éclipser.
-Si père t'aperçoit, tu seras puni.
-Tu ne lui diras rien, cher frère.
La voix de Rabastan s'était faite caressante et Rodolphus soupira. Son frère n'avait pas besoin d'essayer de l'attendrir, il était déjà dévoué à sa cause.
-Ce n'est pas Bellatrix là-bas ? reprit Rabastan, et il ajouta en fronçant le nez de dégoût, elle est avec Greyback et sa bande. Quel mauvais goût de s'afficher avec des loups-garous.
Rodolphus était entièrement d'accord, son cœur se gonfla de reconnaissance envers son frère.
-Elle fait ça pour m'agacer ; je n'ai pas voulu lui acheter la robe qu'elle désirait.
Son humeur s'assombrit. Il ne cèderait pas - il s'était promis qu'il ne cèderait jamais. Elle croirait peut-être qu'elle avait gagné, mais elle se heurterait toujours à un mur de glace en s'attaquant à lui. Il n'avait peut-être pas le feu et la verve de son frère, mais jamais elle n'aurait la main sur lui. Il serait un mont d'indifférence pour elle et ce jusqu'à son dernier souffle.
-Elle peut se l'acheter avec son propre argent, non ? Les Black ne sont pas à plaindre.
-Elle pense qu'en tant que futur mari, je dois céder à tous ses caprices.
Rabastan éclata de rire, ramenant le soleil dans leur conversation, et il donna une tape amicale dans le dos de son frère.
-Elle n'a pas choisi le bon promis, dans ce cas ! Plus sérieusement, je n'aurais pas songé qu'une fiancée puisse être aussi irritante.
-Elles ne sont pas toutes comme ça, protesta Rodolphus.
Il pensa à toutes les filles qu'il connaissait et qui auraient été de meilleures épouses. Des personnes délicates, raffinées, aux sourires doux et furtifs et aux yeux s'ouvrant comme les grandes plaines calcaires du plateau de Salisbury Plain. Il pensa à une fille en particulier, pendant une petite seconde, avant que sa raison balayât l'idée folle qui lui était venue. Maria Stebbins avait beau être de compagnie agréable, ce n'était pas une épouse convenable pour quelqu'un de son rang. Elle était venue le voir plus souvent après leur rencontre dans les couloirs, ce fameux soir où il avait reçu la lettre de ses parents annonçant ses fiançailles. Elle l'approchait quand il était seul et le taquinait, le surprenait en remarquant des choses farfelues auxquelles lui-même ne réfléchissait jamais. Elle lui prêtait un peu de sa gaieté, versait ses rêves dans son esprit cartésien et en échange il modérait ses ardeurs, l'empêchait de s'envoler trop haut. Il l'appréciait mais il n'était pas amoureux, il ne le serait jamais, et ce savoir rendait ses moments avec Maria un peu tristes car il lisait son amour à elle dans ses yeux noisette.
-Voici père qui se dirige vers nous, dit Rodolphus. Tu ferais mieux de filer.
Rabastan remonta après un soupir déçu et Rodolphus rejoignit ses amis sans un regard pour sa fiancée, qui n'en eut aucun pour lui non plus. Il avait toujours été un homme pragmatique, mais Bellatrix avait repoussé sa nature pour réussir à le tourmenter de ses sournoiseries. Dans chaque réflexion qu'elle lui faisait, chaque action qu'elle menait, chaque personne qu'elle rencontrait, il se préparait à contrecarrer un dessein secret.
Les garçons fumaient sur le balcon. Ils étaient soûls, pourtant leurs visages étaient graves - c'était toujours le cas dans ce genre de réception. Ils étaient fiévreux, prêts à attaquer ou reculer selon les réactions de leur entourage et cette nervosité continuelle rongeait leurs joues et plissait leurs fronts. Isaac était assis sur la large rambarde de pierre, il souriait avec insolence et ses jambes se balançaient lentement d'avant en arrière. Evan se tenait à côté de lui, debout et figé comme une statue ; ses yeux troubles se posaient sur son ami et sur la fille qui se trouvait en face de lui – Melyna Moon. Elle portait une robe verte à fourreau assortie à ses yeux et Rodolphus détourna le regard car il trouvait la tenue inconvenante. Andrew et Edern fumaient à l'écart en regardant le grand parc en contrebas bercé par les bras de la nuit. Les braises de leurs cigarettes se détachaient sur le paysage noir, faisaient rougeoyer leurs pupilles.
-Comment ça se fait que tu es là ? interrogea Rodolphus.
La réception informelle organisée par Mr Lestrange ne devait rassembler que les mangemorts. Ils avaient coutume de se retrouver chez un des leurs, lorsque rien ne pressait ou qu'au contraire, tout était trop soudain. Les plus âgés se rassemblaient dans un salon pour philosopher sur ce que serait le monde avec eux, sur ce que le monde pourrait devenir sans eux. Ils n'espéraient pas, ne regrettaient pas, ils étaient dans la planification et la construction, s'efforçaient de tisser leurs toiles pour piéger leurs ennemis mais aussi leurs alliés.
Les plus jeunes se jetaient à corps perdus dans ces soirées dans l'espoir d'arrêter le temps. Ils fumaient, buvaient, détruisaient pour combler le trou toujours plus grand qui s'ouvraient dans leur poitrine à mesure que les horribles choses qu'ils faisaient envahissaient leur conscience.
Mais Edern ne portait pas la marque, il n'avait pas le droit d'être ici, il n'était pas sali et n'avait pas encore besoin de participer à ce purgatoire. Avery offrit un sourire de loup à son ami.
-Mon frère m'a emmené avec lui. Et tu sais que Bella m'adore.
Lestrange secoua la tête d'un air ahuri. Il était toujours intrigué par l'étrange lien qui unissait Bellatrix et Edern ; leurs âmes semblaient se reconnaître, partageant la même folle et nocive essence. Jared Avery revint avec un verre pour Andrew et il tendit poliment le sien à Rodolphus. Plus âgé qu'eux de cinq années, il ressemblait énormément à son jeune frère, mais ses yeux bleus, plus foncés et généreux, n'abritaient aucune lueur instable et ses mains ne tremblaient jamais. Rodolphus avait toujours préféré Jared à Edern. Jared était constant et avisé ; Edern était imprévisible et tumultueux.
-Donne-moi ça, dit Jared en privant Edern de sa cigarette.
-Arrête de me traiter comme un gamin, protesta son frère.
-Tu n'as même pas dix-sept ans, tu es un gamin.
Edern leva les yeux au ciel et abandonna. Si quelqu'un pouvait lui faire entendre raison, c'était bien Jared.
-Alors comment était la réunion avec le Maître ? enchaîna Edern, qui brûlait de curiosité.
Les autres se crispèrent - comme toujours lorsqu'il était question du Seigneur des Ténèbres. Rodolphus n'était pas d'une nature impressionnable, mais il frissonna à la pensée du terrible mage. Le Maître laissait toujours une couche de glace sur son cœur qu'il mettait des heures à effacer.
-Le Maître n'a pas dit grand-chose. Il a simplement écouté les différents rapports puis il a pris à part Dolohov, Nott et Flint, dit-il.
-Il a aussi parlé à Evan, rappela Andrew d'un air éloquent. Ça n'a pas dû bien se passer, il n'a fait que boire depuis.
-McNair est quand même revenu avec des réponses positives des géants, ce n'était pas si ennuyeux, objecta Jared Avery. Si les géants se positionnent à nos côtés, nous aurons un avantage considérable.
-Ils ne sont quand même pas très fûtés, intervint Wilkes. Dolohov m'a dit qu'ils oublient la moitié de ce qu'on leur dit.
-Il faut une bête pour diriger des bêtes, reprit Jared avec un sourire ironique. McNair est parfait pour le poste.
Rodolphus pinça les lèvres. Walden McNair était réputé pour être un mangemort particulièrement cruel qui adorait assister au trépas de tout ce qui vivait. S'il était encore jeune, sa réputation était déjà forgée et le Seigneur des Ténèbres lui confiait souvent les exécutions de prisonniers qu'il ne daignait pas commettre lui-même.
-Vous avez vu Flint tout à l'heure ? Il était pâle comme un linge, reprit Andrew. A croire qu'il s'attendait à être tué sur place.
-C'est sûr que c'est pas un boulot pour ceux qui ont peur de mourir, acquiesça Jared.
-Flint a une famille, il voulait pas laisser ses enfants grandir sans père. Ça aurait pas été évident pour sa femme.
-Ses peurs n'étaient pas fondées sur d'aussi nobles sentiments, intervint Rodolphus. Flint n'est pas de ce genre-là.
-Je sais pas s'il y a une seule personne de ce genre ici, rigola Avery. Il faudrait être sacrément idiot pour penser aux autres alors qu'on est sur le point de mourir, c'est pas comme s'ils allaient nous retourner la faveur.
-Je crois pas que ce genre de personnes existe autre part que dans les livres, dit Jared. J'ai jamais rencontré quelqu'un qui pensait comme ça.
-Moi je m'inquiéterais pour mes sœurs, et pour ma femme et mes enfants, si j'en avais, reprit Andrew, rêveur. Je vois pas en quoi s'inquiéter de son propre sort changera quelque chose, si on est sur le point de mourir.
-Je pense pas qu'il soit utile de s'inquiéter du tout.
Ils hochèrent tous la tête, satisfaits de partager peu d'espoir sur ce qu'ils ne contrôleraient jamais. Jared fut appelé à l'intérieur par un homme qui agitait un chapeau melon d'un air hilare et il laissa son frère après avoir enjoint aux autres de ne pas lui offrir de cigarette. Ils restèrent sans rien dire quelques instants, observant la lumière reflétée sur le sol de la terrasse et les silhouettes à l'envers qui se dessinaient dedans.
-J'y crois pas, fit brusquement Edern.
Ses yeux glacés fixaient un point derrière Rodolphus et les garçons se tournèrent d'un seul mouvement. Evan Rosier posait un regard embrumé sur Melyna qui se collait à lui. Sa main enserrait la taille de la jeune fille et elle lui susurrait des paroles à l'oreille, caressait légèrement son cou.
-Evan est soûl, remarqua Andrew avec peu de conviction.
Rosier écoutait distraitement Melyna et posait fréquemment sur elle un regard paresseux.
-On devrait peut-être intervenir avant qu'Isaac ne revienne, dit Rodolphus.
Il n'aimait pas la vision de Rosier et de Melyna enlacés et ce pour de nombreuses raisons : d'abord parce que cette fille était la petite-amie d'Isaac et que ce n'était pas convenable ; ensuite car il n'appréciait pas tant que ça Melyna – elle le mettait mal à l'aise avec ses sourires langoureux et ses œillades appuyées ; enfin car dans son esprit, c'était Aidlinn et non Melyna qui était assortie à Rosier. Ces dernières semaines, il avait fini par considérer les deux Serpentard comme un duo bien accordé. Ils avaient passé beaucoup de temps ensemble, l'un gravitant toujours autour de l'autre dès qu'ils se tenaient dans la même pièce. Rodolphus l'avait remarqué après une allusion d'Andrew et cette fois encore, ce fut Andrew qui se chargea de dire tout haut ce qu'il pensait tout bas.
-Ce n'est pas vraiment ce qui était prévu.
Rosier et Melyna avaient fini par s'embrasser et ils se tenaient accrochés l'un à l'autre au bord du balcon, au-dessus des ombres et des murmures de la nuit, à moitié engloutis par l'obscurité.
Seul Edern ne saisit visiblement pas l'allusion. Sa figure pâle et délicate rayonnait de triomphe.
-C'est peu surprenant, quand on connaît ces deux-là.
Sans rien ajouter, il s'éloigna d'un pas léger pour rejoindre son frère à l'intérieur.
-Je pensais qu'Evan et Aidlinn...
Rodolphus ne finit pas sa phrase. Son sens aigu de la justice était piqué au vif, il se sentait indigné pour sa discrète amie. Il imaginait déjà les yeux gris tristes et déçus d'Aidlinn, sa bouche rose tombante de dépit, sa pâleur accentuée par l'émotion.
-Je le pensais aussi, dit Andrew.
-Isaac va être furieux.
-On devrait rien dire et attendre de voir.
Andrew avait suggéré ça en voyant les deux jeunes gens prendre l'escalier qui descendait du balcon et disparaître dans le jardin. Il était temps car Isaac, qui réapparaissait avec deux verres pleins, s'arrêta, décontenancé, en voyant que ses deux compagnons n'étaient plus là.
-Vous n'avez pas vu Evan et Mel' ?
-Ils étaient là il y a une minute, dit Andrew. Ils doivent être à l'intérieur.
Isaac s'en retourna, ne se doutant de rien et ses amis le suivirent à l'intérieur pour profiter de la fête et tenter d'oublier ce qu'ils avaient vu, honteux de leur propre lâcheté.
Andrew se dirigea vers le bar et se servit lui-même. Il avait besoin d'un rafraîchissement pour arrêter de s'inquiéter. D'ordinaire, il adorait les réceptions de mangemorts où il se passait toujours tout et n'importe quoi, mais ce soir, il avait peur que Melyna fît voler leur groupe d'amis en éclats. Il avait avalé une gorgée de whisky quand il avisa le jeune homme massif à côté de lui. Manfred Parkinson observait le centre de la pièce, ses épais sourcils froncés de déplaisir, sa figure rougeaude plus crispée que jamais.
-Qu'est-ce qu'il se passe, Manfred ? Tu as l'air contrarié.
Parkinson tourna ses yeux furieux vers lui et Andrew s'obligea à sourire gentiment. Si son interlocuteur n'était pas le plus plaisant qui fût, c'était une brute épaisse qui n'hésitait pas à frapper à la simple idée qu'on pût rire à ses dépens.
-Lothaire s'est moqué de moi, je l'ai entendu. Il a raconté à Odélie Greengrass que j'étais pas capable de lancer un Doloris à une femme. Ça a rien à voir, c'est juste qu'elle ressemblait à ma mère – j'allais pas torturer une femme qui ressemblait à ma mère, c'est une question de principe.
Andrew émit une onomatopée compatissante. La mère de Manfred avait disparu il y a longtemps et tout le monde savait qu'elle était partie vivre avec un moldu, mais les Parkinson faisaient comme si elle était morte. Manfred, qui avait onze ans à l'époque, avait beaucoup souffert et il croyait rencontrer sa mère dans chaque grande femme aux cheveux noirs qui croisait son chemin.
-C'est pas grave Manfred, t'as rien fait de mal, dit tranquillement Andrew.
-Je pense pas que Lothaire serait capable de torturer sa mère non plus, répétait Manfred en pleine réflexion. Je pense pas qu'il ferait du mal à sa famille.
-J'espère bien que non, mais on sait jamais de quoi les gens sont capables.
Manfred le considéra d'un œil passionné et voilé en même temps.
-Les gens le savent sûrement pas non plus eux-mêmes. Toutes les semaines, il y a des meurtres à Londres - je le vois car je surveille les journaux moldus pour le Maître. Les gens peuvent pas s'empêcher de faire du mal un jour ou l'autre. Ils croient qu'ils seraient même pas aptes à tuer leur voisin et on les retrouve dans les faits divers à enterrer un cadavre dans leur jardin. La violence fait partie de l'homme, il y a aucune foutue société digne de ce nom qui devrait la prohiber en proclamant la liberté.
Andrew haussa les épaules – son avis différait de celui de Manfred mais il était inutile de discuter avec lui. Il avait encore l'espoir qu'une fois le nouvel ordre installé, tout le monde s'y plierait et que les conflits cesseraient.
-C'est pas Lothaire qui mettra fin à la violence, en tout cas, dit-il finalement d'un ton badin.
Il regarda Lothaire Selwyn, mince, grand et arrogant, ricanant de l'autre côté de la pièce. C'était un jeune homme particulièrement antipathique de l'avis d'Andrew – fou, arrogant, cruel. Il n'était pas fou comme Avery qui pensait bien faire, ou comme Bellatrix qui adorait le Maître ; il était fou tout court et quand il regardait quelqu'un, il ne semblait jamais le voir vraiment mais semblait se tenir face à une silhouette difforme aussi insignifiante à ses yeux qu'un brin d'herbe sur le bord de la route. Ses yeux n'étaient que des fenêtres ouvertes sur un désert jaune ravagé par le chaos. On voyait sur ses bras des cicatrices qu'il s'était infligées lui-même quand il était plus jeune et qu'il se scarifiait pour le plaisir de souffrir parce que son propre père lui avait fait subir l'enfer comme lui-même l'avait subi plus jeune et que toute leur famille ne connaissait rien d'autre que la souffrance et la jubilation de la domination. Le Seigneur des Ténèbres n'avait rien appris à Lothaire qu'il ne sut déjà et même lui se méfiait de ces yeux jaunes qui ne paraissaient rien éprouver d'humain.
Manfred n'était rien face à l'aliénation de Lothaire.
Andrew ne connaissait qu'une seule autre personne qui pouvait endurer la désolation d'une telle âme : c'était Evan Rosier.
Il l'aperçut justement qui revenait d'un couloir où les invités n'étaient pas censés aller et il s'éloigna de Manfred pour aller à sa rencontre. Rosier lui offrit un léger sourire mais Wilkes ressentait des ondes de frustration se dégager de son être et il recula par précaution. Non, il n'était pas comme Lothaire. Rosier était tour à tour habité d'un vide abyssal puis d'une tempête d'émotions qui submergeaient son entourage. Lothaire Selwyn ne ressentait rien. Jamais.
-Tu m'accompagnes au bar ? lui demanda Rosier, aveugle à sa méfiance.
Ils s'assirent au bar ; Rosier se servit un mélange douteux et indubitablement indigeste.
-Tu es sûr que tu as encore besoin de boire ? le tança Andrew.
Il rigola.
-Je vais en avoir besoin quand Isaac viendra me mettre son poing dans la figure.
-A cause de Melyna ?
-Rodolphus ne va pas réussir à garder le secret, opina-t-il en reprenant une autre gorgée de son verre.
-Elle est où maintenant ?
-Quelque part en train de se rhabiller, je suppose.
Evan avait l'air de trouver la situation assez drôle et Andrew en était consterné. Son ami se fichait des conséquences de ses actions pour les autres.
-Alors, toi et elle…
Rosier éclata de rire.
-Jamais.
-Dans ce cas, pourquoi tu as couché avec elle ?
Il hésita à répondre, puis abandonna.
-Pour voir ce que je perdais.
Devant la mine déroutée d'Andrew, il reprit :
-Melyna et moi étions supposés nous fiancer. C'est ce que mon père voulait.
Il se mit à rire d'un air dégoûté et sortit un cigare de sa poche d'une main avide.
-Et ce n'est plus le cas ? Vous n'allez pas le faire ?
Rosier inspira une profonde bouffée de son cigare et sembla se détendre.
-J'en avais foutrement pas envie, alors j'ai annulé.
-Et ta mère ?
-Ma mère peut bien penser ce qu'elle veut, ça ne changera pas ma décision.
Andrew n'était pas surpris par la réaction de son ami : Rosier n'aimait personne et méprisait le mariage.
-Alors, tu perds quoi ?
-Rien. Je n'ai rien ressenti, avoua Evan.
Pour la première fois, il avait l'air un peu honteux de son insensibilité. Andrew compatissait avec lui en silence. Il ne pouvait pas totalement comprendre la froideur de Rosier, mais il estimait qu'une telle solitude affective était un bien lourd prix à payer pour la grandeur.
-Et Aidlinn ? Tu ressens quoi avec elle ?
Rosier se raidit, toute trace d'amusement disparut de son visage.
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Eh bien, comme vous passiez du temps ensemble… J'ai pensé que ça aurait pu être différent avec elle.
Le mangemort ricana méchamment.
-Abstiens-toi de penser la prochaine fois, si c'est pour songer à des idioties pareilles.
Andrew aurait dû s'incliner et changer de sujet, mais il ne pouvait pas par fidélité envers son amie. Il devait savoir ce que comptait faire Evan. Il devait la protéger.
-Tu ne peux pas nier que vous semblez bien vous entendre.
Rosier posa son verre sur le comptoir avec une lenteur étudiée, observa la lumière traverser le crystal puis ses yeux, d'un brun incandescent sous les bougies du lustre, accrochèrent ceux d'Andrew.
-C'est la dernière fois que je te mets en garde. Ce qui se passe entre moi et Aidlinn ne te concerne pas.
Evan avait l'air véritablement en colère et si l'alcool y était pour quelque chose, Wilkes était sûr que son ami avait un secret à cacher. Un secret qui concernait Aidlinn.
Salut ! :)
Tout d'abord, bonne rentrée aux concerné(e)s. Ensuite, merci beaucoup à vous, Zod'a, RhumFramboise et leleMichaelson pour vos super reviews qui me font toujours très plaisir et merci à ceux qui suivent cette histoire. Je reviendrai la semaine prochaine pour le prochain chapitre !
