Chapitre 35

« Et le Corbeau, sans voleter, siège encore, — siège encore sur le buste pallide de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, et ses yeux ont toute la semblance des yeux d'un démon qui rêve, et la lumière de la lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre à terre : et mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s'élèvera — jamais plus. »

Le Corbeau, E. A. Poe

C'était un jeu continuel, sans fin. Un jeu qui recommençait encore et encore.

Lothaire Selwyn venait le voir et lui proposait de se joindre à lui avec son sourire sans chaleur et ses yeux de fauve fou. Il y avait toujours un instant où Jared Avery se sentait happé contre son gré par ces iris jaunes et vides, emprisonné, incapable de se soustraire à leur emprise ; puis il acceptait sans s'en rendre compte, surpris de sa propre faiblesse. Par la suite, il regrettait toujours.

Quand Lothaire s'invita au manoir familial ce jour-là, Jared pressentit qu'une fois encore, il cèderait. Ses parents prenaient le thé chez les Lestrange - Lothaire le visitait toujours quand il était seul, à croire qu'il le surveillait. Son visiteur se promenait dans l'immense salon d'un air indolent, slalomant entre les énormes fauteuils de cuir brun, les tables basses et les statues de marbre sombre représentant animaux et créatures mythiques. Mr Avery, le père de Jared, avait toujours été un passionné de chasse. Son domaine était à son image : un gigantesque parc boisé foisonnant de gibiers, un vaste lac paisible préalablement destiné à accueillir les oiseaux migrateurs de passage, mais qui abritait maintenant un magnifique couple de cygnes blancs – un cadeau des Malefoy à Mrs Avery – et un somptueux château de style élisabéthain abritant au rez-de-chaussée un salon masculin aux dimensions extraordinaires, aux murs ornés de tableaux de chasse et de têtes de créatures empaillées.

Lothaire semblait très à son aise dans cet élément. D'une démarche lente, un verre de Cognac que Jared venait de lui servir à la main, il progressa jusqu'à la cheminée de pierre pour contempler une énième fois son tableau préféré. La toile représentait un grand cerf croulant sous le poids des chiens qui l'assaillaient, crocs découverts et yeux déments, et autour leurs maîtres les encourageant, juchés sur leurs chevaux pâles qui se cabraient de terreur.

-Tu ne m'as jamais dit ce que tu pensais de ce tableau, Jared, déclara pensivement Lothaire sans se tourner vers lui.

-Je le trouve effrayant.

Il s'imaginait toujours à la place du cerf, asphyxiant sous ses ennemis, sans possibilité de salut. Lothaire eut un petit sourire entendu en lui lançant un regard, puis hocha la tête.

-C'est fascinant, cette manière dont l'humain a de toujours tourner ses actions à son avantage. Tu n'es pas le cerf, Jared, tu es l'un des chiens. Tu n'as pas à avoir peur de ce tableau.

L'intéressé haussa les épaules, ne voulant pas continuer la conversation.

-Pourquoi es-tu ici, Lothaire ?

Selwyn eut un air légèrement déçu, mais même lorsque son visage changeait d'expression, ses yeux ne reflétaient aucun sentiment.

-Tu sais pourquoi je suis ici. Je ne vois pas ce que tu peux redouter, Jared.

Il le regardait avec souci, un pli concerné entre ses sourcils, mais ses prunelles étaient désespérément froides. Jared le connaissait trop bien pour se laisser amadouer de cette manière. Il avait passé sa scolarité entière en compagnie de l'étrange jeune homme. L'aîné des fils Avery avait côtoyé de nombreux personnages extraordinaires ou terrifiants, mais il n'avait jamais rencontré personne de comparable à Lothaire Selwyn. Ils avaient sympathisé en première année, se retrouvant tous les deux à Serpentard, et Lothaire avait d'abord semblé intelligent et courtois, puis, alors que leurs liens se resserraient, son attitude de façade avait glissé pour révéler un personnage plus complexe. Vulnérable un jour, ignoble le lendemain, Lothaire avait été instable, oscillant comme une girouette en pleine tempête, tumultueux et grondant comme une rivière après l'orage. Cependant, au fil des années, ses humeurs s'étaient diluées en lui pour disparaître. Cela s'était fait si progressivement que Jared n'avait rien remarqué avant qu'il ne fût trop tard, avant qu'il fût confronté à un néant abyssal remplaçant les anciens tourments de son camarade.

Jared pensait qu'il n'y avait plus rien à connaître de Lothaire Selwyn.

Il fit tourner son verre d'un geste absent, observant le liquide brun clair onduler au fond du verre de crystal et la lumière créer des formes à la surface. Parfois, lorsque son ancien camarade venait le narguer chez lui de cette manière, il songeait à perdre patience et à le noyer dans son verre.

-Pas cette fois, je suis fatigué.

-Fatigué, répéta Selwyn avec dégoût. Le monde n'a pas besoin de fainéants dans ton genre.

Jared ignora la pique et regarda par la fenêtre. Le ciel d'hiver était d'un gris foncé, signe que la nuit approchait doucement. Les branches noires des arbres étaient tendues comme des griffes prêtes à fondre sur leur proie. Il n'y avait aucune trace de vie dans le parc ; la nature était revêche et hostile. Et dans le salon, Lothaire l'observait toujours, ses iris d'or brillant incroyablement figés.

- Ton frère semble plus prometteur, tu sais. Peut-être devrais-je me tourner vers lui pour mes petites escapades, il sera bientôt majeur.

-Tu ne t'approches pas d'Edern, se hérissa Jared.

Il avait l'intime conviction que l'influence de Lothaire mènerait Edern à sa perte. Son frère était différent. Il n'avait pas le même rapport aux autres que la plupart des gens. Son empathie était limitée et son égocentrisme l'emportait. Il y avait déjà ce chaos en lui, ce même chaos qui enlaçait Lothaire comme une aura et qui bouillonnait au fond des prunelles d'Evan Rosier. Mais Edern avait aussi cette folie insouciante que personne ne partageait. Il arrivait souvent à Jared de comparer le cheminement de son frère à celui d'un équilibriste sur un fil. Si Edern s'avérait trop chargé d'un côté, il basculerait. C'était à Jared de préserver son frère des influences néfastes. Certes, ils étaient en guerre, mais viendrait un jour où ils ne le seraient plus, et les déséquilibrés comme Lothaire deviendraient un poids pour la société dont il faudrait se débarrasser. Jared s'était promis que son frère ne serait jamais de ceux-là.

-Et si on y allait ?

Lothaire n'avait eu aucun mouvement d'impatience, mais son corps entier avait l'air tendu.

-Laisse-moi reprendre un verre, capitula Jared en vidant celui qu'il tenait à la main.

Il se resservit et but en silence, dos à son invité, contemplant le lac endormi et l'ombre qui grandissait. L'eau était sinistre et insondable – les cygnes avaient disparu.

Ils sortirent par la haute porte d'honneur et marchèrent le long de l'allée de terre. Bientôt, la pelouse et les buissons anglais entourant le château échappèrent à leur vue et ils s'enfoncèrent sous la voûte des arbres. Les bois ici étaient épais, sauvages, impénétrables – Mr Avery les aimait comme cela. La forêt formait un rempart naturel autour de l'ancienne demeure. Au bout d'une vingtaine de minutes, ils passèrent entre deux piliers de pierre qui délimitaient la fin de la barrière magique du manoir. Jared passa machinalement sa main sur l'un d'eux, appréciant la pierre fraîche et dure contre sa peau, puis il jeta un coup d'œil plein de regrets derrière lui. Il n'y avait pas même un fantôme.

-Où veux-tu aller ?

Lothaire eut un sourire discret.

-Old Kent Road. Le parc.

Jared hocha la tête. Il se rappelait parfaitement cet endroit pour y avoir déjà accompagné le jeune homme. Ils apparurent dans une grande rue humide et sale du sud-est de Londres. Les immeubles vétustes d'Old Kent Road n'étaient que partiellement éclairés et l'on entendait la rumeur d'une émission de télévision par une fenêtre entrouverte malgré le froid glacial. Jared préférait la campagne avec son parfum d'herbe mouillée et le murmure des arbres. Ici, il se sentait toujours observé - peut-être était-ce le cas.

Devant lui, Lothaire se mit en chemin le long du trottoir d'un pas souple et assuré, aux aguets. Jared imaginait son regard alerte sondant la pénombre – il avait parfois l'impression que Selwyn était capable de voir dans la nuit. Ils atteignirent très vite un petit parc plat, dénué d'arbres et firent encore quelques pas hésitants sur le trottoir. Le quartier semblait désert mais quelques silhouettes attendaient à la limite des ombres des bâtiments et les épiaient tandis qu'ils passaient. Finalement, Lothaire se retourna vers Jared, ses yeux jaunes dévorant l'obscurité.

-J'avoue que j'espérais que nous serions abordés.

Il désigna d'un geste nonchalant sa veste aux boutons d'argent, son pantalon gris à la coupe impeccable, ses chaussures de cuir au prix exorbitant, sa montre magique en or et décorée de diamants. Jared aurait voulu faire remarquer que les criminels pouvaient sentir leurs semblables, qu'aucune personne saine d'esprit ne s'attaquerait jamais à Lothaire.

-Ça n'a pas d'importance, reprit Selwyn en quittant le trottoir pour s'engager vers un immeuble en forme de U situé au-delà de la pelouse inégale du parc.

Leurs pas étouffés ne firent aucun bruit sur l'herbe mouillée. Ils glissaient vers l'entrée délabrée du bâtiment tels des spectres de mort. Lothaire ouvrit sans mal la porte verrouillée et ils empruntèrent un escalier en béton qui montait, tournait et montait et tournait encore. Il y avait des effluves nauséabonds, des immondices et des taches éclaboussant le sol et le coin des murs.

-Quels animaux, ces moldus, renifla Jared en fronçant le nez.

Cependant, au fond de lui, il savait que tous les moldus ne vivaient pas de cette manière, que Lothaire avait choisi une population dont le reste de la ville ne se préoccupait pas vraiment et dont la disparition d'un membre passerait inaperçue parce que ces gens vivaient entourés d'ombres, de folies et de dangers tous les jours et qu'il semblait normal qu'à force de passer près d'une flame, l'on finit par se brûler.

Lothaire finit par sortir de la cage d'escaliers et emprunta une porte qui les fit déboucher dans un couloir à l'éclairage vacillant. Le long du corridor étaient disposées des portes d'appartement grises à intervalles réguliers. La moquette au sol était sale et mitée ; il manquait des dalles au plafond. Selwyn se dirigea jusqu'à l'appartement 515. Jared ne posa pas de question, il savait que Lothaire aimait bien choisir ses cibles à l'avance et qu'il était déjà probablement venu ici.

D'un tour de poignet excessivement délicat, Lothaire déverrouilla la porte et l'ouvrit doucement, ne prenant pas la peine de garder sa baguette levée. Jared fronça le nez. L'appartement sentait le renfermé. Une faible lumière rosissait les murs blancs dénudés – elle provenait d'une lampe sphérique située au fond du petit couloir. Les éclats de rire d'un programme télévisé emplissaient la pièce. Jared suivit Lothaire, le cœur battant sans pour autant être effrayé. Il connaissait le déroulement de ce genre de soirée par cœur.

La première fois que Lothaire l'avait invité à venir avec lui, il venait de fêter ses dix-sept ans. Ils s'étaient rendus ensemble sous un pont humide en périphérie de Londres.

-La ville est si vaste, avait dit Lothaire en écarquillant les yeux avec passion. Il y a tellement d'existences qui s'entrechoquent.

Ils s'étaient retrouvés sur un quai désert et glacial et avaient décidé de marcher jusqu'au pont. En chemin, Lothaire avait sorti de la poche de son long manteau, un livret de papier sur lequel on pouvait lire : Journal of the British Astronomical Association.

-C'est une vieille édition – 1943.

Puis il l'avait ouvert d'un geste impatient et sûr de lui, trahissant là une habitude. Il avait lu à haute voix :

-La région externe du Système solaire, au-delà de l'orbite des planètes, est occupée par un très grand nombre de petits corps de taille comparable.

Il avait fait une pause et tourné une page.

-De temps en temps, un des objets s'écarte de sa propre sphère et apparaît comme un visiteur occasionnel dans le Système solaire interne.

Il avait refermé et remis soigneusement l'ouvrage dans sa poche, adressant un étrange sourire à Jared.

- Kenneth Edgeworth n'appelait pas encore ces objets des comètes.

Il était demeuré silencieux quelques instants, le visage grave, son regard d'or plongeant dans les eaux ténébreuses qui s'abattaient contre la rive artificielle.

-Nous sommes des comètes en ce monde, Jared.

Jared n'avait rien répondu, ne saisissant pas où son ami voulait en venir. Il s'était interrogé sur ce jeune homme devant lui, qu'il ne connaissait pas même après sept ans de cohabitation. Lothaire lui avait lancé un sourire triste.

-Je vais te montrer.

Ils avaient déniché un vieil homme qui vivait sous le pont, assis au milieu de couvertures miteuses, de sachets de gâteaux vides et de quelques ustensiles improbables. L'homme grelottait et ne leur avait jeté qu'un regard désintéressé, même quand ils s'étaient arrêtés devant lui. Il semblait dans un état second ; sa peau était usée par les années, le froid et les intempéries.

-Bonjour Monsieur, l'avait poliment salué Lothaire.

Le vieux moldu avait marmonné une vague réponse. Lothaire avait déposé une pièce d'argent moldu près de l'homme et le regard de ce dernier était devenu plus alerte.

-Dites-moi, croyez-vous en la magie ?

L'homme était resté interdit et Lothaire avait commencé à rire en sortant de sa poche un porte-monnaie.

-C'est une question saugrenue, j'en conviens. J'ai ici une quantité raisonnable d'argent que je souhaite miser dans un petit jeu, cela vous intéresse-t-il ?

Le moldu était demeuré méfiant, avait fini par répondre d'une voix bourrue :

-Je n'ai rien à miser.

-Ça ira. Le jeu est très simple ; je vais placer cette pièce ici, à un mètre de vous, et je vais me placer moi-même plusieurs mètres plus loin, comme ceci. Au signal de mon ami, nous nous précipiterons pour attraper la pièce et le premier à la toucher emportera l'argent. C'est d'accord ?

Le moldu regarda la pièce, disposée si près qu'il n'avait même pas besoin de se lever pour l'attraper et Lothaire, situé cinq mètres plus loin.

-Vous me faites une blague ? demanda-t-il d'un air suspicieux.

-Non, non, je vous assure. Si vous touchez la pièce en premier, elle est à vous ainsi que tout le contenu du porte-monnaie.

L'homme avait paru réfléchir encore, il avait passé sa main autour de la pièce pour vérifier qu'il n'y avait pas de fil.

-Vous n'avez pas grand-chose à perdre à essayer, avait remarqué Lothaire avec un sourire ironique.

-Très bien.

Jared avait jeté un coup d'œil interrogateur à Lothaire qui lui avait souri comme s'ils partageaient une bonne plaisanterie, excepté le fait qu'il n'y avait rien de drôle.

-Vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je sorte ma baguette magique, n'est-ce pas ?

L'homme avait secoué la tête et marmonné quelque chose proche à propos des « jeunes aliénés gothiques. »

-Quand tu veux, Jared, avait dit Lothaire.

Il tenait sa baguette d'un air enfantin et l'agitait dans le vide comme si ce n'était qu'un bâton.

-À mon top départ… Attention… Top !

Le moldu s'était redressé et avait fondu sur la pièce de monnaie, mais trop tard, car au même moment Lothaire avait jeté un sortilège d'attraction et la pièce avait immédiatement volé vers lui. Il avait montré sa paume en s'approchant.

-On dirait que j'ai gagné.

-Comment… C'était truqué, je le savais, avait grogné l'homme. Vous avez triché.

-Nous n'avions pas convenu que la magie était interdite.

-La magie, ça n'existe pas, espèce d'illuminé, avait grondé le moldu vexé.

-Vous voulez qu'on recommence ?

-Avec une autre pièce.

L'issue de la seconde manche avait été la même que la première. Le vieil homme était irrité et cherchait frénétiquement un fil ou un trucage. Lothaire se délectait de son incompréhension.

-Regardez, regardez donc.

Il avait fait léviter la pièce au-dessus de sa main.

-Encore un truc de pseudo-magicien de rue, avait rétorqué le moldu. Ça ne m'impressionne pas. Allez embêter quelqu'un d'autre.

Lothaire s'était renfermé sur lui-même comme un enfant capricieux.

-Ça ne vous impressionne pas, avait-il répété plus bas. Et ça, alors ?

Il avait levé sa baguette et fait léviter l'homme lui-même, qui avait poussé un cri. Sa tête avait heurté le plafond de pierre du pont.

-Et maintenant, vous êtes impressionné ?

-Faites-moi descendre !

-Vous y croyez ?

Mais le moldu n'avait pas répondu et avait continué à crier. Finalement, Lothaire avait perdu patience et l'avait fait taire en le projetant de nouveau contre la voûte du pont.

-Vous avez perdu, de toute façon. Vous n'avez pas votre mot à dire.

Jared l'avait ensuite regardé infliger des blessures au vieil homme. Le moldu n'avait pas peur de mourir, malgré tous les supplices infligés par Lothaire. Il se contentait de gémir, étalé sur le sol glacé près de l'eau noire et sale de la Tamise. Jared n'avait pas su comment réagir. Il n'avait pas pensé qu'une torture serait l'objet de leur escapade, mais Lothaire était son allié et sa victime était un vieux moldu. Il était resté pétrifié en arrière de la scène cauchemardesque.

Quand le cœur du vieillard avait cédé, ils étaient restés silencieux à quelques pas du corps. Jared enfonçait ses mains glacées dans ses poches et détournait les yeux, tandis que Selwyn contemplait pensivement le corps. Les nuages étaient d'un gris triste et la bruine ne cessait pas malgré l'avancement du jour.

-Tu as compris, maintenant ? avait fini par dire Lothaire. Les comètes. Il n'avait aucune chance.

Jared avait eu l'impression de flotter dans une mer glacée. Il n'avait jamais vu personne mourir auparavant. Il n'avait pas aimé la façon dont les membres se disloquaient quand toute vie les quittait, ni les yeux grands ouverts qui ne cillaient plus et refusaient de se fermer. Un corps inanimé avait quelque chose de terrifiant.

-Pourquoi tu l'as tué ? avait-il finalement osé demander quand ils s'étaient éloignés du pont.

-Qu'est-ce que ça peut faire ?

-Sa mort n'apportait rien.

-Sa vie n'apportait rien non plus, avait rétorqué Lothaire.

Les rives du quai étaient désertes.

-Mon père disait que la violence était inhérente à notre état, que la douleur était la plus pure de toutes les émotions et que maîtriser la douleur, c'était tout maîtriser, devenir roi de son propre royaume, car il arrive toujours un jour où les autres vous veulent du mal. Si l'on maîtrise sa douleur, personne ne peut plus rien nous infliger. Il m'obligeait à lui présenter mes bras et il les entaillait méthodiquement. Il l'a fait jusqu'à ce que j'arrête de pleurer, jusqu'à ce que je ne dise plus rien. Mais j'avais toujours aussi mal.

Lothaire s'était immobilisé.

-Sur son lit de mort, il m'a avoué qu'il n'avait jamais cessé d'avoir mal.

Lothaire l'avait regardé droit dans les yeux. Ses iris s'enflammaient de rage et de détresse mêlées, écumantes, et Jared avait eu le souffle coupé devant ce mur de ressentiments.

-Des années entières pour rien, avait ricané Lothaire et son rire montait dans l'atmosphère épaisse et triste. Je voulais le tuer – Merlin ! – comme j'aurais voulu le tuer !

Six années avaient passé sans que Lothaire ne s'exprimât à nouveau sur son passé. Il ne parlait jamais de lui-même et personne ne lui posait de questions car il ne semblait pas avoir d'existence en-dehors des missions du Seigneur des Ténèbres. Il apparaissait quand il était appelé comme la Mort elle-même et s'en allait ensuite sans se mêler aux autres. En le voyant se dresser face à cette jeune femme horrifiée, recroquevillée sur son sofa usé, Jared se sentit excessivement fatigué.

-Bonsoir Mademoiselle, excusez-moi de vous déranger à cette heure tardive… Croyez-vous en la magie ?


Enfin un nouveau chapitre !

Tout d'abord merci énormément Zod'a, leleMichaelson, SallyWolf, Laura cht, RhumFramboise, Baccarat V, Freyja11 et Lilemesis pour suivre cette histoire et toujours prendre le temps de commenter chaque chapitre.

Ensuite, désolée pour l'attente encore... Je vais encore avoir un peu de mal à poster régulièrement jusqu'à milieu décembre, puis ça devrait aller beaucoup mieux. Pour me faire pardonner, comme d'habitude, je poste deux chapitres (le second arrivera dans la journée).

Réponse à SallyWolf : Wow ça me fait vraiment plaisir de te revoir ! Merci beaucoup pour tes encouragements et pour ton enthousiasme communicatif. :)